‹ Encyclopédie des sciences religieuses; (volume 2)Chapitre 166 sur 226 · AQUILÉE — ARABES · texte numérisé non relu

AQUILÉE — ARABES

de Weimar, et mourut peu après, le 12 novembre 1860. Il a publié des 5ermons et des écrits polémiques contre l'Intérim. On a réimprimé onze sermons pour les enfants (Kurze aber zur Seltgkeit hochnœthige Fragestûcke derganzen chrùtlichen Lekre). Oh. Pfendeb.

AQUILâl [en allemand: Aglar], célèbre patriarchat. Cette puissante Eglise, qui faisait remonter son origine à saint Harc, ne craignit pas de se poser en rivale de Rome. Dès 381, un synode, réuni à Aquilée, sous la direction d'Ambroise, pour la condamnation de Tarianisme, reconnut à saint Valérien, Tévêque de cette ville, l'autorité de métropolitain. En 557, Tarchevêque Paulin prit le titre de patriarche dans un synode tenu à Aquilée. Cette assemblée osa s'élever contre les décisions que le concile de Constantinople avait prises dans la querelle des trois chapi* très. Ce fut le signal d'un schisme de cent cinquante ans. Favorisé par les Lombards, qui étaient ariens, le schisme ne cessa qu'en 698, lorsque les rois des Lombards se furent rapprochés de Rome. Après la chute de l'empire lombard, les patriarches d'Aquilée soutinrent constamment les empereurs contre les papes. En 606, afin de s'éloigner de Grado où le pape avait créé un évéché rival d'Aquilée, ils avaient pris résidence près de Cividale ; ils s'établirent ensuite dans cette dernière ville, à Udine. Parla conquête vénitienne de 1420, le patriarchat d'Aquilée perdit ses possessions temporelles; en 1752, il fut partagé en deux archevêchés, ceux de Goerz et d'Udine. — Voy. de Rubeis, Monum. Eccl. Aqutl.^ Ar(7., 1740, in-f"; Ughelli, /to/. «Sacra, V; Czoemig, Goerz^ 1873, Vienne, in-8.

ARABES (Philosophie religieuse des). L'historien Ritler a dit avec beaucoup de justesse que la philosophie fut seulement un épisode dans la vie des Acabes ; les écrits de leurs savants eurent pour rôle principal de transmettre aux nations de l'Occident l'aristotélisme, dans un moment où ce système pouvait donner une puissante impulsion aux travaux des docteurs scolastiques. — Des discussions religieuses s'élevèrent de bonne heure au sein de l'islamisme; elles étaient provoquées par la diversité des populations soumises brusquement à la loi nouvelle et par le caractère éclectique du CoVan, qui avait fait bien des emprunts au judaïsme ainsi qu'au christianisme. Il y eut donc, avant même que les Arabes fussent initiés aux. spéculations de la Grèce, des sectes ou écoles qui cherchaient à systématiser l'enseignement du texte sacré. Tels furent les Kadrttes (A!'a(/r, pouvoir, libre arbitre), qui n'admettaient pas que Dieu décrétât les actions mauvaises ; les œuvres bonnes ou mauvaises procèdent doue de la volonté de l'homme : « Les choses sont entières », disaient-ils. Leurs adversaires, les Djabarites (Djabar, contrainte), étaient plus orthodoxes, en affirmant le fatalisme; mais ils insistèrent sur l'unité de Dieu, au point de refuser à l'Etemel des attributs distincts. Une autre secte s'éleva contre eux, celle des Cifatites {Ct'fat, attribut), qui prit à la lettre les anthropomorphismes dû Coran. Les diverses écoles prétendaient être fidèles à la révélation; aussi désigna-t-on sous le nom de Calam (parole) cette science dogmatique, et les docteurs qui la professaient furent appelés i(fo/e(ra//emin. Vers la fin de la dynastie des Ommiades, il se forma au sein du Calam une branche

