ANGILBERT - ANGLETERRE
AN6ILBERT (Saint) [Anghelpertus , Angilbertus] y poète et homme d*Etat (t 814), fut secrétaire et ministre de Gharlemagne, qui le chargea de diverses missions en Italie, et dont il signa le testament. Il entra, en 791, au couvent de Saint-Riquier {Centula) et en devint abbé en 794.^J1 eut de Berthe, fille de Gharlemagne, née en 780, deux fils, dont fm fut rhistorien Nilhard. On sait par Eginhard que Tempereur ne consentit jamais au mariage de ses filles. Elève d'Alcuin, Angilbert composa un élégant poëme sur le voyage de Gharlemagne auprès de Léon IIl (799), imprimé dansPertz, Scr. II, 391 ; cf. Migne, 99. — Voyez Mabillon, AA. SS. Ord, Ben, Sœc. IV, 1, p. 91 ss.; AA. SS. BolL 18 Feb. lll; Hisi, Litt, de la Fr,, IV, p. 41 i ss.; Wattenbach, Deutschlands Geschichuquellen^ édit. II, p. 117 ss.; Gorblet, Hagiogr. I, p. 102.
AN6ILRAM, évéque de Metz de 768 à 791, abbé de Senones et archichapelain de Gharlemagne, a joué un certain rôle dans l'histoire de répiscopat franc. On lui attribue la continuation de la Chronique de Frédégaire et la collection d'un certain nombre de décrets sur les rapports desévêques avec le pouvoir civil. Voyez Décrétales (Fausses).
ANGLETERRE (La Réformation d'). Quoique les abus du système catholique romain, au moyen âge, se* fussent fait sentir en Angleterre comme ailleurs, et que plusieurs de ses rois en eussent su[)porté impatiemment le poids, il s'en fallait bien qu'au commencement du seizième siècle, la nation anglaise fût, comme on Ta prétendu, la première et la mieux préparée pour une réforme religieuse. Bien plus séparée qu'elle . ne Test aujourd'hui des nations du continent, elle n'avait suivi que d'assez loin le mouvement intellectuel et religieux qui s'accompliss;iil chez les principales d'entre elles. « Un trait caractéristique de l'esprit ecclésiastique en Angleterre, dit Lechler {Joli. WicHff, t. I), c'est que, jusque après le milieu du quatorzième siècle, aucune division, aucune secte ne s'était produite en dehors de la forme occidentale romaine du christianisme , aucune hérésie n'était agparue sur le sol anglais. » Wiclef lui-même, iiinsi que Luther le remarquait, « ne s'était attaqué d'abord qu'à la vie et non à la doctrine. » La simonie, les empiétements, les exactions de la papauté, la mondanité du clergé, les dérèglements des moines, étaient à ses yeux les plus tristes plaies de l'Eglise, et c'est avec l'appui de la royauté, de la noblesse et du parlement, qu'il les avait combattues. Ge n'est que plus tard que son opposition avait revêtu un caractère plus positivement religieux. Au moyen de prédicateurs itinérants qu'il envoyait munis de quelques fragments traduits (les livres saints, il fit annoncer l'Evangile au peuple, tandis que lui-même, dans sa chaire professorale et dans ses écrits, le commentait à l'usage des savants, et combattait les abus ecclésiastiques en ruinant les doctrines qui leur servaient de base. Mais, faussement accusé par le clergé de menées démagogiques, il vit se courner contre lui les pouvoirs qui l'avaient d'abord soutenu, et qui, dès lors, le sacrifièrent aux haines sacerdotales. Le statut de l'an 1400, qui condamnait les hérétiques au bûcher, fut dirigé spécialement contre les iollardSy ses disciples. Depuis le suppUce du noble lord Cobham (1417) le wicléfisme, proscrit comme levain de sédition, disparut du
sein des classes supérieures, et fui réduit à se cacher dans les derniers rangs de la population ouvrière. Ce n'était non plus qu'assez tard que les lumières de la Renaissance avaient pénétré en Angleterre. Erasme les y apporta un des premiers (1498 et 4509) ; il y laissa des amis et des disciples, entre autres Thomas More et Jean Colet, qui s'inspirèrent, l'un de sa ver\'e sarcastique, l'autre de son zèle pour la littérature sacrée, mais ils lui demeurèrent bien inférieurs pour l'esprit et l'érudition. Ce ne fut que depuis le règne d'Elisabeth que la culture des lettres fut véritablement encouragée en Angleterre; jusque-là elles n'y avaient qu'assez péniblement végété, et, en tout cas, n'y avaient rendu que de médiocres services à la cause religieuse (Hallam, Hist, de la littérature en Europe, c. 11-lV, p. 347-8 et passim). Rien n'y rappelle, même de bien loin, l'activité de la presse théologique en Allemagne, les travaux bibliques d'Erasme, de Reuchlin, de Staupitz, les écoles fondées par les Amis de Dieu et les Frères de la vie commune, ni les pieuses méditations des mystiques allemands, ni la lutte vaillante des humanistes du même pays contre les inquisiteurs de Cologne, ni les savants écrits des trois théologiens des bords du Rhin auxquels est demeuré le titre honorable de « réformateurs avant la Réforme. » Quant aux classes populaires^ «il est faux de soutenir, dit M. Brewer {Revue hist.^ 4876, t. I, p. W3), qu'elles commençassent alors à se livrer avec ardeur à l'étude de la Bible.» Les écoles monastiques, en effet, chargées de leur éducation, ne les y avaient guère préparées, et il leur manquait, pour y suppléer, des traductions des livres saints publiées dans leur propre langue. Tandis que, même avant la version de Luther, quatorze éditions de la Bible allemande et quinze de la Bible flamande avaient été épuisées, et que, depuis lors, treize éditions du Nouveau Testament avaient paru en langue flamande de 4522-4526 (Hallam, ibid,^ c. VI, p. 385), la première version anglaise, celle de Tyndale, composée à lleidelberg, ne fut publiée qu'en 1526 h Anvers, ne put pénétrer que clandestinement en Angleterre, et y fut proscrite dès son introduction. Enfln, la situation politique du pays, au commencement du seizième siècle, semblait exclure également toute possibilité d'un changement prochain dans les affaires de l'Eglise. La noblesse et la