TUMEURS DU COU
Des tumeurs de nature diverse peuvent se rencontrer au cou; ainsi les unes ont pour siège les ganglions lymphatiques, les autres au contraire affectent les corps glanduleux de celle région, la glande parotide, la glande sous-maxillaire , situées dans la région sus-hyoïdienne, ou bien encore le corps thyroïde, et les parties qu’on rencontre dans la région sous-hyoïdienne. Nous étant occupé déjà des tumeurs ganglionnaires cervicales, nous nous bornerons à renvoyer le lecteur au passage que nous y avons consacré dans cet ouvrage, et au Mémoire que nous avons publié sur ce sujet (2), et auquel Mj Fabre a fait l’honneur d’emprunter une grande partie de la description qu’il en a faite dans le dictionnaire qu’il a récemment livré au monde médical (3).
(1) Mèm. de l’Acad. de chir., t. v, p. 346, iu-8°. 1819. — -Ce fait est rapporté à tort, par quelques écrivains estimés, à La Peyronie , il appartient à M. La Martinière.
(2) Malle , Mémoire sur les tumeurs ganglionnaires cervicales. 183G.
(5) Dictionnaire des dictionnaires de médecine, t. m, p. tôt, septemb. 1840.
812 TRAITÉ
KYSTES 1)U COU (TUMEURS CYSTIQUEs).
M. Maunoir de Genève a décrit naguère, sous le nom d’ hydrocèle du cou(l), des tumeurs qui, dans la plupart des cas, siègent sur la partie latérale gauche de cette région, et qui peuvent être considérées comme de véritables kystes contenant un fluide séreux, kystes trèspetits, il est vrai, à leur origine, mais qui, déjà reconnaissables alors qu’ils n’ont que le volume d'une amande, acquièrent le plus souvent un volume tel, qu’ils exercent sur la trachée une compression qui menace de suffoquer le malade. — Ordinairement d’un diagnostic assez facile, ces tumeurs sont remplies d’un liquide de couleur variable.
Tantôt, en effet, il est limpide, tantôt, au contraire, sa couleur rappelle celle du café au lait ou du chocolat, et cela probablement à cause du sang qui y a été evhalé. Dans d’autres circonstances sa couleur est rougeâtre et parfois même verdâtre; du moins M. Bérard a-t-il eu occasion d’en observer un exemple en 1832 , et il a de plus remarqué que des paillettes fines et micacées surnageaient a sa surface. Nous-même avons vu récemment une tumeur de la nature de celles dont nous parlons, et celte tumeur contenait un fluide des plus noirâtres et pourtant albumineux ainsi qu’il en est pour toutes les tumeurs analogues de celte partie. — Du reste, hâtons-nous de le déclarer à l’honneur de M. Maunoir, avant le Mémoire de ce praticien ces tumeurs étaient généralement confondues avec celles de même nature qui se développent dans la glande thyroïde, ou même avec le goitre, tandis qu’il paraît à peu près certain que le corps thyroïde n’a aucun rapport intime avec ces kystes , et qu’il ne présente aucune altération dans son volume ou sa consistance, ainsi qu’on peut s’en assurer après l’évacuation du liquide. James O'Beirne, du reste, a eu occasion d’observer chez Stephen Cassidy, âgé de soixante ans, une hydrocèle du cou qui occupait toute la partie antérieure et latérale gauche du col et s’étendait en bas jusqu’à l’articulation sterno-claviculaire et eu dehors jusqu'à G centimètres de l’acromion.
Cette tumeur était surtout saillante au
(1) Mém. sur les ampul. d’hydrocèle du cou et l’organisation de l’iris; Genève et Paris, 1825, in -8°.
