TUMEURS
Qu’est ce qu’une tumeur? Celle question , comme le fait justement observer le docteur Warren, semble d’abord facile à résoudre; mais en y réfléchissant un peu, on éprouve quelque difficulté à y répondre. L’idée la plus simple qu’on se forme d’une tumeur est celle d’un développement anormal de quelque partie du corps. Mais ce développement est-il un accroissement d’une partie de nos tissus ou est-il dû à une nouvelle formation ? D’après la définition de John Hunter, une tumeur est une « substance circonscrite, produite par un état pathologique, et différant des parties qui l’euvironnent par sa nature et sa consistance. »
Je pense qu’il est plus convenable de limiter le sens chirurgical du mot tumeur à une partie saillante, constituée purement par une production nouvelle , une excroissance fortuite , une substance qui ne constitue aucune portion des tissus primitifs du corps.
En parlant des maladies des os j’ai décrit certaines formations morbides qui sont comprises dans la définition précédente, telles, par exemple, que les exostoses et les productions fibreuses et encéphajoïdes de la membrane médullaire.
Quant au cancer, au fou gus hémalode et à la m élan ose, je terai aussi remarquer ([u ils donnent lieu à des tumeurs qui, dans quelques-unes de leurs formes au moins, sont regardées comme des productions nouvelles dans l’économie, et point seulement comme des change-
(t) Voyez les observalions de M. Aslon Key dans Guy's-hospilal reports, t. i.
THAITK éuémentaiHè
ments de tissu ou comme des augmentations dans le volume des tissus primitifs (1); car ils comprennent quelquesunes de ces formations qui sont appelées hétérogènes ( heterologous ), et qu’un savant professeur d’anatomie pathologique décrit comme consistant dans la « présence d’une substauce solide ou fluide différente de tous les solides et fluides qui entrent dans la composition normale du corps. » La définition du professeur Carswell comprendrait cependant les dépositions de matière calculeuse et purulente, qu’il sera convenable de ne point classer parmi les tumeurs, bien qu’elles soient des formations hétérogènes. Tandis que quelques unes des productions que je regarde comme des tumeurs correspondent à la définition précédente en ce qu elles ne ressemblent à aucun tissu primitif de l’économie , d’autres ont une ressemblance plus ou moins grande avec les tissus primitifs qui entrent dans la composition de nos organes. Le tubercule, le squirrhe et la mélanose sont des exemples des premières; les tumeurs graisseuses et cartilagineuses sont des exemples des secondes. En effet, comme le dit M. Amiral à l’égard de celles de ces dépositions qui s’organisent , lorsqu’cnfin des vaisseaux se sont développés dans le produit morbide ou que des courants sanguins s’y sont établis , la masse amorphe commence à perdre sa nature homogène et à revêtir une nature de tissu défini. Les éléments anatomiques s’arrangent alors en fibres, couches, membranes, ou se disposent en trame; et ils peuvent prendre l’aspect de tous les tissus normaux, excepté deux , le tissu médullaire et le tissu nerveux.
La chirurgie a de grandes obligations à feu M. Abernethy, qui a attiré trèsparticulièrement notre attention sur la grande différence existant entre les tumeurs dont j’ai parlé plus haut et d'autres excroissances qui sont simplement des altérations du tissu naturel, ou quelquefois seulement le résultat de l’accumulatiou du sang, du pus ou d’autres liquides dans les parties ; ces derniers
(t) Par tissus primitifs on doit entendre les tissus qui entrent primitivement et naturellement dans la composition clés organes. Sous ce point de vue ils méritent le nom de tissus originels (original), ainsi que les Anglais les appellent.
(Note du trad.)
cas en particulier ne doivent pas être considérés comme des tumeurs d’après les règles de classification établies ici. Cette distinction était incontestablement un grand pas pour sortir de la confusion profonde dans laquelle était autrefois enveloppée celle partie de la pathologie chirurgicale. Personne ne peut mettre en doute la justesse de la distinction dont nous parlons ici; on doit reconnaître que toutes les tumeurs situées dans les parties primitives auxquelles ne s’est ajouté aucun tissu morbide, et qui sont plutôt produites par l’altération des tissus naturels ou l’accumulation du pus, du sang ou d’autres fluides que par le développement d’aucun produit accidentel , ne doivent pas être confondues avec les tumeurs dans lesquelles a lieu cette dernière circonstance. On ne doit pas comprendre dans cette classification les tumeurs ‘des artères, appelées anévrismes; les tumeurs noueuses des veines, nommées varices , et toutes celles qui proviennent de l’accumulation du sang, du pus ou de la sérosité dans les cavités naturelles et les tissus, non plus qu’une multitude d’autres tumeursqui ne consistent pas, à proprement parler, dans des productions de formation nouvelle nées soit sur les parties et tissus primitifs de l’économie, soit dans leur sein, ou ajoutées à ces mêmes parties ou tissus.
