MONNARD — MONOD
direct d*édîficatiotffainsi une œuvre de sa jeunesse, ses Médiiatioru religieuses^ traduites ou imitées des célèbres Slunden der Àndacht de Zschokke^ et dont une nouvelle édition a paru à Paris, en 8 volumes, de i830 à 1836: ainsi, parmi plusieurs notices biographiques, celle de son ami de jeunesse, le vénérable et spirituel pasteur Louis Manuel ; ainsi encore, au déclin de sa carrière, une excellente biographie, publiée à Neuchâtel en 1856, Caroline Perikès ou l'épouse et la mère chrétienne. Il y aurait à mentionner divers articles adressés de Bonn au Chrétien Evangélique de Lausanne, à la Revue chrétienne de Paris. — Monnard a rendu de plus grands services encore à la cause de TEvangile, en lui demeurant fidèle au sein des assemblées politiques, au milieu des luttes du journalisme, dans sa carrière d'historien national. Au Grand Conseil, par exemple, il a plus d'une fois pris la défense de TEcole normale pour les instituteurs, de création récente, et qu'on accusait alors d'être un foyer de méthodisme. Pendant plus de quatre ans, de 1841 à 4845, il a rédigé le Courrier Suisse, de concert avec son ami Louis Yulliemin, et rarement la Suisse française a eu un organe politique aussi fidèle au drapeau du christianisme. L'œuvre capitale de Monnard, c'est sa collaboration à Y Histoire delà Confédération suisse; pendant quinze ans, ce fut le principal intérêt de sa vie intellectuelle. C'est lui qui a traduit les neuf premiers volumes de l'ouvrage et qui en a composé les cinq derniers, depuis le commencement du dix-huitième siècle jusqu'en 1815. Peut-être n'est-il pas de pays dont l'histoire nationale ait eu le privilège, comme celle de la Suisse, d'être écrite par des historiens qui ont été en même temps dés patriotes chrétiens, Jean de Millier, J.-J. Hottinger, Louis Yulliemin et Ch. Monnard. — L'humilité est la pierre de touche d'un christianisme sincère; malgré certaines apparences, l'ancien président du Grand Conseil et premier député à la Diète était profondément humble : ceux auxquels il a été donné de lire sa correspondance' intime lui rendront ce témoignage; aussi n'était-ce point de sa part une simple formule, quand il écrivait à Louis Yulliemin, le 4 avril 1850, à propos d'un ami commun: «Je rougis de honte en pensant qu'il a placé mon portrait en face de celui de Yinet; c'est aux pieds de Vinet qu'il faut le mettre, et encore voilé. »
Eugène Segretan.
MONOD (Pierre), historien et diplomate savoyard, né en 1580 à Bonneville, dans le Faucigny, appartenait à une des meilleures familles de sa province ; son père siégeait au sénat de Chambéry. Les jésuites, ses maîtres, avaient pendant le cours de. ses études remarqué ses heureuses dispositions, le firent entrer en 1604 dans leur compagnie et le chargèrent d'enseigner dans plusieurs de leurs collèges les belles-lettres et la philosophie. Devenu recteur de celui de Turin, Monod attira sur lui par ses capacités l'attention de la duchesse Christine, sœur de Louis XIII, qui le choisit pour confesseur et rechercha son avis sur les affaires politiques les plus importantes. Une mission dont il fut chargé en 1636 à Paris pour revendiquer en faveur de la maison de Savoie les
honneurs royaux, tout en marquant Tapogée de sa fortune, fut Toccasion de sa chute. En efiTet, Monod irrité de rinsûccès de ses démarches, voulut se venger de Richelieu en se liguant avec ses ennemis et en ourdissant pour le renversement du tout-puissant ministre de nouvelles intrigues avec son confrère Caussin, le confesseur de Louis XIII. Le cardinal qui en fut informé renvoya à Turin Tambitieux jésuite, mais celui-ci n*en conserva pas moins tout son crédit sur la duchesse et en profita pour la détourner de l'alliance française et la jeter dans les bras de TAutriche. De vastes perspectives s'ouvraient devant les regards de Monod lorsqu'il fut brusquement enlevé sur l'ordre du cardinal La Vallette par une troupe d'hommes armés entre Ivrée et Villeneuve et enfermé dans la forteresse de Pignerol d'abord puis dans celle de Gunéo. Un essai de fuite n'aboutit qu'à un internement plus rigoureux à Miolans, en Savoie, où Monod mourut le 31 mars 1644. Le ^aint'-siège était [intervenu inutilement à diverses reprises en sa faveur, tandis que son ancienne protectrice avait fini par l'abandonner pour ne pas attirer sur elle le courroax du tout puissent cardinal. Monod profita de son passage à la cour de Turin pour réunir les matériaux de quelques ouvrages historiques consacrés soit à l'épineuse question des rapports de son pays avecla France, soit à la glorification de ses souverains : Recherches historiques sur les alliances de France et de Savoie, Lyon, 1621, in-4» ; Amadeus pacificus seu de Eugenio IV et Amadei Sabàudix ducis in sua obedientia Felicis V nuncapati controversis, Turin, 1624, in-4% reproduit dans le t. XVII des Annales de Baronius; Apologie pour la maison de Savoie contre les scandaleuses invectives de la Première et de la Seconde savoy' sienne, Chambéry, 1641 ; suivie d'une seconde apologie traduite en italien par l'auteur lui-même, Turin, 1652 ; Trattato del titolo rtgio dovuto alla casa de Savoya con un ristretto délie revoluzione del reame de Cypro e Ragione délia casa de Savoya sopra de esso, un ouvrage qui, par son chauvinisme amena d'assez sérieuses difficultés entre la cour de Turin et la république de Venise. Monod exprima dans un autre ouvrage les sentiments qui même après l'Escalade animaient les ducs de Savoie à l'égard de la cité de Calvin : Extirpation de l'hérésie ou déclaration des motifs, que le roi de France a d'abaridonner la protection de Genève. La deuxième partie en demeura inédite ainsi que les deux ouvrages suivants conservés manuscrits à la bibliothèque de l'université de Turin : Annales ecclesiasticx et civiles Sabaud^^ ; Vita B, Margaritx Sabaudix marc hionissx Montes ferrati, — Sources: BoiiaifHistoire d'Italie ; Rossotti, Scriptores Pedemoniii. E. Stroehun. MONOD (Jean), né à Genève le 5 septembre 1765 (deux ans après le dernier synode du désert). — Son père, Gaspard Joelj né aussi à Genève en 1717, et sa mère, Suzanne Puerari, genevoise, donnèrent les plus grands soins à son éducation religieuse et littéraire, ainsi qu'à celle de leurs autres enfants, Gérard et Elisabeth (plus tard H"* deCoutouIy). Avant son mariage, Gaspard Monod, qui était pasteur, avait rempli à la Guadeloupe les fonctions de chapelain du gouverneur anglais, quand Ttle tomba au pouvoir de TAngleterre
(1739). En même temps, il prêchait en français pour les protestants français établiâ à la Guadeloupe. Lorsqu'au bout de trois ans et demi, rile fut rendue à la France, Gaspard Monod revint en Suisse. II se fit connaître par des traductions d*ouvrages anglais qui se distinguent par la première des qualités d*une traduction, Texactitude. Il traduisit entr' autres Y Histoire de sir Charles Grandissons par Richardson (7 Tolumes). — Sous sa direction éclairée, Jean Monod, doué luimême d'excellentes facultés, fit des progrès rapides; ses études classiques furent solides et brillantes. A Tâge de dix-sept ans, au moment où il commençait ses études de théologie à l'académie de Genève, il eut le malheur de perdre son père (1783). Il fut consacré au saint ministère, à vingt-un ans et demi. Il s'était lié, à Genève, avec plu- , sieurs hommes distingués dont l'amitié lui demeura toujours précieuse, en particulier avec Frédéric Ancillon, de Berlin, l'auteur des Bévolutions du système politique de l'Europe, depuis la fin du quinzième siècle (4 volumes). Passant par le Danemark, dans un voyage qu'il Ot en Russie, peu après la fin de ses études, il prêcha plusieurs fois dans l'Eglise française de Copenhague (Eglise du refuge, qui existe encore), et y laissa un si excellent souvenir qu'il fut appelé, par le vœu de l'Eglise, à y revenir et à s'y fixer comme pasteur, en 1794. Il y avait déjà fait un second séjour, l'année précédente, pour épouser, le 18 janvier 1793, Louise de Coninck, qui appartenait à l'une des plus honorables familles du pays et dont il avait fait la connaissance, lors de sa première visite. Il l'emmena avec lui en Suisse. Son fils aîné, Frédéric, naquit à Monnaz, près de Morges, le 17 mai 1794, et, avant la fin de l'année, les contrecoups et commotions de la Révolution française, rendant l'exercice du ministère évangélique presque impossible dans sa patrie, il repartait pour Copenhague, comme pasteur de l'Eglise française, avec sa jeune femme (elle avait dix-neuf ans), son enfant, sa mère et sa sœur. Il y resta quatorze ans pendant lesquels il eut la douleur d'assister à deux attaques iniques de l'Angleterre contre le Danemark : la première, en 1801, fut repoussée par l'héroïsme des Danois;. la seconde, en 1807, amena la ruine d'un grand nombre de familles, entr'autres de la famille de Coninck. En 1808, l'un des postes de l'Eglise réformée de Paris étant devenu vacant, par la mort de M. le pasteur Mestrezat, le consistoire adressa vocation à Jean Monod, à Copenhague. Il crut devoir répondre à cet appel et s'établit à Paris où il exerça son ministère pendant vingt-sept ans. Il y succéda à M. Marron, dans la présidence du consistoire et compta parmi ses collègues son fils Frédéric. — On sait qu'après les excès de la Révolution, il y eut un retour assez général, sinon à une piété vivante, du moins aux idées religieuses; un besoin d'ordre, d'apaisement, se faisai^ partout sentir. Le tempérament et les aptitudes de Jean Monod le rendaient particulièrement propre à répondre aux nécessités du moment. Sincèrement religieux, apportant dans la chaire une parole grave et toujours simple, pleine d'onction et d'autorité, éloigné de toute exagération, il savait faire respecter l'Evangile même par ceux qu'il ne parvenait
pas à convaincre. Les circonstances, d'ailleurs, favorisaient cette modération qui lui était naturelle; les luttes dogmatiques et ecclésiastiques n'avaient pas. encore éclaté dans TEglise réformée; nuln*y contestait les faits surnaturels et caractéristiques de l'Evangile ; ni les hardiesses de la critique allemande, ni les étroitesses de Torthodoxie anglaise n'agitaient les esprits ; malgré certains signes avantcoureurs, tels que l'affaire Gasc, à Montauban, en 1812, le concours ouvert pour deux chaires de théologie, à la faculté de Montauban, en 1824, avec obligation pour les candidats de souscrire à une déclaration de foi, la destitution d'Adolphe Monod, à Lyon, en 1832, on peut dire néanmoins que les luttes intestines étaient alors inconnues au sein du protestantisme français; aussi, la morale chrétienne si pure que Jean Monod prêchait avec talent et conviction, suf6sait-elle à nourrir la piété de son troupeau. Il ne publia qu'un seul de ses sermons, (pi'il avait prononcé à l'occasion du retour des Bourbons. Ce retour lui parut, ainsi qu'à tous ceux qui étaient lassés des conquêtes si chèrement achetées et du despotisme de Bonaparte, être l'avènement de la paix et de la liberté. Quinze ans plus tard, il salua avec espoir, comme citoyen et comme protestant, l'ordre de choses nouveau inauguré par Louis-Philippe. Aux travaux de son ministère II sut toujours associer des œuvres littéraires sérieuses : il collabora à la Biographie universellCy dite de Michaud, à laquelle il a fourni au moins quinze articles, et traduisit de l'allemand, d'une façon supérieure, les Lettres de Reinkard sur ses études et sa carrière de prédicateur, 1816, ouvrage court et substantiel, précédé d'une préface fort instructive du traducteur et suivi d'une notice raisonnée sur les écrits de Reinhard par P. A. Stapfer, le savant et fidèle ami de Jean Monod. Nul n'a goûté plus que lui les nobles et douces joies de la vie de famille. De ses douze enfants, intimement unis entre eux, quatre avaient embrassé, comme leur père, la carrière pastorale. Il s'endormit paisiblement au milieu des siens, le 23 avril 1836, entouré du respect de tous, et laissant, ainsi qu'il l'a dit lui-même de son père, a un nom plus cher à sa famille que célèbre dans la postérité. »
MONOD (Frédéric), fils aîné de Jean Monod, né à Monnaz, prè^ de Morges (canton de Yaud), le 17 mai 1794. De 1815 à 1818 il étudia la théologie à Genève, oh il subit, malgré ses professeurs, l'influence chrétienne de Robert Haldane. Il fut l'un des principaux promoteurs du Réveil dans les Eglises réformées de France. Nommé en 1820 pasteur adjoint à Paris, principalement pour les hôpitaux et les prisons, puis pasteur titulaire, il fonda la première école du dimanche à Paris, œuvre pour laquelle il eut toujours une sympathie particulière et de remarquables aptitudes. Depuis la même époque jusqu'à la fin de sa vie, il rédigea avec un incontestable talent et une ardeur de conviction qui commandaient le respect de ceux-là mêmes qui professaient des vues théologiques opposées aux siennes, le journal des Archives du Christianisme, organe de l'orthodoxie réformée. En outre, durant tout le cours de son ministère à Paris, il fut l'un des membres les plus dévoués et les plus laborieux des diverses sociétés
religieuses qui témoignèrent du réveil de la vie chrétienne dans nos Eglises. A la suite du refus de la majorité du synode ofUcieux, en i^, d*afBrmer explicitement la foi de TEglise, Frédéric Monod crut de son devoir de donner, sans être assuré du pain du lendemain pour lui et sa nombreuse famille, sa démission de pasteur national à Paris, et fonda, avec Agénor de Gasparin, V Union des Eglises évangéliques de France, dans l'organisation desquelles il déploya sa multiple et infatigable activité. Ces Eglises ont pour base commune une confession de foi et une discipline. Leur synode se réunit tous les deux ans. Pasteur de TEglise évangélique de Paris avec son collègue Armand- Delille, puis avec M. A. Duchemin, F. Monod lit le voyage d'Amérique pour achever de recueillir les fonds nécessaires à l'érection d'un temple, qu'il eut la joie de voir terminé. Une affection de la gorge l'enleva en quelques mois à sa famille et à l'Eglise. Durant ces mois d'inaction et de grandes, souifrances qui furent particulièrement difficiles à supporter pour une nature aussi forte et aussi vive que la sienne, il put encore édifier ses amis et glorifier Dieu par la patience et la soumission filiale avec lesquelles il accepta l'épreuve. Le 30 décembre 1863, Dieu le rappela à lui. Ce ne fut pas seulement l'Eglise de Paris qu'il avait édifiée durant quarante ans par sa parole, sa plume et son exemple qui le pleura ; ce fut toute l'Eglise chrétienne. Sa largeur de cœur, sa parfaite loyauté, la vaillance de sa foi et de son caractère lui avaient fait dans les Eglises évangéliques de toutes les dénominations de nombreux et chauds amis.
HONOD (Adolphe), illustre prédicateur et pasteur de TEglise réformée française au dix -neuvième siècle, né à Copenhague, le 21 janvier 1802, et décédé à Paris le 6 avril 1856. Son père, Jean Monod, originaire du canton de Vaud, fut d'abord pasteur de la colonie française protestante de Copenhague, puis de l'Eglise réformée de Paris, où il exerça un ministère long et honoré. Il avait épousé une danoise, descendante de réfugiés français, M"* de Goxiinck, de laquelle il eut douze enfants qui ont compté plus tard, comme laïques ou comme pasteurs, parmi les hommes distingués du protestantisme français. C'est au sein de cette famille patriarcale, dans cette chaude atmosphère d'affection filiale et fraternelle et de haute culture intellectuelle, que grandit Adolphe Monod ; il y puisa de bonne heure cette élévation d'esprit, ce sérieux moral et ces fortes habitudes de travail qui le distinguèrent ; il y apprit aussi ce langage pur et classique qui est devenu comme une tradition dans cette famille privilégiée ; mais à cette première époque de sa vie, comme il le racontait lui-même, il ne connaissait pas encore l'Evangile dans sa puissance de régénération spirituelle. De 1820 à 1824, il fit à Genève ses études de théologie; il se contenta tout d'abord de suivre le courant qui régnait à cette époque dans l'académie, celui d'yn supranaturalisme assez superficiel qui, tout en maintenant l'élément objectif et surnaturel du christianisme, en négligeait le côté subjectif et diminuait la valeur de ces grandes réalités religieusesqui s'appellent la grâce, la rédemption, la conversion. —II parait que les premiers débuts du futur orateur ne furent pas heureux.
