MONTMORENCY — MONTPELLIER
Dieu, par un singulier bienfait, luy avoit ouvert le moyen'de le craindre et servir en toute piété, et de sortir des liens de ce corps pour monter au céleste séjour. » — On ignore les circonstances qui mirent la maréchale de Chàtillon sur la voie d'une connaissance positive des vérités évangéliques ; on peut incliner à ranger parmi ces circonstances les rapports qu'elle soutint avec Marguerite, reine de Navarre, honorée par Calvin, et avec Nicolas Bérauld, ami de Louis de Berquin; mais il est permis surtout de conjecturer que les relations de la maréchale avec une femme de son rang, douée d'une piété éclairée et solide, exercèrent une influence directe sur la formation et le développement de ses convictions religieuses. Cette femme dut être Michelle de Saubonne, dame de Soubize, ayant vécu en même temps qu'elle dans l'intimité de la reine Anne, et, plus tard, dans celle de Renée de France, duchesse de Ferrare, dont elle était devenue la seconde mère. Revenue d'Italie en France, M"« de Soubize y avait coutinué, pendant plusieurs années, avec Louise de Montmorency, des relations basées sur une estime et une afl*ection mutuelles qu'un lieu plus étroit, le lien religieux, ne pouvait que fortifier encore. M"« de Soubize était, tout porte à le croire, la seule femme noble qui, antérieurement à 1547, eût franchement adhéré aux doctrines de la religionnouvelle. N'est-il pas, dès lors, naturel de supposer que ses conseils et son exemple agirent efficacement sur l'esprit et le cœur de la maréchale de Chàtillon et l'amenèrent à faire profession de la foi évangélique? — YoyezGasparis Colin iiCasielloniimagni quondàm francineamiraUivila^ in-12, 1575 ; le chancelier M. de l'Hospital, Poésies lai,^ liv. I, épit. 8 ; Livre d'heures de Louise de Montmorency, ap. BuU. soc. d'hist. du prot. fr,, 2* ann., p. 4 à6 ; Lettres antogr. d'elte^ ap. Bibl. nat., mss. f. fr., voL 3094, f. 199 ; vol. 4051, f. 18, 23, 75 ; vol. 4754, f . 3 à 87.
J. Delaborde.
MONTPELLIER (Monspestellarius, Monspessulanus), ville épiscopale depuis 1536, où l'évêché de Maguelone y fut transféré et l'église du monastère de Saint-Benoît et SaintrGermain érigée en cathédrale sous l'invocation de saint Pierre. L'église de Maguelone {Magalona)^ dont la légende rapporte les origines à Simon le Pharisien, mais qui ne semble pas encore avoir eu d'évêque en 506, était connue depuis 589. U ne reste aujourd'hui de l'ancienne cité romaine, deux fois ruinée par Charles Martel (737) et par Louis XIII (1633), que les ruines de la cathédrale de Saint-Pierre et qu'une ferme dans une île de l'étang de Maguelone, en face deVilleneuve. Pendant trois siècles, Tévêché fut abrité par la ville gallo-romaine de Substantion (Desjardins, Géogr. de la Gaule d'après la table de Peutinger^ 1869), dont on ne voit plus que quelques ruines, situées près de Castelnau. £n 1037, l'évèque Arnaud V^ releva la ville de Maguelone, qui fut longtemps grande et forte (Lenthéric, les Villes mortes^ 1876 ; Desjardins, Géogr, de ta Gaule rom,, I, J876). L'évêché de Montpellier était, comme celui de Maguelone, suffragant de Narbonne, il est soumis depuis 1822 à Avignon. Le plus célèbre des évêques de Montpellier est Guillaume Pellicier, deuxième du nom (1527-1568), homme de science et de
goût, ambassadeur de François I" à Venise, qui fut accusé de protesUntisme et dont M. J. B. Zeller nous fera bientôt connaître l'intéressante figure; à cAtéde lui nous nommerons le savant et judicieux François Bosquet ou du Bosquet (1657-1676), le seul auteur qui ait traité d'ensemble et avec critique, des origines du christianisme en Gaule. On cite encore l'évéque Gauthier, auteur ecclésiastique (1104- 1128; Hist. LUI. Fr., XI) et Arnaud de Verdale (1^39-1352), à qui nous devons l'histoire de ses prédécesseurs. Montpellier est célèbre par son université, où la médecine était enseignée au moins depuis 1220 (voyez Germain, La Renaiu. àMontp., soc. arch. Montp., 1871; Faucillon, la Fac. des arts à Montp., té., 183S ; Germain, Les Pileritu de la science à Motup., 1879). La bibliothèque de la Faculté de médecine s'est enrichie en 1801 d'une partie des manuscrits de Ciairvaui. La ville souffrit cruellement, en 1561, de l'invasion des