plus libérale, celle des Motazales (dissidents), qui comptèrent vingt subdivisions, unies toutefois par quelques principes communs : Tunîté de Dieu n'admet pas la diversité des attributs (doctrine desDjabarites); en vertu de la transcendance de Dieu, les actions des hommes ne sont pas déterminées, nous sommes responsables de nos actes (doctrine des Kadrites); puisqu'il n'y a pas deux Etres éternels, le Coran ne saurait être incréé; les connaissances nécessaires au salut peuvent être acquises par les seules lumières de la raison, avant comme après la révélation, en sorte qu'elles sont obligatoires pour tous les hommes. Ces enseignements, combattus par le Calam orthodoxe, furent exclus de l'islamisme. Cependant les discussions qu'ils provoquèrent avaient exercé les docteurs à la dialectique et fait surgir une foule de problèmes auxquels le Coran ne fournissait pas de solution. — Plusieurs califes de la dynastie des Abassides, notamment Al-Mamoun (813-833) et Al-Motawackcl (847-861), encouragèrent les travaux scientifiques, fondèrent des bibliothèques, ouvrirent des écoles et favorisèrent la traduction des écrits des Grecs. Les traités de médecine excitaient le plus d'intérêt, et dans le cours de cette histoire, nous remarquons une intime solidarité entre la médecine et la philosophie; tandis que les Motecallemin cumulaient la théologie et la jurisprudence, les pliilosophes furent médecins. En seconde ligne venaient les ouvrages de physique, de mathématique, d'astronomie, qui devaient aider aux calculs astrologiques. Ces traductions furent, pour la plupart, faites par des chrétiens et des juifs de la Syrie ou de la Chaldée; fort peu de philosophes arabes connurent les textes originaux. Dans la pensée des Grecs, toutes les connaissances étaient reliées par une science centrale, la philosophie, et les Arabes furent ainsi amenés à s'enquérir des spéculations de l'hellénisme. Ce fut vers Aristote que leur prédilection se porta; Platon ne leur fournissait pas d'aussi abondants matériaux pour l'étude de la nature, et une partie seulement de ses œuvres fut mise à la portée des Arabes. Toutefois, en même temps qu'on s'appropriait les travaux du Stagirite, on traduisait aussi les commentaires de savants appartenant à une période postérieure, celle du syncrétisme alexandrin, VIsagoge de Porphyre, les écrits d'Alexandre d'Aphrodisée, de Thémiste, de Philopon, et la pensée d'Aristote ne fut entrevue de la plupart des Arabes qu'au travers des interprétations néoplatoniciennes ; mais Aristote n'en demeura pas moins le maître incontesté. D'autre part, comme on ne pouvait attaquer ouvertement l'autorité du Coran, la tâche des philosophes fut compliquée par la nécessité d'accorder, de la manière la plus plausible, les saints enseignements avec la doctrine philosophique. — Nous avons peu de renseignements sur le plus ancien des philosophes, A /-A ew^/; né d'une famille princière, à la fin du huitième siècle, il étudia à Bagdad, à Bassora; il doit avoir possédé toutes les sciences de la Grèce et de l'Orient. Il ouvrit la voie en traduisant, sur le texte original, les écrits d'Aristote; il les commenta, et par là il mérite d'être considéré comme le patriarche de la philosophie arabe. Environ un siècle plus tard, Farabi (i4/-), né à Faral), dans le Turkestan, étudia la philosophie à Bagdad ; à Harran, il eut pour maître de logique un mé-