car, après avoir présenté sa première proposition, il écrivit à sa mère, confidente de ses pensées, que ne se sentant aucune aptitude pour la chaire, il désirait renoncer à la carrière pastorale et quitter la Faculté. Avec cette intuition de l'avenir qui éclaire parfois le cœur des mères, M"* Monod releva le courage abattu du jeune étudiant et, sans combattre directement son dessein, elle lui fit promettre de tenter un nouveau et sérieux effort, en consacrant à la composition de son second sermon, avec la meilleure partie de son temps pendant plusieurs mois, toutes les forces de son intelligence et toutes les énergies de sa volonté. Le succès éclatant qu'il obtint cette fois rassura pleinement le fils et la mère ; les professeurs et les étudiants de Genève saluèrent en lui un véritable orateur; les noms môme de Saurin et de Massillon furent rappelés dans la critique qui fut faite du discours ; humainement parlant, Adolphe Monod avait trouvé sa voie. Il lui restait à trouver la vraie voie religieuse, celle de la conversion par une foi personnelle et vivante en Jésus-Christ.— Ce fut à Genève, vers la fin de ses études, que commença la crise spirituelle qui le renouvela si profondément. A part les influences qui lui vinrent de la famille, et tout particulièrement de son frère Frédéric Monod, qui allait devenir un des apôtres du Réveil, et de sa digne sœur, M"* Babut, trois hommes concoururent par leurs écrits et par leur exemple à cette transformation morale : Louis Gaussen, Taimable et éminent prédicateur et professeur de Genève, Charles Scholl, d*abord pasteur à Londres, puis à Lausanne, et Thomas Ërskine, l'auteur de plusieurs traités remarquables d'apologétique qui mettaient en relief l'évidence morale du christianisme et son harmonie avec les besoins spirituels et immortels de Tàme humaine. Appelé en 1826 comme premier pasteur de l'Eglise française de Naples, Adolphe Monod apprit à connaître du même coup les graves responsabilités du ministère évangélique et l'insuffisance de ses forces personnelles et de ses convictions. Comme autrefois Saul de Tarse, dont il a si éloquemment commenté la vie, il se mit directement en face de « la sainte loi de son Dieu,» et comme lui, il fut convaincu de péché ; mais, comme lui aussi, îl trouva son refuge et sa paix au pied de la croix. Les deux premiers sermons qu'il composa alors et qu'il publia l'année d'après (1828) : La Misère de f homme et la Miséricorde deDieu, portent la trace brûlante de cette révolution intérieure en même temps qu'ils commencent à révéler le grand orateur qui vient de surgir. —C'est avec cette première ferveur de sa foi qu'Adolphe Monod arriva à Lyon, où le vénérable consistoire de l'Eglise réformée l'avait nommé pasteur. Dans cette grande Eglise où d'anciennes traditions de probité et de moralité et des habitudes respectables d'assiduité au culte ne pouvaient pas dissimuler la pauvreté des croyances et la médiocrité de la vie religieuse dans la masse du troupeau, l'apparition d'un ministre de l'Evangile, jeune, éloquent, passionné, dévoré du zèle de la maison de Dieu et tout rempli de la doctrine de la grâce, devait inévitablement amener un conflit. On sait que ce conflit éclata et qu'il aboutit à la destitution d'Adolphe Monod, qui fut prononcée par le consistoire de Lyon en
avril 1831, et ratifiée par ordonnance royale le 19 mars 1832. Dans cette lutte pénible, le jeune pasteur manifesta une fermeté de principes, et une ardeur de zèle qui ne fut pas exempte de quelques exagérations, mais qui resta constamment pure do tout sentiment d*intérêt personnel et de gloire propre. G*est à ce moment qu'il faut rattacher Tune de ses improvisations les plus éloquentes, le sermon qui a pour titre : Qui doit communier? Après sa destitution, cédant aux instances d'un certain nombre d*amis chrétiens c[ui le suppliaient de ne pas les abandonner^ Adolphe Monod s'unit à eux pour fonder TEglise évangélique de Lyon, en faveur de laquelle il adressa, en 1833, un chaleureux Appel aux chrétiens de France et de r étranger. Il avait dû se résigner à célébrer le culte et à prêcher dans un local bien modeste, mais il vit bientôt le champ de son activité s'étendre et son ministère porter les plus beaux fruits. Sous la direction aussi intelligente que fidèle de son pasteur, l'Eglise évangélique de Lyon créa successivement les institutions et les organes nécessaires à son développement; elle ne voulut pas d'ailleurs arborer le drapeau de la dissidence et s'efforça de revêtir les trois grands caractères qui distinguent toute Eglise vivante : foi évangélique, charité fraternelle et activité missionnaire. D'autre part, Adolphe Monod, dont la réputation religieuse et oratoire allait grandissant, recevait de tous côtés des demandes de prédications, auxquelles il s'efforçait de répondre, et bien des temples nationaux comme bien des chapelles indépendantes retentirent de ses puissants et pressants appels à la repentance et à la foi. De cette période de son ministère datent la plupart des sermons imprimés qui constituent la « première série, » et parmi lesquels nous citerons comme de vrais chefs-d'œuvre du genre : La Sanctification par la vérité; le Salut gratuit; Pouvez-vous mx>urir tranquille ? La Compassion de Dieu pour le chrétien inconverti (deux discours). La péroraison du premier de ces sermons, qui se termine par la peinture du départ et de la mort du jeune missionnaire, est restée justement célèbre. -^ En 1836, Adolphe Monod fut appelé comme professeur de morale à la faculté de théologie de Montauban. Il semblait au premier abord peu préparé pour l'enseignement ; il avait plus de piété que de science, et il connaissait mieux les secrets de l'art oratoire que les difficultés de la théologie. U n'en exerça pas moins une influence profonde sur plusieurs générations de jeunes gens qui se succédèrent sur les bancs de la faculté durant les onze années de son professorat (1836 à 1847) ; il fut vraiment pour eux à la fois un maître, un ami et un père spirituel. Ce n'est pas que son enseignement fût marqué de ce cachet d'originalité que peut seul donner un esprit créateur ; mais, grâce à son admirable capacité de travail, grâce à la lucidité de son intelligence et à la merveilleuse netteté de son exposition, grâce surtout à cette flamme de vie religieuse qu'il portait dans son cœur et qui éclairait tous les sujets qu'il était appelé à étudier, le nouveau professeur sut bientôt captiver l'attention et quelquefois passionner l'intérêt de ses auditeurs. Dans la chaire de morale, qui était particulièrement appropriée à ses
talents et que, malheureusement, il ne fit que traverser, ses cours, dont on a conservé Tesquisse autograpbiée {Morale chrétienne, 1836 à 1839], furent pour plusieurs de ses élèves l'instrument d'un véritable réveil de conscience. — En 1839, désirant faciliter à son nouveau* collègue et ami, M. G. de Félice, l'acceptation de l'appel qui lui avait été adressé, Adolphe Monod lui céda la chaire de morale et d'éloquence sacrée pour prendre celle d'hébreu, qu'il occupa jusqu'en 1845. A cette époque, poussé par le même esprit de désintéressement, il passa de l'enseignement de l'hébreu à celui de l'exégèse et de la critique sacrée. C*est là que l'attendait une autre forme d'activité et d'influence religieuse. Jusqu'à cette époque, les grandes questions que la critique sacrée agitait ailleurs, surtout en Allemagne, étaient restées à peu près ignorées à la Faculté de théologie de Montauban: sur cette importante matière, tous, professeurs et étudiants, avaient tout à apprendre. Adolphe Honod se livra à sa nouvelle tâche avec la conscience et l'ardeur qu'il savait apporter dans l'accomplissement de tous ses devoirs, s'efTorçant de suppléer au défaut d'études préparatoires par un infatigable travail et une pai^faite sincérité ; c'est ainsi qu'il initia progressivement ses élèves et s'initia tout d'abord lui-même aux problèmes si délicats et si complexes que soulève l'étude des origines du Nouveau Testament, de l'authenticité, de l'intégrité et de la canonicité des livres qui le composent (1845-1846). Le résultat de ce travail fut pour le maître et les étudiants le réveil de l'esprit critique, et, il nous faut l'ajouter, l'abandon de l'ancienne notion théopneustique et la recherche d'une base plus, large et plus solide pour la doctrine de l'inspiration des Ecritures. A la fin du cours, le professeur reconnut loyalement que sur ce point, par l'efi'et de l'étude, ses convictions s'étaient modifiées et élargies ; quant aux étudiants, quelques-uns datent de cette époque le point de départ d'une modification d^idées qui a fini par aboutir à une entière révolution ; presque tous ont reçu de cette crise un véritable élargissement intellectuel. — L'action du professeur était d'ailleurs complétée par celle du prédicateur; pendant près de dix années, Adolphe Monod occupa de dimanche en dimanche la chaire du temple de la Faculté, d'oti il adressait aux étudiants et à un auditoire choisi des homélies, des^méditations bibliques oîi son ferme bon sens exégétique et son incomparable talent d'éloculion se faisaient toujours remarquer, mais où l'on sentait surtout la chaleur communicative d'une piété austère et vivante, toute nourrie du suc des Ecritures et de la contemplation du Seigneur. Les méditations sur la Tentation de Jésus-Christ^ sur Hérode et Jean- Baptiste, qui parurent plus tard dans le recueil de ses sermons, et VExpHcationde Vépitre de saint Paul aux Epliésiens^ imprimée après sa mort .(Paris, 1866), sont le seul fruit que Ton ait conservé de cette série de prédications. De temps en temps, à propos d'une fête ou d'une collecte, Adolphe Monod était invité à occuper la chaire du temple consistorial de Montauban, où se pressait une foule avide de l'entendre ; pendant le congé de Pâques et les vacances de Tété, il répétait, après les
avoir soigneusement retraTaillés, ces grands discours dans les temples de Bordeaux, de Marseille, de Nîmes, de Paris et d'ailleurs. C'est ainsi que se forma le second volume du recueil qui a maintenant pour titre : Moniauban, et dont les sermons les plus remarquables sont: Le geôlier dePMlippes^ La crédulité de l'iiicréduley Uamide L'argent, Dieu est amour. Plusieurs sermons qui révèlent chez Torateur une modification dans sa manière correspondante à celle qui s'était accomplie dans son point de vue, quoique insérés dans le troisième recueil intitulé Paris, remontent aussi à cette période féconde ; ce sont ses discours sur le Fatalisme, sur la Femme et sur Saint Paul, auxquels nous regrettons qu'on n'ait pu joindre un sermon d'apologétique toute morale, qui a laissé dans nos souvenirs une trace profonde sur le Caractère de JémS'Christ. Pour ne rien négliger, ajoutons que cet illustre maître dans l'art de la chaire donnait à ses élèves des leçons hebdomadaires de débit oratoire, dont il a résumé l'esprit et les règles dans un discours imprimé (1840). Ajoutons aussi que c'est pendant son professoral à Montauban qu'il fit paraître (1840), à l'issue d'un concours où il partagea le prix avec M. Philippe Boucher, un livre qui eut un grand succès: Luc/ /«o a la lecture de la Blble.Cei ouvrage appartient à son ancienne conception et résume avec un grand charme de style et un vrai talent dramatique, les arguments de l'école apologétique anglaise en faveur de la divine autorité de la Bible, qui se tirent de la valeur des miracles et des prophéties de l'Ancien et du Nouveau Testament. — Si AdolpheMonod avait su conquérir une place distinguée comme professeur, il demeurait avant tout prédicateur et pasteur. Il le sentait vivement lui-môme ; aussi, malgré le profond attachement qu'il avait pour la faculté de Montauban, malgré les regrets unanimes de ses collègues et de ses élèves, il crut devoir répondre en 1847 à l'appel qui lui était adressé par le consistoire ds l'Eglise réformée de Paris, en acceptant le poste de pasteur suffragant dans cette Eglise où son père avait laissé de précieux souvenirs et où son frère Frédéric exerçait depuis longtemps son utile ministère. Nous ne pouvons le suivre avec autant de détails dans cette dernière période de son activité; ce serait faire de l'histoire religieuse contemporaine, dont la plupart des témoins vivent encore. La modification théologique qu'il avait subie dans les dernières années de son professorat se fit bien sentir dans son discours d'installation : La parole vivanie et,. quelque temps après, dans son beau sermon sur les Grandes âmes. C'était bien toujours le même Evangile, l'Evangile du salut par la foi au Christ rédempteur, Fils éternel de Dieu, « mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification ; » c'était bien aussi la môme notion sérieuse et tragique de la loi et de la sainteté de Dieu, du péché et de la condamnation de Thomme ; c'était bien encore la môme confiance en l'autorité religieuse des Ecritures, la môme disposition à les citer et à les invoquer en témoignage ; mais le point de vue où se plaçait le prédicateur était réellement modifié. 11 aimait à présenter alors le christianisme plutôt comme une vie que comme une doctrine ; il le résumait tout entier, comme il aimait à le dire, dans « la personne vivante de Jé-
sus-Ghrist, )> à laquelle la parole écrite a été chargée de rendre témoignage ; il insistait d'ailleurs avec force sur les débris de notre grandeur première, et sur riiarmonie préétablie entre TEvangilc, ou pour mieux dire, Jésus-Christ, et ce qu'il y a de vraiment grand, de divin en nous. Le sermon sur Nàthana'él est aussi pénétré de cette pensée. Evidemment Tétude approfondie des questions religieuses, l'expérience de la vie et du ministère pastoral, et nous croyons pouvoir ajouter l'influence qu'exerçait alors un penseur éminent, dont Adolphe Monod lisait attentivement les écrits et vénérait le caractère, Alexandre Yinet, avaient déterminé chez lui comme chez d'autres enfants du Réveil, cet élargissement progressif de vues et de méthode, sans produire toutefois aucune de ces secousses violentes, aucune de ces ruptures avec le passé, qui sont l'étonnemcnt et le scandale des âmes pieuses. Adolphe Monod resta jusqu'au bout le disciple fervent de Jésus-Christ, Dieu fait homme, et le lecteur assidu et croyant des Ecritures divinement inspirées. — Dansles dernières années de sa \ie, et en papticulier sur son lit de souffrance, il sembla même vouloir revenir, au moins en partie, à son ancienne manière, et accentuer plus fortement certaines doctrines (voir ses discours sur la Dodrint chrétienne et ses Adieux), C'est que, dans l'intervalle, une nouvelle crisi' théologique, puis ecclésiastique, avait éclaté, et que l'éminent pasteur de Paris éprouvait le besoin de réagir contre de dangereux excès. Ce n'est pas ici le lieu de raconter la crise théologique, qui fut déterminée par la lettre de démission de M. le professeur Scherer à Técole de théologie de Genève (1849), et surtout par l'apparition de la Revue de tliéologie de Strasbourg (1850) ; nous n'avons pas non plus à parler de la lutte que la majorité orthodoxe du consistoire de Paris soutint, pour se maintenir et se consolider contre la minorité libérale. Adolphe Monod prit nettement parti dans cette lutte et défendit, toujours avec la plus grande loyauté, mais sans faiblir, la cause de l'orthodoxie, qui se confondait pour lui avec celle de l'Evangile. Le synode officieux de 1848, par son refus d'arborer le drapeau d'une confession de foi, avait déjà amené la sécession de Frédéric Monod et du comte Agénor de Gasparin, bientôt suivie de la fondation de Y Union des Eglises libres. Ne croyant pas devoir se retirer avec eux, Adolphe Monod, qui partageait leurs convictions religieuses et leurs regrets, publia une brochure qui avait pour titre : Pourquoi je demeure dans l'Eglise établie? où il expliquait les motifs de sa résolution à rester dans l'Eglise nationale; pour lui « la voie spirituelle, » qui consiste à travailler dans un esprit de foi et de fidélité à la reconstitution doctrinale et au réveil religieux de cette grande Eglise, et à n'en sortir que lorsqu'on en est exclus ou que la situation est devenue intolérable, est préférable à la « voie de démission »>, qui consiste à en sortir volontairement et actuellement. La voie qu'il croyait la meilleure, il l'a suivie jusqu'à la fin avec une admirable persévérance. Sa grande parole venait puissamment en aide à la cause qu'il défendait. Quand il devait occuper la chaire, les temples de TEglise réformée de Paris regorgeaient d'auditeurs. — C'est dans cette période
qu'il prononça quelques-uns de ses plus beaux discours, les uns purement d'édification ou d'appel comme : Qui a soif? Donne-moi ton cœur, âlarie-Madeleinôy Trop lard ; les autres où se fait sentir une intention polémique, tels que : Exclusivisine, La doctrine chrétienne. Le ministère pastoral proprement dit occupait aussi une partie considérable de son temps; la visite des malades, les conseils à donner à ceux qai le consultaient de tous côtés, l'instruction religieuse de la jeunesse et celle de ses propres enfants étaient l'objet de sa constante et chrétienne sollicitude. Le protestantisme évangélique tout entier regardait à lui comme à son guide ; sa réputation allait grandissant à l'étranger, particulièrement en Angleterre où il avait fait entendre plus d'une fois la parole évangélique, en se servant de la langue même du pays. Aussi fut-il appelé à prendre une part importante à la première assemblée de l'Alliance évangélique, tenue à Londres en 1846. Pendant que le vaillant serviteur de Dieu accomplissait son œuvre, la maladie faisait incessamment la sienne. Déjà atteint depuis quelques années par un mal redoutable qui minait lentement ses forces, Adolphe Monod continua à se dépenser au service de son Maître; mais le moment vint où il dut céder et où il se coucha pour ne plus se relever. Au mois de juin 1855, le dimanche de Pentecôte, il prêcha son dernier sermon ; dix mois après, quinze jours après Pâques, le 6 avril 1856, il rendait son âme à son Dieu-Sauveur. C'est sur son lit de souffrances que, de dimanche en dimanche, au moment de prendre la communion avec sa famille et quelques amis rassemblés dans sa chambre, il prononça avec une voix quelquefois entrecoupée par des exclamations arrachées par la douleur, ces touchantes allocutions qui ont été plus tard imprimées sous le titre é'Adieux d'Adolphe Monod à ses amis et à VEglise, octobre i^oQ à mars 1856. Ce livre est resté et restera dans l'Eglise comme le testament sacré d'un de ses pasteurs les plus éloquents et les plus aimés, comme une sorte de nouvelle Imiiation de Jêsus-Christy ainsi que Ta désigné une plume autorisée et impartiale. — Avant de finir, essayons de caractériser les éléments essentiels de ce grand talent oratoire. Au point de vue physique, Adolphe Monod n'était doué ni d'une haute stature ni de traits réguliers ; mais il portait sur son visage l'expression d'une grande distinction intellectuelle et d'une grande bonté, avec un reflet de mélancolie que tempérait un sourire plein de douceur. La chaire avait d'ailleurs pour efl'et de le grandir et de le transfigurer. Sa voix avait un timbre particulier, aussi sonore que profond qui charmait l'oreille et remuait le cœur; son geste était d'une justesse irréprochable, et, à certains moments, d'une saisissante beauté; son action oratoire, dont il avait soigneusement, dès sa jeunesse, perfectionné les qualités, était, dans ses grands sermons, extrêmement mouvementée ; quand il n'était pas suffisamment prêt ou en train, on pouvait reprocher à son débit une allure un peu solennelle et un ton de voix « un peu chantant, » comme il le reconnaissait un jour lui-même avec simplicité. Chacun de ses discours était pour lui Tobjet d'une forte méditation ; il en écrivait avec soin les parties
principales, laissant le reste à Tétat de notes bien coordonnées; il unissait ainsi les libres allures de Timprovisation avec la discipline d'une sérieuse préparation. Dans ses méditations familières, il improvisait avec une pureté et une clarté de style remarquables. Le plan et Tordonnance générale du sermon sont chez lui d*une grande beaulé, mais d'une beauté toute classique dont le type se retrouve chez les grands prédicateurs du dix-septième siècle; on n'y rencontre que rarement ces digressions imprévues et ces fines allusions pleines d'actualité, dont on est de nos jours si prodigue. L'orateur y reste toujours fidèle à sa préoccupation dominante : l'unité du sujet et le sérieux de l'acte qu'il accomplit en le traitant. C'est une âme éclairée par la Parole de Dieu et régénérée par le saint Esprit qui parle à d'autres âmes pour Tes amener captives à l'obéissance de Dieu par Jésus-Christ. Aussi ses sermons produisent-ils souvent l'impression d'un drame, dont les péripéties sont parfois émouvantes et dont le dénouement est d'un pathétique extraordinaire. La longueur de quelques-uns dépassait déjà alors l'attention des auditoires ordinaires; elle paraîtrait de nos jours excessive; la fin en particulier était trop prolongée; on pouvait y compter quelquefois deux ou trois péroraisons accumulées. La partie de l'art oratoire que l'on a nommée l'mvention n'est pas chez Adolphe Monod d'une grande nouveauté; il emprunte la matière de ses pensées, soit aux immortels lieux communs de l'éloquence religieuse, soit aux doctrines évangéques mises en circulation par le réveil religieux dont il était un des plus nobles représentants ; mais comme il sait rajeunir et agrandir son sujet par le point de vue oratoire où il se place, parle sérieux mêlé d'onction de sa parole, par l'ardent et profond amour pour les âmes que respirent tous ses discours ! Quelle richesse d'imagination il déploie, quelle vive sensibilité religieuse il manifeste, tempérée et gouvernée par un talent dialectique de premier ordre I et comme il connaît et sait faire connaître et aimer les saintes Ecritures 1 II nous sera cependant permis d'exprimer deux regrets : le premier, que cet éminent prédicateur n'ait pas eu plus souvent recours, dans le choix de ses arguments et de ses citations, aux annales de l'histoire, en particulier de l'histoire de l'Eglise ; le second, qu'il n'ait pas donné à sa prédication ce caractère de familiarité et d'abandon, ces allures plus simples et plus libres qui l'auraient rapprochée d'une sérieuse causerie, et qui semblent de plus en plus réclamées par les exigences du goût moderne. Mais ce que nous nous plaisons surtout à rappeler en terminant, c'est que l'autorité de cette puissante parole se fondait surtout sur la valeur morale du prédicateur. Adolphe Monod n'a pas été seulement un grand orateur, il a été aussi un grand chrétien ; son éloquence n'était pas faite seulement d'imagination, de logique et de sentiment ; elle était faite d'aspirations et d'expériences chrétiennes, de luttes et de victoires spirituelles; elle s'alimentait sans éesse à la source vive de toute éloquence religieuse vraiment digne de ce. nom, au contact de ces « trois grandes choses qui demeurent : la foi, l'espérance et l'amour. » — Sources : Sermons par Aiiol/hf
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Mnnodj !•', 2« et 3* recueils en 4 vol. ; Sermons détachés ; Lucile ou la lecture de la Bible ; Discours d'installation à la faculté de théologie de Mon tauban, 1836; Discours prononcé à f ouverture d'un cours de débit oratoire , i840; Pourquoi je demeure dans l'Eglise établie, 1848 ; Explication de Ce pitre de saint Paul aux Ephésiens ; La destitution d'Adolphe àloiiod ; A dieux ; Eludes contemporaines, par Ë. de Pressensé: souvenirs personnels du signataire de cet article. N. Reqolin.