calvinistes. — Voyez !e Gallia ehrisUana, VI ; Gariel, Séries Prxsulitm Magal. et Monspel., Toui., 1664, 2 vol. in-f-; le même, Origine, etc., de t'igl. cuikédr. de Montp., Konlp., 1634, in-S"; de Grefeuille ou d'Aigrefeuille, Hist. eccl. de Montp., Montp., 1739, in-^, t. II de son Hist. de Montp.; Fisquel, UFr.ponlif., Montp., 1868; Germain. Mng.snus sfsév.,el ses ■ chan., soc. arch. Montp., 1869 ; le même, Le Temporel des év. de Mag., 1879, La Charili à Stoiitp. au moyen âge, soc. arch,, 1639, et l'Œuvre de la Rédempt. des captifs à Montp,. ib., 1863 ; l'ffisioire générale de Languedoc, de Vaissète, en ce moment republiée avec tant de soin; le Dictionnaire d'Espilly ; les Mémoires sur Montp., de E. Thomas, P., 1827 et comme' sources, la Chronique de MaguHone (douzième siècle), publiée en 1853 parM. Germain, et celle d'Arnaud de Verdale (Labbe, NovaBéL, I). S. Berger.
MONTPELLIER (Le protestantisme à). Ce ne fut qu'au commencement de l'année 1560 (ancien style, 9 février 1559), que le protestantisme fil son entrée officielle à Montpellier, c'est à dire qu'il s'y installa par des prédications régulières el la formation d'un consistoire ; mais avant de s'y montrer au grand jour, il y avait travaillé en secret. Les moyens dont on s'était servi pour faire des partisans à la Réforme étaient les suivants : l'enseignemeutclandestin de maison en maison, la propagation de pelits écrits par le mojen du colportage el le culte secret des réunions nocturnes, li est certain que dès le commencement de l'année 1554, ces moyens avaient déjà produit iU'5 résultats, puisque les persécutions commencèrent.Un de cesprédicati'urs clandestins qui évangélisait de maison en maison et distribuait CCS petits livres faits pour éclairer les esprits et réveiller les consciences, Guillaume d'Alançon.futjetéen prison comme coupable de Icls^iélits et il y trouva des prisonniers de la môme cause : l'histoire lait mention d'un cardeur de laine qu'il eut la satisfaction de réconforter par ses exhortations et par son exemple. Us furent brûlés à trois Jours d'intervalle, Guillaume, le7; et le cardeur, le 10 janvier, — Le sang de ces martyrs fut une semence féconde et les idées de la Itéforme gagnèrent promptement du terrain. Ces progrès sont constatés par les historiens catholiques qui les expliquent à leur manière,
mais ne peuvent les contester. A mesure que les idées nouvelles faisaient des progrès, les anciennes tombaient en défaveur. Ce changement fut rendu sensible par des prédications qui eurent lieu dans réglise saint Denis, en 1558. Des prédicateurs ébranlés dans leurs croyances ou inhabiles dan^ leur façon de les exposer, compromirent la cause du catholicisme, et les catholiques restés fldèles à leur foi firent venir des moines pour la défendre. La manière dont ils s'acquittèrent de leur charge indisposa fortement une femme qui, sans respect pour les convenances, se leva en plein sermon pour accuser le prédicateur de blasphème, secoua la poussière de ses vêtements ^t quitta brusquement rassemblée. Malgré l'inconvenance du procédé, personne ne prit la défense du moine, et les dispositions que ce silence constatait de la part de l'auditoire engagèrent les partisans secrets de la tléforme à s'occuper de l'organisation d'un culte régulier. Ils s'adressèrent dans ce but à l'église de Nîmes qui s'était déjà organisée, et celle-ci leur envoya son pasteur, Guillaume Mauget. Le culte eut lieu dans les caves de la maison Desandrieux, à l'endroit où se trouve actuellement la place Louis XYI, et avant de repartir pour Nîmes, Mauget institua Claude Formy et François Maupeau pour le célébrer provisoirement. Des progrès notables furent accomplis sous leur direction, et Genève, répondant favorablement à la demande des protestants de Montpellier, leur envoya Jean Ghassanion ou de La Chasse qui s'établit dans leur ville. — Les assemblées étaient encore célébrées de nuit dans la maison Desandrieux, rpais avec une certaine notoriété et au milieu d'un grand concours de monde. Il était superflu de chercher à dissimuler ce qui frappait tous les yeux: il fut décidé que le culte serait transporté dans la maison Didier- Baudier et qu'il aurait lieu de jour. En prenant ainsi sa place au soleil de la