TÉRÉBENTHINE DE VENISE
( Terebenthina Veneta.)
§ Ier. Caractères physiques. — On désigne du nom de térébenthine un suc résineux, volatil, de consistance mielleuse, qui découle naturellement de plusieurs arbresde la famille des térébenthacées et des conifères , ou dont on le fait sortir à l’aide de quelques incisions. La térébenthine dite de Venise se retire de 1 ’abies ou pinus larix. Elle est la plus usitée en médecine. Elle est transparente, de couleur blanc-jaunâtre , luisante, visqueuse, d’une saveur chaude , piquante et amère, d’une odeur désagréable.
§ IL Notions chimiques. — La térébenthine est composée de résine et d’une huile volatile. M. Lecanu y a découvert la présence de l’acide succinique. Parla distillation, on lui enlève l’huile essentielle, et ce qui reste dans la cornue prend le nom de colophane. Brugnatelli observa que l’huile essentielle de térébenthine dépose, avec le temps, une substance cristallineTtransparente, inodore, insipide, insoluble dans l’alcool, et qui brûle avec une flamme blanche. Cette substance pourrait bien être celle que M. A.Caillotaprétendu avoir découverte le premier, et qu’il a nommée abietine.
La térébenthine est soluble dans l’alcool, mais pas dans l’eau. La magnésie peut la solidifier sans se combiner chimiquement avec elle. Elle se solidifie également, en la mêlant avec un tiers de son poids de soude caustique.
§ III . Effets chez les animaux. — On ne peut rien conclure sur l’action dynamique de la térébenthine , d’après les quelques expériences faites jusqu’à ce jour sur les animaux. Nous ne nous arrêterons par conséquent pas sur ce genre de preuve.
§ IV- Effets sur l'homme bien portant. — Si on applique de la térébenthine sur la peau, elle s’y attache solidement, ctdélerminede la rougeur, de la douleur, de la chaleur, un état enfin d’irritation. Son huile essentielle a moins d’action irritante locale.
Sil'on maniepcndantquclque tempsde la térébenthine ou son huile volatile, et
térébenthine.
même si on s’arrête long-temps au milieu de ses exhalaisons , on éprouve en partie les mêmes efïets que si on la prenait par bouche , c’est-à-dire que la sécrétion de l’urine augmente, et acquiert une forte odeur de violette. Prise par la bouche , elle produit en outre une douce chaleur dans la région de l’estomac, mais qui est pourtant passagère , et qui n’augmente point par l'élévation de la dose. Ces effets de la térébenthine, observés depuis long-temps par Cartheuser et par Boerliaave (l), ont été mieux étudiés et décrits dans ces dernières années, notamment ceux qui sont produits par son huile éthérée. On éprouve aussi , par l’usage de la térébenthine, un malaise général, de l’assoupissement ; le pouls se ralentit généralement, devient faible. Copland cependant a observé sur lui-même que le pouls, en s’abaissant, devenait plus fréquent, et que ces deux conditions augmentaient avec l’élévation de la dose. Souvent la térébenthine détermine la diarrhée et le vomissement. L’abus de cette huile occasionne quelquefois des symptômes de diabète, au dire de Stedman (2). On doit donc reconnaître, dans l’usage de la térébenthine , deux sortes d’effets , les uns locaux et mécaniques, les autres généraux et dynamiques. Les premiers sont irritants , les seconds hyposthénisants. L’intensité de ces derniers est en raison inverse des précédents. L’action locale de la résine est plus prononcée que celle de l’huile volatile, qui porte plus particulièrement sur le dynamisme.
Cette dernière n’irrite nullement l’estomac, quelle que soit sa dose. L’action dynamique de la térébenthine est donc hyposthénisante , ainsi que cela résulte des phénomènes qu’elle produit. La chaleur qu’elle occasionne à l’estomac n’étant qu’un phénomène purement mécanique , ne saurait contredire cette manière de voir, qui est d’ailleurs conforme à l’observation clinique. Un individu avait avalé du laudanum liquide à la dose de CO à 90 grammes (2 a 3 onces) : l’empoisonnement ne tarda pas à se déclarer : Jenkins donna immédiatement des lavements contenant chacun 30 grammes d’huile volatile de térébenthine (’l once); il administra en même temps par la bouche, en plusieurs fois, 30 grammes de la
(1 ) Chimie, t. u.