bourgeoisie anglaises, épuisées par cinquante ans de guerres civiles, manquaient de cette vigueur, de cet élan qui, ailleurs, avaient si puissamment secondé la Réforme. La royauté, au contraire, à l'isue des guerres des deux Roses, fixée enfin dans la maison de Tudor, était sortie de cette crise, plus forte que jamais ; elle profitait de la lassitude de la nation pour étendre indé* Animent son pouvoir, et le second des Tudor, Henri VIII, idolâtré du peuple, voyait les deux chambres du Parlement rivaliser envers lui de passive et servile obéissance. Or, ce prince, le plus absolu de tous ceux Ae son temps, était alors l'un des plus fidèlement dévoués à la foi catholique. Destiné du vivant de son frère aîné à entrer dans les ordres, pour occuper un jour le siège de Cantorbéry, il avait conservé sur le trône l'exacte observation des pratiques de l'Eglise. Il éleva aux plus hautes dignités du royaume le cardinal Wolsey, légat du Saint-Siège. Dès le commencement de son règne (4509) il mit en pleine vigueur les
anciens édits contre Thérésie, et ne laissa aux loUàrds d'alternative qu'entre Tabjuration et le bûcher. La nouvelle du schisme de Luther i*enflamma d'indignation. Il pressa TElecteur palatin d'extirper de ses Etats cette peste redoutable, de faire brûler l'hérésiarque s'il ne voulait s^mender, et dans son dépit de ne pouvoir lui-même le châtier comme il l'eût voulu, il mit à profit ce qu'il avait acquis d'érudition théologique pour publier contre lui (1522) un violent libelle, dont le pape le récompensa par le titre de « défenseur de la foi. » Enfin, apprenant que les écrits de Luther commençaient à se répandre dans son royaume, il enjoignit aux autorités civiles de prêter main-forte aux évêques pour la recherche et la répression des hérétiques (1521), et ce nouveau décret fut exécuté avec assez de rigueur pour obliger maints lettrés, jusqu'alors partisans de la Réforme, Th. More entre autres, à déserter sa cause, tandis que Fish et Tyndale durent se condamner à un perpétuel exil. Mais l'emportement que ce despote déployait alors au service de FEglise devait un jour se tourner contre elle, lorsqu'elle viendrait à contrarier ses fougueuses passions. Marié depuis dix-huit ans «ivec Catherine d'Aragon, veuve de son frère aîné, il s'avisa tout à coup que cette union avec sa belle-sœur, bien qu'autorisée par le pape Jules 11, était contraire aux canons de l'Eglise, et que, par suite, les droits de sa fille Marie, alors seule héritière de sa couronne, pourraient un jour être contestés. Ces tardifs scrupules s'expliquèrent bientôt. Henri s était épris d'amour pour Anne Boleyn, jeune dame d'honneur de la reine, et depuis ce moment n'aspirait plus qu'à rompre le lien qui le séparait d^elle. Mais, pour ce divorce, une nouvelle autorisation du Saint-Siège était nécessaire, et la proche parenté de Catherine d'Aragon avec l'empereur Charles-Quint rendait cette dispense difficile à obtenir. Le cardinal Wolsey se chargea de lever les obstacles. Par deux fois, cet ambitieux" prélat venait de briguer la tiare, et deux fois remj)ereur lui avait fait préférer d'autres candidats. Le divorce projeté lui parut propre à servir sa vengeance. En 1527, le pape Clément VÏI, brouillé avec Charles-Quint, était bloqué par lui au château Saint-Ange ; Wolsey conseille au roi de saisir ce moment pour lui pi'ésenter sa requête, en lui promettant son secours en échange du service qu'il attend de lui. Clément lui fait pressentii* en efl'et une réponse favorable. Mais à peioe ^délivré et réconcilié avec l'empereur, craignant de sa part de nouvelles-^ hostilités, n'osant ni accorder ni refuser ce que le roi lui demande, i^^ remet le jugement de la cause à son légat, qui se rend à Londres, et de concert avec Wolsey, s'efforce d'engager la reine à consentir son divorce et à se retirer dans un couvent. Sur le refus péremptoir— ^ de Catherine et son appel au Saint-Siège, Clément évoque Faffaire son tribunal, espérant toujours, à force de lenteur, lasser la constanc:^^-€ du roi. Henri perdait patience, mais ne savait que résoudre, lorsqu'uK^w docteur de Cambridge, Cranmer, lui suggéra un expédient : « De qii. Of 8a Majesté s'embarrasse-t-elle ? C'est ici une question de droit canonique, toute par conséquent du ressort de la science. Que Sa Majeste' fasse consulter les principales universités d'Europe, et si la pluralité d« Toix déclare la non-validité du mariage de Henri avec Catherine, le
Sâint-Siége ne pourra refuser de le casser. » Le roi goûte cet aN-is. Il fait prendre, et payer, partout où il en est besoin, l'avis favorable des docteurs, le transmet au pape en le sollicitant de nouveau de rompre son mariage, ou de Tautoriserà prendre une seconde femme; et comme le pape louvoie et diffère encore, et engage Wolsey dans ses terçiversations, Henri, après s'être prémuni par de sévères menaces contre toute résistance de son clergé, ôte les sceaux à Wolsey, nomme Cranmer au siège primat ial de Cantorbéry, fait prononcer par lui son divorce avec Catherine, et célébrer, secrètement d'abonl, puis publiquement, son mariage avec Anne Boleyn ( 1534). Si Clément eût été libre alors dans ses déterminations, il eût cherché sans doute, par des voies conciliantes, à prévenir le schisme qui se préparait et déjà s'annonçait par des mesures assez graves. Mais, pressé par les cardinaux dévoués à Tempereur, il somme le roi, sous peine d'excommunication, de reprendre sa légitime épouse. Aussitôt, sur Tordre de Henri, le Parlement et les évéques eux-mêmes déclarent que le pontife romain n'a aucune autorité à exercer dans le royaume, transportent au roi le titre de chef suprême de l'Eglise d'Angleterre, avec le droit exclusif de nommer les prélats, interdisent tout appel au siège de Home, et font