publicité, le protestantisme ne pouvait pas ignorer qu'il s'attirait beaucoup d'attaques et qu'il aurait à supporter des luttes indéfinies. C'était la condition de son existence publique: il l'accepta. Ces luttes, nous n'avons pas à les raconter ici, mais nous devons enindiquer le caractère et chercher le fil conducteur qui débrouille et met à leur place tous les faits qui constituent l'histoire de l'Eglise réformée de Montpellier. La maison Didier-Baudier étant devenue insuffisante, les protestants établirent leur culte dans le local de la maison Mage, actuellement l'hôpital Saint-Eloi, où leurs assemblées furent troublées à l'instigation de l'évoque qui ne craignit pas de s'adresser dans ce but à Catherine de Médicis et au cardinal de Lorraine. Par des lettres qui ont été conservées, elle invoqua la force armée pour faire cesser un culte qui lui déplaisait. Honorât deSavoie, comte de Villars, fut envoyé à Montpellier pour y tenir garnison, et l'on peut dire que c'est par lui que fut inauguré ce système, devenu célèbre sous le nom de dragonnades, qui consiste à faire payer les soldats persécuteurs par les amendes imposées sur ceux qu'ils sont chargés de persécuter. Ceci fait bien connaître le point de départ d'un système qui consiste à comprimer parle bras armé de l'autorité Texpansion spontanée et souvent irrésistible de la population vers le
protestantisme. Telle est la ligne de conduite que suivirent, à Montpellier, le comte de Yillars, Joyeuse et leurs successeurs. — Mal^ ces obstacles incessants les progrès du protestantisme furent rapides à Montpellier. Déjà dès Tannée 1561. les protestants étaient en çraod nombre et comptaient dans leurs rangs des magistrats haut placés fl des professeurs célèbres. Ils pou?aient résister par la force à lears adversaires dont ils eurent plusieurs fois à subir les provocations : Us continuèrent même leurs assemblées, malgré les édîts du roi qui les défendaient et ils allèrent jusqu'à s^emparer de Téglise Notre-Dame des Tables pour y célébrer leur culte, prétendant que Téglise appartient aux fidèles et non les fidèles à réglise,ou que Tusage de celle^i doit changer avec les convictions de ceux-là. A mesure que les forces s'équilibrèrent, les luttes acquirent plus d'importance. Les catholiques se retranchèrent dans Saint-Pierre dont ils firent un véritable arsenal et où ils retirèrent même de la cavalerie. Les protestants les y assiégèrent et Joyeuse, qui tenait la campagne avec- ses troupes, essaya vainement de délivrer ses coreligionnaires. Après la capitulation de saint Pierre et par suite d'un accident qui fit croire à une.trahison, beaucoup de chanoines perdirent la vie, et soixante églises ou chapelles furent mises hors de service en une seule journée : la messe prit fin à Montpellier. Ces violences prouvent la fbrce des protestants dès l'année même qui suivit la fondation de leur culte. — L'autorité qui n'avait pu empêcher ces désordres, intervint vigoureusement en faveur des catholiques. Un édit du roi fut publié en vertu duquel la restitution des églises devait être faite dans les vingt-quatre heures. Les protestants se soumirent et se remirent à prêcher dans la maison de l'école Mage. Mais ce dont ils s'étaient emparés par la force, leur fut bientôt cédé volontairement. C'est ici qu'il faut placer cet acte du 22 novembre 1561, connu sous le nom de partage des églises. En vertu d'une convention entre les représentants du chapitre de saint Pierre et des membres du consistoire, parmi lesquels figure Rondelet, les églises de Notre-Dame des Tables, Saint-Paul, Saint-Matthieu, quelques-uns ajoutent Saint Firmin, furent cédées aux protestants pour y célébrer leur culte. La restitution des églises eut lieu conformément à l'édit de janvier 1502, qui trouva en Cailus un habile avocat. A l'appel de sa parole persuasive tous les particuliers allèrent déposer leurs armes à la maison de ville. On se croyait à l'aurore d'un avenir très pacifique. — Ce fut au milieu des circonstances les plus favorables qu'Henri de Montmorency, seigneur de Dampville, pritpossession du gouvernement du Languedoc, qu'il devait conserver jusqu'au l" avril 1614, pendant cinquante et un ans. Les protestants avaient rendu les églises dont les catholiques ne s'empressaient pas de reprendre possession. L'évoque se montrait disposé à rester à Maguelone, où il s'était relire ; mais il rentra sur les pas de Dampville et les nonains, qui pendant longtemps n'avaient paru dans la ville qu'en « habit dissimulé », s'y montrèrent ouvertement et furent remis en possession de leurs couvents. Ce fut pendant l'année 1563 que les états protestants et les états catholiques se trouvèrent simultané-