(2) Med. essay and observât, of Ed., vol. », p. 48.
même huile (2 onces) , et 30 grammes d’huile de ricin (i once). Les symptômes sesont dissipés et le malade guérit promptement (3). Comment nier ici l’action contraire de la térébenthine à celle du laudanum , que nous savons être hyperslhénisanté ? Les deux substances ont été administrées à haute dose; chacune prise séparément aurait sans nul doute déterminé des effets funestes; pourtant, prises ensemble ou successivement , leurs actions se sont réciproquement neutralisées.
§ Y. Effets dans les maladies. — Nous possédons des faits sans nombre sur l’action hyposthénisante de la térébenthine. On pourrait même dire que ces faits sont aussi nombreux que les cas pratiques dans lesquels on l’a employée. Nous trouvons effectivement que la térébenthine et son huile essentielle ont été utiles dans presque toutes les maladies de nature hypersthénique, ou dans lesquelles les anti phlogistiques sont généralement indiqués, telles par exemple que l’anasarque, les hydropisies de toute espèce (4), notamment dans celles qui succèdent à la scarlatine (5), aux fièvres intermittentes. L’huile essentielle a été employée en frictions, dans ce dernier cas, avant l’accès (G), ou administrée durant l’apyrexie (7), jusqu’à la dose de 60 grammes (2 onces) (8). La goutte (9), le rhumatisme aigu et chronique (10), ont été également traités avec avantage à l’aide de ce remède. La célèbre liqueur arthritique de Pott n’est autre chose qu’un mélange d’huile de térébenthine et d’acide sulfurique , mélange qu’on avait oublié et qu’a fait revivre dernièrement le docteur Phaff (1 1). La phthisie, le catarrhe, la toux et le croup (12), l’é-
(5) The New-York med. and pbys.
journ., n. 5. Froriep , Notiz., 12 Bel., n. 6, p. 95.
(4) Werlhoff.
(5) Popp. Roschlaux, Magaz., 1 Bd., 3 si., p 417.
(6) Culien, Mat. med., t. n, p. 94.
(7) Peters, Allg. med. annal. 1814, p. 410.
(8) Moran , Edinburg Monthly examiner, octob., 1829.
(9) Id. Ciaudin, cons. xix, p. 49.
(10) Culien, cit.
(11) Mat. med., vol. vi, p. 450, trad. liai.
(12) S. Osborne, The New-York med.
repos., vol. vt, fasc. 3. Morand, cit.
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pilepsie et les paralysies (13), l’aménorrhée , la leucorrhée (14), l’ont été également avec avantage. Dans toutes ces maladies, la térébenthine n'agit que comme remède hy poslhénisant , ainsi que nous l’avons démontré précédemment en parlant des autres remèdes hyposthénisants.
Dans d’autres maladies, la térébenthine a également obtenu des éloges. Elle a été prescrite avec avantage contre les hémorrhagies par le docteur Copland (I 5), parEUiotson (IC), contre les métrorrhagies chez les femmes grosses, par Johnson, contre le purpura liemorrha^ica , par Richo (17), contre le mclena, par 13rooke et par Adair (18). Il est vrai que ces auteurs regardaient comme passives ces sortes d’hémorrhagies, mais personne n’ignore aujourd'hui que celle manière de voir est erronée, puisque ces maladies ne sont généralement traitées que par des moyens anli-phlogistiqucs. En conséquence , l’action de la térébenthine n’est pas, dans ces cas , de nature différente que dans les précédents.
Holst préconisa l’huile essentielle de térébenthine contre le typhus (19); Newson , Chapman , Douglas (20), Mood
(21), Rav (22), Schneider (23), Baumgartner (24) et plusieurs autres l’ont aussi employée avec avantage dans ces cas.
Ces auteurs ont été, il est vrai, guidés par d’autres théories dans cette administration , mais cela n’ôte pas à la maladie
(13) Alliait, Edward, Pcrcival, Lithgon, l’ienderleath , Philipps, Medic.-Chirur.
transact., vol.vt, p.65. Morand, cit. Ree. med. chir. Torin., 1823, p. 89.