Si l’on n’assignait pas quelques limites à la signification chirurgicale du mot tumeur , toute maladie , quelle que fût sa nature, dès qu’elle serait accompagnée d’une augmentation de la plénitude ou du volume des parties, serait classée sous cette dénomination , fût-ce un anévrisme , un phlegmon, un furoncle, un charbon , un abcès ou une hydropisie.
Telle est véritablement la confusion qui règne dans les anciens ouvrages, et qu’on devrait appeler non pas un classement, mais un chaos.
Cependant, comme nous trouvons la matière nouvelle déposée non-seulement sur des surfaces libres, telles que celles de membranes séreuses et muqueuses ou dans les cellules du tissu cellulaire, mais encore dans le tissu moléculaire des organes, de la même façon que s’opère la nutrition, il est évident que quand les parties primitives augmentent de volume de celte dernière manière, la maladie doit être classée parmi les tumeurs étant considérée , d’après la règle dont nous parlons plus haut, comme un produit accidentel ajouté aux tissus primitifs.
DE PATHOLOGIE CHIRURGICALE. 335
La distinction des différentes sortes de tumeurs entre elles est souvent dans la pratique une lâche difficile. Cela vient, comme le fait observer un excellent chirurgien , d’un grand nombre de causes; de la grande variété de ces maladies, variété telle que le chirurgien le plus expérimenté en rencontre souvent qu’il n’avait jamais vues encore ; de la ressemblance existant entre l’aspect extérieur de tumeurs dont la nature est tout à fait différente , et, enfin, de l’absence d'un classement par lequel on pourrait les envisager en groupes, au lieu d’être contraint de les considérer, ainsi qu’il arrive souvent, comme des variétés isolées (l).
Les tumeurs en général ont été divisées en sarcomateuses ou charnues , osseuses, ostéosarcomateuses et enkystées; un grand nombre de ces dernières sont vulgairement appelées loupes , et consistent généralement dans une substance plus ou moins fluide ou graisseuse contenue dans un kyste globuleux (2). On désigne par le nom de sarcomateuse une tumeur principalement ou entièrement composée d’une substance graisseuse, fibreuse, encéphaloïde, fongueuse ou autre, de consistance inférieure à celle des os avec ou sans kyste qui, quand il existe, est simplement formé de tissu cellulaire condensé , n’est point globuleux comme celui d’une véritable tumeur enkyslée, et est d’un tissu différent. L’épithète sarcomateuse ou char-
(t) Observations chirurgicales sur les tumeurs, avec les cas particuliers et les opérations, par John C. Warren, M. D., professeur d’anatomie et de chirurgie à l’Université de Harvard, et chirurgien de l’Hôpital général deMassachussells, in 8°. Londres, 1838. Cet ouvrage, dont je remercie ici le docteur Warren de m’avoir offert un exemplaire, est plein d’observations intéressantes et de remarques pratiques.
(2) Nous admettons un plus grand nombre d’espèces de tumeurs. Nous nous servons souvent des mots tumeur anévrismale , tumeur veineuse, tumeur érectile, etc.; mais comme l’épithète ajoutée au mot tumeur sert généralement à en indiquer la composition, et comme 1 la maladie môme sous l’influence de lat quelle elle se développe a ordinairement sa place dans le cadre nosologique, nous nous occuperons peu de cette différence flu classification. {Note du tract.)
nue, appliquée à des tumeurs qui ne ressemblent pas à delà chair, est impropre, et peut-être cessera-t-on graduellement de s’en servir, surtout maintenant que les savants travaux de plusieurs pathologistes ont jeté de nouvelles lumières sur ce sujet.
Une tumeur enkystée se compose d’un kyste régulier ou sac , rempli de matières de nature très-différente suivant les différents cas; cette matière est ordinairement sécrétée par le kyste dans sa cavité. Son contenu n’est pas toujours liquide; il est quelquefois d’une consistance pultacée , quelquefois d’une substance analogue à la corne ou à l’os, et dans d’autres cas c’est une matière adipeuse. Souvent les kystes sont remplis d’un liquide ressemblant au miel ou au blanc d’œuf, et parfois ils conliennentdela matière mélaniqueet même des cheveux et des dents. Nous rencontrons encore souvent des kystes qui servent à loger des hydatides.
Quelques tumeurs sarcomateuses sont comme entourées d’une espèce de kyste, d’un tissu cellulaire dense qui cède et devient de plus en plus épais à mesure que la tumeur augmente de volume , et qui parait former une sorte de barrière entre la nouvelle formation morbide et les parties saines, de manière à protéger jusqu’à un certain point ces dernières contre 1 extension de l’action désorganisatrice fl).