MONOPHTSITISHE, hérésie relative à la personne de Jésus-Christ. La condamnation de Nestorius à Ephèse (431) avait eu bien plutôt la signification d'une victoire personnelle remportée par le patriarche d'Alexandrie sur son collègue de Constantinople, comme le prouve le compromis signé en 433 entre Cyrille d*Alexandrie et Jean d'Antioche, que celle d*un triomphe de la christologie alexandrine sur la christologie de Técole d*Antioche. Aussi les partisans de la doctrine d*une seule nature en Christ, Dioscure, le successeur de jCyrille depuis 444, etsurtoutrarchimandriteEutychès de Constantinople (voir cet article), cherchèrent-ils les années suivantes à faire prévaloir leur opinion dans TEglise, ce dernier allant môme jusqu'à nier Thomoousie du corps de Christ avec le nôtre, ce qui conduisait au docétisme. Après un triomphe passager au « synode des brigands» d'Ëphèse (449), ils virent leur manière de voir condamnée à Tégal du nestorianisme par le concile de Chalcédoine (451). Rejetés de la communion orthodoxe, ils essayèrent à plusieurs reprises de ressaisir la prépondérance dans l'Eglise ; mais leurs tentatives échouèrent, le symbole de Chalcédoine resta en vigueur, et ils finirent, comme les nestoriens, par constituer un parti ecclésiastique indépendant, qui, bien que fractionné en un grand nombre de sectes, s'est également perpétué à travers les âges jusqu*à nos jours. S*ils abandonnèrent l'opinion particulière professée par Ëutychès sur le corps du Christ, ils demeurèrent fermement attachés à leur idée d'une nature unique que le Seigneur aurait possédée ici-bas, et reçurent pour ce motif de leurs adversaires le surnom de monophysites, par opposition au dyophysitisme de la doctrine ecclésiastique. Nous nous bornerons ici à raconter les principaux épisodes de leur lutte contre l'Eglise orthodoxe. — Quand on apprit en Orient les décisions du concile de Chalcédoine, des soulèvements populaires éclatèrent de différents côtés. A Jérusalem, un parti de moines et de gens du peuple fanatisés déposséda le patriarche Juvénal, qui avait adhéré au nouveau symbole, pour élever à sa place le moine monophysite Théodose. Celui-ci remplaça aussitôt les évèques orthodoxes de Palestine par ses adhérents. A Alexandrie, le peuple s'insurgea contre le patriarche Proterius; la sédition, un instant victorieuse, dut être réprimée par les armes. Alors le parti vaincu, rompant avec le patriarche imposé par les troupes impériales, se choisit un nouveau chef enlapersonnedu presbytreTimothéeiElurus(atXoupoç). En 457, à la mort de l'empereur Marcien, nouveau soulèvement. Proterius fut tué et iElurus prit possession du siège d'Alexandrie ; mais son triomphe fut de courte durée : Léon le Thrace le déposa et le remplaça par un évoque dyophysite animé d'intentions conciliantes, qui réussit à rétablir pour quelque temps la paix dans l'Eglise d'A-
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lexandrie. A Antioche, où le moine Pierre dit le Foulon (6Yva&£uç)r venu de Gonstantinople, avait réussi à force d'intrigues et de vexations à décider le patriarche orthodoxe Martyrius à se démettre de sa charge, la victoire du monophysitisme fut également passagère. Devenu patriarche, Pierre introduisit dans la liturgie ecclésiastique la formule monophysite «Dieu crucifié pour nous; » mais cet acte d'autorité le perdit. L'opposition contre lui devint si violente que Léon jugea à propos de le faire destitue^. — Les choses en étaient là quand Léon mourut (474). Deux ans plus tard, son gendre Zenon fut chassé du trône par l'usurpateur Basiliscus. Celui-ci, pour trouver un point d'appui en dehors de l'Eglise orthodoxe qui tenait pour l'empereur détrôné, s'empressa de rappeler Pierre le Foulon et iËlurus dans leurs diocèses, et de publier une encyclique (IyxuxXwv) dans laquelle il se prononçait ouvertement en faveur du monophysitisme et ordonnaità tous les évoques de condamner les décisions du concile de Chalcédoine. Ce retour de fortune inespéré ne fut pas de longue durée. Dès l'année suivante, Zenon remontait sur le trône (477) et la doctrine orthodoxe redevenait la doctrine officielle de l'empire. Peu d'années après cependant, une entente s'établissait entre le successeur monophysite d'/Elurus à Alexandrie, Pierre le Bègue (6 ^ort6<;, blaesus), et Acacius, le patriarche dyophysite de Gonstantinople; et Zenon, dans l'espoir de rendre la paix à l'Eglise, se décidait, sur les conseils de ces deux personnages, à publier son Hénotikon (âvc/mxov, édit d'union, 482), dans lequel il engageait les évoques à éviter désormais toute controverse au sujet de la personne du Seigneur et à s'en tenir sur cette question aux formules des conciles de Nicée et de Gonstantinople : aussi le terme de «nature» y était-il soigneusement passé sous silence ; les deux doctrines extrêmes, le nestorianisme et l'eutychianisme, y étaient condamnées d'une manière générale, et il n'était môme fait mention du concile de Ghalcédoine que pour lancer l'anathème contre ceux qui dans cette assemblée avaient professé une opinion différente de celle des auteurs de l'édit d'union. L'unité de la personne de Ghrist y était seule enseignée : « Ghrist est un et non deux; et c'est à ce Ghrist un en lui-môme que se rapportent et les miracles et les souffrances. » — Le temps n'était plus où les esprits eussent pu se contenter de déclarations aussi vagues, et le seul effet de l'édit de Zenon fut d'augmenter la division qui régnait dans l'Eglise : au lieu de deux partis il y en eut trois. S'il se trouva en effet un certain nombre d'évôques qui se soumirent à la volonté impériale, les monophysites et les dyophysites rigides refusèrent leur adhésion à une profession de foi aussi ambiguë. L'évoque de Rome, Jules II, indépendant de la cour de Gonstantinople depuis qu'Odoacre avait conquis l'Italie, se fit le centre de l'opposition dyophysite contre l'empereur; il excommunia Acacius (484) qui lui répondit en l'excommuniant à son tour : ainsi éclata entre les Eglises d'Orient et d'Occident un schisme qui devait durer trente-sept ans. Les monophysites rigides de leur côté se séparèrent de Pierre le Bègue et demeurèrent quelque temps « sans chef » ((5xÉ<paXo(). Plus tard, nous trouvons à leur tête Xenaïas, évêque d'Hiérapolis, Julien, évoque
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d'Halicamasse, et un ancien rhéteur du nom de Sévère, qui, après sa conversion au christianisme, était devenu un partisan zélé de la doctrine monophysite, et qui, n'ayant pu se maintenir à Constantinople, où il avait essayé d'introduire la formule « Dieu crucifié pour nous » dans la liturgie, avait été nommé par l'empereur au siège d'Aatioche. En 519, la communion ecclésiastique fut rétablie entre Rome et Constantinople par les soins de Justin I" et de son neveu Justinien, et la doctrine du concile de Ghalcédoine redevint la doctrine officielle de l'empire. L'édit d'union fut rapporté, et les évoques monophysites^ qui jusque-là avaient joui de la tolérance, parfois même des faveurs plus ou moins cachées de la cour, furent destitués. Sévère, Xenaïas et Julien cherchèrent en Egypte un refuge contre la haine de leurs adversaires. Leur arrivée à Alexandrie marqua le commencement de nombreuses divisions dogmatiques dans leur parti, divisions qui allèrent en se multipliant dans le cours du sixième siècle. Les sévériensd'un côté enseignaient que le corps de Christ avait été corruptible* comme le nôtre («pôapxoXaTpxi, corrupticolas) ; quelques-uns d'entre eux, los partisans du diacre alexandrin Thémistius, reconnaissaient môme que l'âme humaine de Christ, semblable en ceci aux âmes humaines. ordinaires, avait pu ignorer certaines choses (àrvorixat). Les julianistes de l'autre considéraient la corruptibilité du corps humain comme une conséquence du péché originel, de laquelle il ne pouvait être question à propos du corps du Seigneur (àcpôapToSDXYJTai, pkania^ smstse)^ et ils se divisaient eux-mème» sur la question de savoir si le corps incorruptible de Christ devait être considéré ou non comme une créature (xTtcrroXdtTpat, àxTioTTiTat). D'autres représentants du monophysitisme déduisirent de leur christologie une conception particulière de la Trinité. Jean Askunagès à Constantinople, Jean Phiioponus '^ Alexandrie et l'évêque Conon de Tarse tombèrent dans le trithéisme en enseignant que les trois personnes divines possèdent chacune une nature ou une substance particulière (ces deux termes étant considérés comme synonymes), doctrine que le patriarche monophysite d'Alexandrie Damianus essaya de mettre en harmonie avec le symbole de Nicée en postulant pour la divinité elle-même une existence réelle et indépendante de celle des trois personnes, ce qui fit que lc9 uns l'accusèrent de tétrathéisme et les autres de sabeilianisme. Enfin le rhéteur Etienne Niobès, développant la doctrine de la communion des idiomes jusqu en ses conséquences extrêmes, enseigna quMl fallait abolir en Christ toute distinction entre son humanité et sa divinité, au nom de r« unité» de sa nature. — A l'avènement de Justinien, zélé défenseur de l'orthodoxie (527), la cause du monophysitisme semblait donc définitivement perdue. Et cependant c'est sous son règne que put être tenté, par suite d'un concours de circonstances favorables, un nouvel efi*ort pour lui rendre sa place dans l'Eglise, au détriment du symbole de Chalcédoine. L'impératrice Théodora, en eifet, appartenait en secret à cette tendance; elle sut profiter avec une habileté consommée de l'inexpérience de son époux en matière, théologique et de son vif désir de rétablir la paix religieuse dans ses Etals, pour obtenir de lui des concessions de plus en plus importantes
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en faveur de la doctrine condamnée. Elle Tamena tout d*abord à introduire dans la liturgie officielle la formule monophysite « Dieu crucifié pour nous, » qu'un certain nombre d'évêques orthodoxes (surnommés pour ce motif « théopascbites », ÔEoiracyjTac, par leurs collègues d'une orthodoxie rigide) n'av lient pas hésité à adopter, ne la trouvant pas inconciliable avec la doctrine du concile de Ghalcédoine: « c'est dans la chair seule, disaient-ils, que le Fils a été crucifié. » Elle le décida ensuite à nommer au siège de Gonstantinople son protégé Ànthimus (535), secrètement dévoué comme elle à la cause du monophysitisme ; ce second succès cependant fut de courte durée, et faillit même compromettre l'influence qu'elle exerçait sur Tempereur. En effet, l'évêque de Rome, Agapet, présent alors à la cour, informa Justinien des véritables opinions du nouveau patriarche : celui-ci fut aussitôt destitué et remplacé par Mennas, ami d'Àgapel et dyophysite convaincu. Cette mesure fut le signal de nombreuses persécutions dirigées contre les monophysites : elles eurent pour résultat de décider les nombreux partisans que la doctrine condamnée comptait dans la Grande Arménie, à ouvrir cette province au roi de Perse Ghosrofis I". Pour réparer cet échec, l'impératrice imagina un nouveau plan de campagne, de concert avec deux abbés palestiniens, grands admirateurs d'Origène, nommés Domitien et Théodore Askidas, qui se trouvaient alors à la cour de Gonstantinople. Geux-ci avaient si bien réussi à gagner la confiance de l'empereur par le zèle qu'ils affichaient pour la cause orthodoxe, bien qu'ils fussent en secret partisans du monophysitisme, qu'ils avaient reçu de lui les évôchés d'Ancyre et de Césarée en Cappadoce. En vain Mennas, opposant intrigues à intrigues, essaya-t-il de provoquer la disgrâce des deux étrangers en faisant renouveler par l'empereur la condamnation d'Origène : Domitien et Askidas n'hésitèrent pas à signer les quinze formules d'anathème qu'un synode réuni à Gonstantinople lança en 544 contre le grand docteur alexandrin. A leur tour ils pensèrent porter à leurs adversaires un coup décisif en décidant Justinien à condamner trois des représentants les plus distingués du dyophysitisme, Théodore de Mopsueste, Theodoret de Gyr et Ibas d'Edesse, quoique ces deux derniers eussent été expressément reconnus comme orthodoxes par le concile de Ghalcédoine. Us lui persuadèrent que cette mesure contribuerait puissamment à réconcilier les monophysites avec l'Eglise et à rendre ainsi la paix religieuse et la sécurité politique à l'empire. C'était une atteinte grave portée à l'autorité du concile de Ghalcédoine, quand môme les décisions dogmatiques de cette assemblée n'étaient pas directement attaquées et devaient continuer à rester en vigueur. Justinien condamna donc, dans un édit de l'an 544, les trois points ou, comme on disait, les « trois chapitres » (xE^paXaia, capitula) soumis à son appréciation théologique, c'est-à-dire la personne et les écrits de Théodore de Mopsueste, les écrits dirigés par Theodoret contre les douze formules d'anathème de Cyrille et contre le concile d'Ephèse, et la lettre d'Ibas à l'évêque persan Maris de Hardaschir. La querelleque cette sen-
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lence souleva dans TEglise s'appelle la « querelle des trois chapitres. » Les évoques d'Orient, à leur tête le patriarche de Constantinople, se soumirent à la décision impériale. Ceux d'Occident, au contraire, refusèrent leur adhésion. Vigiîius, à qui Théodora avait fait obtenir le siège de Rome moyennant la promesse secrète de favoriser le monophysitisme, suivit leur exemple. Mandé pour ce motif à Constantinople, il consentit à signer une formule ambiguë, dans laquelle il déclarait approuver la condamnation des trois chapitres, tout en réservant expressément « en toutes choses » l'autorité du concile de Ghalcédoine. Cette formule, appelée Judicaium, fut ensuite soumise à la signature des évoques occidentaux convoqués dans la capitale ! mais Tattitude qu'ils prirent vis-à-vis de l'évoque de Rome fut si énergique, que celui-ci jugea prudent de redemander son Judicntum à l'empereur. Il l'obtint, après avoir promis formellement de favoriser les projets d'union de son souverain. Pour donner à son œuvre la sanction ecclésiastique, Justinien convoqua en 553 le cinquième con-? cile œcuménique à Constantinople. Celte assemblée adopta la formule : « Le Seigneur, crucifié dans la chair, est vrai Dieu, l'une des personnes de la sainte Trinité »(eÏTtç où/^ <5|jLoXoYet tov l<rraupw{jL£vov crapxl
xupiov ^uGv 'I. X. «Tvat 0£ov àXYjOivbv xa\ xupiov tt;; ôoSn;, xocl sva ttj; à^iaç
TpiàSoç, ô ToiouToç Wô«|xa fo\-o)), et confirma la condamnation des trois chapitres. Pour se dispenser de signer les décrets de ce concile, Vigiîius adressa à Justinien son Constuutum mi Imper atorem^ dans lequel il consentait bien à rejeter les doctrines des trois docteurs incriminés, mais se refusait à condamner leur personne. Menacé d'excommunication et jeté en prison par l'empereur, Vigiîius se soumit et obtint la permission de retourner dans son diocèse; mais il mourut en route (555). Son successeur. Pelage, s'empressa de reconnaître les décisions du dernier concile, ce qui provoqua un schisme dans l'Eglise d'Occident. Les Eglises d'Afrique, d'Illyrie et de l'Italie septentrionale rompirent la communion ecclésiastique avec Rome, et ne purent être amenées que bien plus tard, par l'influence de Grégoire le Grand, à accepter les décrets de l'an 553. La condamnation des trois chapitres ne produisit cependant pas sur les monophysi tes l'effet que l'empereur en avait attendu. Déjà il se disposait à faire de nouvelles concessions à ces dissidents et à reconnaître la doctrine de l'incorruptibilité du corps du Christ comme doctrine officielle de l'empire, quand il mourut (565). Sa mort mit un terme aux espérances que ses projets d'union avaient fait concevoir aux partisans secrets que le monophysitisme comptait à la cour. Ces projets ne furent repris qu'au siècle suivant, par l'empereur Héraclius, à l'origine de la controverse sur le monothélitisme. — Grâce à l'édit de tolérance publié par le successeur de Justinien, Justin II, le monophysitisme put continuer à subsister dans l'empire sans être inquiété. Il s'est maintenu jusqu'à nos jours en Syrie et en Mésopotamie, en Arménie, en Egypte et en Abyssinie. L'Eglise monophysite de Syrie et de Mésopotamie doit son organisation à l'activité infatigable du moine syrien Jacob, surnommé par les uns « el Baradaï » et par les autres « Zan-