(14) Guibert, Rev. med., juillet, 1827.
(15) The London, Med, and pliys.
journ., n. 46.
(16) The Lancet, april 1830, p. 8.
(17) The Philad. journ. of med. and physic. scienc., febr. 1824. The Edinburg med. and surg. journ., n. 75, octobre 1822.
(18) Samml. auserl. Abhandl., etc., 10 Bd., p. 133.
(19) llufeland’s Journ., 20 Bd., 2 st.,
(20) Dublin, Hospil. res., vol. ni.
(21) North Amer. med. and surg.
journ. April 1820.
(22) Ucb. d. Erkannt. u. hoil. d, Nervenkr., p. 157.
(23) Ueb. d. sporadisch. Typhus, pag.
(24) Fiobcrlehre, 1 Bd., p. 221.
son caractère inflammatoire. Il est prouvé en effet aujourd’hui que le typhus n’est qu’une affection phlogistiquc, ayant son siège dans les membranes cérébrales, le système vasculaire, et l’appareil gastrique. L’espèce de typhus que Mood a victorieusement combattu à l’aide de l’huile essentielle de térébenthine n’était au fond qu’une cntéro-méningitc. 11 dit en effet qu’au délire et à la fièvre était associé le météorisme, et chez ceux qui en mouraient on ne rencontrait que les intestins en suppuration. Au dire de Baumgartner, il y avait dans ces typhus, avec le météorisme et la diarrhée, un état paralytique du système ganglionnaire, hypothèse sans fondement, et dont le but était de prouver que la térébenthine était hypersthénisantei Dans la fièvre jaune, Chapman , à Philadelphie , eut recours avec avantage à l’huile de térébenthine (25), et Iiolst recommande beaucoup le même moyen (26); Brooke Faulkner s’est assuré que chez les pestiférés auxquels on couvrait les charbons de cette huile , et auxquels on en administrait par bouche , elle produisait des effets très-salutaires (27). Quelques praticiens, sans nier que la condition pathologique du typhus consiste dans une phlogose encéphalique , regardent ce travail comme de nature asthénique, et continuent à considérer la térébenthine comme une substance hypersthénique. Nous devons cependant faire observer que Copland a guéri l’encéphalite franche, l'érysipèle, accompagné d’insensibilité et d’assoupis- Sement, cl les congestions cérébrales, à l’aide de la térébcnlhine (28).
Dans celle même catégorie, ou doit classer les névralgies. Elles dépendent effectivement d’unc.sub-inflammation de l’arachnoïde qui enveloppe le nerf (subnévrilcmite oii névrilémite chronique). Le nerf, dans ces cas, n’est malade que lorsque l’affection a existé pendant longtemps , et que des spasmes, un amaigrissement considérable, de l’insensibilité et de la paralysie se sont jointes à la névralgie. Peu de remèdes ont joui d’une réputation aussi bien mérité* que l'huile essentielle de térébenthine contre les névralgies. Les journaux anglais cl français
(25) Bulletin des sciences médicalos de Férussac, t. î, p. 355.
(20) Journ. cit., p. 144.
(27) Revue médicale, t. r, p, 274.
(28) London medic. repo*., avril 1823.
TRKF.BENTHINE.