Quelques tumeurs sarcomateuses n’ont point de semblables limites et transmettent bientôt leur action morbide aux par-
(1) Lorsque les tumeurs sont manifestement enkystées, le kyste est réellement composé de tissu cellulaire. Il est vrai que ce tissu peut subir des altérations telles qu’il devient méconnaissable; ses aréoles se sont rapprochées, il s’est en un mot condensé, et dans la plupart des cas on chercherait en vain dans ces sortes de lamelles membraniformes les vestiges d une trame celluleuse; mais dans quelques autres où le kyste s’est développé au sein des parties dont le tissu cellulaire est lâche et contient beaucoup de matériaux fluides , on distingue plus aisément les caractères qui peuvent faire reconnaître son origine. J’aurai d’ailleurs occasion de parler plus longuement de l’origine des kystes et des altérations qu’ils peuvent subir, au sujet des tumeurs enkystées, dont il sera question Plu» «ard. (Note du (rad.)
*ies environnantes; d’autres n’ont point de tendance à communiquer aucune action de celte nature au reste du corps, mais deviennent seulement incommodes ou dangereuses par leur volume et la pression qu’elles exercent. Quelques tumeurs se développent rapidement et deviennent gênantes en peu de semaines ou de mois; d’autres demeurent plusieurs années sans subir de grands changements ni causer de graves incommodités. Les tumeurs encéphaloïdes sont souvent remarquables par la rapidité de leur accroissement , particulièrement lorsqu’elles rencontrent peu de résistance dans les tissus environnants. Le tissu de quelques tumeurs ressemble d’une manière plus ou moins exacte à celui des parties voisines : ainsi les tumeurs graisseuses se développent fréquemment dans des points entourés d'un tissu adipeux naturel. Les tumeurs cartilagineuses se produisent souvent dans les articulations, où elles Unissent par se détacher des cartilages articulaires et deviennent une cause de souffrance et de claudication ; et les tumeurs dont un tissu cellulaire constitue l’intérieur, et que recouvre un tissu muqueux, s’élèvent fréquemment à la surface des membranes muqueuses. Mais nous ne devons pas regarder comme une règle invariable la ressemblance existant parfois entre là substance d’une tumeur et les tissus contigus, car beaucoup de ces tumeurs oui non-seulement un tissu et un aspect différents de ceux des parties adjacentes dont les vaisseaux leur fournissent le sang qui les alimentent , mais encore de tout autre tissu sain et normal; et ainsi que je l’ai déjà dit, Hunter définit la tumeur comme une substance différant des parties environnantes par sa nature et sa consistance.
M. Abernethy proposa de restreindre la signification du mot tumeur non-seulement à ce qui constitue véritablement un produit nouveau et accidentel et non pas simplement une altération ou augmentation de volume d'un tissu primitif; mais encore il émit la proposition de donner à chaque tumeur un nom analogue à sa structure anatomique. Ainsi, il appela d’abord sarcome cncéphaloide ce qu’on nomme aussi cancer ramolli, fonças hémalode , ou tumeur cncéphalo'icle. Le nom qu’il choisit, ainsi que quelques autres, est peut-être assez juste; mais on peut blâmer une partie de sa nomenclature qui, bien qu’ingénieuse ,
a le défaut de n’être pas parfaitement conséquente. Ainsi , puisqu’on voulait la baser sur la structure anatomique des tumeurs , le nom de sarcome cancéreux n est pas admissible. Je dois dire aussi que comme les tumeurs de différente nature ont des vaisseaux , le nom de sarcome vasculaire n’est pa3 bien choisi pour exprimer seulement une variété de cette maladie.
Il est parfaitement établi que quelques espèces de sarcomes sont purement de nouvelles formations , n’ayant aucune tendance pernicieuse et n’ayant de connexion avec aucun désordre de l’économie. Ainsi les tumeurs graisseuses ordinaires deviennent seulement incommodes par leur volume, leur poids et leur pression ; mais un squirrhe, un fougus hématode , et peut-être une tumeur mélanique, dernier fuit sur lequel on peut élever des doutes, sont des maladies pernicieuses. Il est positif que toutes ces affections , y compris la mélanose, sont liées à une perturbation ou disposition particulière de l’économie dont on peut ne pas connaître la nature précise, mais sur l’existence de laquelle on ne peut entretenir de doute. Tout importante que soit la distinction à faire entre les tumeurs d’une nature bénigne et celles d’une nature pernicieuse, dans la pratique , et surtout dans les cas où il s'agit de l’opportunité d'une opération et de la manière de la pratiquer, cette question est pourtant enveloppée de la plus grande obscurité.
