ART. V. DES CONTRE-INDICATIONS TIRÉES
DES CIRCONSTANCES PHÏSIOLOGIQUBS.
L’homme ne présentant pas constamment durant le cours de son existence les mêmes caractères physiologiques, il peut naître de ces vicissitudes dans le jeu des organes certaines contre-indications aux opérations. Combien, en effet, n’onl-elles pas varié les opinions des auteurs touchant l'époque à laquelle il convient d’opérer le bec-de-lièvre congénital : les uns voulant qu’on attende 1 âge de raison, lesautres proclamant au contraire qu’il faut agir à une époque rapprochée du moment de la naissance-, opinion à laquelle nous adhérons entièrement ! — Les mêmes dissidences se sont reproduites à propos de la cataracte; Sabatier professant qu’il ne faut agir qu’à l’âge où l'enfant est raisonnable, d’autres pensant, et avec raison suivant nous, qu’une fois l’opération reconnue nécessaire il faut y procéder depuis l’âge de six mois jusqu a deux ou trois ans : comme le veulent d'ailleurs nos voisins d’outremer, Lucas ( Crilical réflexions on ca-
DK MÉDECINE
tarât., 1805), Saunders [On discases of the eyes, p. 153-155), Gibson ( Edtmo .
med. and. cliir. journ. vol. 3, p. 194). C'est à cet âge aussi que l’on a recommandé de recourir à l'opération de la taille.
Eli ! remarquez que la jeunesse ne jouit pas seule du privilège de contreindiquer certaines opérations , la vieillesse y participe aussi; cependant l’âge avancé constitue rarement une contreindication absolue. En effet, nous avons vu réussir une opération de cataracle entreprise chez un vieillard de soixante et onze ans. Aslley Cooper a taillé avec succès un individu âgé de soixante — dixhuit ans; Cline, un autre de quatrevingt-deux, et Allenborough , un autre d’un âge plus avancé encore. — L’/ter édité ligure en première ligne parmi les contre-indications. Bayle cite une famille composée de cinq individus qui a présenté à son observation un cancer au sein, un à la face, et un squirrhe à l'estomac.— Hufeland affirme que la plupart des enfants issus de parents scrofuleux apportent en naissant une disposition à la maladie; et dès-lors ou conçoit que les lésions locales qui n’en sont que les symptômes épars, ne sauraient comporter l’intervention de l’opérateur : les soins de l’art devant tendre avant tout à modifier l’ensemble de la constitution. — La phthisie se présente aussi au premier rang parmi les affections qui, sous le point de vue que nous examinons, conlreindiquent souvent les opérations ; nonobstant les recherches de M. Loui=, qui n’a pu y rattacher qu’un dixième de celles qu’il a observées: mais les faits recueillis par Portai, Baumes, Bayle, Laenncc, Wildberg, Loringcr et Tissot , qui fut consulté par le quinzième enfant d’un père, et de quatorze frères morts tuberculeux , démontrent surabondamment 1 importance de ces données devenues d’ailleurs la base des préceptes universellement adoptés.
La disposition héréditaire aux hémorrhagies mérite surtout de fixera un haut degré l’attention du chirurgien , car elle constitue une des contrc-indications les plus impérieuses à l’action des instruments. Consbruch Hufeland ( Journal der piaktisclic/i IJcilkunde , H. xxx , -'L 5, S. il g, isio), Olin [Medical repository , vol. vi; New-York, 1803), Duel {*u"lprcchl and Gerson , Hambourg
agasin fj 1U( § 449), Krimcr[Horn' s Arch"> fur die RlcdicinLclie Etfahr ,
Berlin, 1820, t. Ier, p. 409) ont observé chez des familles entières la transmission de celte aptitude hémorrhagique, portée si loin , que les causes les plus légères , une simple égratignure , donnaient lieu à un écoulement intarissable de sang.