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zalus », et qui, déguisé en mendiant (de là ces surnoms, qui signifient Tun « haillon », Tautre « objet méprisable »), parcourut ces deux pays de 541 à 578, au milieu de dangers et de privations de tout genre, consacrant des évoques et des prêtres, et s'efForçant de rétablir la concorde entre les diverses communautés qu'il visitait et de les rattacher à un centre commun. Il fonda le patriarchat œcuménique d'Antioche dont il fut le premier titulaire, et qui comprenait seize diocèses. C'est en son honneur que les membres de cette Eglise portent le nom de jacobites. L'Eglise monophysite d'Arménie se sépara en 552 de l'Eglise grecque, sous l'influence de la politique persane dont ce schisme favorisait les intérêts, et au concile de Twin (595) elle se prononça définitivement pour le monopbysitisme. Elle comptait quarante-deux évêques, soumis à un patriarche ou <c catholique », qui demeura d'abord à Sébasts, et plus lard dans un couvent des environs d'Erzéroum. D'autres patriarchat^ arméniens furent fondés dans la suite des temps à Jérusalem (1311), à Gis en Cilicie (1440) et à Gonstantinople (1461). Au concile de .Florence de Tan 4439 une partie de l'Eglise arménienne se rattacha à l'Eglise de Rome; c'est dans le sein de cette fraction redevenue orthodoxe que fut fondée, au commencement du dix-huitième siècle, par l'abbé arménien Pierre Mechitar, la congrégation des mechitaristes, qui fut reconnue par Clément XI et qui a son siège principal dans la petite lie de San Lazzaro, près de Venise. L'Eglise monophysite d'Egypte enfin ou l'Eglise kopte, ainsi appelée parce qu'elle se composait principalement des représentants du vieux parti national égyptien, par opposition à l'Eglise d'Etat des « melchites » ou impériaux, eut depuis l'an 536, outre ses douze évoques, un patriarche particulier qui résida d'abord à Alexandrie et plus tard au Caire, et dont l'autorité s'étendait et s'étend encore aujourd'hui sur toutes les Eglises monophysites de la vallée du Nil. C'est lui qui choisit le patriarche d'Abyssinie, surnommé Abuna (père). — Voir les actes des conciles chez Mansi, VII, 481-IX, 700. Consulter encore les histoires ecclésiastiques de Nicéphore Calliste (Paris, 1630, 1. XVI, 25), et de l'évêquc monophysite Jean d'Ephèse (écrite au sixième siècle et publiée par M. Cureton, The third pari of ihc eccles. Ilisiory of John bis/iop of Ephesus^ Oxford, 18o3j; puis : Facundus (évoque d'Hermiane, en Afrique), Pro dffensiove li'ium capitulorum (Gallandii, ^iM.ve/.PP.,XI,665ss.);FulgentiusFerrandus (diacre à Garthage,f 551), Pro tribus capiiulis (ibid.) ; Lcontius Byzantinus, De seclislibe7\ in X acliones distribulus (actioV-X), etCo«lra Nesiorianos et Eutycliianos (Gallandii Bibl. vet, PP., XII, 621 ss., 658 ss.); Baur, Lehrev, d, Ureieiniijkcil u. Menschwerdang GoUts.W, 37 ss. ; Borner, Kntwickclungsgesch. der Lelire v. d. Pcrson Chrisli, U, 150 ss.; llQie\G,Conciliengcsch,, II, 545 ss ; enfin : Assemani, De scripioribussyris monopliysiiis^ dans sa BibL orient. j II; Renaudot, HisL patriarcàarum Alexandrinorwn Jacobitarum, Paris, 1713; Michel Le Quien, Oriens christianus in JV palriarchatus digestxis, Paris, 1740; Ludolf, Hisioria/Eiliiopica, Francf., 1681; Math. Veyssier La Croze, Histoire du christianisme d'Ethiopie et d'Arménie, La Haye, 1739;
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Taki-eddini Makrizzi (historien et jurisconsulte mahométan du quinzième siècle), Historia Kopforum christimiorum in ^gypto^ publ. par Wustenfeld, Gœttingue, 1843 ; John Mason Neale, The Patriarchate of Alexandria, Lond., 4847 ; Saint-Martin, Mémoires sur r Arménie, Paris, 1828-29, et Hlst. d'Arménie par le patriarche Jean VI, dit Jean CatholicQS (f 923), trad, de l'armén, en français, Paris, 1841 ; Neumann, Gesch. d. armen. Liievatur, Leipz., 1836 ; Dulaurier, Histoire^ dogmes, traduions et liturgie de l'Eglise arménienne, Paris, 1839.
A. JUNDT.
MONOTHÉLITISME, hérésie relative à la personne de Jésus-Christ. La controverse monothélite a été Tépilogue de la controverse monophysite. — Héraclius (610-641), désireux de rendre la paix religieuse et par elle la sécurité politique à son empire, en face des progrès des Perses auxquels devaient bientôt s'ajouter ceux des Arabes, entama en. 622, pendant une expédition contre Ghrosroès II, des négociations avec les chefs du monophysitisme arménien. Comme il ne pouvait être question de revenir sur les décisions du concile de Ghalcédoinc et que c'était précisément à ces décisions que les monophysites ne pouvaient souscrire. Ton se demanda s'il ne serait pas possible de sortir d'embarras en ajoutant au dogme de Chalcédoine un dogme nouveau, destiné en apparence à le compléter, mais qui, au fond, en atténuerait singulièrement la portée et introduirait indirectement le monophysitisme à côté du diophysitisme dans l'enseignement de l'Eglise. L'on avait discuté pendant plus d'un siècle pour savoir si Christ avait eu une ou deux natures, et l'on ne s'était jamais demandé quelles seraient au point de vue moral les conséquences des diverses solutions proposées à ce problème métaphysique et anthropologique, si de l'unité ou de la dualité des natures ne découlerait pas nécessairement l'unité ou la dualité des volontés. C'était une question entièrement nouvelle, sur laquelle aucun concile ne s'était encore prononcé; et il était d'autant plus facile de la trancher dans un sens agréable aux monophysites, que les principales autorités patristiques à invoquer ou bien la laissaient indécise (comme la lettre de Léon le Grand à Flavien : agit utraque natura cvm aUerius communione], ou bien étaient favorables au monolhélitisme, c est-à-dire à la doctrine de l'unité de la volonté de Christ. Cyrille d'Alexandrie, en elfet, dont le concile de Chalcédoine avait reconnu Torthodoxie, avait attribué au Sauveur un seul principe d'activité, une « énergie » unique (pav (cKKynoiov Ivgp-^eiav) ; Mennas de Constantinople s'était prononcé dans le même sens (Iv to tou Xp kjtou OsXrifiLa xai [xiav Çwoirotov evipYsiav) , et avait ajouté à l'unité de l' « énergie » l'unité de sa manifestation, la volonté; enfin, les écrits de Pseudo-Denis, qui firent alors leur apparition et dont l'authenticité était universellement admise, parlent également au singulier de V « énergie de l'Homme-Dieu » (Ivép^Eia ôeavSptx-)!). Poursuivant ses projets d'union, l'empereur éleva en 630 deux des principaux chefs du monophysitisme, du dévouement desquels il s'était assuré, les évoques Athanase d'Hiérapolis et Cyrus de Phasis en Colchide, l'un au siège d'Antioche, l'autre à celui d'Alexandrie.
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Cyrus entra aussitôt en négociations avec les monophysites sévériens d'Egypte et réussit en 633 à leur faire accepter le dogme de Chalcédoine, moyennant l'importante concession de l'unité de V « énergie»
du Seigneur (at xiç où-/ bii.okoytl tov aÙTOv £va Xptarbv xal Ylov IvcpYOWca ta OeoTrpeTrrj xat àvOpwiriva [aiS Ofiavîptxr, IvspYçia, xarôt tov £v ayioiç Atovuawv, ivbtOefxa ^ctio) ; quant aux autres monophysites d'Egypte qui refusèrent d'adhérer à ce compromis, il les persécuta avec la dernière rigueur. Satisfait de ce premier succès, l'empereur demanda à Sergius, patriarche de Constantinople, qu'il savait dévoué à sa politique ecclésiastique, d'établir la vérité du monothélitisme par des citations des Pères. Sergius obéit, mais s'adressa en même temps au pape Honorius, qu'il savait favorablement disposé à l'endroit du nouveau dogme afin de se couvrir de l'autorité de l'évoque de Rome en une question .aussi controversée. Une vive opposition venait d'éclater, en effet, contre les projets d'uùionde l'empereur; le foyer principal n'en était plus à Rome, comme au temps de Zenon et de Justinien, mais en Orient. Deux moines, Sophronius de Damas et Maxime de Constantinople s'étaient élevés à Alexandrie contre les agissements de Cyrus. Sophronius, devenu patriarche de Jérusalem, continua dans ses nouvelles fonctions la lutte contre le monothélitisme, jusqu'à la conquête de la Palestine parles Arabes (637) ; quant à Maxime, il quitta TEgyple lorsque^ cette province fut également tombée au pouvoir des musulmans (640), et continua à soutenir en Occident, par ses écrits, la cause de l'orthodoxie. Consulté par le patriarche de Constantinople, Honorius (voir cet article) lui adressa successivement deux lettres dans lesquelles il affirmait l'unité de la volonté de Christ (Iv 6éXTi[Aa 6jxoXoYoû|x€v Tou XpioTou ) , tout en refusant de se prononcer sur le nombre des « énergies » du Seigneur, puisque admettre une « énergie » unique ou deux « énergies » conduisait, selon lui, soit au nestorianismc soit à l'eutychianisme; dans son indécision, il s'arrêtait sur ce point à l'idée vague d'une « énergie s'exerçant de diverses manières» (Ivep^et itoXuTpd:cwç). La réponse du parti orthodoxe ne se fit pas attendre : un synode réuni à Jérusalem par Sophronius condamna le monothélitisme et traita d'hérétique l'opinion professée par l'évêque de Rome. Encouragé dans ses desseins par l'altitude d'Honorius, l'empereur se crut assez fort, surtout après les événements de l'an 637, pour imposer sa volonté à l'Eglise entière. Il publia en 638, sous forme d'édit, un nouveau symbole dogmatique, appelé Ekthesis^ à la rédaction duquel le patriarche de Constantinople ne parait pas être resté étranger. C'était une « exposition » (£x6s(nç) de la doctrine monothélite, qui devint ainsi doctrine officielle de l'empire. Après la mort d'Honorius, l'Eglise de Rome redevint le centre de l'opposition qui se manifestait de divers côtés contre les projets d'union de l'empereur. Un synode africain de l'an 646 condamna le dogme nouveau ; la même année le pape Théodore excommunia le patriarche de Constantinople, Paul, qui avait adhéré à l'Ekthesis. Effrayé par la perspective des conséquences poliques que ce schisme pouvait avoir dans les circonstances exception-
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nellement difficiles où se trouvait alorsTempire, le successeur d*H6raciius, Constant II (642-668), essaya de rétablir la paix religieuse en révoquant TEktliesis, et en ordonnant dans un nouvel édit appelé Tupos (tuito; ttî; iridrewç, modèle ou type de la foi chrétienne) de garder à Tavenir le silence sur la question controversée, et de ne plus enseigner ni le monolhélitisme, ni la doctrine contraire, le dioihéli' t'umfif (648). Il ne réussit par là qu'à ruiner définitivement l'œuvre de conciliation entreprise par son prédécesseur et à fournir de nouvelles armes à l'opposition orthodoxe. Les chefs de cette opposition étaient alors le pape Martin P' et le moine Maxime, connu comme commentateur de Pseudo-Denis, et qui de la province d'Afrique, où il s'était d'abord réfugié.en quittant l'Egypte, venait d'arriver en Italie. Martin 1" réunit en son palais du Latran un synode (appelé premier synode du Latran), qui condamna dans leç termes les plus énergiques le monothélitisme ainsi que les deux édits impériaux, l'Ekthesis et le Tupos (649). Saisi sur l'ordre de l'empereur par l'exarque de Ravenne et amené à Constantinople, Martin I«' fdt accusé de haute trahison et exilé à Cherson en Grimée; là. il termina ses jours en 655. Lesortde Maxime futplus dur encore. Après avoir vainement essayé de ramènera signer Je Tupos, l'empereur ordonna de le battre de verges, de lui arracher la langue et de lui couper la main droite ; après quoi il l'exila dans une partie de l'ancienne Golchide, appelée Lazique. Maxime y mourut en 662 ; sa constance religieuse lui valut de la postérité le surnom de « confesseur. » Ces mesures de violence eurent pour effet d'imposer momentanément silence aux adversaires de l'édit, et môme de réconcilier en apparence les Eglises de Rome et de Constantinople ; les successeurs immédiats de Martin I" s'abstinrent, en effet, d'attaquer le Tupos, et l'on s'abstint également d'exiger d'eux la soumission à ce décret.- — Constantin IV Pogonat (668-685) ne persévéra pas dans la politique ecclésiastique de ses prédécesseurs. Il renonça à établir entre l'orthodoxie et le nionophysitisme une union qu'aucun intérêt politique ne recommandait plus depuis que les provinces où cette dernière doctrine comptait ses plus nombreux adhérents, la Syrie, l'Arménie, l'Egypte étaient tombées au pouvoir des Arabes; et il chercha en conséquence à se rapprocher du parti orthodoxe. Afin de résoudre définitivement les questions théologiques encore pendantes, il convoqua pour l'année 680 un sixième concile œcuménique à Constantinople. Le pape Agathon réunit aussitôt un nombre considérable d'évôques occidentaux à Rome, et leur fit rédiger une adresse à l'empereur, dans laquelle ils déclaraient persister dans les résolutions du concile du Latran. Agathon ajouta à cette adresse une lettre particulière que ses légats furent chargés de remettre à l'empereur, et qui exerça sur les décisions du nouveau concile la même intluence que la lettre de Léon le Grand à Flavien avait exercée sur celles du concile de Chalcédoine. Le concile se réunit et délibéra sous la présidence de Constantin dans une salle du palais impérial appelée iruUus^ parce qu'elle était couverte d'un) plafond en forme de coquillage (rpuXX'-ç) :
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. de là le nom de premier concile in trullo donné à cette assemblée. M<acarius, évoque in pariibus d'Antioche, y défendit énergiquement le monothélitisme ; mais les légats romains n'eurent pas de peine à prouver que cette doctrine était incompatible avec les décrets du concile de Ghalcédoine, puis qu'il était contradictoire d'admettre en Christ deux natures distinctes et complètes, et de ne pas accordera chacune d'elles une volonté particulière. Les évêqucs orientaux, à leur tête le patriarche de Constantinople, applaudirent à cette argamentalion, et Macarius, abandonné de tous, fut excommunié et exilé. Se fondant sur le contenu de la lettre d'Agathon, le concile, après avoir renouvelé la déclaration du concile de Ghalcédoine sur la dualité des natures et l'unité de la personne du Seigneur, reconnut en Christ l'existence de deux « énergies » et de deux volontés « naturelles » (c'est à dire appartenant aux deux natures), volontés el énergies distinctes, quoi qu'inséparables l'une de l'autre ; et il détermina leur rapport dans le sens d'une subordination de la volonté humaine à la volonté divine ($uo (puŒtx^ç OEXriaeiç, Vo( ÔeXi^jjiaTQe IvauTM, x» ouo ^uffixcÉç ivepYstoc, àrpéiiTcoc âtxcpiaTcoç, âouy^^uTcoç... xr,puTTOfUv* xa\ 8uo jiLÊv f^uaixk ^ùri[konoLy o^-^ 6i7EvavTia^. . . dXX'éiiofAevov to àvôpcoirivov aùrou ^ikr^i... xal u:roTaŒ(70[jLevov xb) Ssuj) auTou xal icava^eveT SeXi^pLaTi). Le monothélitisme fut solennellement condamné, et l'anathème lancé contre ses principaux représentants, entre autres contre le pape Honorius, sentence qui fut renouvelée par les conciles œcuméniques des années 692, 787 et 689, et à laquelle deux successeurs d'Agathon, Léon II et Adrien II s'associèrent explicitement. — Le monothélitisme ne se releva point de sa défaite. En 711 l'usurpateur Philippicus Bardanès essaya bien de le faire revivre comme doctrine officielle de l'empire, el un synode réuni par lui à Constantinople condamna l'œuvre du sixième concile œcuménique ; mais dès l'année 713 Bardanès était renversé, et deux ans plus tard Anastase II faisait confirmer le dogme orthodoxe des deux volontés par un nouveau synode de Constantinople. La doctrine condamnée ne disparut cependant pas immédiatement. Elle se maintint jusqu'à l'époque des croisades au sein de la petite Eglise dissidentes des maronites, fondée vers la fin du septième siècle dans les vallées du Liban, et dont le centre était un couvent consacré à saint Maron. A partir de l'an 1182 les maronites entrèrent en relations avec l'Eglise romaine, à laquelle ils ne tardèrent pas à se rattacher, tout en conservant quelques usages ecclésiastiques particuliers. C'est à tort que l'on a cherché à établir dans les temps modernes que les maronites avaient toujours été orthodoxes. — Voiries actes des conciles chez Mansi, X et XI. Consulter sur l'histoire du monothélitisme: Anastasii bibliothecarii CoUeclanea de iis qux speclant ad historiam MonothtlUarum (Bibl.PP. Lugd., XII, 833 ss.); Theophanis Confessons Ckronograpliia {ex. rec. lo. Casseni, Bonnœ, 1839), I, 274 ss; Nicephori Constantinopol. Breviartum historié (edd. Petavius), Paris 1626; F. Combefisii Hist. hxresis Monothelitarum ac vindieix actoram sextas synodi, dans son Novum auctuarium patrum, Paris, 1648, II, 3 ss. ; Dorner, Kntwickelungsgesch. d. Uhre v, d. Person Christi II ;
MONOTHÉLETISME — MONTAIGNE 335
Hefele, Conclliengesch,^ 111, 140, 254; Michel Le Quien, Oriens christianus in IV patriarchatus digestus, Paris, 1740, III, 1; Ritter, Erdkunde, XVII, § 4 ; Walch, Gesch. der Ketzereien, IX, 474 ss.
