DES AMPUTATIONS DES MEMBRES
Considérations generales.
Retrancher un membre du corps est une opération si grave, qu'on comprend aisément qu’on ne doive y recourir qu’à la dernière extrémité ; c’est-à-dire , alors que tous les moyens qui ont chance de succès ont élé mis en usage inutilement: ope'rer n'e.\t pas guérir, avons nous dit; et pourtant quand l’amputation est la seule chance de salut qui reste au patient, mieux vaut encore qu’il vive mutilé que de périr avec un membre que rien ne peut plus guérir. — Ignorant les lois de la circulation , et ne sachant
comment se rendre, sans danger, maîtres de l’ccoulemenl du sang à la suite des grandes incisions les anciens recouraient rarement aux amputations; et encore étaient-ils tellement préoccupés de la crainte de causer des défaillances mortelles, qu’il était de précepte, dit Hippocrate , d’inciser dans la partie morte du membre, sans toucher au vif.
Quatre siècles plus lard, Celse, dont on regrette si souvent la concision, en parle de manière à laisser entrevoir que déjà des perfectionnements remarquables s’étaient introduits dans la manière de les pratiquer. Ainsi, le précepte de relever la peau vers la racine du membre, celui d’ainputer l’os plus haut que les chairs ,
DE MÉDECINE
celui de réunir immédiatement la plaie et d’éviter la suppuration, tous ces points si importants pour le succès de l’opération, se trouvent signalés dans l’ouvrage de l'encyclopédiste romain , auquel il n’a manqué que d’indiquer d'une manière plus exacte la ligature des vaisseaux pour donner à cet endroit de son livre un degré de perfection étonnant pour l’époque à laquelle il écrivait. A Celse succéda Archigèncs, qui, préoccupé, comme ses prédécesseurs, de la crainte de 1 hémorrhagie, conseilla de recourir à la ligature du membre et aux aspersions d’eau froide : « Laqueo igitur conslrinn genda , vel consuenda vasa sunt , ad 3) partent sccundam ferentia, et in aliquij) bus tôluni membrum deligandum est, i fiigidaque aspergendum. » (Oribas de luxât., et Archigenes in grær.or. chirurg. Bibl. s. Colleci . IVicetae. Edit. Coocliin. Florence, 1754, p. llG.j
11 faut arriver jusqu’à Ambroise Paré, pour voir se réaliser le rêve poursuivi parles grands maîtres de l’antiquité, le moyen d’arrêter l’écoulement du sang à la suite des amputations. En vain Héliodorc et Léonide s’étaient occupés de ce grave sujet ; en vain Albucasis et Guy de Chauliac, auquel l’ignorance a reproché une méthode dont le chirurgien du moyen-âge n’a jamais dit un mot (je veux parler de l’opinion où l’on est généralement que Guy de Chauliac étranglait le membre avec un fort lien au niveau des articulations pour le laisser tomber de Jui-même), en avaient fait l’objet de leurs méditations. C’est à notre Ambroise Paré qu’était réservé l’honneur de démontrer, qu’au lieu de cautériser les surfaces saignantes, il fallait saisir avec une pince les vaisseaux qui fourni-saienl le sang, et en pratiquer la ligature. De cette époque date une ère nouvelle pour la médecine opéra- , loirc , et en particulier pour les ampu- I tâtions. Déjà on a vu les perfection- . nemcnls apportés par Celse et Archi- ; gènes. Ce dernier avait , d’ailleurs , K formulé nettement la nécessité de relever ( la peau ; Héliodore, en mentionnant les ; amputations des doigts dans l’article, )S avait aussi remarqué qu’alors les surfaces •j articulaires lie se couvrent pas de bour- •s geons charnus. Albucasis avait prescrit le j, premier d’amputer dans les grandes ar- , ticulations avant que la gangrène ne les ; €yt en valiieS ; tous ces perfectionnements ÿ ^ ■'joutaient que peu aux chances de - operation en présence de la nécessité
de cautériser les surfaces saignantes par le fer rouge ou I huile bouillante. 11 est vrai de dire aussi que l'invention de la poudre à canon , en multipliant les occasions d’amputtr les membres , devait concourir puissamment à perfectionner cette branche importante de l’art, en tenant en éveil l’esprit des grands opérateurs del’époque. Croirait-on, cependant, qu’on a vu encore au dix-septième siècle van ter un chirurgien qui. pour retrancher les parties désormais inuti es, ne craignait pas de placer le membre sur le tranchant d’une hache solidement fixée , et sur laquelle en tombait une seconde dont la pesanteur se trouvait accrue par des morceaux de plomb! Jetons un voile sur ces temps de grossière ignorance, et arrivons bien vite à l’indication des divers étals morbides qui obligent le praticien à recourir a celte dernière ressource de l'art.