prêter à tous les ecclésiastiques le serment de reconnaître la suprématie spirituelle du monarque. Jean Fisher et Th. More, qui seuls ont osé s'élever contre ce décret, payent de leur lête leur courageuse résistance. Le schisme ainsi consommé, de nouveaux actes d'hostilité ne tai-dèrent pas à s'ensuivre. Les ordres religieux, qui dépendaient immédiatement de la cour de Rome et formaient sa milice la plus puissante et la plus dévouée, ont embrassé avec ardeur son parti, et ne cessent d'exciter contre le roi le fanatisme populaire. Ainsi provoqué, Henri orrlonne, en 1535, une visite générale des couvents du royaume. Les commissaires, qui connaissent ses intentions, présentent au Parlement un tableau, véridique en partie, mais exagéré, des irrégularités et des désonires qu'ils y ont découverts. Sur leur rapport, le Parlement supprime près de quatre cents monastères de second ordre, et déclare leurs biens confisqués au profit de la couronne, sauf une pension viagère réservée aux religieux dépossédés, mais qui ne leur fut que très-irrégulièrement payée. Ces moines, réduits alors à mendier sur les grands chemins, les pauvres qui ne trouvent plus à la porte des couvents Taumùne habituelle, les paysans qui occupaient leurs terres à des baux avantageux, et qui s'en voient expulsés, s'ameutent sur divers points du royaume, marchent en masse sur Londres, vociférant des menaces contre le roi. Leur troupe est dispersée, leurs chefs sont mis à mort, et Henri prend occasion de cette révolte pour oitlonner l'abolition définitive de tous les couvents et la saisie de leurs biens. Les re\enus de ces biens, fort supérieurs à ceux de la noblesse, étaient alors é\alués à plus de 300,000 liv. sterling. On confisqua également ceux des ordres militaires, puis les dîmes, les annates, enfin, tout ce que les papes percevaient dans le royaume. Henri, pour détourner de lui le reproche de cupidité sacrilège, avait d'abord annoncé l'intention de consacrer à des usages pieux ces dépouilles de l'Eglise. Ses largesses en ce genre se réduisirent à l'érec-
lion de six nouveaux évécbés et à la fondation de quelques écoles et collèges. La plus grande partie servit à grossir son propre trésor, à enrichir ses favoris, à doter une nouvelle noblesse qui fût tout entière à sa dévotion. Le reste, mieux employé, fut consacré à divers services publics, réparation déports, construction de forts sur les côtes, accroissement de la flotte, travaux qui plus tard furent mis à profit pour fonder la puissance maritime de l'Angleterre. En cinq ans, la confiscation des biens monastiques fut complète. A la nouvelle de ces spoliations, Paul 111 publia, en 1538, une bulle fulminante où le ci-devant « défenseur de la foi » était frappé d'excommunication, son royaume mis k l'interdit, ses sujets excités à la révolte, tous les princes catholiques invités à exécuter cet arrêt ; et le cardinal Pôle fut chargé à cet eflfeJV d'une mission auprès des cours de France et d'Espagne. Cette coalitio:»^ dont Henri se voyait menacé ne laissa pas de lui causer de l'inquiétud^HH Déjà précédemment', pour faire oublier aux puissances catholiques supplice de Fisher et de Th. More, il avait par compensation publié nouvel édit contre l'hérésie, et des protestants non moins respectable^^ Bilney, Bilefield, avaient été condamnés à périr dans les flammes, plus forte raison, dénoncé au monde chrétien comme impie, com saciilége, crut-il devoir donner de nouveaux gages de son attachem à la foi catholique. En 1539, il fit dresser par une réunion de prél^=^^ et adopter par les deux chambres, un bill en six articles, affirman***^ ■ dogme de la présence corporelle dans la Gène, la suffisance de la cc:::^!^
munion sous une seule espèce, l'obligation du célibat ecclésiastiqu^i^ y perpétuité des vœux, le maintien des messes privées, enfin l'utilit^i'^^ la nécessité de la confession. Quiconque prêchait ou disputait CQtjtre le premier article devait être brûlé et ses biens confisqués; toute opposition aux articles suivants emportait la peine de la confiscation et de la potence ; puis, afin de bien marquer Tintention qui lui avait dicté ce décret, au même poteau où furent liés quatre catholiques qui avaient nié la suprématie royale, Henri fit attacher trois luthériens qui s'étaient •prononcés contre le bill, et t^andis que les premiers furent d'abord étranglés, les derniers furent brûlés vifs. L'année suivante, en exécution du même édit, plus de cinq cents personnes furent emprisonnées. L'approche même de la mort ne mit pas un terme aux cruautés de Henri. Sur le soupçon de quelques relations que Gatherine Parr, sa dernière femme, aurait entretenus avec des protestants accusés de nier la présence i;éelle, il fit mettre en prison plusieurs d'entre eux, torturer et brûler une jeune femme attachée au service de la reine; peu même s'en fallut que celle-ci ne courût risque de la vie pour s'être hasardée à discuter contre lui la question du sacrement. Ces actes barbares donnent un suffisant démenti à ceux qui, s'obstinant à considérer Henri Ylll comme protestant, ne veulent voir dans la Réformation d'Angleterre que l'œuvre d'un capricieux et exécrable despote. Mais ils n'autorisent guère davantage ceux qui nient au contraire qu'il ait en rien contribué à cette révolution, et veulent en attribuer tout l'honneur à la nation elle-même. Nous avons déjà vu combien cette nation y était impaifaitement préparée. Quant au monarque, il n'y avait rien en lui assiunément