Hufeland (ouvr. cité) a rapporté l’histoire d’une famille de Wurtemberg, composée de sept enfants, dont cinq garçons et deux filles; quatre des premiers sont morts d’hémorrhagie traumatique. Lobstein , dans son traité d’anatomie pathologique, rapporte plusieurs exemples de ces dispositions; et les Archives médicales de Strasbourg (juillet 1836) en ont mentionné plusieurs qui la décèlent au plus haut degré. Cette singulière aptitude aux effusions sanguines ne se lie pas toujours à l’hérédité; on la voit succéder à une altération des liquides, à une sorte de dissociation de leurs éléments constitutifs ; à une affection du système vasculaire dont les parois exhalent ou laissent transsuder le fluide qu’elles charrient, à un défaut de tonicité des solides, etc. C’est à l’homme de l’art à bien sentir la véritable origine de ces divers étals morbides dont l’imminence apparente le fait reculer à bon droit devant une opération. Héréditaire, il essaiera difficilement de modifier, de neutraliser la disposition hémorrhagique : produite par une maladie accidentelle dont l’influence retentit encore dans l’organisme du sujet qui réclame le secours des instruments , elle pourra être attaquée, corrigée, maîtrisée par les salutaires effets du régime et d’une médication bien dirigée, de telle sorte qu’une opération , d’abord contre-indiquée par l’existence de celte fatale tendance aux hémorrhagies, deviendra praticable plus tard et produira de bons résultats , si elle a pu être ajournée sans inconvénient.
Le sexe, à raison de la prédominance du système nerveux , mérite-t-il d’être mentionné ? S’ il est vrai qu’en général les femmes supportent les opérations avec plus de courage que les hommes, il importe cependant de ne pas oublier avec quelle facilité les convulsions et les diverses formes de tétanos surviennent chez elles. Enfin , il serait de la dernière imprudence d’opérer pendant la période menstruelle. On conçoit néanmoins que ceci ne saurait s’appliquer aux cas qui nécessitent les secours immédiats de la chirurgie; ainsi , la lésion traumatique d’un tronc artériel donnant lieu à une
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hémorrhagie mortelle, nulle circonstance ne saurait empêcher le chirurgien de jeter une ligature sur le vaisseau.
Les tempéraments doivent-ils être pris en considération quand il s’agit d’une opération grave ? Non sans doute. Néanmoins on ne saurait disconvenir que la prédominance d’un des tissus générateurs exerçant une influence réelle sur l’économie, il peut en résulter momentanément la nécessité d’éloigner l’époque d’une opération. Ainsi, chez un individu à tempéramentlyinpalliique atteint d’une tumeur blanche survenue spontanément, il peut être prudent de commencer par stimuler le système sanguin, atin de s’opposer à la tendance morbide des vaisseaux blancs. Cliopart raconte qu’un individu d’un tempérament nerveux qui avait le frein du prépuce trop court, se décida à le faire couper; mais comme il était très-pusillanime , il hésita longtemps : une fois, enfin, il prit une ferme résolution, et mourut pendant qu’on lui faisait cette légère incision.
L’idiosyncrasie ou la prédominance de l’un des organes de l’économie vient dans l’ordre physiologique immédiatement après le tempérament, et mérite aussi une sérieuse considération. Supposez en effet un individu atteint de calculs urinaires , mais doué en même temps d’une irritabilité extrême des reins; ne faudrait-il pas tâcher de diminuer l'excitabilité normale de l’organe sécréteur avant d’agir sur le réservoir? Toutefois reconnaissons-le , c’est bien moins l’idiosyncrasie du sujet que la .diathèse qui peut devenir une contre-indication, surtout lorsque cette dernière , au lieu de n’ètre que l’exagéraiion d’un état semi-pathologique habituel , est portée au point qu’une des sécrétions dites morbides tend à s’établir. Ainsi on rencontre quelquefois des individus chez lesquels la diathèse purulente existe à un si haut degré, qu’on ne saurait pratiquer la plus petite incision sans qu’à l’instant même cette diathèse mise en jeu ne manifeste ses effets. Je me rappelle avoir vu, chez un des militaires entrés dans mes salles , cette diathèse portée à un si haut point , qu’il suffisait de la plus légère irritation pour déterminer à l’instant même la formation d’un abcès.
Tous les organes de l'économie étant liés entre eux par une dépendance mutuelle, ils doivent nécessairement réagir les uns sur les autres avec une énergie
variable, et qui détermine le degré de sympathie dont ils jouissent. On sait combien leur étude importe à l’homme de l’art ; car il n’y a de véritable médecine que celle qui repose sur une étude approfondie des influences organiques.