A. JUNDT.
MONTAGU ou Montague (Richard) , érudit anglais , né dans' le comté de Buckingham en 1578, mort à Norwich-en 1641. Il fut successivement chapelain de Jacques 1", chanoine de Windsor, évoque de Chichester et enfin évoque de Norwich. 11 fut accusé de complicité avec le papisme à la suite de la publication d*un écrit intitulé : Appel à César. Montagu se disculpa avec talent de ce reproche. Ou peutêtre parmi ses ouvrages outre son Appel a Cwar (Londres, 1625) sa traduction des Deux invectives de Grégoire de Nazianze contre Julien (Eston. 1610), traduction qui ne manque pas de valeur puisqu'on ne la trouve pas dans les éditions de saint Grégoire.
MONTAIGNE (Michel Eyquem, seigneur de), naquit en 1533, au château de Montaigne ou Montagne, prèsSainte-Foy (Périgord). Son père était de souche anglaise ; esprit original, affranchi de préjugés, il envoya Tenfant passer son premier âge au milieu des paysans, après ravoir fait tenir sur les fonts baptismaux par des personnes de la plus basse condition sociale. Le petit Michel fut traité du reste avec une tendresse extrême, son père allant jusqu'à défendre de l'éveiller autrement qu'au son d'une douce musique. 11 sut le latin dès son bas âge, ayantété confié dans ce but à un Allemand qui ne lui parlait que cette langue ; quant au grec ce fut aussi sous forme de récréation qu'il en apprit les éléments. A six ans, il entre au collège de Guyenne à Bordeaux, et bientôt se met à lire Ovide, Virgile, Térence, Plaute ; il a d'ailleurs pour précepteurs les hommes les plus distingués, le poète Buchanan, Muret, Guerente. Dès ce moment on remarquait en lui une intelligence fine, un jugement sûr, mais un caractère indolent et mou; ses maîtres disaient qu'il ne ferait probablement jamais de mal, mais peut-être aussi point de bien. A treize ans, sorti du collège, il étudie le d^oit et bientôt devient membre du parlement de Bordeaux, où il se lie d'une amitié profonde avec cet Et. delaBoétie, que la mort allait sitôt lui ravir et au souvenir duquel il devait consacrer de si touchantes pages. Son père étant mort en 1569, Montaigne, qui n'avait aucun goût pour les charges publiques, quitta le Parlement, et dès lors, retiré dans son château, consacra ses loisirs à la lecture des auteurs anciens (surtout Sénèque et Plu tarque traduit par Amyot), à l'examen de lui-même et à la rédaction de ses Essais. C'était le temps où les guerres civiles et religieuses sévissaient en France, particulièrement en Guyenne; Montaigne eut à ce sujet de fréquentes alarmes et subit même des vexations assez sensibles. Quoiqu'un de ses frères fût protestant et qu'il fût lui-même en bons termes avec Henri de Navarre, qui logea quelque temps chez lui, Montaigne tenait pour la cause catholique et pour le roi légitime; il faillit un jour payer cher ces opinions qu'il avait toujours franchement avouées, mais pour lesquelles il n'avait jamais pris les armes ; pendant un séjour qu'il fit à Paris en 1588, les partisans des Guises
le firent saisir et mener à la Bastille ; il eut du reste le bonheur d*obtenir son élargissement le jour môme. — En 1580-81 Montaigne visita FAllemagne et Tltalie. Le Journal de son voyage, écrit en partie de sa propre main, en partie de la main d*un secrétaire, a été découvert et publié pour la première et unique fois en 1774 (in-4® et in-12, Rome), par Meusnier de Querion. Gène sont que des notes sans grande valeur littéraire si Ton excepte quelques passages, en particulier une admirable page sur les ruines ou plutôt sur « le sépulcre » de Rome ; mais il est piquant d'y retrouver en action Fauteur des Essais avec son mépris caractéristique pour les préjugés de clocher, avec son plaisir à constater la diversité des coutumes et des opinions (voyez Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, II). C'est vers la fin de ce voyage que Montaigne reçut la nouvelle de son élection comme maire de Bordeaux : grand honneur qu'il n'accepta pourtant que sur l'ordre exprès du roi et qui, par une exception flatteuse, lui fut renouvelé au bout de deux ans pour une môme durée. Gela môme prouve que ses électeurs avaient goûté son administration et particulièrement la tranquillité qu'il avait su maintenir dans leur ville en ces temps de troubles. Conformément à sa coutume de promettre peu afin de pouvoir tenir au moins sa parole, Montaigne avait déclaré d'avance qu'il n'était pas homme à se sacrifier lui et ses aises à la chose publique ; puis, cela dit, il s'était mis à l'accomplissement de sa tâche, sans y dépenser, il l'avoue, un zèle incompatible avec son naturel indolent, mais en y mettant du moins sa conscience: « Je ne laissay, dit-il, que ie sçache, aulcun mouvement que le debvoir requist en bon escient de moy. » La moins belle partie de sa mairie ce fut la fin; la peste ravageait Bordeaux : Montaigne, à la veille de déposer ses fonctions, n'eut garde de s'exposer au danger, et, se bornant à donner par écrit ses ordres et ses conseils, s'en alla chercher avec sa famille un plus sûr asile. Une fois rentré dans son château, Montaigne, souffrant de la gravelle et attristé par les horreurs croissantes de la guerre, reprit pour passe-temps la rédaction de ses Essab. 11 en avait déjà fait paraître les deux premiers livres en 1580 ; il en composa dè> lors un troisième et augmenta les précédents de diverses surcharges, qui parfois ont pour efî'et de nuire à la clarté de la rédaction primitive. Ce nouveau travail, imprimé à Paris en 1588, sous le nom de 5" édition, servit de base à des corrections et à des adjonctions nouvelles, dont Montaigne s'occupa jusqu'à sa fin, mais qu'il laissa manuscrites. « 11 mourut en sa maison de Montaigne, où lui tomba une esquinancie sur la langue, de telle façon qu'il demeura trois jours entiers, plein d'entendement, sans pouvoir parler. Au moyen de quoi il était contraint d'avoir recours à sa plume, pour faire entendre ses volontés ; et comme il sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bulletin, safcmmede semondrequelques gentilshommes siens voisins, afin de prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la messe en sa chambre : et comme le prôtre était sur l'élévation du Corpus domini, ce pauvre gentilhomme s'élance au moins mal qu'il peut comme à corps perdu, sur son lit, les mains jointes ; et en ce
dernier acte rendit son esprit k Dieu » (Et. Pa&quier, Lettres, XVUI, 1). C'était en 1592. Montaigne s'était laissé marier en 1565 avec Françoise delà Ghassaigne, fille d'un conseiller au parlement de Bordeaux ; il lui avait été plus fidèle qu'il ne s'était engagé à l'être et que ne pouvait le faire espérer sa conduite antérieure. Des enfants qu'il avait eus d'elle un seul lui survivait, sa fille Ëléonore ; il laissait le titre de fille adoptive à M'*' de Gournay, qui s'était prise pour sa personne et pour son livre d'une affection passionnée, et qui devait plus tard enrichir les Essais de notes et de préfaces. — Tous les éléments de la biographie de Montaigne comme tous les traits nécessaires à la peinture de son caractère se trouvent semés çà et là dans les Essais. L'auteur a eu pour premier but, en eff^et, dans ce « livre de bonne foy » de ^ peindre lui-même : « Si i'eusse esté, dit-il, parmy ces nations qu'on dict vivre encores soubs la doulce liberté des premières loix de nature, ie t'asseure que ie m'y feusse tresvolontiers peinct tout entières tout nud. » Ge souhait, du reste, Montaigne n'est pas loin de l'avoir réalisé, car il nous parle de toutes ^choses et de lui-même non seulement avec une entière franchise, mais souvent avec un cynisme qu'on lui a justement reproché et qui choque tout particulièrement quand on le retrouve augmenté plutôt qu'atténué dans la dernière partie de son livre, dans celle qu'il écrit déjà vieux et sentant la mort approcher. Au reste la peinture de l'auteur par lui-même est loin de remplir tout le livre des Essais ; ce qui fait le fond de ces derniers ce sont des dissertations ou plutôt de libres causeries sur les sujets les plus divers : tout est pour Montaigne prétexte à essayer son jugement et à laisser courir sa plume, à nous exposer ses opinions et celles des auteurs qu'il a lus, à nous citer des vers de Lucrèce ou d'Horace, à nous communiquer ses observations psychologiques. D'un sujet il passe à l'autre sans souci des transitions et pourvu qu'il trouve a le bout d'un poil pour les ioindre » ; les matières les plus graves alternent avec les balivernes les plus futiles ; et la seule chose qui reste constante dans ce pêle-mêle et <c cette rapsodie », c'est la verve de l'écrivain qui ne se dément jamais, qui va pétillant en étincelles brillantes, prodiguant les plus heureux tours de phrase et les mots les plus expressifs d'une langue toujours originale sinon toujours correcte ; l'imagination surtout, imagination hardie,' incroyablement riche, grâce à laquelle toute idée se revêt d'une figure ou d'un exemple et devient vivante à nos yeux. — Philosophie de Montaigne. Montaigne ne se pique nullement de constance et de conséquence avec lui-même : aussi conçoit on combien il trouve d'occasions de se contredire dans ces cent-sept chapitres écrits à bâtons rompus et souvent retouchés dans un espace de vingt ans. Toutefois sous les plis ondoyants de cette riche étoffé aux nuances changeantes on sent qu'il existe une trame ; et, si l'on n'ose pas dire que les opinions de Montaigne constituent à proprement parler un système, du moins faut-il reconnaître en elles l'expression d'un point de vue général plus ou moins caractérisé. Quel est ce point de vue? A cet égard les appréciations des lecteurs de Montaigne ne peuvent être, on le comprend,
absolument concordantes. On ne demandera pas sans doute à trouver ici Texposé des manières diverses dont on a compris la philosophie des Essais ; bornons-nous donc sur ce sujet à deux indications historiques. P. Charron (voyez cet article), .lié d'une étroite amitié avec Montaigne à la suite d'une visite qu'il lui fit à Bordeaux en la89, a dans son livre De la Sagesse visé à reproduire sous une forme systématique les opinions de celui qu'il avait pris pour maître. D'autre pari on possède le récit d'un entretien qui eut lieu vers 1655 entre M. de Saci et Pascal. On y voit celui-ci, lecteur assidu des £55a/5 (voyez l'article Pascal)^ résumer avec génie^la pensée de ces derniers. Ce qui frappe surtout Pascal c'est la peinture que fait Montaigne de la misère et de l'impuissance humaines, peinture que le grand janséniste refera lui-môme avec tant de force, mais à côté de laquelle il mettra le tableau des grâces rédemptrices, tandis que Montaigne passe sous silence ce second élément de la vérité chrétienne et peut servir ainsi de type à tous ceux qui, connaissant la bassesse de notre race, ignorent ses destinées et sa grandeur, pendant qu'Epictète est le chef de tous ceux qui savent au contraire le devoir et la dignité de l'homme mais ne s'aperçoivent pas de sa chute. — Peut-être le point central (ou du moins l'un des points centraux) de la philosophie de Montaigne, doit-il être cherché dans ce sentiment des diversités, que notre auteur possède à un si haut degré et dont il excelle à nous communiquer l'impression. Né dans un siècle de fermentation générale, où l'unité religieuse et politique est rompue, où mille idées diverses, ressuscitant à la fois des ruines de l'antiquité retrouvée, viennent achever d'ébranler ce qui peut rester de la scholastique épuisée, où la découverte de contrées nouvelles, de peuplades aux mœurs inconnues, remplit les esprits d'étonnemenl et recule bien loin ce qu'on croyait être les bornes du réel ou môme du pos^ble ; doué lui-même d'une intelligence moins puissante que claire, plus contemplative que créatrice, plus curieuse de détails qu'avide de conclure, en un mot plus analytique que capable de synthèse, Montaigne semble ne plus voir que l'infinie variété des choses dans le monde de la nature et des opinions dans le monde de la pensée. « Il n'est anlcune qualité si universelle, en cette image des choses, que la diversité et variété... Nature s'est obligée à ne rien faire aultre, qui ne feust dissemblable... Et ne feut iamais au monde deux opinions pareilles, non plus que deux poils, ou deux grains : leur plus universelle qualité, c'est la diversité. » Ajoutez à cela que rien ne demeure bien longtemps semblable à soi-même: « Le monde n'est qu'une bransloire perenne ; toutes choses y branslent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'*ïfrypte, et du bransle publique et du leur ; la constance mesme n'est aukre chose qu'un bransle plus languissant... Lesiugements et opinions des hommes ont leur révolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choulx... Finalement, il n'y a aulcune constante existence, ny de nostre estre, ni de celuy des obiects ; et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et rou-
lant sans cesse; ainsi, conclut Montaigne, il ne se peult establir rien de certain de l'un à Taultre, et le iugeant et le iugé estants en continuelle mutation et bransle. » Telle est la base de ce qu'on nomme à bon droit le pyrrhonismo de Montaigne. On a prétendu souvent, il est vrai, que ce scepticisme, comme le dit le marquis d'Argens {Philosophie du bon sens. Disc, préiim., § 6) « se réduit à la sage précaution de balancer son opinion et d'examiner les différents sentiments avant de se déterminer » ; mais il y a plus que cela. A défaut d'une lecture complète des Essais on peut s'en convaincre déjà en parcourant le plus étendu et le plus systématique des chapitres qu'ait écrits Montaigne, celui qui forme comme le cœur de son ouvrage, V Apologie de Raymond Sebond, probablement écrite à la demande de Marguerite, femme d'Henri IV. Ce R. Sebond, savant espagnol du quatorzième siècle, avait écrit une Theologia naiuralis sî»e Liber creaturarum qui était un essai de démontrer la vérité du christianisme par des preuves naturelles ; le père de Montaigne, ayant trouvé de l'édification à la lecture de ce livre, l'avait fait traduire en français par son fils (Paris, 1381 ; voyez Bayle, DicLy art. Sabonde). Dans le chapitre xu du livre II de ses Essais, sous prétexte de défendre Sebond contre ceux qui trouvaient ses arguments faibles et qui prétendaient démontrer contre lui la fausseté de notre religion, Montaigne, se donnant libre carrière, s'attache à démontrer que l'homme ne peut arriver par ses seules fa- " cultes à aucune certitude quelconque ni sur sa propre nature, ni sur celle des choses qui composent l'univers, ni surtout en matières religieuses. La démonstration n'a rien de bien neuf, elle ne fait guère que reproduire les arguments des anciens sceptiques ; mais elle est du moins complète ; car, après nous avoir dit : « toute cognoissance s'achemine en nous parles sens, ce sont nos maistres... Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine cognois*sance... Ny créance ou science en l'homme qui se puisse comparer à cellesla en certitude ; » Montaigne démontre que ces sens euxmêmes sont trompeurs et ne peuvent nous faire trouver la vérité : « ce commencement esbranlé, conclut-il, toute la science du monde s'en va nécessairement à vau l'eau. » Des trois grandes catégories de philosophes, dogmatistes, académiciens et pyrrhoniens, ce sont les derniers qui ont raison, parce que leur doute est le plus radical : ils ne disent, en effet, ni je sais, ni je ne sais pas, ce qui serait encore une sorte d'affirmation, mais « que sçais-ie? » et c'est en quoi « ils sont le plus sage parti des philosophes. » Gela étant, il est clair qu'il ne nous reste rien d'autre à faire qu'à nous «mettre en tutelle... Il nous faut abestir pour nous assagir. » Abandonnons nos sottes prétentions à juger nous-mêmes du juste et du vrai, « ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit ; » répudions cette « gloire » et cette tt curiosité» qui sont «les fléaux de nostre ame », puisque « cette-cy nous conduict à mettre le nez par tout ; et celle-là nous defiend de rien laisser irrésolu et indécis ; » recevons humblement la vérité des mains de l'Eglise qui nous la donne toute trouvée et revêtue du sceau de l'autorité divine ; recevons cette vérité sans discu-