d'un réformateur; jamais la pensée d'épurer la foi ni les mœurs de son peuple n aborda son esprit. En rompant avec Rome, il ne voulut que secouer un joug qui lui pesait. Mais en s'affranchissant, il affranchit de fait son Eglise ; il en fit un établissement national; il renversa l'obstacle qui bien longtemps encore eût empêché la vérité d'y pénétrer, et involontairement ouvrit la brèche qui donnait aux vrais réformateurs accès dans la place. Combien de princes dont les actes aboutissent à de tout autres fins que celles qu'ils se sont proposées! a (^e qu'ils ont pensé en mal, dit Burnet, Dieu le fait tourner en bien. » Henri eût-il été le plus ardent adversaire du catholicisme, pouvait-il lui porter des coups plus funestes qu'en lui ôtant son chef, en dispersant sa milice, en confisquant ses biens, et en dotant de ces biens une noblesse intéi*essée à sa ruine ? Il n'en eût pas tant fallu à François I'' pour changer radicalement l'avenir religieux de la France. Qu'après tout cela, Henri VIII crût pouvoir, avec le sang de quelques réformés, reciment^r un édifice dont il avait sapé les fondements, abattu les colonnes, enlevé le faite, c'était de sa part une grossière illusion. Lui-même, pendant qu'il subissait Tascendant d'Anne Boleyn, de Jeanne Seymour, celui de Cranmer et de Gromw^ell, avait, sans y songer, frayé plus d'une voie à la Réforme. Ses dispositions testament <iires en ouvrirent une plus sûre et plus large encore. — Des six femmes qu'il avait successivement épousées, et dont il avait répudié deux et fait mourir deux autres, il ne lui restait, à sa mori, en 1517, que trois enfanis: Marie, fille de Catherine d'Aragon; Elisabeth, fille d'Anne Boleyn ; Edouard, fils de Jeanne Seymour. En confirmant par son testament l'acte de 154i, qui réhabilitait ses deux filles précédenmient déshéritées, il désigna comme son successeur immédiat son fils Edouard, encore mineur, sous la tutelle de ses deux oncles maternels, dont l'un, le duc de Somerset, nommé par le conseil de régence protecteur du royaume, était, sans doute à l'insu de Henri, dévoué à la cause de la Réforme. Encouragé par Calvin, soutenu par le Parlement et la nouvelle noblesse, il maintint, au bénéfice de son pupille, l'acte de suprématie royale. Le jeune prince, protestant comme sa mère, élevé, sous la direction de Cranmer, par des hommes aussi éclairés que pieux, remarquablement doué lui-même sous le rapport du caractère et de l'intelligence, applaudit à toutes les nlesures réformatrices décrétées en son nom. Dès la première année de son règne les six articles de sang furent abolis, ainsi que les anciens édits portés contre les wicléfites. Une visite régulière des églises fut instituée au moyen de commissaires qui partout durent se faire accompagner de prédicateurs zélés. La Bible en anglais et les paraphrases d'Erasme furent introduites dans chaque paroisse; les images furent enlevées des églises, les processions interdites, le célibat obligatoire aboli, l'office du Saint-Sacrement réformé ; enfin ce qui restait d'anciennes fondations monastiques fut confisqué à la requête et au profit de la noblesse. Ce fui l'occasion de nouveaux soulèvements populaires qui ne purent être réprimés qu'à l'aide d'une armée. Un incident plus grave fut la disgrâce de Somerset, que Warwick, son collègue, par de faux rapports, fit condamner à mort comme coupable de haute trahison (i552). Mais la réac*
tîon catholique dont cette mort devint le signal fut de courte durée ; Warwick, bien que protestant douteux, n'osa défaire entièrement l'œuvre de son prédécesseur. Ce qui avait jusqu'alors le plus manqué en Angleterre, c'était un nombre suffisant de théologiens et de pasteurs capables d'édifier par la parole et par l'exemple. En 4549, Bucer, Fagius et après eux Calvin remarquaient avec surprise combien le clergé anglais, uniquement occupé du rituel, presque jamais de l'enseignement et de la prédication, était peu propre à faire avancer la Réforme, en sorte qu'on était obligé d'envoyer les jeunes gens destinés à l'Eglise étudier sur le continent. Le retour de Goverdale, Rogers, Hooper, docteurs distingués, fugitifs sous Henri VIII, permit de combler en partie ce déficit. La persécution qui sévissait en ce temps-là sur le continent y contribua d'une manière encore plus efficace. Il se forma à Londres des congrégations de protestants réfugiés de presque tous les pays. A leur tête on distingue Bucer et Fagius, eux-mêmes menacés par Vinteinm de Charles-Quint, le Polonais Laski, les Italiens Bernardin Ochino, Pierre Martyr Vermigli, l'Ecossais Jeaii Knox, qui fut nommé chapelain d'Edouard Vï. Accueillis par le jeune roi, appelés, pour la plupart, à enseigner dans les univereités d'Oxford et de Cambridge, ces docteurs étrangers imprimèrent à la Réforme anglaise un élan plus déterminé, une dii»ection évangélique plus prononcée. Cranmer, stimulé par leur exemple, fit instituer par la cour six chapelains, dont quatre devaient parcourir le royaume en évangélistes; de concert avec Ridley, il publia un recueil de douze homélies sur la foi et le devoir, destinées à être lues dans les assemblées du culte. La liturgie et le code ecclésiastique furent revisés, un nouveau catéchisme fut rédigé ; une confession de foi en 42 articles, réduits plus tard à 39, fut dressée en 1552 dans le sens calviniste et présentée à la signature de tous les membres du clergé. Tels étaient les progrès accomplis dans l'espace de six ans, lorsque Edouard VI mourut en 1553 dans sa seizième année, au moment où, comme protestant et comme roi, il faisait concevoir les plus belles espérances, et laissa le trône à Marie, sa sœur amée, qui y apporta de tout autres dispositions. — Longteçips spectatrice indignée des humiliations infligées àCatherine^ sa mère, traitée elle-même en fille illégitime par les Anglais schismatiques et par son propre père, qui était allé, dit-on, jusqu'à projetei sa mort, irritée contre son frère qui, non content de la gêner danl'exercice de son culte, avait voulu l'exclure du trône au profit de Jan- Grey, petite-nièce de Henri Vlll, Marie n'avait oublié aucun de ces a fronts. Son fanatisme, déjà très-âpre, fut encore envenimé par ses recteurs et les gens de sa cour. Outre hî clergé qui, malgré sa soumi sion apparente, était encore en grande majorité attaché à lancien o de choses, elle avait dans ses intérêts la vieille noblesse, jalouse de nouvelle, le bas peuple des villes et surtout celui des campagnes, qui pérait d'elle le rétablissement des couvents. Enfin, comme pour miei^Jt s'engager dans les voies de la réaction, elle accepta, en 1554, contre le vœu exprès de ses sujets, la main de Philippe II, futur héritier du tr6zi^ d'Espagne et déjà mortel ennemi du nom protestant. Aussi la vit-on