ment réunis dans la province, et tandis que les derniers adressaient une supplique à la cour pour demander qu'il n'y eût qu'unje religion dans la province, les autres votaient des pensions aux chanoines, prieurs, vicaires, collégiez, prêtres, prébendiers, nonains et autres qui avaient renoncé à la papauté et librement acceptaient ces pensions en compensation des canonicats et autres bénéfices auxquels ils renonçaient. La tranquillité dont on jouissait à Montpellier fut troublée par la situation des affaires générales. La deuxième guerre civile se préparait, les catholiques prirent peur et se retirèrent de nouveau dans le fort Saint-Pierre où les protestants les assiégèrent une seconde fois et les forcèrent encore à capituler après quarantehuit jours de siège. Dampville, si bien nommé le vice-roi du Languedoc, se trouva quelquefois allié aux protestants, mais le plus souvent il leur était hostile, et, sous sa longue administration, ils se virent alternativement triomphants et proscrits. Mais si les protestants furent chassés de la ville, ils surent y rentrer et s'y maintenir ; et si les avantages obtenus dans le passé ne se reproduisaient pas avec le même éclat, leur cause néamoins s'y consolida et y poussa de profondes racines. Les églises catholiques dont ils s'étaient souvent servis pour y célébrer leur culte leur ayant toujours été reprises, ils parurent vouloir y renoncer définitivement et se mirent en devoir de construire des temples dont, pensaient-ils, on leur laiisserait la libre possession puisque, étant bâtis de leurs deniers, ils seraient leur propriété. Le protestantisme de Montpellier traversa sans trop de désavantages, mais non sans une nouvelle interdiction (1585), les guerres de la Ligue et [reprit un peu haleine sous Henri IV. Sous Louis XIII, quand il crut devoir prendre les armes pour défendre sa propre existence, il soutint, contre le souverain en personne, un siège qui ne fut pas sans gloire et montra de quelles forces il disposait encore. Toute cette première période si glorieuse de l'histoire du protestantisme à Montpellier, montre bien clairement qu'il avait le dessus dans cette ville, puisque le catholicisme ne parvint à s'y relever par moments que grâce à l'intervention des troupes de la couronne. Les pasteurs de Montpellier pendant cette première période (1560 à 1629) furent : Ghassanion, Claude Formy et François Maupeau pour les premiers commencements ; Payan, 1564 à 1583 ; Antoine Pellicier, 1565 à 1583 ; Jean de La Place, 1566 à 1590 ; Michel Many, 1562 à 1568; Jean Gigord père, 1584 h 1615; Jean Gigord fils, 1622 à 1651 ; Brunier, en 1591 ; Daniel Peyrol, 1595 à 1617; Philippe Codur, 1599 à 1626; Bernardin Codur, fils du précédent, enseigna l'histoire à la petite académie de Montpellier pendant quelques années et fut nommé à Nîmes en 1617 ; Rudavel, 1599 à 1626 ; Michel Le Faucheur, 1612 à 1633 ; Jean Védrine, 1608 à 1637.— La situation des protestants français et de ceux de Montpellier, par conséquent, était profondément changée. Déjà la politique de Richelieu leur avait enlevé cette organisation bâtarde d'après laquelle ils faisaient un triage dans les édits des rois, les observaient en certains points, les réformaient sur d'autres; tenaient leurs assemblées d'états oil se