decin chrétien nommé Jean; après avoir vécu à la cour d'un prince d'Âlep, il fut un des professeurs les plus éminents de Damas, où il mourut en Tan 950. Quoiqu'il ait commenté les ouvrages d'Aristote, notamment VOrganon^ei qu'il ait montré une grande prédilection pour la logique, Farabi s'occupa aussi de Platon ; il publia une étude comparée des deux philosophes, et le fond de sa pensée fut néplatonicien : L'univers est une émanation de Dieu à des degrés divers, jusqu'à la matière première qui constitue la limite inférieure de l'existence; les choses corporelles ne sont que des idées troublées et confuses ; il faut nous élever du sensible au 'principe divin, et cela au moyen de la spéculation, notre intellect s'unissant à celte puissance universelle qui s'appelle l'intellect actif, de manière à acquérir la science absolue. Nous trouvons déjà chez Farabi cette doctrine qui sera professée par tous les péripatéticiens arabes, que les événements de cette terre sont régis par les mouvements des constellations; ces sphères célestes sont les causes secondes par lesquelles Dieu entre en rapport avec le monde sublunaire ; l'astrologie devient ainsi un chapitre de la métaphysique. Si notre intellect est admis à s'unir au principe éternel, l'àme, par contre, impuissante à concevoir les idées abstraites, ne peut prétendre à l'immortalité ; du reste, ce point de doctrine reste obscur chez la plupart des philosophes arabes. De plus, il est probable que Farabi partagea la prédilection des néoplatoniciens pour les doctrines orientales; Ritter pense qu'il s'adonna à la contemplation mystique pratiquée par les Soufis (voy. ce mot). Pour la doctrine de Farabi, voir son traité : Fontes quxstionum, publié dans les Documenta philosophise arabumy de Schmœlders, 1836. Avicenne (Ibn-Sina), né en 980, dans la province de Bokhara, montra de bonne heure de grandes dispositions pour l'étude; il suivait, entre autres, les leçons de médecine d'un chrétien, Isa ben-Yahya, puis mena une vie orageuse, jouissant parfois de la faveur des princes, parfois poursuivi comme criminel et jeté dans les prisons, trouvant le temps de composer plus de cent ouvrages, et hâtant sa fin par des excès de tout genre; il mourut à Hamadan en 1037. Outre son Canon de médecine, qui fut commenté jusqu'au dernier siècle dans quelques académies de TOccident, il rédigea une grande Encyclopédie en dix-huit volumes, intitulée al Schefa (guérison),dontil fit un abrégé: al Nadjah (délivrance), imprimée à Rome, 1593. Les divers écrits philosophiques qui ont été traduits en latin sont tirés de ces deux ouvrages (voy. l'édit. de Venise : Avicennœ peripatetici philosophi ac medicorum facile primi opéra,,, nuper quantum ars niti potuit per canoniccu emendata, 1495). Pour la logique et la classification des sciences, Avicenne élucide et complète Aristote. Plus fidèle au maître que ne l'avait été Farabi, Ibn-Sina considère la matière non comme la limite extrême des émanations, mais comme la condition des existences sublunaires, le support de tous les êtres qui sont simplement possibles, matière qui n'est que passive mais qui subsiste par elle-même. Mais Avicenne aussi cherche à combler i'abime entre l'Eternel immuable et les êtres contingents par des intermédiaires, les intelligences des sphères célestes, qui ne naissent ni ne périssent, qui, n'étant que possibles par elles-