promptement o«blier les promesses de tolérance qu'elle arait faites au commencement de son règne. Les prêtres mariés furent immédiatement chassés du pays, les chaires protestantes partout fermées. Un nouveau Parlement composé à son gré abr(^a toutes les ordonnances schématiques de ses prédécesseurs ; par le ministère du cardinal Pôle, TAngleterre fut solennellement réconciliée avec la cour de Rome, la suprématie royale abolie, la messe rétablie. Bientôt, comme il fallait s'y attendre, les violences commencèrent. Marie y préluda par le supjrfiee de Jane Grey; elle épargna Elisabeth, il est vrai, mais en la plaçant sous une étroite suneillance. Près d'un millier d'Anglais, parmi lesquels une foule de docteurs ou d'étudiants en théologie, durent s'exiler, des milliers d'étrangers transporter ailleurs leur industrie. Les cachots se remplirent de protestants, les chefs les plus illustres du parti,- Cranmer, Latimer, Hooper, trois ou quatre cents de leurs coreligionnaires, qui, à leur exemple, refusèrent d'abjurer, périrent les uns sous la hache, le plus grand nombre sur le bûcher. Déjà même sur les instances du pape, de Gai'diner et Bonner, ses dignes suppôts, Tinquisition allait être établie, lorsque, en 1558, Mîirie mourut sans enfants, haïe de ses sujets, délaissée par son mari, et désespérée de la perle de Calais que la France venait de reconquérir. — Sa sœur Ehsabeth, appelée à lui succéder, trouva le peuple anglais plus niftr pour la Réforme. GrAce à la version de Tyndale, largement répandue sous le règne d'Edouard, l'Evangile élait mieux connu; le frappant contraste des deux l'ègiies précédents avait fait ressortir l'excellence de la foi protestante ; et quel témoignage éloquent que celiii que venaient de lui rendre tant de confesseui*s et de martyrs ! Le sentiment national ne plaidait pas moins en sa faveur. Deux fois, par les intrigues de princesses catholiques, TAngleteiTC s'était vue menacée de plier sous un joug étranger, par Marie Tudor sous celui de l'Espagne, par Marie de Lorraine, régente d'Ecosse, sous celui de la France. Le patriotisme d'Elisabeth, au contraire, son caractère énergique, sa haute intelligence, son amour pour les lettres, promettaient au pays une ère glorieuse d'indépendance et de grandeur. Soutenue ainsi par l'élite de son peuple, tandis qu'un pontife impérieux lui contestait effrontément ses droits, dès 4560 étroitement alliée avec l'Ecosse, qui, sous les auspices de l'intréjnde Jean Knox, venait d'accomplir sa réwlulion à la fois politique et reUgieuse, Elisabeth consacra son i-ègnelong et heureux à faire triompher, chez elle et aussi loin que s'étendit son influence, la cause de la Réformalion. Elle y réussit d'autant mieux qu'elle y travailla avec ch^conspection et prudence. L'ancien culte comptait encore de nombreux adhérents dans les classes élevées ; elle ne les repoussa point brusquement de ses conseils, et tout en maintenant, entourés de clauses sévères, les actes de suprématie et d'uniformité, elle les miligea dans l'application, en sorte que, au moins pendant les dix premières années de son règne, sa conduite envers les partis dissidents put passer pour de la tolérance. Elle jugea de même qu'une réforme aussi radicale que celles de Zwingle et de Calvin, vers lesquelles son frère avait incliné, conviendrait mal aux habitudes et au tempérament de son peuple. Naturellement amie elle-
:m ANGLO-SAXONS — ANGLETERRE
même de la dignité et d'une certaine pompe dans le culte, elle conserva de la liturgie, des rites et de la constitution de Tancienne Eglise, tout ce qui, sans trop s'écarter de Tesprit protestant, s'harmonisait avec le caractère aristocratique de son gouvernement, et semblait propre à fortifier l'autorité de la religion sur les masses. Le Parlement, toujours docile, ratifia sans hésiter les ordonnances d'Elisabeth, et, à l'exception des évéques, qui refusèrent presque tous le serment de suprématie, l'immense majorité du clergé y donna son adhésion plus ou moins sincère. Depuis ce moment, la Réformalion peut être considérée comme définitivement établie en Angleterre. Elle avait, comme on >ient de le voir, passé par trois phases distinctes. Sous Henri VI 11 elle s'était à peu près bornée à la rupture avec Rome. Tandis qu'ailleurs les réformes avaient amené le schisme, ici le schisme avait précédé les réformes. Celles-ci n'avaient proprement commencé que sous Edouard VI, en se modelant plus ou moins sur celles de Genève et de la Suisse; jusqu*à ce que, sous Elisabeth, mieux assorties au génie de la nation et à la politique de la reine, elles se fon(hrent en ce système mixte où le régime épiscopal et un rituel demi-çalholique se trouvent juxtaposés à un dogme calviniste 'mitigé. — Sources à consulter : Strype, Annals of Ref, et eccles. memorials; Collier, Eccles, hist. of Gr, Britain^ Burnet, Hisi. de la Réfortnation d'Angleterre; Bormechose, Hist, d'Angleterre; Lingard, id,\ Merle, Hist. de la Rpformat,, t. V, ss.; J.-J. Tayler, Reli^ gious life of England; Hei'zog, Real-EncycL , art. England; etc.