niveau du corps thyroïde, qu’elle recouvrait, et j’ajoute que la peau était si mince sur la surface , qu’elle paraissait diaphane. La fluctuation étant manifeste, une simple ponction en fut pratiquée et donna lieu à un écoulement assez considérable de sérosité rougeâtre, et la guérison survint. Toutefois, le malade n’ayant pas voulu qu’on plaçât un séton dans la tumeur, elle reparut. — Chez une autre malade, Mary Kelly, âgée de seize ans , la tumeur, de forme pyramidale, avait un volume tel qu’elle s’étendait de la clavicule au buceinatcur, et que la respiration et la déglutition se trouvaient un peu gênées. Un pli transversal fut fait à la peau, et celle-ci : une fois divisée, ainsi que le peaucier, , une ponction fut faite sur le kyste, et il : en sortit un liquide abondant de couleur de café. Un séton fut ensuite passé dans la tumeur à l’aide d’une sonde armée d’un ruban; et cette sonde conduite par : l’ouverture pratiquée jusqu’à la partie déclive de la tumeur, servit à faire la contre-ouverture. La malade, du reste, guérit très-bien. — Dans un cas observé' par M. Laugier la tumeur occupait tout l’espace compris entre le menton et la clavicule droite, et était un tant soit peu inclinée de ce côté. La respiration était du reste tellement gênée, que la malade; était menacée de suffocation ; aussi' M. Laugier se hâta-t-il de faire avec le trois-quarts une ponction exploratrice à la partie antérieure de la tumeur, et en . retira-t-il un liquide verdâtre couvert de pellicules micacées et telles qu'on en trouve souvent dans les hydrocèles ■ de la tunique vaginale. Le liquide une fois écoulé, l’opérateur put se convaincre qu’il s’était trompé et que le corps thyroïde, qu’il croyait être le siège de la collection enkystée, était parfaitement sain; aussi introduisit- il une longue, mèche dans l’ouverture qu’il avait faite, t et la conduisit-il à t5 centimètres de profondeur, sans causer la moindre douleur. Malgré l’inflammation dont le kyste devint le siège, la réaction géué*. raie fut peu prononcée et la malade ne guérit qu’au bout de trois mois. — Un doit à Boyer la description d’un kyste placé entre la membrane thyro-hyoïdienne, le muscle tbyro-Uyoïdien et le peaucier; et à en juger par les termes dont il s’est servi, on est porté à croire qu’il s'agit d’une espèce particulière d'hydrocèle du cou. « Il sc forme quelquefois, en effet, dit ce grand maître,
DE MEDECINE OPERATOIRE.
sur la membrane h y o-thyroïdie»ne une tumeur enkystée contenant une matière visqueuse jaunâtre. Celte tumeur peut subsister long-temps sans acquérir un volume considérable et sans causer de gêne; mais elle est un objet de difformité, et les malades désirent en être débarrassés. » Boyer en a tenté la guérison par la ponciion et l’irritation du sac; mais il échoua dans sa tentative, et il attribua cet insuccès à l’impossibilité de mettre en contact le feuillet antérieur de la paroi qui adhère au muscle lliyroh^oïdien et le feuillet postérieur qui repose sur la membrane liiyro- hyoïdienne.
TRAITEMENT
Deux moyens ont été proposés pour la cure de ces hydrocèles : l’incision et le séton. Al. Alaunoir a surtout préconisé l’emploi du dernier moyen; mais an ne peut pas s’empêcher de reconnaître qu’il expose à l’infiltration du tissu cellulaire, et qu’il ne favorise pas plus l’écoulement du liquide que l'incision maintenue ouverte à l’aide d’une mèche. — James O’Beirne (1) a proposé l’inciser la peau préalablement soulevée far un pli transversal , afin de n’avoir ‘lus à couper que le kyste sur le bec le la sonde; mais, pour notre part, nous iommes disposé à lui préférer l’incision simple, sauf à maintenir l’ouverture >cante avec une mèche. Heister, Del- )ech et Lawrence y ont eu recours (à incision simple), et ont presque touours eu à s’en louer.
LOUPES, LIPOMES, ATIlÉr.OMES, CORPS FIBREUX.
Nous avons rencontré plusieurs fois les tumeurs de la première espèce à la égion sus hyoïdienne, et elles se sont irésentées a nous avec des caractères livers touchant leur volume. En général relies que nous avons observées étaient uperlïcielles, et c’est là l’état le plus labituel qu’elles présentent. — Les liâmes, quand il en existe, s’observent ■lus volontiers aux parties antérieure et ilcrulc du cou, maigre l’état de rareté
(1) Observations el réflexions sur ] ’ljyrocèlc du cou, Dublin Journal, n° 1(5.
B31 (Arcliiv. gén. de méd série, t p. Al 5).
du tissu adipeux à celle région. A la nuque, au contraire, ce sont des adhérences ou des tumeurs fibreuses qu’on rencontre, et nous nous rappelons avoir vu Dupuytren attaquer plusieurs fois des tumeurs de cette nature dont les embranchements s’étendaient jusqu’aux apophyses transverses des vertèbres. — Lorsque la tumeur .siège aux endroits dont nous parlons, l’opérateur peut essayer son enlèvement avec sécurité ; tandis qu’il n’en est pas de même alors qu’elle se trouve dans le voisinage de la carotide ou de la sous-clavière. — Il est en outre quelques-unes de ces tumeurs dont le volume est si considérable qu’on ne saurait sans danger en tenter l’extirpation. Paimi les cas d’enlèvement les plus remarquables en ce genre, il convient de citer celui de Goodlad de Bury (l), dont la tumeur occupait le côté gauche de la face et du cou , et dont la base avait S4 centimètres de circonférence. Celle tumeur s’étendait en outre depuis l’angle externe de l’œil jusqu’à 2 centimètres environ de la clavicule. Une ligature fut d’abord placée sur la carotide primitive, puis le muscle sterno-mastoïdien mis à découvert jusqu’à un centimètre et demi de la clavicule,et la plaie étendue de la trachée jusqu’à l’apophyse mastoïde; le muscle digastrique et la plus grande partie du muscle my lo-hyoïdien furent mis à nu, le muscle masséler fut enlevé, el la mâchoire intérieure resta avec son périoste, fcux semaines suffirent pour oblenir la guérison; mais la tumeur, de nature carcinomateuse, reparut plus tard.