On considère comme étant d’une nature dangereuse ou pernicieuse les tumeurs dont les progrès ordinaires sont reconnus devoir amener la mort par suite des altérations produites dans la partie affectée, telles que l’ulcération, l'hémorrhagie , la formation d'escharcs; ou en causant de semblables productions dans d'autres parties du corps, plus particulièrement dans des organes internes importants ou par suile de ces deux causes réunies : en outre la survenance de symptômes généraux et locaux graves, le développement de produits morbides nouveaux dans d'autres parties , et une souffrance de toute l’économie telle qu’elle fasse soupçonner que des organes importants sont compromis dans l'affection, sont généralement regardés comme des preuves positives du caractère pernicieux de la mala lie et comme des coutrc-indiealions manifestes de l'opération. Cependant on doit apporter beaucoup
DE PATHOLOGIE CHIRDRGICALE.
de réserve lorsqu'on émet son opinion sur la nature pernicieuse de certaines tumeurs. Le sarcome tuberculeux, ainsi que l’a appelé M. Abcrnelhy, est représenté par lui comme une maladie trèspernicieuse; cependant M. Lawrence en a rapporté un exemple dans lequel la tumeur primitive avait l’aspect du plus mauvais caractère; plusieurs tumeurs semblables se présentaient dans d’autres parties, le malade avait été conduit au bord du tombeau par le désordre général de l’économie, et on prolongea sa vie pendant plusieurs années par l'amputation.
(Quelques-unes des formations ou dépositions nouvelles constituant des tumeurs sont organisées et vasculaires ; d’autres sont parfaitement privées d’organisation et ne reçoivent ni vaisseaux ni nerfs : elles semblent être simplement des productions morbides du sang, de pures dépositions produites à la manière des sécrétions et venant fréquemment d’une surface séreuse.
Quant à l'origine des tumeurs vasculaires, nous n’avons que des données qui ne reposent sur aucune preuve positive ni même sur des arguments d'une vérité incontestable. C'est un sujet qu’a récemment traité M. Lawrence dans un mémoire lu à la Société de médecine et de chirurgie, et dans lequel il parle de la manière dont les tumeurs naissent et augmentent de volume, et dans lequel aussi il rappelle les trois manières dont on explique ordinairement les phénomènes : 1° par l’effusion de sang, et sa coagulation et l’organisation subséquente du caillot; 3° par l’effusion et l’organisation de lymphe coagulable; 3° par l’inflammation chronique. Maintenant si ces explications sont exactes, nous devons, ainsi que M. Lawrence, nous attendre à voir les tumeurs passer par des degrés successifs et présenter des aspects différents aux différentes périodes de leur développement. Ainsi nous devons les trouver d’abord comme constituant des masses de sang coagulé ou de lymphe coagulable, et alors observer des degrés variés de transition enire ces substances et les tissus qui caractérisent leur parfait développement. Cependant l'observation n’apprend rien de semblable, les tumeurs à l’état le plus naissant et de la i plus petite dimension ont leur structure i particulière aussi tranchée qu’aux époques subséquentes et lorsqu’elles ont ac- <1U1S teur développement complet. Une
S, Coopcr.
tumeur adipeuse qui ne dépasse pas la grosseur d’un pois ne diffère que par ses dimensions d’une autre tumeur adipeuse du volume de la tête. On rencontre tous les jours des épanchements de sang dans le tissu cellulaire par suite de violence extérieure; s’ils pouvaient s’organiser et former alors des tumeurs, on verrait peu d’individus qui ne présentassent des productions semblables, lesquelles seraient d’ailleurs dès le début aussi volumineuses que l’extravasation de sang ellemême. Nous voyons cependant que le sang ainsi épanché disparait par l’absorption ou irrite les parties environnantes, cl cause la suppuration à l’aide de laquelle il esl expulsé au dehors.
L’hypothèse de la formation des tumeurs par l’épanchement et l'organisation de sang semble avoir peu de fondement, et je crois que nous devons nous accorder à dire avec M. Lawrence que rien ne prouve d’une manière satisfaisante que le sang s’organise quand il est épanché dans les blessures, les contusions, ou les cavités séreuses, ou les sucs anévrismaux.
Les préparations que Jean Ilunler luimême a placées dans le Collège tics chirurgiens pour prouver l’extension des vaisseaux dans le sang coagulé sont considérées par un grand nombre de juges compétents comme insuffisantes (tour en fournir la preuve, parce que le sang coagulé, quand l’effusion de ce liquide a lieu , est bientôt entouré de fibrine ou de lymphe coagulable dans laquelle peuvent s’étendre des vaisseaux nés de ceux de la surface qui a épanché celte fibrine. Ainsi le coagulum et la fibrine étant mêlés ensemble, le premier peut offrir lui-même une apparence trompeuse de vascularité et d’organisation.