ter, sans faire de restrictions, car « ou il fault se soubmettre du tout à l'autorité de nostre police ecclésiastique, ou du tout s'en dispenser: ce n* est pas à nous à establir la part que nous luy debvons d'obéissance ; » d'ailleurs, ne voit-on pas journellement que notre raison, « pour peu qu'elle se desmente ô,{i sentier ordinaire, et qu'elle se destourne ou escarte de la voye trassee et battue par l'Ëglise, tout aussitost elle se perd, s'embarrasse et s'entrave, tournoyant et flottant dans cette mer vaste, trouble et ondoyante, des opinions humaines, sans bride et sans but ; aussitost qu'elle perd ce grand et commun chemin, elle se va divisant et dissipant en mille routes diverses.» C'est ainsi que le scepticisme de Montaigne, soutenu sans doute en ce point par son goût naturel pour la tranquillité, le rend consemteur décidé en religion comme en politique, et l'amène à formuler mainte fois son peu de sympathie pour les partisans de la Réforme. On peut remarquer, à ce sujet, comment il exprime (I« ch. lvi) sa répugnance à entendre « un garson de boutique» chanter en travaillant les « sainctes et divines chansons que le sainct Esprit a dicté en David, » et à « veoir tracasser, par une salle et par une cuisine, le sainct livre des sacrez mystères de nostre créance. » L'idée de mettre ainsi la philosophie de Pyrrhon au service de l'Eglise et de lui faire prendre cette place d'ancilla iheologix qu'avait longtemps tenue l'aristotélisme n'est pas si étonnante qu'elle semble au premier abord, et l'apparition des systèmes de Uuet, de Lamennais (dans Y Essai sur Vindifféfencé)^ etc., sont là pour montrer les sympathies naturelles qui existent entre le scepticisme et l'affirmation d'une autorité extérieure, absolue, indiscutable. Le catholicisme, plus serré sur ce de^ nier point et plus conséquent à soi-même que n'a jamais osé l'être l'autoritarisme protestant, a souvent, néanmoins, condamné par prudence ceux d'entre ses enfants terribles qui dévoilaient trop ouvertement ce secret. Du temps de Montaigne il semble qu'on fût moins prudent, car, bien loin de lui faire un crime de son scepticisme tbéo* logique, le pape Grégoire XIII, quand il le vit à Rome, le reçut « d'un visage courtois, l'admonesta de continuer à la dévotion qu'il avait toujours portée à l'Eglise, )> et se déclara prêt à « le servir volontiers où il pourrait. » Les représentants de la censure romaine, « pei^sonnes de grande authorité et cardinalables, » remarque Montaigne, enchérirent encore là-dessus : laissant à sa seule sagesse le soin de purifier son livre de quelques passages par trop licencieux, ils lui déclarèrent combien « ils honoraient son intention et affection envers l'Eglise, )> et le prièrent de bien vouloir continuer a d'aider à TEglise par son éloquence » {voir Journal du voyage de M.). Pourtant le scepticisme autoritaire de Montaigne était net : conséquent avec lui-même, il renonce à avancer aucune preuve en faveur de l'Evangile, même celle de l'excellence de ses fruits : « Comparez, ditil, nos mœurs à un mahometan, à un païen ; vous demeurez touiours au dessoubs ; >> il ne songe point à chercher des raisons à sa soumission: vrai sceptique et vrai autoritaire, il se soumet purement et simplement à Tautorité sous laquelle le hasard Ta fait
naître : « Puisque ie ne suis pas capable de choisir, ie prends le chois d'aultruy, et me tiens en Tassiette où Dieu m*a mis : aultrement ie ne me sçaurois garder de rouler sans cesse. » — La morale de Montaigne est moins conséquente que sa logique, et cela se comprend, la certitude morale étant celle à laquelle Thonnête homme renonce le moins volontiers. On trouvera donc dans les Essais quelques beaux passages sur Texcellence de la vertu et sur son désintéressement, sur la conscience qui « trompette suffisamment à chascun » ce qu'il a à faire et grâce à laquelle il y a chez le juste « ie ne sçais quelle congratulation de bien faire, » sur TefTort énergique enfin que réclame de nous la poursuite du bien. Mais ce n*est point de ce côté là que porte le principal courant : au fond, Tidée du devoir est absolument étrangère à la pensée de Montaigne, et sa morale n*est guère, sauf quelques heureuses atténuations, que le couronnement de son scepticisme. D*abord,les opinions ne sont pas moins variables dans le domaine des mœurs que dans celui des sciences, et le même sentimont qui faisait dire à Montaigne que nous ne saurions saisir dans la nature une loi universelle, mais seulement des « loys municipales, » toujours sujettes à infractions, lui fait ignorer également l'existence d'une loi morale absolue; et puis, à supposer même qu'on parvînt à se fixer sur la question du but à poursuivre, qui peut s'assurer jamais qu'agir de telle ou telle manière soit le vrai moyen d'obtenir le résultat qu'il désire ? Ne voit-on pas souvent le même effet obtenu par des procédés opposés et d'une même cause sortir des résultats contraires, tant le hasard a de place en ce monde? Montaigne ne prétend point à nous donner des directions ou des ordres : « le, ne me mesle pas de dire ce qu'il fault faire au monde, déclare-t-il, mais ce que je fois. » Quant à ceux qui insisteraient auprès de lui pour en obtenir un conseil, voici quelle serait sa réponse ; il ne leur dirait point : faites comme je fais, mais au contraire : faites à votre manière, suivez chacun votre nature particulière et pour cela commencez par bien connaître quel vous êtes. « Fay ton faict, et te cognoy, » répète-t-il après Platon; « nous ne sçaurions faillira suyvre nature... Le souverain précepte, c*estde se conformer à elle. » D'un tel principe découle le mépris que Montaigne témoigne pour tout ce qui est factice, servitudes arbitraires que nous impose la politesse ou la coutume, gloire sans vrai mérite « la plus inutile, vaine et faulse monnoye qui soit en nostre usage, » distinctions sociales sans fondement réel : « Un riche et un pauvre ne sont diflérents qu*en leurs chausses... Les âmes des empereurs et des savatiers sont iectées à mesme moule » ; de là également sa déclaration que la vertu <( n'est pas, comme dict l'eschole, plantée à la teste d'un mont coupé, rabotteux et inaccessible:» non seulement elle est « logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où elle veoid bien soubs soy toutes choses, mais si peult on y arriver, qui en sçait l'adresse, par des routes ombrageuses, gazonnees et doux fleurantes, plaisamment, et d'une pente facile et polie; » elle est « ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de desplaisir, de crainte et de contraincte, ayant pour guide nature,
fortune et volupté pour compaignes. » Bien souvent, en voulant transformer la nature ou la diriger, nous n'avons fait que Tempirer: « la pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie qu'elles n'y servent ; » cependant nous pourrions et nous devrions tirer un meilleur parti de la raison que Dieu nous a donnée, et, au lieu de nous en servir pour notre malheur, Tutiliser pour seconder notre nature dans la poursuite de notre seule fin véritable, le bien-être, le plaisir : « de vray ou la raison se mocque, ou elle ne doibt viser qu'à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, à notre aise, comme dict la saincte Ëscriture. » Le travail de la raison sur notre nature ne consistera donc pas à imprimer à celle-ci des élans extraordinaires et coûteux ; Montaigne déclare admirer ces vertus sublimes plus que les approuver : il les trouve « un peu trop aigrettes. » La raison devra surtout agir pour modérer doucement les passions et maintenir Tâme dans un équilibre exempt de peine: « La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esiouïssance constante ; son estât est, comme des choses au dessus de la lune, touiours serein:... elle fait estât de sereiner les tcmpestes de l'ame... c'est la mère nourrice des plaisirs humains... elle nous laisse abondamment touts ceulxque veult nature, et iusques à la satiété, sinon iusques à la lasseté, maternellement. » Toute vertu a ses limites « lesquels franchis on se trouve en plein dans le train du vice. » a L'ordre, la modération, la constance, » voilà donc selon Montaigne le principal mot de la sagesse. Un autre secours que la raison devrait prêter à notre nature, mais elle ne s'en acquitte guère bien, disent les Essais^ ce serait de nous rendre moins sensibles aux maux qui nous frappent et particulièrement de diminuer pour nous la crainte de la mort. Montaigne revient souvent sur ce dernier sujet et s'exprime parfois comme si la mort devait être l'absolue fin de notre être ; quant aux souffrances il trouve bon qu'on travaille à émousser la sensibilité de son cœur; moi qui l'ai « naturellement dure » dit-il, « ie l'encrouste et espessis touts les iours par discours; » d'ailleurs comme suprême ressource si les maux nous pèsent trop il reste le suicide, pour lequel l'auteur des Essais semble éprouver une sorte de vénération. Assez concordantes avec son précepte de suivre en tout la nature, se trouvent d'une part l'indulgence extrême avec laquelle Montaigne traite les péchés de la chair, et d'autre part la profonde aversion qu'il a pour toute tromperie, a mauldiet vice » qui corrompt la parole, cette seule chose par laquelle c( nous sommes hommes et nous tenons les uns aux aultres.« On peut rattacher de la même manière à son goût de la modération ce qu'il dit contre la colère, contre la cruauté, contre la torture, dont il s'attache à montrer la parfaite inutilité. C'est toujours le même principe de compromis, d'équilibre, qui parait l'inspirer quand il traite de nos rapports avec nos semblables. Ces derniers ont en effet leur nature comme nous la nôtre, et, dans l'immense collection des diversités, celle-ci n'a évidemment pas plus de valeur que celle-là; pourquoi donc l'une des deux prétendrait-elle s'imposer à l'autre ?
N'est-il pas équitable qu'elles se supportent au contraire mutuellement et si possible s'accordent entre elles? C'est ainsi que Montaigne 'semble comprendre la chose, car partout oa Tentend recommander la justice, qui renonce à se sacrifier le prochain, mais nulle part le dévouement, qui se sacrifie lui-même pour autrui. On ne peut pas ne pas s'occuper du prochain, ce serait se faire tort à soi-même: celui qui sait « exactement ce qu'il se doibt, trouve dans son rooUe qu'il doibt appliquer à soy l'usage des auitres hommes et du monde ; et, pour ce faire, contribuer à la société publicque les debvoirs et offices qui le touchent. Qui ne vit aulcunement à aultruy, ne vit gueres à soy ; » mais: « mon opinion est, qu'il se fault prester à aultruy, et ne se donner qu'à soy mesme... autant que ie puis ie m'employe tout à moy. » Dans les affections mêmes de nos cœurs, Montaigne ne veut pas que nous aliénions notre liberté : « Il fault avoir femmes, enfants, biens, et sur tout de la santé, qui peull: mais non pas s'y attacher en matière que nostre heur en despende : il se fault réserver une arrière boutique, toute nostre, toute franche... il faut n'espouser rien que soy... la plus grande chose du monde c'est de sçavoir estre à soy. » Tel est bien le dernier * mot de cette sagesse paresseuse et égoïste, sans être méchante, parce qu'elle n'est pas ambitieuse : véritable philosophie de l'honnête homme naturel, qui se sent éloigne par tempérament de toute violence et de toute injustice, mais qui ne songe pas à se dévouer à la sainte loi de l'amour. On a voulu soutenir que Montaigne était un excellent chrétien (ainsi dom Devienne, puisM. La Bouderie, Le christianisme de J/., Paris, 1819); il est possible ({u'il fût vraiment bon catholique, et son pape le tint pour tel ; quant à chrétien, certainement il ne l'était pas. — Il ne faut pas oublier en parlant de l'auteur des Essais, les conseils remarquables qu'il donne au sujet de l'éducation des enfants (voyez surtout I, chap. xxv) et dont Rousseau s'est inspiré dans son Entité, Ici le besoin d'un retour à la nature n'était que trop justifié, et chacun applaudit Montaigne en l'entendant protester contre les horribles violences des maîtres d'école, contre le pédantisme qui « ne faict que des asnes chargez de Jivres, » qui sans développer le jugement remplit la mémoire «comme qui verserait dans un entonnoir » , et d'une manière plus générale contre une éducation qui ne fait qu'enseigner une science abstraite sans améliorer l'âme ni former le cœur, si bien qu'on en sort sachant « décliner vertu » mais non pas « l'aimer. » — Les Essais ont été édités un grand nombre de fois par M"« de Gournay, Goste, Naigeon, etc. La meilleure édition est celle de Le Clerc, qui a paru d'abord chez Lefèvre, 1826-28, puis en 4 vol. in-S*' dans la collection des chefsd'œuvre de la littér. franc, chez Garnier, 1865-66; on trouvera là un texte critique excellent, accompagné des notes des divers commentateurs, la correspondance de Montaigne (en particulier l'épître où il raconte à son père la mort de La Boétie, et deux lettres à Henri IV), de nombreux renseignements sur les éditions des Essais, — A consulter en outre : Villemain, Eloge de Montaigne, 1812; Alph. Grun, Vie publique de Montaigne, 1855 ; D' Payen, Recherches sur Montaigne, 1856
344 MONTAIGNE — MONTALEiMBERT
et autres opuscules ; Bigorie de Laschamps, Montaigne et son temps, 1860; Sainte Beuve, Port-Royal, Ili, ch. i, ii, m ; Vinet, Moralistes des seizième et diX'Septième siècles, Paris, 1859 ; Alb. Desjardins, Moralistes français du seizième siècle, 1870 ; Prévost-Paradol, Etudes sur Us moralistes français,. 1873; J. Goguel, Essai sur la morale de Montaigne, Genève, 1874; Thimme, DerSkepticismus Montçigne's, Gôttingue, 1875; Henning, DerSkepticismus Montaigne' s, léna, 1879.
Ph. Bridel.