E. Chastbl.
ANGLETERRE (Statistique ecclésiastique). Voyez Britanniques (Iles).
ANGLICANISME. Voyez Eglise anglicane.
ANGLO-SAXONS (Conversion des). Depuis que les Romains avaient achevé la conquête du midi et de l'est de la Grande-Bretagne et, par les murailles d'Adrien et d'Antonin le Pieux, l'avaient mise à couvert des incursions des Pietés et des Scots, la civilisation romaine, introduite sous le gouvernement d'Agricola (77-85) , s'y était par degrés consolidée. L'établissement de colonies de vétérans, le développement de l'agriculture et du commerce, la fondation de villes nombreuses, l'extinction graduelle, puis la destruction violente de la corporation des druides, y avaient préparé les voies au christianisme, qui, vers la fin du second sie>cle, y avait été apporté d'Orient, soit directement, soit par l'intermédiaire des villes commerçantes de la Gaule. Les persécutions Ae Dioctétien n'en avaient que momentanément arrêté l'essor ; bientôt l'administration douce et tolérante de Constance Chlore, le zèle chrétien de son épouse Hélène, enfin la faveur déclarée de Constantin, leur fils, avaient rendu à l'Eglise la paix d'abord, puis la liberté. En 314, trois évêques bretons siégeaient déjà au concile d'Arles ; du temps de Théodose, la Bretagne en comptait environ une trentaine : chaque ville un peu importante avait le sien, et ces dignitaires ecclésiastiques, par le crédit qui s'attachait à leur caractère, exerçaient même dans les affaires civiles une certaine autorité. Mais, sous les faibles successeurs de Théodose, l'ébranlement de la domination romaine fit sentir à l'Eglise bretonne, ainsi qu'à bien d'autres, ses funestes contre-coups.
Pour tenir tête aux nations germaniques, qui de tous côtés pénétraient jusqu'au cœur de Tempire, Honorius fut obligé, en 409, de rappeler ses légions de la Bretagne. Aussitôt les Pietés et les Scots forcèrent le rempart qui les contenait, et se répandirent dans les provinces du midi. Abandonnés à eux-mêmes et incapables de résister à ce torrent, les Bretons appelèrent à leur aide des barbares plus redoutables encore. Depuis deux siècles déjà avaient paru dans les mers du Nord les pirates saxons, connus sous le nom de « rois de la mer. » Avec leurs barques légères, ils croisaient le long des côtes, remontaient les fleuves, se répandaient dans les campagnes, et ne les quittaient que gorgés de butin. A plusieurs reprises déjà, ils avaient fait des descentes en Bretagne. En 4i9, ils y reparurent au nombre de neuf mille, sous la conduite de deux chefs, Hengist et Horsa, qui se disaient descendants d'Odin. Le roi breton Vortiger implora leur secours, leur promettant, s'ils Taidaient à repousser les Pietés, de leur abandonner Tile de Thanet. Mais, aussitôt ce service rendu, les Saxons deviennent exigeants : ils demandent la cession d'un nouveau terriloii*e. Sur le refus de Vortiger, ils s'allient avec les Pietés et s'emparent de la province de Kent, qu'ils érigent en royaume sous le sceptre d'Hengist. En 477, un nouveau chef saxon débarque dans les provinces du midi, en chasse les Bretons, et y fonde le royaume de Sussex. Dix-huit ans après, Cerdie fonde de même le royaume de Wessex ; plus taixl encore un autre chef, celui d'Essex. Après les Saxons, qui avaient ainsi baptisé de leur nom chacune de leurs conquêtes, les Angles émigrés du Schleswig, encouragés par leur exemple, débarquent à leur tour (537) sm» la côte orientale, livrent aux Bretons de nouveaux combats, et sur leur territoire établissent les royaumes de Mercie, d'Estanglie, et deux autres compris ensemble sous le nom de Norlhumberland; en sorte que, vers la fin du sixième siècle, l'île entière, à l'exception de l'Ecosse et du pays de Galles, se trouva soumise aux rois de l'octarchie anglo-saxonne, qui, sur les ruines de la civilisation romaine, y firent prévaloir leur langage, leurs usages, leui-s mœurs, et enfin leur idolâtrie nationale. Ces conquérants, en eflel, branche de la grande confédération des Saxons et des Angles, qui s'étendait des embouchuces de l'Elbe à celles du Rhin, ne s'étaient point trouvés, avant leurs invasions, comme les Goths, les Francs et même les Lombards, en contact suivi avec des nations chrétiennes. Us apportaient des contrées du Nord la seule religion qui y fût alors connue, le polythéisme germanique ou Scandinave (Turner, t. I, p. 127 ss.), et se vengèrent sur le culte chrétien de la longue résistance que les Bretons leur avaient opposée. Les églises furent démolies, les monastères pillés et brûlés, les troupeaux dispersés, les prêtres massacrés au pied des autels. La plupart des Bretons échappés au carnage se réfugièrent en Ecosse, dans le pays de Galles, dans les monastères de l'Irlande, ou dans l'Armorique gauloise. Ceux, en petit nombre, qui restèrent dans le pays, abattus, découragés par la servitude, comme l'avoue leur historien Gildas, ne tentèrent rien pour la conversion de vainqueurs farouches dont ils ne parlaient point la langue et sur lesquels ils ne pouvaient exercer aucun ascendant (Bède, 1, 22). Ce n'était pas non plus de TEcosso