L’effusion interstitielle de lymphe coagulable dans l’inflammation est une chose que l’on remarque tous les jours ; la substance ainsi"épanchée ne se transforme pas en tumeurs, mais est absorbée à mesure que l'inflammation se dissipe, ou bien son organisation partielle cause 1 augmentation de volume ou l’augmentation de densité du tissu affecté. Aucun des phénomènes caractéristiques de l’inflammation ne précède donc ordinairement la formation des tumeurs qui se .développent insensiblement et acquièrent un certain volume avant que le malade soit instruit de leur existence.
D’ailleurs , comme l'observe fort bien M. Lawrence, si les explicut ous données
s\ir l'origine et le développement des tumeurs étaient exactes , les tentatives faites pour s’opposer à leur production h l’aide de sangsues, d’applications froides et du traitement antiphlogistique auraient généralement plus d’effet que nous ne les en voyons produire. Un traitement de cette espèce n’a point d’action sur des productions accidentelles, bien que quelquefois on l’emploie avec avantage pour diminuer les tumeurs causées par des altérations de tissu.
U me semble, d’après ce qu’on sait maintenant sur le développement des productions morbides dans le corps humain, qu’elles commencent généralement à un point, si l’on peut s’exprimer ainsi, et qu’aussitôt que leur noyau ( nucléus ) se développe , bien qu’il soit alors petit, ces productions peuvent atteindre dans la suite un volume considérable, et limité seulement par leur nature et leur caractère particulier, l.es vaisseaux qui d’abord s’étendaient dans leur substance ou dans leurs kystes et provenaient des vaisseaux primitifs ou d’ancienne formation appartenant aux parties voisines , continuent à déposer ou à sécréter de la matière qui vient se surajouter à celle qui existe déjà; et la tumeur augmentant de volume, les vaisseaux prennent aussi de l’accroissement , et y affluent à tous les endroits où une masse plus considérable de substance organisée est sur le point de se former. Néanmoins, nous ne savons pas comment ce travail commence et quelles causes le produisent.
Les plus savants pathologistes sont donc dans une ignorance complète à l’égard des circonstances qui déterminent la production des tumeurs en général ou de quelqu’une de leurs variétés. On n’en sait pas plus sur ces aberrations de la nutrition que sur la manière dont cette fonction s’accomplit dans l’état naturel ou normal. Nous devrions , afin d’arriver à un diagnostic aussi exact que possible , suivre l’avis du docteur Warren , et commencer par étudier l’histoire de l’origine et des progrès de la tumeur, son influence sur la partie dans laquelle elle est située et sur toute l’économie. On doit ensuite examiner avec soin la configuration dï la tumeur. Il y a certaines variétés de tumeurs qui aflectent des formes particulières : le stéatome, par exemple , est ordinairement arrondi, et les tumeurs enkystées ont toujours cette forme, l.es tumeurs osseuses et celles des glandes multilobécs sont souvent
irrégulières, et les tumeurs encéphaloïdes le deviennent aussi lorsqu’elles ont atteint un certain volume. Lesconncxions d’une tumeur, son étendue , son état de mobilité ou de fixité , sont des circonstances auxquelles il est très-utile de donner une sérieuse attention; et, comme le fait observer le docteur Warren , l’étendue de la maladie au delà des points que peuvent atteindre les sens du toucher et de la vue peut compromettre les tissus les plus importants et devenir la source du plus grand embarras. La consistance d’une tumeur est encore un moyen de renseignement, et qui souvent nous fait reconnaître si la tumeur est d’une nature pernicieuse, telle qu’uni squirrhe , une affection encéphaloïde ou i quelque autre variété. La couleur est ! aussi , dans certains cas , une indication! qui peut servir à nous éclairer. Tout le: monde connaît la couleur pourprée des; tumeurs dont la substance peut se comparer au tissu érectile. La couleur rouge sombre que présentent les tumeurs en-céphaloïdes ou fungus hématodes à une époque avancée de la maladie est bieni connue de tous les chirurgiens, ainsi que: la coloration rouge-brunâtre des téguments qui souvent recouvrent une tumeur squirrheuse. Quelquefois , cependant , une tumeur exempte de tout caractère dangereux présente un aspect!
rouge ou pourpré causé par l’inflammation accidentelle de la peau qui la recouvre.
La pulsation , la vibration et V ondulation ou fluctuation sont d’autres caractères dont on peut tirer des renseignements utiles (1). Les deux premiers indiquent ou que la tumeur subit l’influence des pulsations d’une artère qui lui est: contiguë, ou qu’elle est constituée parr un anévrisme , ou bien qu’elle est formée par un tissu vasculaire érectile, ou enfin: que sa nature est celle de certaines tumeurs dont il a été parlé dans les remarques sur les maladies des os. Il est' facile d’apprécier, par la fluctuation, que: la tumeur contient une quantité de liquide quelconque , quoique le reste de; celle ci puisse être plus ou moins solide.
