CHAPITRE IV
ART. Ier. — DES INDICATIONS.
Il importe d’autant plus d’être fixé sur ce point, que les opinions depuis quelques années ont plus varié , et que les dissidences qui se sont élevées à cette occasion méritent de fixer toute notre attention. — Les éditeurs de la médecine opératoire de Sabatier avaient posé en effet, un certain nombre de règles
TRAITÉ
dont, suivant eux, il devait cire tenu compte sous peine d’êlre accusé de témérité ou d’imprudence; ainsi , ils voulaient qu’avant d’y avoir recours on eût épuisé pour ainsi dire la plupart des moyens connus ou indiqués comme propres à guérir le mal sans opération, et que celle-ci ne fût en réalité considérée que comme la dernière ressource de l’art. Il leur semblait que recourir, par exempte, aux amputations des membres à la suite d’inflammations articulaires chroniques , sans au préalable avoir mis en usage les médicaments internes, les topiques, le régime, etc., était une chose blâmable. De nos jours une doctrine différente tend à prévaloir, et, appuyée de l’autorité de M. Velpeau, elle a droit à un sérieux examen. Suivant le chirurgien de la Charité, c’est avec raison qu’on opère un certain nombre de tumeurs dont on pourrait se rendre maître à l’aide de caustiques ou de pommades d’une certaine nature : les fistules lacrymales, les hydrocèles, les cancers, etc., sont dans le même cas; mais s’il est vrai qu’on préfère pour la curation de certaines tumeurs l’instrument tranchant aux caustiques, aux pommades irritantes, n'est-ce pas parce que cette opération leur est préférable, et dès lors l’exemple cité par M. Velpeau n’est-il pas mal choisi? et n’en est-il pas de même pour les autres états morbides pris comme autant de preuves en faveur des principes émis par M. Velpeau? Si l’on a recours de si bonne heure aux opérations qui se pratiquent sur le canal Basai , sur la tunique vaginale et sur les tumeurs cancéreuses , n’est-ce pas parce que pour ce qui concerne cette dernière affection, on craint de voir la maladie jeter de profondes racines? relativement aux deux autres n’est-ce pas parce que les praticiens savent combien peu sont efficaces les moyens préconisés contre la fistule lacrymale et l’hydrocèle» qu’ils opèrent sitôt? Encore est-il vrai qu’il n’est personne d’assez osé pour recourir d’emblée aux opérations que réclament ces divers états morbides. Dans le phimosis, la cataracte, le bec de- lièvre, les abcè3, etc-, l’opération, au lieu d’être la dernière ressource, n’en est-elle pas réellement la première, c’est-à-dire le seul bon moyen qu’il convienne de mettre en usage? Encore ne faut-il pas perdre de vue qu’avant d’y recourir on a cherché à s’opposer ou à la formation du pus, ou à remédier aux troubles de la vision
qui accompagnent les débuts de l’opacité du cristallin. D’où il suit que l’opération est à la fois dans ces cas la première et la dernière ressource, parce qu’elle est en quelque sorte l’ unique moyen de guérison mis à la disposition de l'homme de l’art. — M’entreprendre les opérations qu’autant qu’on est sûr de pouvoir les terminer, et qu’il doit en résulter une guérison durable, étaient deux autres conditions érigées en préceptes par les éditeurs de la Médecine opératoire de Sabatier et dont les modernes ont fait une critique amère. Mais de ce que l’on opère une hernie étranglée sans être certain de détruire l’obstacle qui compromet la vie du malade, s’ensuit-il que le précepte soit digue de blâme? Eh! non, à coup sûr; car dans la pensé de l’opérateur, au moment où il se décide à se servir du bistouri, il espère mener à bonne fin l’opération; et s’il s’arrête, c’est pour obéir à une loi plus impérieuse : Primo non nocere.
Lorsque Dupuytren, au dire de M. Vidal de Cassis, se désespérait de ne pouvoir extraire un calcul chez un individu qu’il venait de tailler, il faisait acte de haute prudence ; mais il avait si bien le sentiment de la vérité du précepte contre lequel s’élèvent MM. Velpeau et Vidai , que Dupuytren s’obstinait à vouloir l’extraire. Enfin si la ponction de la vessie, du péritoine, de la plèvre, l’arrachement des polypes des fosses nasales, ne produisent que rarement une guérison solide , encore est-il vrai que c’est pour remédier à un désordre extrême et favoriser d’ailleurs l’emploi des autres moyens de guérison qu’on y a recours?
Après ces considérations qui nous semblent de nature à démontrer que les reproches adressés par M. Velpeau aux éditeurs de la Médecine ne sont pas tous également fondés, il nous reste à dire en définitive l’époque à laquelle il convient de cesser tout moyen thérapeutique pour faire appel à l’arsenal chirurgical: faut il n’y recourir réellement qu’après avoir épuisé la litanie de toutes les substances médicamenteuses dont fourmille la thérapeutique, ou bien, mesurant par la pensée la longueur du temps qu’exigera un pareil traitement, ne vaut-il pas mieux débarrasser le malade par une opération qui, dans des mains habiles, durera à peine quelques secondes ? — Ainsi semble penser M. Velpeau quand il dit (t. i«, p. 1 2, 13) qu’il est préférable de détruire avec le bistouri les
DE MÉDECINE
masses d’apparence squirrheuse favorablement placées , plutôt que d’en tenter la guérison par les sangsues et la diète. Pour notre part, nous n’hésitons pas à professer une doctrine différente, entièrement opposée. Sans doute, mieux vaut pour le malade être débarrassé en quelques minutes d’une affection qui réclame un temps plus ou moins long pour sa curation complète ; mais laut-il oublier qu’à côté de celte perspective flatteuse apparaissent comme ombres du tableau les accidents graves et quelquefois funestes qui enlèvent l’opéré ? et qu’on ne dise pas que cette conséquence fatale qui survient à propos des opéralions les plus simples ne doive être prise qu’en minime considération. S’il est vrai que la plus légère piqûre soit une porte ouverte h la mort (Velpeau, t. ier, p. 13), il l’est bien plus encore que les exemples de ceux qui succombent à la plus légère piqûre sont des exceptions très-rares , tandis que les cas de mort survenus à la suite des extirpations de tumeurs diverses fourmillent dans la science ; et si on était mis en demeure d’en fournir la preuve , on n’aurait que l’embarras du choix. — Ayons donc le courage de le dire : De nos jours les chirurgiens n’ont plus assez de foi dans les ressources thérapeutiques; il suffit pour s’en convaincre d’assister aux leçons des grands maîtres de toutes les écoles, de tous les pays : pour quelques-uns opérer est l’œuvre principale; Y affaire importante pour eux , la gloire du chirurgien consiste moins dans le nombre des guérisons obtenues à l’aide des moyens chirurgicaux ou médicaux puisés dans les lois de l'hygiène, de la diététique et de la matière médicale , qu’à l’étalage pompeux des opérations multiples qu’il a pratiquées.