ni de Tlrlande, où la foi chrétienne venait à peine de pénétrer et où le nom saxon était abhorré, que pouvait partir une telle tentative. Le christianisme semblait donc détruit sans ressource en Angleterre (Blumhardi, t. if, p. 177, 2ii; Mitman, IM. Christ., t. II, p. 55 s$.), lorsqu'une circonstance fortuite attira sur ce pays la sollicitude du pape Grégoire le Grand. N'étant encx)re que simple moine à Rome, il remarqua un jour sur le marché aux esclaves quelques adolescents dont la physionomie l'intéressa. 11 s'informa de leur pays et de leur religion, et apprit que c'étaient de jeunes Angles amenés de Bretagne et dont la nation était encore païenne. Il supplia aussitôt le pape Pelage de l'envoyer en mission dans ce pays. Bientôt élevé lui-même au souverain pontificat, il ne put accomplir son projet ; mais il ne le perdit point de vue. En attendant que ces jeunes esclaves, qu'il fit élever à Rome dans un couvent, fussent en état d'aller évangéliser leur pays natal, il y envoya un de ses anciens collègues, le moine Augustin, suivi de quarante autres missionnaires. Le moment était favorable ; des relations commençaient à s'établir entre l'octarchie saxonne et le royaume des Francs. Ethelbert, roi de Kent, venait d'épouser lîerthe, fille deCaribert, princ-esse chrétienne, qui s'était réservé dans le palais du roi païen le libre exercice de son culte. Débarqués en 597 dans l'ile de Thanet, Augustin et ses compagnons firent annoncer au roi leur arrivée et le but de leur voyage. Le roi, favorablement prévenu par son épouse, les accueillil, autorisa leur prédication, les invita même k résider à Gantorbéry, oii il se chargea de leur entretien et leur accorda l'usage d'une vieille chapelle jadis consacrée à saint Martin de Tours. Là, leur genre de vie, simple et austère, la mystérieuse solennité de leur culte et le crédit visible dont ils jouissaient auprès de la reine, fii-ent impression sur les Saxons, qui, dès la môme aimée, reçurent le baptême au nombre de dix mille. Informé de ces heureux débuts, Grégoire décerna à Augustin le titre de primat de l'Eglise anglaise, lui envoya de nouveaux collaborateurs, exhorta pathétiquement la reine à travailler comme sainte Hélène à la conversion de 3on époux, le roi lui-même à reconnaître les grâces du vrai Dieu, en détruisant dans son royaume le culte des idoles. Son vœu ne tarda pas à être exaucé, quant à la pleine liberté, au moins, qui fut laissée aux efforU (les missionnaires. Le royaume de Kent occupait alors le premier rang dans l'octarchie anglo-saxonne, son chef Ethelbert soutenait avec les autres familles royales de nombreux rapports d'intérêt, d'affection ou de parenté, que les compagnons d'Augustin surent heureusement mettre à profit. G' est ainsi que le roi d'Essex, neveu d'Ethelbert, reçut avec faveur les missionnaires Mellitus et Justus ; que Redwald, roi d'Estanglie, dans une visite qu'il fit à celui de Kent, se déclara chrétien ; qu'Edwin, un de ses successeurs, en épousant la fille d'Ethelbert aux mêmes conditions que celui-ci avait épousé Berthe, accueillit à sa cour Paulin en qualité d'aumônier de la reine, promit, comme Clovis, de se faire baptiser si le Dieu des chrétiens le rendait vainqueur de ses ennemis ; qu'enfin, après^ avoir pris l'avis de son conseil, il accomplit le vœu avec toute sa noblesse et deux mille de ses sujets, et persuada aux deux fils de Red-
waid de suivre son exemple ; en sorte que le christianisme se propagea dans tout le royaume d'Estanglie. Oswaldet Oswy, son frère, exercèrent dans la Norlhumbrie le même ascendant qu'Ethelbert dans le royaume de Kent. Penda n'obtint la main de la fille d'Oswy que sous la condition de se convertir à la foi chrétienne, et son beau-frère Alfred se fit cx>mme lui baptiser avec tous ses comtes et ses chevaliers. L'idolâtrie anglo-saxonne ne se laissa pas cependant vaincre sans résistance. Etroitement liée aux vieilles mœurs de la nation, elle repoussa autant qu'elle le put le joug de la discipline chrétienne. Le fils d'Ethelbert lui-même, Eadbald, furieux de ce que le missionnaire Laurent voulait l'empêcher d'épouser sa belle-mère, renvoya les ecclésiastiques de sa cour, retourna au paganisme et y ramena plusieurs de ses sujets, baptisés en même temps que lui. Après la mort de Sabaret, roi d'Esfanglie, ses fils expulsèrent Mellitus, qui voulait les empêcher de profaner la sainte cène. Souvent aussi, pendant les guerres fréquentes que se li- ^Taient les diff'éreuts Etats, maints princes qui se disputaient la prééminence, ou qui voulaient s'agrandir aux dépens de leurs voisins, s'armaient du fanatisme païen encore vivace chez les tribus les plus barbares ; il en résultait des réactions violentes qui paralysaient, par^ fois même détruisaient l'œuvre des missionnaires. C'est ainsi qu'Edwin, dans son enfance, avait eu beaucoup à souff'rir des cruautés du païen Ethelfrid qui lui disputait le trône de Northumbrie ; il finit par trouver la mort dans un combat qui lui fut livré par Penda, roi païen de Mercie, et qui eut pour conséquence la dévastation de deux royaumes et des cruautés sans nombre