Le sarcome adipeux ou tumeur graisseuse est le plus commun de tous cer produits de nouvelle formation. Son aspect et son tissu ont une grande ressent-: blance avec le tissu cellulaire graisseur
(1) Voy. Warren, Sur les tumeurs, p.9.
DE pathologie chirurgicale.
sous-cutané; mais elle est d’un jaune un peu plus foncé, moins granuleuse et plus compacte. Elle est toujours recouverte par une capsule mince, formée par la simple condensation du tissu cellulaire environnant, et adhérent à la masse adipeuse elle-même par le moyen de petits vaisseaux , quoique sa connexion avec les parties extérieures soit assez faible, si toutefois la tumeur n’est pas affectée d’inflammation. En conséquence de ces circonstances , l’ablaiion des tumeurs graisseuses peut être pratiquée avec une grande facilité, et, après une division suffisante de la peau et des autres tissus qui recouvrent ces tumeurs , la masse malade peut être facilement détachée des parties environnantes , quelquefois avec les doigts et toujours sans aucune dissection pénible.
Nous remarquons fréquemment ces excroissances graisseuses chez des individus dans la constitution desquels on ne peut découvrir aucun désordre particulier, et quelquefois elles se rencontrent non-seulement dans un point, mais dans plusieurs, quoique le sujet affecté soit, à d’autres égards, parfaitement sain. Elles ne sont généralement accompagnées que de peu ou point de gène, et sont caractérisées par la sensation douce et mollasse que l’on éprouve en les louchant , sensation semblable à celle qu’on ressentirait si elles étaient remplies de laine. Elles sont moins disposées que beaucoup d’autres tumeurs à devenir dangereuses par leur dégénérescence en aucune maladie pernicieuse; et la souffrance ou la gêne qu’elles peuvent produire sont dans tous les cas le résultat de leur poids, de leur compression et de leur volume ; car le sarcome adipeux est généralement porté à atteindre une dimension plus considérable que toute autre espèce de tumeur solide formée dans le corps humain. J’ai vu une ou deux tumeurs de ce igenre qui pesaient près de cinquante livres, et on en cite de plus volumineuses encore. Chez quelques individus , elles sont causées par la pression. J’ai enlevé sur des femmes plusieurs de ces tumeurs développées à la partie supérieure du muscle deltoïde et occasionnées par la compression des vêtements. Cette circonstance a été aussi signalée par le professeur Warren.
Elles sont quelquefois le siège de sensations pénibles, et parfois elles enlravÇnt plus ou moins l’action libre des muscles voisins; mais clics sont rarement le
réceptacle d’aucune déposition de matière squirrheuse ou encéphaloïde. Sir Benjamin Brodie cite un ou deux exemples de ce genre : ils sont excessivement rares (l).
Lorsqu’on se rappelle que l’opération pour l’ablation d’une tumeur adipeuse très-volumineuse peut devenir fatale par suite de l’étendue qu’aura inévitablement la plaie, lorsque nous nous rappelons encore que nous n’avons pas de moyens de disperser ou résoudre une tumeur graisseuse qui, si on l’abandonne à elle-même, acquerra sûrement des dimensions considérables, et que, quand elle aura un semblable volume, elle sera capable de devenir intimement adhérente aux aponévroses, et même aux ligaments capsulaires d’articulations importa nies, de manière à rendre sa complète ablation difficile , nous devons juger qu’il est prudent d’enlever toujours un sarcome adipeux pendant qu’il est petit et attaché d’une manière lâche aux parties environnantes. Une tumeur adipeuse ne réclame pas, comme
(1) L’étymologie du mot sarcome (qui vient de ffapÇ, génit., aâoxo;, chair) indique assez que ce terme est applicable aux tumeurs d une nature charnue; or rien de plus vague qu'une désignation semblable, elle exclut seulement les tumeurs osseuses, celles composées d’un liquide contenu dans un kyste, les anévrismes et les varices. Aussi le terme sarcome ne pouvant tout au plus désignet que des qualités de consistance et de coloration , et s’appliquant à des tumeurs tout à fait différentes par leur tissu, leur nature, la cause qui les a produite;,, le traitement quelles réclament, les pathologistes français l’ont aujourd’hui banni de la nomenclature nosologique. L’ostéosarcome, ou dégénérescence sarcomateuse des os , sert cependant à désigner une affection cancéreuse particulière. Le sarcome adipeux, dont il vient d’être question dans ce chapitre, est donc simplement ce que nous désignons sous le nom de tumeur graisseuse • nous y reviendrons en parlant des loupes! Quant aux autres sarcomes dont il va cire traité dans la suite de cet article le sarcome pancréatique , le sarcome mammaire et lesorcome tuberculê, ils ne paraissent être autre autre chose que des sqitir- > hes ; les autres dits cellulaire et fibrocartilagineux me semblent constituer ce que nous appelons simplement tumeur Creuse. (Note du trad .)