ÂBABES 485

mêmes, reçoivent de leurs rapports avec la cause première la qualité d'êtres nécessaires. La cause première étant Tunité absolue, ne peut avoir pour eifet que T unité, et cependant de cette unité émane une sphère environnante qui est composée, puisque son intelligence a pour objet la cause première et elle-même; cette sphère agit sur une deuxième, et ainsi de suite jusqu'aux degrés inférieurs où la vie est moins intense et dont les êtres sont changeants, périssables. Tandis que la connaissance de Dieu ne porte que sur les choses universelles, car s'il connaissait les contingentes, il y aurait changement dans sa pensée, dans son essence, la connaissance des choses particulières est accordée sinon aux intelligences des sphères célestes, du moins à leurs âmes, douées d'une faculté d'imagination dont les objets se multiplient à l'infini. L'observation des choses visibles ne nous procure que des notions de l'ordre sensible ; mais en s'y apphquant avec méthode et en se purifiant des désirs et des passions terrestres, notre âme se prépare à recevoir l'intellect actif, le moteur divin qui illumine immédiatement notre intelligence et nous procure la connaissance des principes supérieurs ; la véritable perfection de l'âme rationnelle, c'est de devenir un monde intellectuel dans lequel se reflètent les substances spirituelles, la cause première, la forme de tout ce qui est. Il y a même des âmes qui n'ont besoin d'aucune étude préliminaire pour recevoir ces communications de l'intellect actif; tels furent les prophètes. Du reste, Âvicenne déclare qu'il a exposé sa vraie doctrine dans un ouvrage qui est perdu, ie Livre de la philosophie orientale; nous ne pouvons juger dans quelle mesure ce livre complétait ou modifiait la doctrine exposée dans les deux Encyclopédies. Avicenne a dû surtout sa renommée à son rôle d'interprète d'Aristote ; c'est à ce titre qu'il a, selon l'expression de Brucker (Bist, cint. phil. III, p. 88), « régné jusqu'à la Renaissance chez les Arabes comme chez les chrétiens, non pas seul, il est vrai ». La philosophie était arrivée à son apogée dans l'islamisme oriental ; elle provoqua une réaction énergique sur le terrain même de la spéculation. A/^aze/ (Al-Gazali), né en 1038, dans le Khoraçan, après avoir professé à Bagdad, fit le pèlerinage de la Mecque, puis se consacra tour à tour à l'enseignement et à la vie contemplative; il mourut l'an 1111. Après avoir vainement cherché la vérité dans les divers systèmes de philosophie, il la trouva enfin dans le mysticisme des Soufis. Son scepticisme lui inspira deux ouvrages : l'un, Makacid al falasifa (tendance des philosophes), fut un exposé de la logique, de la métaphysique et de la physique péripatéticiennes, surtout d'après Avicenne ; cet ouvrage fut traduit en latin au douzième siècle, sauf l'introduction, où l'auteur déclare qu'avant d'aborder la réfutation des philosophes, il veut présenter impartialement leurs doctrines. Le second, Tehafot al falasifa (destruction des philosophes), démontre l'erreur des philosophes, quand ils affirment l'éternité de la matière et du monde; quand ils se flattent de prouver l'existence de Dieu et son unité ; quand ils enseignent que la cause première est un être abstrait, sans attributs, ne connaissant pas les choses particulières, dont le gouvernement serait livré aux âmes des sphères; quand ils nient la résurrection des morts, le paradis et l'enfer.

Dans ses traités de morale et de dévotion, Algazel montre que c'est nor par la science mais par la voie pratique, en nous unissant à Dieu- A» le pur amour, que nous arrivons à Tillumination, qui nous permet de contempler Dieu, toutes les choses universelles et particulières ; c'est la voie dans laquelle nous précédèrent les prophètes et les saints. Ces écrits lui valurent le surnom d'Ornement de la religion, de Preuve de l'islamisme. Les écrits ésotériques d'Algazel ne parvinrent même pas en Espagne; nous ne savons jusqu'à quel point il adopta l'idée de l'absorption de Dieu et le panthéisme de certaines sectes de l'Orient. Il déclare que c'est dans la société des Soufis qu'on trouve, dans sa plus grande sincérité, la triple croyance en un seul Dieu, en son prophète et au jugement dernier; mais le soufisme a largement pratiqué le système de l'accommodation aux doctrines officielles. Avec Algazel, la première période de la philosophie arabe, celle des écoles de l'Orient, est close. — En Espagne, la philosophie commença par réagir contre l'enthousiasme d'Algazel, en revenant à l'étude de la nature. Avempace (Ibn-Badja),néàSaragosseà la fin du onzième siècle, vécut àSéville,où il jouit de la faveur des princes Almora vides, et mourut l'an 1138. D écrivit des commentaires sur Aristote, une Lettre sur le véritable but de r existence humaine^ qui est de s'approcher de Dieu et de s'unir à lui, union qui se réalise non par l'exaltation mystique, mais par la connaissance, par la conjonction qui s'établit entre noire intellect et l'intellect actif ; un secours qui vient d'en haut est nécessaire à cet effet. Un autre livre, le Régime du solitaire^ c'est-àrdire du sage qui s'isole des influences mauvaises de la société, contient le tableau d'un Etat parfait, où les juristes et les médecins seront inutiles. Tofiûl (/An-), né en Andalousie au commencement du douzième siècle, fut vizir et médecin de Yousouf, deuxième roi de la dynastie des Almohades; il mourut à Maroc en 1185. Le seul ouvrage conservé de lui est un roman philosophique, Hay Ibn-Yakdhan (le vivant, fils du vigilant); c'est encore un solitaire. Hay, né par une sorte de génération spontanée, dans une ile déserte, et nourri par une gazelle, s'instruit seul et arrive à discerner dans la variété des objets, la matière et la forme, et audessus de cette terre, les sphères célestes et l'agent universel, le seul vrai être, qui unit tout. L'intelligence humaine, incorporelle, vraie substance, ne naît ni ne périt; elle est appelée à se dégager des choses visibles et du trouble des sens, pour s'identifier, par le seul exercice de la méditation, avec l'être suprême ; ici le mysticisme reprend ses droits, mais avec plus de sobriété que chez Algazel. A cinquante ans, Hay voit arriver un pieux musulman qui lui fait connaître l'islamisme, et les deux solitaires constatent que si l'on écarte les images et les symboles du Coran pour pénétrer jusqu'au sens intime, la religion et la philosophie enseignent la même vérité. Ce livre fut traduit en latin par E. Pococke, Philosophus autodidactus, 1671, et en plusieurs langues modernes. Averroës (Ibn-Roschd) naquit à Cordoue au commencement du douzième siècle; fils et petit-fils de jurisconsultes éminents, il exerça les fonctions de cadi à Séville et à Cordoue; il avait été présenté par Tofaïl à Yousouf et jouit de la faveur de ce prince; mais sous son succès-