Georges BeU a eu occasion d’enlever une tumeur qui, commençant en arrière de l’apophyse mastoïde, soulevait le conduit auditif, descendait sur la région parotidienne , l’angle de la mâchoire s avançait jusqu’aux lèvres, puis s'étendait dans la direction d’une ligne tirée du menton au sternum jusqu’au muscle sterno- mastoïdien, qu’elle enveloppait • sa circonférence était de S7 centimètres’ Pour en faire l’ablation, Georges Bell commença par pratiquer une incision de loieille au menton, puis une autre de forme demi-circulaire, qui, commençant a 1 extrémité postérieure de la tumeur descendu, jusqu'à la clavicule, et en ‘à une ,roisie™ - destinée à joindre c
0) Mcdico-chir., Transact., t.
-L et t. vin, p. 582.
vu,
TRAITÉ
menton au sternum. — Les adhérences, une fois enlevées sur tous les points, et la carotide primitive et la jugulaire interne mises à nu, l’opérateur lie l’artère thyroïdienne inférieure et coupe ensuite ce vaisseau, ainsi que le muscle scapulohyoïdien. L’artère occipitale ayant été lésée, une ligature fut jetée sur ce vaisseau, et au bout de sept semaines la malade put retourner chez elle(l). — Un lipome aussi gros que la tète d’un adulte , situé sur la région parotidienne et sur la partie latérale du cou du côté droit, et dont le pédicule avait 27 centimètres de circonférence, fut enlevé, en 1826, par M. Roux. Cette tumeur, dont la peau, amincie à sa surface, était parcourue par de grosses veines variqueuses, était supportée par l’épaule et suivait les mouvements de la tête, fut enlevée à l’aide de simples incisions, et réunie par première intention; malheureusement, au moment où tout semblait faire espérer la guérison, le vieillard, car l’opéré était âgé de soixantedix-sept ans, succomba à une péritonite due peut-être à une phlébite (2). — Nous passons à dessein sous silence l’observation rapportée parGubran (3); car, h nos yeux, la tumeur qu’il a enlevée était moins une tumeur de la nature de celle dont nous parlons qu'un kyste cystique (l’hydrocèie de Maunoir) : aussi eùt-il élé [dus convenable, suivant nous, d’y pratiquer une simple mais large incision , ou bien encore de la traverser d’un séton plutôt que d’en tenter l’extirpation.
En retour, nous rappellerons la première opération que nous avons vu pratiquer à Dupuytren (l 822) sur une jeune femme entrée à l’liôtel-L)ieu avec une tumeur fibreuse étendue de l’occipital à l’omoplate et à la clavicule, revêtue par le trapèze et ayant des prolongements jusque sur les muscles splénius , coraplexus et angulaires : grâce à une incision de 36 centimètres pratiquée sur la longueur et le relief de la tumeur, et à une seconde pratiquée en T faite sur la première, la tumeur, une fois le muscle trapèze coupé en travers , fut enlevée par arrachement à l aide des doigts et
(1) Archiv. gén. de médecine, t. xi, p.
(2) Archiv. gén. de médecine, t. xi, p. 565-
(3) Ibid., I. xui, p. 513.
des pinces de Museux , et la malade, nonobstant le pronostic grave porté par quelques chirurgiens , guérit promptement. — A Dieu ne plaise pourtant que nous en lirions la conséquence qu’il faille toujours imiter une pareille conduite. Qu’on n’oublie pas, en effet, le danger qui doit nécessairement environner l’extirpation des tumeurs qui embrassent un vaisseau aussi important que la carotide, ou bien encore de celles qui sont situées sous le feuillet profond de l’aponévrose cervicale ; aussi ne saurions-nous établir de règles générales' à ce sujet, et nous conlenterons-nous de recommander de ne pas se laisser séduire par la témérité de quelques-uns, et de se rappeler que c’est dans des circonstances aussi difficiles que se montre réellement la capacilé sinon le génie chirurgical.