TnAITÉ ÉLÉMENTATtlE
une tumeur d’une nature pernicieuse, l’ablation des tissus adjacents.
Le sarcome pancréatique (pancreatic sarcoma), ainsi nommé par M. Abernethy à cause d’une certaine ressemblance entre sa structure et celle du pancréas , est une affection rare; et on ne saurait affirmer qu’aucune pièce fournie .par une maladie de cette nature ait été conservée dans les muséums de la capitale. Il y a quelques années on en présenta une à titre de rareté à la Société de médecine et de chirurgie, et même quelques-uns des membres présents trouvèrent qu’elle avait beaucoup de l'aspect du squirrhe ordinaire. M. Abernetby dit que le sarcome pancréatique se rencontre quelquefois près du mamelon , et quelquefois dans les glandes lymphatiques sur le muscle mylo-hyoïdien , et que cette maladie cause beaucoup d’irritation et de douleur.
On l’a encore rencontré placé immédiatement sur la glande parotide ou sous la mâchoire, contre la glande sous-maxillaire. Le sarcome pancréatique est faiblement adhérent aux parties qui l’entourent, et par conséquent fort mobile, caractère par lequel on dit qu’il diffère du squirrhe, bien que nous sachions que le squirrhe , à une époque peu avancée de son développement, est souvent aussi mobile qu’aucune autre espèce de tumeur. Dans quelques cas rapportés par M. Lawrence, la maladie ne présentait ni douleur ni caractère dangereux, et fut parfaitement guérie par l’opération. Le sarcome pancréatique , que le professeur Carswel classe dans ses Illustrations of the elementary forms of clisease comme ,<ne espèce de cancer, ne correspond nullement à la maladie décrite par M. Lawrence, et, pour établir comment il doit être classé parmi les cancers , il invoque sa disposition à se terminer par une destruction graduelle ou une transformation des tissus affectés; sa tendance à attaquer plusieurs organes chez le même individu , et sa disposition à se reproduire.
M. Abernethy a décrit une autre variété de cette maladie nommée sarcome mammaire à cause de la ressemblance de son tissu avec celui de la glande mammaire. Celle affection parait ctre dangereuse , car elle communique aux parties environnantes des dispositions morbides, et acquiert, de même que le squirrhe dont je la crois seulement une modification , l’ablation complète de ces
mêmes parties par une opération. Je ferai observer , pour corroborer celte opinion , que le professeur Carswel , dans son savant ouvrage intitulé Illustrations o) the elernentary forms of diseasc, classe le sarcome mammaire comme une variété du cancer.
Le sarcome tubercule , consistant en tumeurs nombreuses, résistantes, globuleuses, de dimensions et de couleurs différentes, liées ensemble par du tissu cellulaire , est une maladie qui conduit à l’ulcération , est d’une nature dangereuse et dont l’issue est fatale. II est douteux , je pense , que cette sorte de sarcome soit essentiellement différente du squirrhe, qui, nous le savons, a ses variétés.
On donne le nom de tumeur cellulaire a une espèce de sarcome que les chirurgiens connaissent depuis long- temps , et qui consiste en une masse charnue, élastique, et à laquelle on peut presque imprimer par le toucher un mouvement de fluctuation ; elle est résistante, fibreuse, et composée surtout de tissu cellulaire condeusé , exempt de substance graisseuse, le liquide des cellules étant semblable à celui de la trame cellulaire générale.
Entre la tumeur dite cellulaire et la tumeur énorme qui comprend quelquefois les organes de la génération chez l’homme, M. Lawrence pose la distinction suivante , savoir : que la première est une production de nouvelle formation , et la seconde une augmentation de volume des tissus cellulaire et cutané par déposition interstitielle et guérissable par extirpation.
La tumeur fibro-carlilagincuse constitue une autre variété de sarcome qu’il n’est pas rare de voir se développer à la tête , au cou, h l’aisselle, et quelquefois près de la glande gaammaire ou de la glande parotide. Elle diffère du squirrhe en ce que sa nature n’a rien de dangereux; le' seul inconvénient causé par cette tumeur est dû à la pression quelle exerce et au volume qu’elle présente.