seur, il partagea les persécutions qu'encoururent les philosophes; cependant Ibn-Roschd rentra en grâce à la cour de Maroc et il mourut dans cette ville en 1198. 11 s'apphqua à ramener toutes les sciences au principes du Stagirite : « car aucun de ceux qui ont vécu depuis Âris» tote n'a rien pu ajouter à ce qu'il a dit qui fut digne d'attention )». 11 écrivit sur les œuvres du maître des commentaires réitérés, qui ont été divisés en grands, moyens et paraphrases, et quoiqu'il ne sût pas le grec, il pénétra plus avant qu'aucun de ses prédécesseurs dans la pensée de son guide. C'est par la science, non par la contemplation ni parla pratique des vertus, que nous arrivons à la vérité ; car la science est une participation de la pensée pure, qui domine tout au moyen de l'intellect actif, puissance formative qui a son siège dans le ciel, et à un degré plus rapproché de nous, dans l'orbite de la lune. L'intellect actif ne peut rien faire de rien, il dégage seulement de la matière les formes qui y sont latentes. Pour Ibn-Roschd, la matière étemelle n'est pas seulement une possibilité indifiérente et indéterminée, elle contient virtuellement les germes de toutes les existences. L'homme aussi a dans sa nature une disposition première qui, par elle-même, n'a aucune forme déterminée, mais qui peut percevoir toutes les formes, qui y est même prédisposée ; c'est l'intellect passif ou matériel. Mis en mouvement, excité à la spéculation par l'intellect actif, notre intellect passif est élevé au rang d'intellect acquis; il comprend les formes ou les substances séparées (Albert le Grand les définit : substances séparées du lien de toute matière corporelle, si simple qu'elle soit), c'està-dire les esprits supérieurs, le ciel, un être animé qui ne naît ni ne périt, qui communique aux choses sublunaires le mouvement qu'il a reçu de la chose première et du désir qui le porte vers ce premier moteur, vers la pensée pure. Tandis que la pensée et les notions générales sont impérissables, notre intellect matériel, qui n'est pas une substance mais une simple disposition, est destiné à périr avec notre corps. Comme Tofaîl, Ibn-Roschd démontra Tidentité de cette doctrine avec le Coran; il réfuta le scepticisme d'Algazel dans un ouvrage, Tehafot al Tehafot^ où il affecta un grand zèle pour la foi musulmane, mais sans faire illusion à personne. La doctrine d'Averroês fut la systématisation la plus complète et la plus rigoureuse du péripatétisme arabe. Ses œuvres furent proscrites ; elles auraient disparu si les rabbins d'Espagne et de Provence ne les avaient traduites en hébreu, ou même recopiées en caractères hébraïques ; ce furent eux aussi qui les traduisirent en latin (édition de Venise, 11 volumes in-folio, 1352). Pour les chrétiens, Averroës fut le type de l'irréligion ; il fut réfuté par Albert le Grand (Ubellus contra eos qui dicunt quod post separatwnem ex omnibus animaUbus non remanet nisi intellectus unus et anima una)^ saint Thomas d'Aquin et les principaux docteurs (voir E. Renan, Avei^ roesetTAverroismey 1852 ; Marc MuUer, Averroës, Philosophie oder TheoL aus dem arab. ûbers. 1876). — Les rigueurs contre les philosophes avaient commencé en Orient, provoquées surtout par la secte fanatique des Ascharites; en Espagne, la dynastie des Almohades s'inspira de leur zèle; si, à Bagdad, les ouvrages de philosophie furent brûlés, à Séville,

