MATTHIEU
Erasme et Gajetan ne pouvaient admettre que notre écrit actuel fût une traduction. En général les théologiens protestants s'appliquèrent à démontrer que nous sommes en présence d'un original grec. Le théologien catholique Hug s'est joint à eux et depuis lors leur thèse a triomphé. En vain a-t-on voulu dire que Matthieu, après avoir écrit une fois son évangile en hébreu, Ta lui-même traduit en grec ou fait traduire sous ses yeux (Bengel, Guericke, Thiersch, Ebrard). Aucun Père de TEglise n'a jamais rien su de semblable et Papias dit très nettement le contraire. Le style grec de notre évangile actuel coule <l'original, il a des particularités, des jeux de mots, des antithèses qui excluent toute idée de traduction. La double nature des citations de l'Ancien Testament, les unes faites d'après les LXX, les autres d'après le texte hébreu, s'oppose à cette hypothèse encore plus invinciblement. Aussi, de nos jours, les savants qui parlent encore d'une traduction l'entendent d'une source araméenne entre plusieurs autres, qui serait entrée remaniée et développée dans l'ouvrage grec actuel qui reste bien toujours un ouvrage original. La thèse de la simple et directe authenticité de notre premier évangile était donc bien ébranlée. Eichhorn avait déjà montré qu'un tel récit ne pouvait provenir d'un témoin oculaire. Que Luc l'eût mis à profit ou que l'auteur se fût servi de Luc, dans les deux cas, il était également impossible que cet auteur fût l'apôtre Matthieu*; car, dans le premier, Luc l'aurait certainement distingué des essais imparfaits qu'il rappelle dans son prologue, et, dans le second, on ne concevrait pas qu'un témoin oculaire eût pu se mettre vis-à-vis d'un historien postérieur dans une telle dépendance. Dans sa préférence pour le quatrième évangile, l'école de Schleiermacher se plaisait à insister sur les marques d'infériorité du premier. Ce style sommaire et sans couleur pittoresque, ces indications vagues et générales, « en ce temps là, plusieurs, et il arriva, etc., » le manque de chronologie fixe, les cadres abstraits et la construction systématique, des superfétations é\idemment légendaires et absentes des autres évangiles, tout concourait à prouver qu'on n'avait pas sous les yeux le récit immédiat d'un compagnon de Jésus. Aussi l'authenticité fut-elle abandonnée par des théologiens généralement conservateurs, comme Lûcke, Bleck, Weizsaecker, Reuss, Bunsen, sans compter de Wette, Ewald, Credner, Weisse, Lachmann, Baur, Strauss. Elle parut bien difficile encore à soutenir lorsque la critique eut pénétré plus avant dans le problème des rapports et de la mutuelle dépendance des trois synoptiques. Schleiermacher avait ramené l'attention sur le témoignage de Papias et en avait donné une interprétation toute nouvelle qui allait fournir un singulier appui historique aux conjectures de la critique interne de l'évangile. « Matthieu, disait Papias, avait réuni et ordonné (ouvcToSaTo) les Xoyta, les discours du Seigneur en langue hébraïque et chacun les traduisait comme il pouvait. » Que Matthieu eût écrit un évangile hébreu, cela était donc certain, et ainsi s'expliquait la tradition unanime de l'Eglise ; mais ce qui ne paraissait pas moins clair, c'est que ce dire . dû Papias s'appliquait à un recueil de discours de Jésus, non à notre
MATTHIEU ii
évangile tout entier. Il y avait donc un moyen de concilier la tradition de TEglise et les résultats de la critique. Avec Weisse, Reuss, Réville, Holzmann, etc. ; celle-ci constatait en effet que notre premier évangile se composait de deux documents antérieurs fondus dans une composition nouvelle et originale : i^ récrit primitif de Matthieu comprenant les discours du Seigneur groupés encore en masse bien distincte dans notre évangile actuel ; 2^ le récit historique de Marc d'après les prédications de saint Pierre, avec quelques autres additions moins importantes empruntées directement à la tradition orale. Malgré bien des difficultés de détail qu'elle rencontre dans Tapplication, cette hypothèse aujourd'hui triomphe de toutes les autres. Uécole deTubingue, représentée jusqu'à nos jours parKeim et Hilgenfeld, a essayé de se rendre compte d'une autre manière de l'évangile canonique. Elle s'est efforcée d'y distinguer un noyau primitif, un écrit fondamental datant d'avant la ruine de Jérusalem et d'inspiration étroitement et exclusivement judéo-chrétienne. Ce premier évangile, sorte d'évangile selon les Hébreux que rien n'empêche d'attribuer à Matthieu, aurait été remanié dans un sens universaliste après la ruine de Jérusalem. Non seulement cette seconde hypothèse inspirée par les préjugés dogmatiques de l'école de Baur n'entre pas aussi avant que la première dans l'anatomie exégéiique de l'ouvrage actuel, mais il est impossible à notre avis de trouver une ligne de démarcation un peu fixe et précise entre les deux rédactions que l'on ne veut distinguer que par une inspiration plus ou moins judéo-chrétienne. Quant à vouloir retrouver dans l'évangile apocryphe, dit des Hébreux, ou dans l'évangile araméen -des Nazaréens l'original de notre Matthieu, c'est une tentative qu'on a pu faire jadis, mais à laquelle il a fallu renoncer, car l'évangile hébreu dont on a retrouvé la trace et qu'avait lu Jérôme ne s'est trouvé ôtre en définitive qu'une reproduction plus ou moins fidèle de notre évangile actuel. Jérôme avait traduit cet évangile araméen et l'avait pris d'abord pour l'original de notre livre grec ; mais il revint bien vite de cette méprise (cf. De viris Ulust,, 2 et 3, aveo€omm<^m. ad Matth., XII, 13 et Adv. Pelag., III,). Quoiqu'il en soit de cette question d'origine, notre premier évangile canonique à qui le nom de Matthieu est justement resté attaché, garde une physionomie trèsparticulière entre tous les autres. Si l'on ne peut en faire un écrit de parti, un évangile judéo-chrétien dirigé contre la prédication de Paul, puisqu'un universalisme très puissant s'y fait jour à mainte reprise, il n'en est pas moins évident qu'il reste avec le judaïsme dans un rapport tout particulier. Delitzsch n'a pas eu tout à fait tort d'en rapprocher la composition de celle de Pentateuque. Jésus y joue bien le rôle de second Moïse, venant promulguer une loi nouvelle et fonder une nouvelle alliance entre Dieu et son peuple. C'est l'évangile théo- -cratique par excellence. Le but qu'a poursuivi le rédacteur est visible ; il a voulu prouver t[ue Jésus de Nazareth était le Christ, et le prouver non seulement aux juifs qui avaient cru, mais encore à ceux -qui restaient incrédules, en sorte que son livre tout d'édification