J’ai enlevé à un forgeron de Ilalliford une tumeur fibro - cartilagineuse qu’il avait à l’occiput, et qui, pendant plusieurs années, était restée stationnaire et ne lui causait aucune douleur ; mais elle finit par augmenter de volume et occa- ! sionner une gêne très-pénible. Elle était aussi grosse qu’une orange , et le malade; sc décida à la faire enlever, parce qu’il pensa que de sa présence dépendait la
DE PATHOLO&E CHfnimdCÀLE.
difficulté qu’il éprouvait en avalant, et qui était pour lui une cause de souffrance. Cette dernière affection eut une issue fatale , et, en procédant à l'ouverture du corps de cet homme , on trouva une constriction de l’œsophage et deux sacs d’un volume considérable naissant de ce canal au-dessus de l’obstruction; dans un des sacs étaient deux pépins d’orange.
La tumeur ou le tubercule douloureux sous-cutané , quoique de petite dimension, et exempt de toute action dangereuse, est accompagné d’une douleur téréhranle, et est généralement situé dans le tissu cellulaire sous cutané; mais quelquefois il se développe dans celui qui se trouve entre les muscles. Une tumeur de cette nature qu’enleva M. Liston était placée si profondément qu’elle se trouvait en contact avec le nerf tibial postérieur. Son volume ordinaire est celui d un pois, et rarement elle est plus grosse qu'une cerise. Habituellement il n’y a aucune tumeur extérieure ni saillie à la peau , a moins qu’elle ne soit située sur un os superficiel. La peau qui la recouvre est lâche et mobile sur elle, et sa structure est presque pareille à celle des cartilages. Quelques pathologistes, parmi lesquels on compte le célèbre Camper, ont attribué la douleur très-vive qui caractérisé celte maladie à son rapport avec les ramuscules des nerfs sous-cutanés.
Une préparation qui se trouve dans les collections de M. Liston présente parfaitement cette disposition, tout à fuit contraire pourtant à ce que sir Aslley Cooper et le baron Dupuytren ont remarqué dans leurs dissections.
L’opinion de Camper , qui attribue cette tumeur à une augmentation de volume d’une portion malade d’un nerf s“us^utan(î’ est celle vers laquelle penche M. VV oo d lui même, quoiqu’il forme te souhait de voir faire des recherches nouvelles , attentives et minutieuses suites tubercules et les parties qui les cnourent , dans le but de tâcher de déternuier si l’altération de tissu a lieu sur le levrilème ou dans son intérieur, ou si •ne peut avoir eu pour point de départ es tissus contigus et s’être ensuite comnun.quée au nerf. U ne trouve dans ces uberculcs douloureux qu’il eut l’occa- <°n dexaminer qu’un corps carlilagi- ’ b'anC.h . ’ l'omogène , d'un
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La souffrance se reproduit périodiquement et s’étend au loin dans le membre. La plus légère pression occasionne la douleur la plus aiguë, et quelquefois l’action des muscles la rend tellement intense que l’usage du membre est entièrement aboli. La maladie se rencontre plus fréquemment dans les membres, et particulièrement dans les membres inférieurs, que dans d’autres parties du corps. Je n’ai jamais vu de tubercule douloureux sous-cutané accompagné de suppuration; mais, suivant le docteur Warren, l’inflammation peut s’y porter après uu certain temps, la peau qui recouvre la tumeur s'ulcérer , et il peut s’ensuivre une suppuration âcre et sanieuse. Alors les glandes lymphatiques situées entre la partie affectée et le tronc deviennent le siège d’un gonflement; de là résultent des désordres dans l’économie, et la maladie peut avoir une issue fatale (l). Il n’y a qu’un mode de traitement utile et effectif, c’est-à-dire l’excision.
ISœvi et tumeurs appelées anévrismes par anastomose. — Certains tissus naturels du corps humain sont flasques et mous dans 1 état ordinaire, mais peuvent devenir turgescents et rigides dans de certains instants , lorsqu’ils s’injectent de sang. Celte espèce de tissu se rencontre au pénis, au clitoris et au mamelon ; et les anatomistes l’appellent tissu érectile. Le baron Dupuytren compare les tumeurs habituellement désignées sous le nom de nævi à un tissu érectile morbide, et, autant que j’en puis juger, il y a enlie les tissus naturels de cette espèce et le tissu des nævi une ressemblance suffisante pour justifier la comparaison.
bous le titre de tissus morbides érectiles, on peut ranger :
1° Le nævus superficiel,
2 Le naevus sous-cutanc et l’anévrisme par anastomose.
, ^es nœvi superficiels ou nævi materai c est ainsi qu’on les nomme, constituent ces tumeurs et taches congéniales ou imperfections et particularités dans l’aspect et le tissu de portions de peau que le vulgaire suppose provenir de quelque inuuence exercée par l’esprit de la mère sur Je lœtus, comme quand pendant sa grossesse elle désire violemment desalimenls recherchés et des fruits qu’elle ne peut se
(J) V°yc* Warren , Sur les tumeurs ,