488 ' âBâBES

Ben-Habib fut mis à mort pour s'être adonné à ces études coupables. Au quinzième siècle, Thistorien arabe Makrizi donnait encore une expression à cette horreur de la philosophie : c La doctrine des philosophes causa à la religion des maux plus funestes qu'on ne le peut dire ; la philosophie ne servit qu'à augmenter les erreurs des hérétiques et à ajouter à leur impiété un surcroit d'impiété. > Cependant, pour repousser les enseignements de l'aristotélisme, le Calam avait dû se transformer, se compléter, en prenant un caractère plus scientifique. Parmi les diverses nuances de ce dogmatisme devenu plus systématique, les Ascharites devinrent pour quelque temps l'orthodoxie dominante. Au dixième siècle, Al-Aschari, après avoir été l'un des principaux docteurs du Motazalisme, répudia publiquement ses erreurs à Bassora et reconnut la préexistence du Coran, les attributs de Dieu, la prédestination des actions humaines. Les Ascharites n'admettaient qu'une cause première et niaient les causes secondes ; rien ne surgit, rien ne périt par une loi de la nature; Dieu crée à chaque instant tous les phénomènes successif, les atomes mêmes qui composent les corps. Prenant exactement le contrepied de la doctrine aristotélicienne, les Ascharites firent des emprunts au système atomistique de Démocrite ; mais ils y ajoutèrent l'action incessante de Dieu. Aucun phénomène ne dure deux instants; s'il parait durer, c'est que Dieu crée continuellement. Lorsque l'honmie écrit, Dieu crée quatre accidents qui ne se tiennent par aucun lien de causalité : la volonté de mouvoir la plume, la faculté de la mouvoir, le mouvement de la main, celui de la plume. Les attributs négatifs oa privations sont des accidents réels produits par le Créateur ; le repos, l'ignorance, la mort sont incessamment créés dans certains êtres, aussi bien que la vie, l'activité, la connaissance dans d'autres. Cependant, par une inconséquence inévitable, on admit une certaine part de l'homme dans la production de ses actes. Puis, lorsque la philosophie ne fut plus considérée comme un péril, ce mouvement dogmatique dut naturellement s'apaiser et se ralentir. — Du huitième au douzième siècle, la philosophie arabe a brillé d'un vif éclat, mais sans exercer une action appréciable sur la civilisation musulmane. Une des causes de cet insuccès, ce fut son point de départ : elle avait emprunté à la Grèce non-seulement les mathématiques et la médecine, mais la logique, la métaphysique, la psychologie avec la distinction de l'intellect actif et passif; elle déploya une patience infatigable, une merveilleuse habileté à élaborer les matériaux reçus, à introduire quelques principes néoplatoniciens dans le cadre aristotélique, de manière à construire un vaste système dont les diverses parties se trouvaient reliées par d'ingénieuses explications. Mais elle ne parvint ni à surmonter les contradictions intérieure de la pensée première, le dualisme de la forme et de la matière, ni à se dégager d'un panthéisme rationnel chez les uns, mystique chez quelques autres; à une spéculation qui appartenait au passé, elle n'apporta pas d'élément nouveau, puisé dans l'âme des peuples nouveaux; elle n'eut rien de créateur; pour les populations musulmanes, elle demeura une étrangère suspecte. Elle eut une philosophie de la nature, une cosmologie ; elle n'eut pas à proprement parler de philosophie de

Page 1