regorgent d'histoires de névralgies de toutes espèces guéries à l’aide de liantes doses de celte huile. Les citer ici serait trop long', niais je rappellerai le cas d'une né vrileniinile ischia tiq ue chronique dont était affligé depuis six mois Urbas Antoine, de Mandria , fermier, âgé de soixante ans, guéri dans notre clinique, dans l’espace d’une semaine, par une saignée cl de fortes doses d’huile éthérée de térébenthine. Je citerai encore un cas d’arachnoidile spinale, chez un nommé Parolelti, de Padoue, âgé de quarantequatre ans , reçu à la clinique le 22 juillet 1833, qui a été également guéri par le même moyen. Nous «vous prescrit à cet individu, quoiqu’il edi l’appareil gastrique en mauvais état, l’huile de térébenthine à la dose de trois grammes à la fois; il n’a éprouvé aucun dérangement d’estomac; sa langue s’est détergée et il a recouvré promptement l’appétit; son pouls baissaitde plus eu plus chaque jour; le remède a été porté jusqu’à la dose de six grammes (un gros et demi) par jour avec un avantage non équivoque : sa cure a été terminée par l’électricité voltaïque. Celle affection s’approchait beaucoup, par ses symptômes, du tétanos, elle avait débuté par une simple ischiatiqne. On n’ignore pas , du reste, que le remède en queslion avait déjà été employé contre le tétanos avec succès par W. Toms, qui en administrait quinze grammes (demi-once) chaque trois heures. Hugh Carmichaël, de Dublin, a obtenu d’excellents effets de l’huile essentielle de térébenthine dans les inflammations profondes du globe oculaire (29). Gulhrie a recueilli également grand nombre d’observations qui prouvent d’une manière incontestable l’utilité de ce remède, tant dans les ophthalmics internes que dans les kératites diles rhumatismales et dans l’iritis (30).
Quant à ce qui a rapport aux maladies des reins et de la vessie, la térébenthine a eu pareillement de nombreux partisans.
On lui attribuait une prétendue action diurétique; mais si c’est par cette action qu elle opère , c’est-à-dire par une stimulation sur les reins , comment expliquerait-on qu’elle ait été utile contre la
(29) Journal des sciences médicales, vol. xxxi, j>. \ 16.
(--.0) ltoy. Westminster Ilospit. repart. The Lond. med. and phys» journ., n, 5, vol. vu, p. 320.
Ci cico mini.
néphrite, dans la pratique d’Amalus Lusitanus (31), et qu’elle ait fait beaucoup de bien dans l’ischur-ie (32), dans la dysurie et dans la strangurie dépendant tic la présence d’une pierre; dans le catarrhe vésical (33), dans la blennorrhagie aiguë (34)? Comment exp tiquera it-on que la cystite véritable, aiguë, pût être améliorée ou guérie à l’aide de la térébenthine , puisqu'on présume que cette substance est stimulante ? Voici un cas de ce genre, très grave, que nous avons traité à notre clinique le 20 février 1 8 34, avec un succès remarquable.
Marie Giacomelli , de Padoue , âgée de vingt-neuf ans, après une grossesse pénible et un accouchement de deux jumeaux, ayant commis quelque imprudence, fut prise d’une fièvre ardente , avec sécheresse à la peau , douleurs aiguës à l’hypogaslre , urines très -rares et accompagnées d’une vive cuisson en traversant l’urètre, de ténesme et de douleurs intenses à la vessie. Les urines étaient rouges, sédimenteuses , avec quelques flocons de mucus vers le fond ; garde-robes fréquentes, liquides, muqueuses, rougeâtres, comme dans la dysenterie; langue rouge et sèche; physionomie accablée ; le moral dans un état d’apathie. Nous avons diagnostiqué une cystite grave avec entérite. Nous avons prescrit un h y posthénisant entérique, savoir : quarante grammes (dix gros) de sulfate de magnésie , en quatre paquets ; de l’eau acidulée pourboisson. Le 21 février, on a répété la même purgation. La fièvre ayant suivi une marche ascendante, nous pratiquâmes une saignée d’un demi-kilogramme (une livre) vers le soir.
Le 22,1a fièvre avait un peu diminué ; les évacuations alvines également, mais les phénomènes morbides des voies urinaires ont continué au même degré.
Nous avons prescrit des fomentations de
fleurs de sureau aux parties génitales.
Le 23, les évacuations ventrales ont reparu; les autres symptômes sont restés comme le jour précédent. On a continué
„ (31) Curât, ined., cent, i, cur. 63, p. o09.
(32) Lcntm , Beytr. zur prakt. Arzn., 1 Bd., p. 159. Kieser, Hufeland’s Journ., 30 Rd., 3 si., p. 92.
(.>3) .Mariinc! , Thèse, 1818. llusson, Académie de médecine, 14 ocl. 1823.
(34) Murray, Ap. med. G. A. Pilschaf, Hufeland’s Journ,, may 1833.