NECKER — NECKER DE SAUSSURE
est censé adresser à son troupeau. M»« de Staël «n a reproduit les plus beaux fragments dans le Manxiscrù légué à Oswald par lord Nelvil. On s'est plu à voir en M. Necker un précurseur de Chateaubriand parce que le Cours de Morale Religieuse n'a précédé en effet que de deux années le Génie du Clirisiianisme ; nous admirons plut6t en lui un des pères du mouvement spiritualiste qui a trouvé dans le premier quart du dix -neuvième siècle ses plus éloquents défenseurs dans Benjamin Constant, Sismondi, Mme de Staël. Après deux courtes et orageuses rentrées au pouvoir (26 août 1788 - 11 juillet 1789; 14 juillet 1789 - septembre 1790j, M. Necker se retira au château de Goppet ou il mourut le 30 mai 1804. Sa verte vieillesse fut oonsacrée à la défense des mesures qu'il avait prises comme ministre et à l'exposition de ses théories constitutionnelles : Sur l'administration de M. Necker par lui-même, 1791 ; Réflexions présentées à la Nation française, 1793 ; De la Révolution française, 1796 ; Dernières vues de politique et de finances, 1802. M"« de Stafil s'est inspirée de ses entretiens avec son père, en leur imprimant le sceau du génie, dans ses Considérations sur la Révoluiion française, 1818. Les vues politiques et religieuses de M. Necker, avec leur excellence intrinsèque, auraient exercé sur les générations qui lui ont succédé un ascendant plus durable si elles avaient revêtu une forme plus simple et plus précise. Un juge exquis, M. Joubert, a dit de M. Necker et des esprits qui lui ressemblent : « Les Necker et leur école, jusqu'à eux on avait dit quelquefois la vérité en riant, ils la disent toujours en pleurant ou du moins avec des soupirs et des gémissements. A les entendre toutes les vérités sont mélancoliques. Aussi M. de Pange m'écrivait-il :« Triste comme la vérité. » Aucune lumière ne les réjouit, aucune beauté ne les épanouit ; tout les concentre. Le style de M. Necker est une langue qu'il ne faut pas parler mais qu'il faut s'appliquer à entendre si Ton ne veut pas être privé de l'intelligence d'une multitude de pensées utiles, importantes, grandes et neuves. Sainte-Beuve lui reproche d'avoir l'un des premiers introduit ce « style singulier, hautain, subtil, abstrait, qui se grave peu dans la mémoire et ne se peint jamais dans l'imagination, mais qui atteint pourtant à l'expression rare de quelques hautes vérités,» le style doctrinaire en un mot qu'ont imposé à la France sous la Restauration MM. Guizot et Royer Collard. Enfin M. Doudan, bien que lié par le culte de famille envers un ancêtre des de Broglie, parle dans une lettre du 11 avril 1856 à M. Piscatory «de la grande science d'anatomiste de M. Necker en fait d'institutions politiques » mais s'empresse d'ajouter qu' u il ne possédait guère l'art d'écrire. » — Sources: St. Dumont, Souvenirs; Meister de Zurich, Mélanges; Gouverneur Morris, Mémorial^ tous trois contemporains de Necker ; A. Sayous, Le dix-huitihme siècle à l'étranger, H ; Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, VIL E. Strgehun.
NECKER DE SAUSSURE (Albertine) est née en 1766 à Genève, où son éducation fut dirigée avec la plus vive sollicitude par son père, Horace Bénédict de Saussure. Ceux qui connaissent et apprécient les œuvres de l'illustre savant, qui admirent son style majestueux, où se reflè^
566 NEGKER DE SAUSSURE
tent si bien la grandeur et la fraîcheur de la nature alpestre, savent que de Saussure joignait au génie scientifique un goût littéraire sûr et un sentiment profond de la beauté ainsi que bien d^autres qualités précieuses pour surveiller et compléter une éducation. Sous cette direction attentive, M"« de Saussure lut très jeune une foule d'ouvrages qui pourraient paraître au-dessus de son Âge, mais que les explications de son père, qui lui en faisait rendre compte, rendaient sans doute intelligibles à son esprit. A sept ans, elle fit avec sa famille, un voyage en Italie, dont elle conservait plus tard un souvenir un peu confus niais assez vif cependant pour lui inspirer un ardent désir de revoir ce beau pays. A Naples, elle fut présentée avec son père dans la famille royale où ses réponses intelligentes et la récitation 4e quelques petites fables lui valurent de grands applaudissements. De retour à Genève, ses parents lui firent reprendre le cours de ses •études, qu'elle termina avec succès. L'intelligence et le goût des -sciences étaient chez elle un héritage parternel, mais son inclination naturelle la portait peut-être plus encore vers les études littéraires. Les chefs-d'œuvre des littératures allemande et anglaise lui étaient familiers ; elle goûtait plus encore ceux de la littérature italienne et savait assez de latin pour comprendre et apprécier les charmes de l'antiquité. A dix-neuf ans (1785) elle épousa M. Jacques Necker, neveu du ministre des finances de Louis XVL M. Necker, qui était officier au service de l'étranger, revint alors dans sa patrie, oti il occupa d'abord une chaire de botanique à l'Académie, puis, après la restauration de la République, les charges de conseiller d'Etat et de syndic. M"*" Necker s'intéressait elle-même à la politique de son pays ; elle était également fort sensible aux agréments delà société, et, dans un monde oii les éléments sérieux et intellectuels avaient une lai^ part, elle pouvait en jouir en toute liberté, sans préjudice des intérêts de sa famille qui, pour elle, passaient avant tout. Elle était en relations avec les esprits distingués dont les talents honoraient alors la petite république genevoise ; dans ce cercle d'élite, sa conversation se faisait remarquer par beaucoup d'autorité et par la franchise ardente, mais tempérée par la bienveillance, avec laquelle elle défendait les causes qui lui étaient chères, surtout les grands intérêts de la morale. Le goût de la société s'alliait, chez M" Necker, à celui, très vif aussi, des beautés de la nature; après avoir passé l'hiver à Genève, elle habitait en été une villa située sur le coteau de Cologny, en face du lac et des montagnes, et dans une des situations les plus charmantes du monde. En 1798, la mort de son père, auquel la liait une affection profonde , vint la frapper d'un coup douloureux. Elle trouva quelque consolation à son chagrin dans les relations d'amitié qui l'unissaient à sa cousine M"' de Staël, et qui devinrent alors plus intimes et plus passionnées. On ne peut suivre sans un vif inté* rêt la liaison de ces deux amies, destinées à jouer un rôle si différent au point de vue de l'éclat, tnais réunies par une sympathie profonde et par une communauté d'enthousiasme et de foi dans l'avenir et les, progrès de l'humanité. Ces relations n'étaient pas purement person-