MONTALEMBERT (Charles, comte de). L'un des chefs du parti catholique libéral en France, né à Londres en 1810, mort à Paris le 12 mars 1870. Après avoir achevé son éducation en Angleterre sous la direction de son grand-père, Forbes, Montalembert rejoignit à Stokholm son père qui y représentait la France et donna déjà la mesure de ses talents, en publiant un travail remarqué sur^la Suède. Nature religieuse ardente, il avait subi l'ascendant de O'Connell, resté toujours pour lui un maître vénéré, et qui, à cette époque, préconisait Tunion du catholicisme et de la liberté. Il semble qu'il ait ambitionné déjouer en France un rôle semblable à celui du célèbre agitateur irlandais; Tardeur avec laquelle il s'associa dès 1830 aux tentatives de Lamennais (voir ce nom) comme sa participation à la bruyante affaire de VEcole libre, ne paraissent que trop justifier ce jugement. On sait quel fut le résultat de cette première affaire qui amena comme accusés devant la Chambre des pairs, le jeune comte de Montalembert, héritier du siège de son père, et son ami, Tabbé Lacordaire. Une condamnation dérisoire les encouragea à continuer la lutte entreprise en fîiveur de TEglise. Appelés à Rome, ils furent frappés par l'Encyclique du 15 août 1832. Lamennais se révolta, et Montalembert eut suivi son chef, si la tendiesse qu'il éprouvait pour Lacordaire ne l'eut arrêté. Les années qui suivirent furent pour lui un temps de retraite et de voyages, pendant lequel il se passionna pour l'art religieux, comme pour l'étude d'un passé riche en légendes. Ce fut en 1836 qu'il publia la vie de sainte Elisabeth de Hongrie ; l'année précédente, il était entré à la Chambre des pairs avec voix délibérative. Une jeunesse studieuse, toute remplie par des voyages comme par l'étude des constitutions de l'Europe, permettait au jeune comte de Montalembert de- prendre rang parmi les hommes politiques de son temps. C'était l'époque où le catholicisme se relevait de ses ruines et où la foule débordait aux prédications de Lacordaire. Montalembert voulut hâter le jour de la victoire des idées religieuses et devint le champion du catholicisme. Il s'était séparé avec éclat des légitimistes, ne voulant pas épouser les rancunes des anciens partis, et montrait ouvertement ses sympathies pour la monarchie de Juillet, car s'il avait une politique religieuse, du moins il prétendait servir la religion et non pas se servir d'elle, comme on l'avait fait si souvent. Il prétendait reconquérir pour l'Eglise « le pouvoir spirituel », oubliant que les limites de ce pouvoir sontreculées jusqu'à l'exercice de la puissance temporelle par ceux qui le réclament. Par la nature môme de son esprit, il aimait à
croire que la proclamation des principes entraîne leur victoire et qu*il suffisait en quelque sorte de parler de religion pour que le pays en subît la salutaire influence. Il voulait « conquérir sans usurper » ne voyant pas qu*il substituait aux rêveries de Técole de Rousseau, les illusions religieuses d*un néo-catholicisme dont Tenthousiasme ne devait servir qu'à avancer le triomphe de Tultramontaoïsme, Pour arriver à la domination des esprits, il fallait posséder la liberté de renseignement ; aussi, pour l'obtenir, M. de Montalembert paya-t-il de sa personne dans le procès de l'école libre dont le retentissement fut si grand. Plus tard il s'associa à cette campagne violente entreprise par le clergé contre l'Université et qui agita si profondément les esprits pendant les dernières années du gouvernement de Juillet. C'est lui qui proposa la formation d'un parti catholique ayant comme objectif la liberté de l'enseignement, et ne reculant devant aucun sacrifice pour arriver à ce résultat. Mais pour ne pas renouveler les erreurs du passé, et recommencer l'aventure de YAvenir, Montalembert réclamait l'appui des évoques. C'était cependant un danger aux yeux d'un grand nombre de prélats que cette intrusion de Télément laïque dans 1« domaine religieux, danger qui devait devenir redoutable par suite de la fondation du journal ÏUnivers^ dont M. Veuillot, écrivain de premier ordre mais d'une rare violence, allait prendre la direction. — Dans les nombreux discours politiques de M. de Montalembert on put remarquer combien les passions religieuses enlevaient de force à la discussion des principes qu'il voulait défendre, car, s'il était avant tout un combattant d'avant-garde, on peut dire aussi qu'il avait toutes les imprudences de ceux qui ouvrent la brèche. C'est ainsi qu'on le vit prendre avec emportement la défense des jésuites dans les débats de 1844 et 1845, et s'écrier : « L'avenir sera à nous, parce qu'il est à la liberté et au droit commun. » Pas une année ne se passa, môme pendant son long séjour à Madère, sans qu'il ne lançât dans le public quelques brochures où il traitait avec la passion généreuse de son cœur les sujets du moment. Avec une imprudence dont les suites devaient être fatales à la cause qu'il défendait, il se plaisait ù marquer la distance qui le séparait des hommes qui ne pouvaient, malgré leur respect pour la religion, devenir les serviteurs de la politique cléricale. '< Nous sommes les fiU des croisés, disait-il, et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire. » On trouve Montalembert mêlé à toutes les luttes de son temps, défendant avec intrépidité, avec éloquence la cause de la liberté des peuples, mais se montrant, le plus souvent, homme de parti et n'oubliant jamais que la politique catholique doit profiter du moindre de ses efforts. Aussi, Montalembert vit-il, dans l'avènement de Pie IX, le triomphe de la cause qu'il avait défendue avec ardeur. Quelques réformes du nouveau pape suffirent pour que le chef du catholicisme libéral le proclamât « l'idole de l'Europe », paroles que devait démentir plus tard la cruelle apostrophe à ceux qui érigeaient une « idole au Vatican, » C'était, du reste, l'heure ou Pie IX disait lui-même de Montalembert : « Son nom seul
est un éloge, c'est un vero campione, » aussi le parti catholique se croyait-il sûr de la victoire. Cependant on approchait de 1848. La lutte du Sonderbund venait d'éclater, et Montalembert, effrayé, avait attaqué avec la dernière violence ce qu'il appelait le radicalisme, annonçant déjà, comme sous Timpression de l'impuissance du catholicisme à faire triompher les idées libérales, la victoire des idées révolutionnaires. Il ne s'était pas trompé, car trois mois ne s'étaient pas écoulés que le gouvernement de Juillet succombait. Plus tard il devait reconnaître l'erreur de cette politique violente et hautaine qui l'avait toujours entraîné à combattre un pouvoir qui avait été respectueux des droits du catholicisme, mais n'avait pas voulu permettre à l'Eglise d'empiéter sur les droits de l'Etat. Dominé par ses vues religieuses, il applaudit à un mouvement dont il ne mesura pas toute la portée, persuadé qu'il tournerait au profit de la politique cléricale. Montalembert, en effet, n'était pas homme d'Etat, et sa place se trouvait dans cette opposition inintelligente qui, le plus souvent, n'arrive qu'à assurer sa propre défaite. Nommé à la Constituante par le Doubs, il devint dans cette nouvelle assemblée le défenseur des idées cléricales, se montra l'ennemi du suffrage universel, et prépara le succès de cette campagne de Rome dont les suites devaient ôtre si fatales pour la France. On sait avec quelle ardeur il défendit le prince Louis-Napoléon, faisant de lui « la victime de l'une des ingratitudes les plus aveugles et les moins justifiées de ce temps-ci. >» Si Montalembert avait des aspirations libérales, il n'avait au fond que la politique de sa théologie étroite et arriérée. Il avait suffi que le prince Louis-Napoléon servît la cause de Rome, pour qu'il devînt son défenseur. Il s'était tourné vers ceux qu il avait autrefois combattus, et qui, terrifiés des progrès des idées démocratiques, demandaient à l'Eglise le salut d'une société qu'ils croyaient perdue. Celle alliance aboutit à la loi de 1850 sur l'instruction, à laquelle M. de Falloux devait attacher son nom, et qui était destinée à livrer les jeunes générations à l'influence du parti clérical. Mais ce n'était pas assez pour ceux que contente à peine l'absolu pouvoir, et Montalembert put, dès cette heure, constater qu'il n'avait été que le brillant instrument des menées réactionnaires d'un parti qui le reniait au moment qu'il estimait favorable. Ainsi demeura-l-il à la fois victorieux et vaincu, ayant fait prévaloir ses idàes, mais abandonné par ceux avec lesquels il avait si longtemps combattu. Le patriciat romain fut la pauvre récompense de tant d'efforts, et à dater de ce moment commença pour lui une longue suite d'épreuves. Le coup d'Etat du 2 décembre 1851 l'avait surpris, mais sans faire éclater son indignation, car il fit partie de la deuxième commission consultative, et siégea au Corps législatif. Il comprit enfin, mais trop tard pour l'honneur de son nom, la grandeur de la faute commise, l(»rsqu*il put juger l'étendue du malheur public. Lui-môme a avoué que les années qu'il passa au Corps législatif, de 1852 à 1857, furent certainement les plus tristes et les plus méritoires de toute sa vie. « Je défendais seul, dit-il encore, l'honneur et la liberté
de la France sans que personne m*en sût le moindre gré, sans que personne eût Tair de s'en apercevoir dans le public. Je combattais en désespéré dans une cave sans air ni lumière. » — Montalembert aimait plus la liberté qu'il ne la servait, car il était condamné à ne pas la défendre contre les attaques de la papauté à laquelle il avait promis une obéissance sans réserve. G*est ainsi qu'à Tétroitesse de sa conception religieuse correspond la stérilité de son action politique. Les années qui suivirent la proclamation de TËmpirc achevèrent de dissiper ses illusions en lui montrant à quel point récole ultramontaine prétendait user de la victoire. Il essayait cependant de lutter encore contre ceux qui, tout-puissants dans TEglise, préparaient le triomphe de Tabsolutisme religieux. Depuis qu'il avait renoncé à la vie politique, retiré dans le château de la Roche-en- Breny, devenu le quartier général des derniers défenseurs du catholicisme libéral, il défendait dans le Correspondant la cause à laquelle il avait consacré sa vie. Il aimait à dire de sa personne comme de son œuvre : « Qualis ab incepto^ » parole trop vraie, car si elle était à rhonneur de sa persévérance, elle dénotait l'inutilité de ses efforts. Montaiembert assista ainsi à la destruction de son œuvre, faite par ses anciens alliés, qui ne lui ménagèrent ni dédains, ni sarcasmes, et fomentèrent dans TEglise des divisions qui portèrent le scandale à son comble. D'un autre côté, il était le témoin de la réaction impériale dont la politique étrangère devait avoir pour résultat la chute du pouvoir temporel. Avec un instinct prophétique il pressentit toutes les conséquences de la guerre d'Italie, alors qu'il publia : Pie IX et In France en 1848 et en 1859, fougueuse apologie de la puissance temporelle des papes, où il se crut en droit de traiter avec un dédain ridicule la politique de Cavour. Cependant le catholicisme libéral tentait un dernier effort et provoquait la réunion du congrès de Malines (1863). Pour la dernière fois, Montaiembert y déploya son entraînante éloquence en plaidant la cause de la liberté. « Je le déclare donc, s'écria-t-il, j'éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l'humanité sous prétexte <lc servir la religion. Les bûchers, allumés par une main catholique me font autant d'horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs. Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi, je le sens entre mes propres lèvres et j'en frémis de douleur. » Rome répondit par la publicatio n du Syllabus en 1864, en proclamant « que le pontife romain ne pouvait et ne devait se mettre en harmonie avec le progrès, avec le libéralisme, avec la civilisation moderne. » A toutes les tristesses que lui causaient les violences de la polémique de ses adversaires, étaient venues se joindre les cruelles atteintes d'une maladie qui firent des dernières années de sa vie un martyre noblement supporté. Il avait demandé aux études qui avaient passionné sa jeunesse, une consolation, et c'était à Y Histoire des Moines d'Occident^ ouvrage resté inachevé, qu'il consacra ses dernières forces. Ce livre, que traverse un amour profond du christianisme et de la liberté, par
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son manque de critique reste plutôt une œuvre de polémique religieuse qu'une élude historique. Là encore, Montalembert fut dominé par ses vues ecclésiastiques et resta le serviteur trop dévoué de la puissance infaillible de TEglise. 11 avait salué avec joie le mouvement libéral des derniers jours de l'Empire, voyant dans l'arrivée au pouvoir du ministère OUivier « la délivrance de la liberté» de la captivité où elle gisait ensevelie pendant dix-sept années de ténèbres et de deuil. » Cependant, de son lit de douleur, il pouvait assister déjà à la glorification de l'infaillibilité personnelle et séparée du pape, et ce n'était pas sans une amère douleur qu'il dictait les pages sublimes qui servent d'introduction au Testament de Lacordaire (1870). Il se reportait à ces temps de lutte et de combat pour la liberté des catholiques, afin de les comparer à ces jours de o lâches asservissements et de honteuses complaisances », où, comme il devait le dire peu de jours avant sa mort, les théologiens laïques de l'absolutisme, après avoir commencé « par faire litière de toutes nos libertés, de tous nos principes devant Napoléon III, viennent ensuite immoler la justice et la vérité, la raison et l'histoire en holocauste à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican. » Montalembert mourut avant que le concile n'eût sanctionné ce que Lacordaire appelait a la plus grande insolence qui se soit encore autorisée du nom de Jésus-Christ, » mais il avait joint sa protestation à celle des prêtres courageux qui voulurent une dernière fois saluer la liberté mourante sous les coups de l'omnipotence papale. La publication de ses études sur l'Espagne, faite par les soins du père Hyacinthe, ont révélé l'amertume de ses souffrances, car elles prouvèrent à quel point il avait conscience du mal intérieur qui mine le catholicisme, comme les nations qui subissent son influence. On sait que Pie IX alla jusqu'à interdire un moment le service funèbre demandé en l'honneur de celui qui avait si fidèlement servi la papauté ; rien ne prouva mieux la victoire de ses ennemis, et ne montra avec plus d'éclat l'étendue de la défaite du parti catholique libéral. Montalembert a eu le malheur de voir succomber toutes les causes qu'il avait défendues. Aussi reste-t-il comme l'exemple le plus remarquable d'un homme admirablement doué, dont la vie s'est dépensée en pure perte, par le seul fait d'avoir tenté de concilier le respect de la liberté avec le respect de la foi d'autorité. On doit à Montalembert de nombreuses publications, la plupart de circonstances, recueillies dans l'édition complète de ses œuvres, 7 volumes in-8". Ses œuvres principales ont déjà été signalées dans cette étude. — - Sources : Thureau-Dangin, U Eglise et VEtat sous la monarchie de Juillel, Paris, 1880 ; A. Gochin, Le comte de Montalembert, Paris, 1870 ; A. Perraud, Le comte de Montalembert^ Paris, 1870: Miss. Oliphant, Mémoirs of count de Montalembert, trad. lib. par M"« A. Graven, Paris, 1873, etc.; le journal Y Avenir ; diverses études de'M. Foisset dans le Correspondant ; les lettres de M. Gornudet, ami intime de Montalembert, dans le Contemporain^ etc., etc.
• Frank Puaux.
MONTANISME, secte j udéo-chrétienne qui a pris naissance en Phrygie
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au milieu du second siècle et a exercé une très grande influence sur l'Ëglise dont elle se séparait bien moins que le gnosticisme ou même rébionitisme, car elle se contentait d*exagérer une tendance qui y existait avant elle. Les sources principales sont : l"* Philosophoumena, VllI, 19; 2^» Epiphane, Contra Hxrts., 48; 3» Eusèbe, H. E., V, 46, 20 ; 4' les traités montanistes de Tertullien. Parmi les modernes, sans parler des grandes histoires ecclésiastiques, nous citerons en toute première ligne Ritschl, AUkatholischeKirche, p. 462 ss.; Neander, Kirchengech.y 11,877; id., Aniignosiicus; 2«édit., Berlin, 1847 ; Pressensé, Hlsi. des trois premiers siècles de l'Eglise, V, 131 ss. — La Phrygie qui fut le berceau du montanisme, était tournée comme par nature vers les idées excessives en religion. La secte nouvelle fut toute imprégnée de Tardent fanatisme qui embrasait cette atmosphère intellectuelle. En outre, elle trouva dans la situation générale de TEglise des circonstances favorables pour la formation et le développement de ses idées particulières. Elle associa un millénarisme ascétique à un anticléricalisme prononcé, sans exciter répouvante et le scandale que provoquait la métaphysique gnostique. Le Pastor d'Hermas lui avait frayé les voies en Occident. Elle fit son grand éclat à un moment critique de TEglise des trois premiers siècles, alors que le parti hiérarchique et autoritaire livrait à Rome sa bataille décisive contre les représentants de Tancien libéralisme et de Tancienne austérité. Les Philosophoumena nous ont retracé cette lutte dans toute sa gravité. Uippolyte n'est pas très loin du montanisme dans sa résistance aux usurpations de Tépiscopat romain et au relâchement de la discipline. Aussi n'est-on pas étonné de voir un esprit passionné, intempérant, excessif comme Tertullien se rattacher à une secte qui sembla pendant de longues années dans un étroit lien avec TEglise orthodoxe; il mit à son service son incomparable éloquence. Ce fut surtout ranticléricalisme des montanistes qui hâta la rupture entre eux et TEglise, bien que déjà la nature même de leur doctrine tendit à les précipiter en dehors de ses cadres réguliers. Ils eurent beau en être exclus, ils y laissèrent plus d*un ferment qui y perpétua leur influence ; elle devint plus puissante du moment où Ton ne s*en défia plus. Vers le milieu du second siècle, un chrétien de Phrygie nommé Montan, prétendait avoir reçu de nouvelles révélations. Deux femmes ses compatriotes, Maximilla et Priscilla, se donnèrent pour être avec lui les organes préférés du Paraclet, car dès ses premiers jours la nouvelle secte soutint que TEsprit d'illumination continue à éclairer TEglise comme aux temps apostoliques {Prophetias Montant, Priscœ, àJaximitlx; Tertul., Adv. Praxeas. ; Philosoph,, VIII, 11). — Les succès de la secte furent grands en Asie Mineure. Ses principaux adhérents furent Theodotas, Alcibiade, Themison, Proculus ; ce dernier marqua dans la fameuse discussion sur la Pâque entre l'Orient etrOccident (Eusèbe. H. E,, V, 16, 18). Le nouveau prophétisme qui annonçait le prochain retour du Christ et commandait qu'on s'y préparât par l'ascétisme se mettait naturellement au-
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dessus des pouvoirs réguliers ; aussi entra-t-it en conflit avec les évoques d'Asie Mineure. Claude Apollinaire, évêque d'Hiéropolis (Eusèbe, H. £., IV, 27), Miltiade, auteur d*un livre sur La prophétie extatique (Eusèbe, ff. E., V, 17) et môme plus tard Clément d'Alexandrie [Stromat,, IV, 13, 15; VI, 8, 10), prirent parti contre le montanisme. A Rome il rencontra un accueil très favorable précisément parce qu'il y trouvait un parti d'opposition tout formé et assez exalté contre les tendances hiérarchiques. L*évêque Eleutherus (170-185) aurait môme reconnu ses droits sans Praxeas qui, venant d'Asie Mineure, aurait tourné l'opinion contre le montanisme {Praxeas cum episcopum romanum coegit lilteraa pacis jam emissas revor.are; TertuU., Adv. Prax.) Eleutherus est le seul évoque qui puisse être ici désigné, car la chronologie ne permet d'hésiter qu'entre lui et l'évoque Victor. Or celui-ci est écarté par sa violej^le opposition aux Orientaux dans la question de la Pâque. Les doctrines montanistes par leur propagation rapide et leur succès prodigieux en Gaule, spécialement à Lyon, parurent même un si grand péril, qu'Irénée vint à Rome avec une lettre des chrétfens de son Eglise pour savoir ce qu'il fallait en penser. Il devint de suite leur adversaire le plus décidé (Eusèbe, /T. ^., V, 3, 20). Dans l'Afrique proconsulaire, le montanisme eut une brillante fortune ; il rallia à lui d'héroïques martyrs. Félicitas et Perpétua furent sa gloire la plus ^tuve {A cla Perpetux et Felicit,). Hous avons déjà rappelé l'accession de Tertullien à la secte, peut-être s y rallia-t-il à la suite de son séjour à Rome sous l'épiscopat de Zéphirinus et de Galliste. 11 y trouva les deux principaux objets de son aversion, le relâchement de la discipline et l'exagération du pouvoir épiscopal. Nous remettons à l'article qui le concerne sa part personnelle à ces luttes ardentes, nous bornant à puiser dans ses écrits des renseignements sur la doctrine générale du montanisme. A partir de la seconde moitié du second siècle, celui-ci est décidément en dehors de l'Eglise orthodoxe tout en y laissant plus d'une de ses idées favorites comme la flèche du Parthe. — • Le montanisme se distingue profondément du gnosticisme sur deux points. Tout d'abord il accepte sans le dénaturer par une mythologie métaphysique le fond de la doctrine chrétienne. Les montanistes, dit Epiphane, acceptent toute l'Ecriture sainte, l'Ancien et le Nouveau Testament et confessent également la résurrection des morts ; ils pensent comme la sainte Eglise catholique sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit (Epiph., Hxres,, 48). En second lieu, et cela ressort du texte même d*£piphane, ils ne prennent point une position hostile vis-à-vis du judaïsme et de son Dieu qui est pour eux le Père du Christ. Leur opposition aux hérésies gnostiques fut même plus énergique que celle des vrais orthodoxes. Ils invoquent contre eux sur les points de dogme non seulement l'Ecriture où Tertullien reconnaît la voix même de Dieu {Dei Hueras^ De anim.y 2), mais encore la tradition do l'Eglise. Celle-ci constitue la règle de la foi irréformable et éternelle qui doit contrôler jusqu'à l'interprétation de l'Ecriture {Ubiapparuerit esse veritatem disciplina: et fidei christianx, mei erit veritas scriptura-