exercées contre les chrétiens. Mais à mesure que la population saxonne prenait racine dans le pays, et en fermait l'accès à de nouveaux envahisseurs, ses mœurs s'adoucissaient par degrés ; le besoin de la paix se faisait mieux sentir ; les âmes, moins rudes, moins grossières, devenaient plus accessibles à la prédication évangélique. L'esprit saxon, ditTurner, acquérait ce degré de maturité qui ne pouvait plus s'accommoder des absurdités du paganisme, et s'ouvrait aux iiitluences d'une religion plus pure. On en eut la preuve dans le conseil tenu par le roi Edwin, où l'un des grands de sa nation démontra d'une manière expressive l'impuissance de leur ancienne- religion pour résoudre l'énigme de la vie et la nécessité de s'en instruire dans la religion du Christ. L'avis d'un prêtre saxon fut encore plus décisif. Après avoir entendu le missionnaire Paulin expliquer la nature et le culte du vrai Dieu : « Jusqu'à ce jour, dit-il, je ne savais ce que j'adorais ; plus j'examinais nos croyances idolâtres, plus j'en reconnaissais l'erreur. Maintenant j'adopte sans hésitation celles qu'on nous expose et dont la vérité et les bienfaits resplendissent à mes yeux. 0 roi ! hâte-toi de faire brûler ces temples que nous avons si follement vénérés. — Qui l'oserait? demanda un des assistants. — Moi ! répliqua-t-il,)» et s' élançant sur le cheval du roi, il courut au temple des idoles, en fil le tour en brandissant sa lance, et ordonna à ses collègues d'y mettre le feu. Ce coup hardi trancha la question ; le peuple, tout à l'heure effrayé, applaudit ; et le roi, sa noblesse et un grand nombre de ses sui ets reçurent en même temps le baptême. Le farouche Pei^da lui-même
sur la fin de sa vie sentit s'adoucir la haine qu'il avait vouée au christianisme, et qui l'avait rendu meurtrier de cinq rois. Il permit dans ses Etats la profession et la prédication de l'Evangile. A sa mort, la Mercie se trouva presque entièrement convertie. Les mêmes influences aidèrent le cKristianisme à se répandre dans les autres royaumes ; en sorte que, cent cinquante ans après l'établissement des Anglo-Saxons en Bretagne et soixante-cinq ans après l'arrivée des premiers missionnaires romains, le christianisme s'y trouvait rétabli. 11 ne l'était point cependant exactement sous la forme qu'il avait chez les Bretons et qu'il conservait encore dans le pays de Galles. Les Bretons Pavaient reçu d'Orient, * par conséquent avec certains rites, certains usages différents de ceux qu'Augustin avait apportés de Rome. Ainsi, sans parler de diversités insignifiantes dans le costume des prêtres ou dans les observances du carême, les Bretons célébraient la Pâque le même jour que les Juifs, permettaient le mariage aux ecclésiastiques d'ordre inférieur, etc. Grégoire le Grand, dans son projet de mission, ne paraît pas s'être beaucoup préoccupé de ces différences; et c'est injustement, selon nous, que, le jugeant d'après un trop grand nombre de ses successeurs, on n'a voulu voir, dans le zèle qu'il déploya pour la convei'sion de l'Angleterre, que l'effet d'une politique ambitieuse et intéressée, comme s'il se fût proposé avant tout d'asservir ce pays à la domination de Home, et de substituer violemment le rite romain au rite breton. Les vues de Téminent pontife étaient plus grandes et plus généreuses. Au milieu du chaos où la chute de l'empire latin avait plongé l'Europe entière et où le christianisme et la civilisation semblaient également en péril, Rome, qui seule en Occident n'était point restée au pouvoir des l)arbares, Rome, pourvue encore de tant de ressources, et dont l'antique renom imprimait partout le respect, avait une mission protectrice à exercer envere toutes les Eglises ; c'était à elle à les secourir là où elles étaient menacées, à les relever là où elles étaient tombées, à les fortifier les unes par les autres en les groupant autour d'elle-même»' en un seul faisceau. Le christianisme avait succombé dans tout une» partie de la Grande-Bretagne, il s'agissait de l'y rétablir ; Rome seule alors en manifestait le désir, et en avait le pouvoir. Ce fut là l'objet de la noble ambition de Grégoire, et non la gloriole mesquine do soumettre une Eglise de plus à son joug. Après sa mort, il estvTai, lorsque les Saxons voulurent étendre leur domination sur les Bretons du pays de Galles, l'ambition d'Augustin se tourna aussi de ce côté. Soutenu, dit Bède (H, 2), par le roi Ethelbert, il convoqua à une conférence les évêques et les docteurs bretons, et les invita fraternellement à évangéliser de concert avec lui la nation saxonne. « Si vous m'accordez trois choses, leur dit-il, la célébration de la Pâque en son t^mps, le baptême selon le rite romain, et la prédication aux Saxons, nous passerons sur tout le reste. » Offensés par ses airs de hauteur, ils ne se rendirent point à sa demande. « Eh bien I leur dit-il, si vous ne voulez enseigner aux Saxons le vrai chemin de la vie, vous trouverez la mort par leurs mains. » Cette prédiction s'accomplit, ajoute Bède ; car, après la mort d'Augustin, Ethelbert, indigné de leur obstination, excita contre eux un