Bornons-nous, pour en montrer l’importance, à rappeler la relation si connue, si intime qui existe entre les organes génitaux et l’appareil de la phonation , et celle non moins remarquable qui les unit aux mamelles chez la femme. L’influence des mêmes parties sur les facultés intellectuelles et morales est tout aussi connue , et personne n’ignore la différence qui existe sous ce rapport chez les castrats. — Les médecins manigraphes surtout savent combien la monomanie du suicide est fréquente chez les individus condamnés, à la suite d’une affection grave, au sacrifice des organes delà reproduction ; et dès lors n’y a-t-il pas lieu à se demander si l’on peut, sans imprudence , entreprendre l’opération de la eastration chez un individu atteint d’un sarcocèle tuberculeux et né de parents enclins à la monomanie du suicide?
Il n’en est pas en effet de l’engorgement tuberculeux du testicule comme du cancer de cet organe. Nonobstant ce qu’en a dit M. Louis, la matière tuberculeuse peut n’occuper qu’une partie assez circonscrite d’un organe; et, à supposer qu’elle eût envahi la moitié de celui-ci, ne vaudrait-il pas mieux laisser le malade avec cette affection , encore même avec une fistule , plutôt que de le soumettre à une opération qui pourrait lui devenir si fatale ? On objectera peut-être qu’opérer ou conserver un organe lésé et annulé dans ses fonctions revient absolument au même, et que l’avenir physiologique du malade est également désintéressé dans cette alternative ; mais les faits sont loin de justifier celte manière de voir, du moins quant à l’espèce. Nous connaissons, en effet , des individus qui, bien qu’atteints d’engorgement tuberculeux de la glande séminale , ne sont en aucune façon en proie aux accès de tristesse et d’hypochondrie, auxquels : succomberaient peut-être les victimes»
après l’extirpation.
Aussi pensons-nous, que lorsque less antécédents du sujet sont de nature às faire craindre le développement de lai monomanie du suicide, il ne faut pas' recourir, à moins d’indications absolues,, à la castration, l’opération fût-elle récla-.j méc par le malade lui-même.
La présence des aliments dans l’estomac doit être considérée à bon droit comme une contre-indication momentanée. Ce n’est pas que l’entière vacuité du tube digestif soit une condition indispensable pour procéder aux opérations; mais qui ne comprend qu’un état de stimulation , même légère , des premières voies, ne soit de nature à favoriser puissamment les effets de la réaction inflammatoire qui succède h toute opération? 11 suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler les précautions prescrites à cet égard par nos devanciers, qui avaient presque toujours recours aux laxatifs pour débarrasser les voies digestives du malade. Enfin , une dernière contre-indication naît des mauvaises dispositions morales. Portées, en effet, à un point extrême, elles peuvent même révéler le caractère d’une contre-indication absolue.
Un domestique âgé de vingt-six ans , d’une constitution vigoureuse, portait à la région poplitée un anévrisme qu’il attribuait à un effort fait pour dégager son pied pris entre deux morceaux de bois.
11 ne consentit qu’avec peine à l’amputation. Bonnefoy ( Prix de l’Académie de chirurgie, t. v, part, n, p. 663) le vit pâlir au moment qui précéda l’amputation, et il prédit qu’il ne tarderait pas à périr. Son pouls était petit, vide et contracté, et donnant cent vingt pulsalions ; il grinçait des dents, éprouvait un tremblement universel, et se plaignait d’un froid excessif. Il mourut une heure et vingt minutes après.
Un tailleur entre à l’Hôtel-Dieu atteint d’un anévrisme considérable; on lui annonce que la section de la cuisse est inévitable. Bonnefoy (ouvr. cité) , dont le doigt est placé sur l’artère radiale du malade, sent le pouls disparaître ; la raideur s’empare de tous les muscles, et l’on aperçoit des mouvemenls tumultueux à la région précordiale. L’opération est néanmoins pratiquée, et le malade expire deux heures après avec les mêmes symptômes que le précédent.
Ainsi, la crainte extrême de l’opération, chez les gens dont le moral est faible, suffit pour rendre inefficace tous les secours de l’art. « Aussi long-temps que la seule idée de l’opération frappe le malade de stupeur et d’effroi , il faut s’abstenir. » (Dupuylren, Clinique chirurgicale, t. îv, p. 289. J j Les mouvements violents de l'âme, l ^ue"e que soit leur nature, peuvent en- ■ *ore être rangés parmi les contre-indi-
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cations momentanées. On sait, en effet, combien la colère est préjudiciable aux opérés, et on conçoit qu’il serait imprudent de recourir à une opération immédiatement après un accès de celte nature.