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rum; TertulL, Deprœicript,, 19). TertuUien n'a pas varié sur ce point; devenu montaniste, il s'est montré aussi autoritaire qu'auparavant, pour tout ce qui constitue le fond doctrinal du christianisme. La véritable innovation dumontanisme a consisté à ne pas considérer l'ère des révélations comme close avec l'Evangile. 11 admettait que la période de l'inspiration ou de la révélation se continuait dans TEglisc par le prophélisme. Il allait parfois jusqu'à reconnaître à ce prophétisme le droit de modifier les préceptes évangéliques, comme Jésus Christ l'avait fait lui-môme pour les préceptes mosaïques II est vrai que ces modifications n'étaient que des compléments. Les révélations^ des prophètes nouveaux n'en avaient pas moins autant d'autorité que celles des apôtres, puisque c'était le Paracletqui parlait en eux, après les avoir réduits à une passivité totale {extasis, Sancti spirUus visoperatur prophetias, TertulL, De anima ; In spiritu paiitur, id. 9). L'homme n'est qu'une lyre sans le souffle de l'esprit (Epiph., Hxres,, 4). « L'homme dort, moi seul je veille, » dit le Paraclet{id.). Cette prétention à la continuation de la révélation par la voie surnaturelle du prophélisme se justifiait par l'eschatologie des montanistes. Ils en étaient revenus à l'état extatique de la première génération chrétienne, aux jours de sa première ferveur. Ils attendaient le prompt retour du Christ et l'établissement du règne de mille ans. 0 Nous attendons, dit TertuUien, le règne qui nous est promis sur la terre. Après la résurrection, nous habiterons mille années dans la cité faite par la main de Dieu : Confitemur in terra nobis reg}iwn repromûsum in mille annos (TertulL, Contra Marc.y III, 24). Après moi, s'écrie l'une des prophétesses de la secte, il n'y aura plus de prophètes, ce sera la fin (cruvTeXeta, Epiph., Hxres:^ASy 1). Aussi les montanistes voulaient-ils que l'Eglise, semblable à la vierge qui attend le solennel moment où l'époux reviendra, se tint avec sa lampe allumée dani^une attente pleine d'ardeur, ne se préoccupant que de sa prochaine entrée dans la salle des noces mystiques.— De là deux conséquences qui devaient provoquer le conflit entre la montanisme et la chrétienté organisée. La première était précisément le dédain de toute organisation ecclésiastique. Quand on doit être transporté au ciel d'un moment à l'autre, à quoi bon se préoccuper de questions de gouvernement? Ensuite 'qui gouvernerait, si ce n'est le Paraclet? L'inspiration est libre; l'Esprit souffle où il veut; il ne peut" reconnaître d'autre pouvoir que le sien. La hiérarchie ne serait qu'une entrave à son action ; Tépiscopat ne peut pas commander au saint Esprit. « L'Eglise n'est pas constituée par le nombre des évêques ; elle est l'Esprit saint dans l'homme spirituel. Ecclesia spiritus per spirilualem hominem (TertulL, De pudicil,, 21). Toute distinction était ainsi abolie entre l'Eglise visible et invisible. Le montanisme était amené à se jeter sans ardeur dans la lutte contré les tendances hiérarchiques et à y apporter une exagération qui aboutissait à la destruction de tout ordre dans l'Eglise. La seconde conséquence de son eschatologie était un ascétisme outré. Le monde va périr dans la flamme du jugement. 11 faut en sortir. Le chrétien doit
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marquer son austérité jusque dans son vêtement, en prenant le man* teau du philosophe. C'est sa manière de ceindre ses reins iTertulL, DepaUio, 6). Il lui faut mortifier son corps par le jeûne qui devient un devoir de première importance (Tertull., De Jejun., 7). L'homme doit donner satisfaction à Dieu dans cette chair même par laquelle il Y à offensé (id., 3), et s'il trouve l'occasion de s'en débarrasser tout à fait, se hâter d'en profiter. Le martyre, bien loin d'être évité même par une prudence sans lâcheté, doit être recherché pour lui-même. La secte l'exalte sans mesure. «L'Esprit nous pousse tous aumarlyre» {Spirilus omnes pxne ad mariyrium exhortatur, Tertull^, De fuya, 9), Les premières noces sont seules concédées, n Nous ne connaissons qu'un seul Dieu comme un seul mariage. » Unum malrimoniwn novimus sicut ununi Dtum (Tertull., De monog,^ I). Cette concession est bien près d'être retirée, une fois que le mariage lui-même est considéré comme un état inférieur, une faiblesse pour cette chair qui va si tôt être détruite, avant de renaître intégralement dans la résurrection; car le montanisme associait un réalisme presque grossier avec son ascétisme effréné. « La sainteté appartient surtout à la femme vierge parce qu'elle ignore la souillure de la. chair. » Yirginis principalis sanclitas, quia caret stupro camis (Tertull., De exhortât, ad castil,, 9). Par une singulière contradiction, le montanisme anéantissait, sur le terrain moral, la liberté qu'il avait^ revendiquée avec excès sur le terrain ecclésiastique. L'ascétisme, tel qu'il le comprenait, conduisait à une réglementation minutieuse de la vie chrétienne. Il partait de ce principe, empreint du légalisme le plus étroit, que tout ce qui n'est pas permis est frappé d'interdiction {Prohibetur quod non ultra est p'ermissum, Tertull., De coron,., 2}. Le montanisme en arrivait, comme toutes les morales exagérées qui se placent en dehors des conditions possibles de la vie humaine, à distinguer entre ce qui est permis et ce qui est conseillé, entre le niveau ordinaire, inférieur de l'existence qui concède le mariage et le sommet dénudé d'une Stpiritualité poussée jusqu'à la rupture des liens de la famille. Les divers degrés de la vertu correspondent à des volontés différentes en Dieu lui-même : l'une de tolérance, l'autre de préférence. Nome omne quod permittitur ex mera vuluniate procedit ejus qui permiuit (Tertull., DeexhorU castit., 3). Poussant ie rigorisme à outrance, le montanisme refusait à l'Eglise le droit de rouvrir sa porte à ceux qui avaient manqué à la loi de chasteté. 11 arrivait ainsi à la distinction des péchés mortels et véniels ; ce qui était une manière de porter atteinte à la doctrine de la rédemption. En effet, si celle-ci a été complète, à le croire, le même pardon doit être accordé à tout repentir sincère. «Parmi les péchés, disait TertuUien, les uns sont rémissibles, les autres ne le sont pas. De cette différence d'état découle la diitérence dans la pénitence {Causas pœnitentix delictacondicenius; hxcdividimusin duosexitus;aliaerantremissibHiafaliairremis$iàtiia.Depudicit,,2).'^0n le voit, le montanisme voulait que le chrétien plantât sa tente sur les hauteurs de l'idéal, sur la montagne même de la transfiguration ; il oubliait que l'Eglise devait en redescendre, comme saint Pierre et saint
MONTANISME — MONTAUBAN 353
Joan, pour accomplir dans la plaine, au jour le jour, son long travail de rénovation au milieu du monde. Il voulait refermer sur elle la chambre haute de la Pentecôte, et la retenir en plein prodige en dehors des conditions naturelles de la vie humaine, qui implique le lent progrès et Faction organisée. Sous peine de se résigner à n'être qu'une société de saints des derniers jours, TEglise devait répudier une pareille conception de sa mission. Elle y était d'autant plus poussée au troisième siècle, qu'elle était entraînée dans un courant tout contraire par la tendance hiérarchique qui altérait sa constitution prioiitive dans un sens opposé. Elle n'en a pas moins subi l'influence du montanisme sur plusieurs points importants. Elle lui doit la notion de l'inspiration continue qu'elle a mise dans ses conciles d'abord» plus tard dans l'évêque de Rome, avec le droit d'interpréter infailliblement et de compléter la révélation. Le conseil évangéUque, qui met la perfection dans l'ascétisme et cherche l'idéal en dehors de la famille, est également un legs du montanisme, ou du moins ce dernier a fortifié cette tendance si prompte à renaître partout où le salut gratuit est altéré. Enfin, la distinction des péchés véniels et mortels a contribué à former la casuistique, et grâce à ses subtilités, à élever le tribunal de la pénitence au profit de cette hiérarchie si énergiquement combattue pourtant par les disciples de Montan. Si la secte disparait dès la fin du troisième siècle, on en retrouve l'esprit caractéristique dans toutes les sectes millénaires qui, à diverses époques, ont exagéré à la fois le rigorisme et l'opposition aux gouvernements réguliers de l'Eglise. E. de Pressensé.
MONTAUBAN, pendant la période gauloise, paraît avoir été, sous le nom de Tascodunum, le centre de la tribu des Tasconi. Vingt-six ans avant l'ère chrétienne, Auguste l'admit à l'usage du droit latin ; cette ville se gouverna dès lors, comme avant la conquête romaine, selon ses propres lois et fut administrée par des magistrats choisis parmi ses habitants. Occupée au cinquième siècle par les Yisigoths, au sixième par les Francs, au commencement du huitième par Eudes, duc d'Aquitaine, elle tomba au pouvoir de Pépin le Bref en 768, et resta sous l'autorité plus ou moins effective des carlovingiens jusqu'à la naissance du régime féodal. Elle ne fut plus depuis ce moment jusque vers le milieu du douzième siècle qu'un bourg, désigné sous le nom deMontauriol {^fons aureoliu)^ groupé autour de l'abbaye deSaint- Théodard, et appartenant à cette abbaye, Fatigués de la dureté de la domination des moines, les habitants de Montauriol abandonnèrent, en octobre 1144, leurs maisons, se transportèrent de l'autre côté du mince filet d'eau qui séparait les possessions de l'abbaye des terres appartenant au comte de Toulouse, se mirent sous la protection de ce seigneur, et construisirent une ville qui fut appelée Montauban (en latin Mons albanxis et dans le langage du pays Montalba). En passant sous l'autorité du comte de Toulouse, la nouvelle ville fut soumise à de nombreuses redevances ; mais en même temps elle obtint d'assez larges libertés municipales confiées à la garde de dix capitouls pris dans son sein. Ces magistrats municipaux reçurent plus tard le
nom de consuls, et furent réduits à six, dont trois choisis parmi ïti bourgeois, deux parmi les ouvriers et un parmi les laboureurs de la banlieue. A Tamour pour le régime municipal, dont la population de cette ville avait joui jusqu'au neuvième siècle, et dont elle n'avait jamais perdu le souvenir, se joignit alors dans les Montalbanais une antipathie profonde pour la hiérarchie catholique ; c'était la conséquence de leurs longs démêlés avec les moines de Saint-Théodard. Sous l'inspiration de ces deux sentiments ils acceptèrent de bonne heure les principes des albigeois, et les défendirent avec courage. Dès que le traité de 1228 eut terminé la guerre, Montauban fut livrée aux vengeances ecclésiastiques ; l'inquisition y fit de nombreuses victimes, et l'abbé de Saint-Théodard rentra en possession d'une partie de ses anciens privilèges. Mais le régime consulaire, objet de la réprobation de l'abbaye, avait jeté de trop profondes racines pour pouvoir être aboli, et soit prudence, soit impuissance, l'abbé de Saint-Théodard, Albert III, accepta les faits accomplis et sanctionna les institutions municipales de la ville. La croisade contre les albigeois avait été terminée par l'intervention des Français. Ce fait explique la facilité avec laquelle Montauban accepta, au quatorzième siècle, la domination anglaise, qui d'ailleurs lui garantit la conservation de ses franchises municipales. — Une population telle que la montrent les événements que vous venons de rappeler sommairement, devait nécessairement se déclarer pour la Réforme. A Montauban, comme dans bien d'autres lieux, les doctrines nouvelles furent d'abord enseignées dans les écoles publiques. Déjà en 1537, un carme, du nom de Michel de Affinibus, appelé par les consuls pour en être le principal, fut accusé d'expliquer à ses élèves les épitres de saint l'aul et de proposer « certaines doctrines hérétiques. » Vingt-deux ans après, on reprochait à Jean de La Rogeraye, professeur d'élo- (jnence, de lire publiquement la sainte Écriture, sans en avoir reçu l'autorisation de l'évêque, et au mépris des arrêts du parlement de Toulouse. C'est dans le môme sens qu'enseignèrent, sans le moindre doute, Jean Carvin, qui en fut principal à trois reprises différentes, de 1546 à 1559, et bien d'autres régents tels que Charles deBellefleur, Jean de Manas et Pierre Berthélier, qui, plus tard, firent ouvertement profession de protestantisme. Ce ne fut que vers la fin de 1559 que la iléforme se produisit au grand jour. Un jeune homme, nommé Bernard Colom, natif de Montauban, de retour de Paris, où, pendant t|u'il faisait ses études de droit, il avait fréquenté les réunions des réformés, gagna à la cause protestante Pierre Du Perrier, Jean Constans, Pierre Cabos, licenciés ès-lois, et Jean Montanier, écolier, et tous les cinq « commencèrent sur la fin du mois de décembre de s'assembler en une maison du faubourg du Moustier, pour y faire les prières, y adjoustant le chant des pseaumes, et la lecture de quelques passages de la parole de Dieu, continuans de ce faire tous les dimanches » {Histoire eccks, de Th. de Bèze, I, 215 et 216]. Le nombre des adhérents ne tarda pas à s'accroître. Un consistoire fut établi en 1660 ; l'année suivante on s'empara de l'église Saint-Louis
pour y célébrer le culte ; bientôt après, les autres élises furent fermées, ou passèrent entre les mains des réformés ; les ornemeatA sacerdotaux furent brûlés ou vendus au profit des pauvres; la cathédrale (l'église de Tabbaye de Saint-Théodard), que les catboUquAs essayèrent de défendre, fut pillée et brûlée ; Tévèque dut aller pésidar dans une de ses propriétés, à Montpezat ; les couvents se vidèrent ; • les moines et les religieuses embrassèrent le protestantisme, ou ûirent chassés. Depuis ce moment jusqu'en 1629, Montauban formé une sorte de république se gouvernant et s'administrant elle-môma; le conseil de ville et l'assemblée des chefs de famille décident das affaires publiques, et il ne semble pas que, malgré les attaque» nombreuses qu'elle eut à soutenir, les guerres incessantes auxquelles elto prit t)art, les famines, les pestes qui étaient les funestes conséquences de ces troubles, la ville ait cessé d'être florissante ; on peut le suppo^ ser sans peine, à la facilité et à la rapidité avec lesquelles elle réparail ses pertes (Mary-Lafon, Histoire d'une ville protest,), — La fondation de l'université protestante et le siège de 1621 furent les événements les plus remarquables de cette période. Il nous suffi! de^ mniir tionner le second ; nous devons entrer dans quelques détail» sur le premier. Qe fut au synode général tenu à Montpellier du 26 au 30 mai 1598(Aymon, Synodes nation,^ I, 225), que fut décidée la fondationr de l'académie de Montauban. Une commission composée de personnes compétentes (on en appela les membres « intendants de l'académie ») mit deux ans à en préparer l'organisation (le collègeexistait déjà, l'institution nouvelle fut logée dans le même édifioeK et à la fin de 1600, on donna lecture dans le grand templB da» Loiê u règlements de P académie de Moniauban, dressés cette afinée, au moim d'octoln-e, et signés le 25 décembre par les intendants {B»Ûetin dé Im Société de ihist, du protest, franc. ^ IX, 394). Les cours durent s'ouvrûr dans le courant de l'année suivante. Ce qu'on pourrait appeler la faculté de théologie en fut la partie prépondérante. U y vint de» étudiants de toutes les parties de la France, et même de la Suisse et de l'Ecosse ; ceux de ce dernier pays paraissent y avoir été nombreux ; plusieurs d'entre eux restèrent à Montauban comme régents du collège. Un professeur de médecine et de pharmacie et un professeur de droit enseignaient les éléments de ces branches de la connaissante humaine, et comme l'académie avait été autorisée à conférer le diplôme de maître ès-arts, les jeunes gens de la bourgeoisie et de la petite noblesse de la ville et des environs venaient suivre les coursde la division de philosophie,qui duraient deux ans. En 1632, le eoUège fut mi-parti entre les catholiques et les protestants. La présence de professeurs et d'élèves des deux religions ennemies devait nécessetrement amener des conflits. En juillet 1659, il en éclata un qui fui jugé assez considérable pour pouvoir servir de prétexte à la refloôee du collège tout entier aux mains des jésuites et au transfert 4e l'académie à Puylaurens. — A partir de 1629, date de la ruine. du protestantisme français comme parti politique, l'autorité royale fiA des mesures pour infuser du sang catholique dan» la popalatio& da
cette ville, depuis trois quarts de siècle entièrement réformée. L'évoque venait d*y rentrer ; on y attira des ouvriers et des petits marchands catholiques des campagnes et des villes voisines, soit en leur promettant des subventions, soit en s*engageant à leur créer une clientèle. Le consulat fut mi-parti, le premier consul,le troisième et le cinquième devant être dorénavant catholiques, et le second, le quatrième et le sixième protestants. En 1633, une intendance y fut . établie. La ville devint ainsi le centre des affaires administratives pour les élections de Pigeac, Gahors, Villefranche, Rodez, Millau, et pour .celles de Lomagne, d*Astarac, d*Armagnac et de Gomminges. On espérait, non sans raison, y attirer par là un grand nombre de catholiques. On y créa un bureau des finances qui y amena seize familles de cette religion. En 1662, la cour des aides fut transportée de Gahors à Montauban. Les considérants de Tédit qui ordonne cette translation, font savoir qu'elle n'a pas d'autre but que « d'augmenter en ladite ville le nombre des catholiques » {HisC, de Montauban, par Le Bret, nouv. éd., II, 357, note). La révocation de l'édit de Nantes acheva l'œuvre. Les timides succombèrent,vaincus, les uns par l'intimidation, les autres par la séduction et l'offre de charges publiques. Geux qui essayèrent de résister furent déportés. Un grand nombre de réformés de tout âge et de toute condition allèrent cherchera l'étranger la liberté de conscience, et y apportèrent leur activité, leurs talents et leur industrie. — Les conversions de ceux qui restèrent furent feintes pour la plupart. Dans les registres des déclarations qui furent faites par les non-catholiques, en conformité de l'édit de novembre 1787, on retrouve presque tous les mêmes noms qui se lisent dans les registres de l'état civil protestant de 1650 à 1685. La persécution n'avait eu que des résultats insignifiants. Si l'on voulait se donner la peine de dresser une statistique exacte, on verrait probablement que la population protestante de Montauban a plus diminué de 1787 à 1880 que de 1685 à 1787, et cela par suite de déplacements, de mariages mixtes et d'extinction d'anciennes familles. — Un sénatus-consulte du 2 novembre 1808 créa le département de Tarn-et-Garonne et en désigna Montauban pour le chef-lieu. Un fait plus important, du moins pour l'histoire religieuse, c'est que la faculté de théologie réformée y avait été déjà établie par un décret impérial du 17 septembre de la même année. — Il est juste de rappeler ici ce fait oublié depuis longtemps, que le pasteur Fonfrède, alors président du consistoire, avait conçu le premier le projet de faire revivre dans cette ville l'ancienne école qui l'avait illustrée de 1600 à 4660 ; et qu'il fit les démarches les plus actives pour le faire réussir. ' Ajoutons enfin, ce qui n'est pas moins tombé dans l'oubli, que c'est à l'ancien doyen Frossart que cet établissement est redevable du premier fonds de sa riche bibliothèque, fonds déjà par lui-même fort considérable. S'étant rendu à Paris, après sa nomination, pour recevoir les instructions du gouvernement relativement à la faculté, il demanda avec une vive insistance des livres pour y former une bibliothèque ; après bien des requêtes inutiles, on lui offrit les doubles de