trouvaient des hommes revêtus d*un caractère officiel, qui croyaient pouvoir servir en même temps la couronne et le protestantisme ; prenaient des délibérations contraires aux ordres du roi, qui pourtant ne pouvaient se passer de la sanction royale, professaient du plus profond respect et vivaient dans la désobéissance. Mais cette situation seulement étrange prend un bien autre caractère par Teffet de Tédit de grâce (1629). D'après cet édit, les protestants reconnaissaient leurs torts, faisaient amende honorable, recevaient leur pardon à genoux, comme le duc de Rohan, et promettaient au roi obéissance et fidélité ; ils perdaient leurs places de sûreté, s'engageaient à détruire les fortifications de leurs villes, n'existaient plus comme parti. Néanmoins ils. étaient maintenus dans l'entière jouissance de î'édit de Nantes et des autres édits, articles, brevets et déclarations enregistrés par les parlements, et l'exercice libre de leur religion était garanti sinon partout , du moins dans un nombre déterminé de lieux. L'existence religieuse du protestantisme devait donc se perpétuer sous la protection du gouvernement. Il y avait à la réalisation de ce plan deux difficultés majeures : Le protestantisme se résignerait-il à ce rôle après l'habitude qu'il avait prise d'en jouer un autre et le gouvernement voudrait-il et pourrait-il lui conserver sa bienveillante protection quand, au fond, il n'avait pour lui aucune sympathie et qu'il le considérait comme antipathique à ses institutions ; le lui permettrait-on ? Les démarches incessantes du clergé à ce sujet ne peuvent faire l'objet d'aucun doute ; elles commencèrent bientôt après la promulgation de I'édit et se poursuivirent sans interruption jusqu'au moment où elles eurent atteint leur but. On les trouve dans les harangues des évêques et dans les procès-verbaux des assemblées du clergé de France. Partout l'extermination du protestantisme est demandée comme une mesure politique, comme un devoir envers Dieu, comme un acte de piété. Nous avons à indiquer les efi*ets de ces conseils pour la ville de Montpellier, mais il faut dire avant que des instructions secrètes avaient été données et qu'on dissimulait ces instructions pour le motif que, depuis cent ans, les Eglises réformés avaient poussé de telles racines dans le royaume qu'on ne pouvait agir ouvertement contre elles sans compromettre le repos de l'Etat. Il fallait donc user de prudence. Voici quelquesuns des moyens dont on devait se servir : Ne jamais leur accorder des assemblées générales, leur ôter peu à peu les synodes, écraser les protestants d'impôts, éloigner les hommes qui, par leur influence, pouvaient devenir chefs de parti, gagner les nobles, favoriser les conversions, séduire des ministres pour en faire des espions, amoindrir la compétence des chambres mi-parties et accroître celle des intendants ; enfin, donner aux évêques un syndic spécial pour s'occuper des poursuites. Ces instructions, maintenant très connues, étaient secrètes alors. Il y a des choses qu'on se permet de faire, mais qu'on n userait avouer,et qui se trahissent par les actes qu'elles mettent au jour. Indiquons quelques-unes de ces manœuvres dont la portée n'est pas difficile à saisir, et d'abord la résidence des pasteurs. On
leur défendit de prêcher ailleurs que dans le lieu de leur domicile, et un pasteur de Montpellier, Garcenat, fut poursuivi pour être allé remplacer à Pignan (10 kilomètres) un de ses collègues, Roussillon, mis en prison et condamné à l'amende pour avoir prêché dans une de ses annexes et baptisé un enfant d'une localité voisine. Un synode provincial tenu à Montpellier même se vit dans l'obligation d'envoyer une députation à Paris pour réclamer le retrait d'une mesure qui sapait tous les édits par leur base et prit énergiquement la résolution suivante : « Que s'il se trouvait, par malheur, quelques personnes de notre communion qui entreprît d'exécuter la déclaration qui nous est si contraire, la compagnie le déclare dès maintenant ennemi de nos Eglises, excommunié et retranché du corps des fidèles» » Il y eut encore une nouvelle difficulté au sujet des prédications qui devaient être faites pendant la tenue des synodes, dans les lieux où ils étaient réunis. D'après l'usage, le synode désignait à l'avance deux prédicateurs qui devaient occuper la chaire. L'intendant, M. de Bezons, prit un arrêté pour l'empêcher ; il se basait peut-être sur ce qui a été dit plus haut au sujet de la résidence. Le synode passa outre, nomma les prédicateurs et envoya une députation auprès de l'intendant pour justifier sa conduite. A ceux qui seraient étonnés qu'il fût encore question de synodes après 1660, époque où Louis XIV fit connaître sa volonté souveraine, à Loudun, par l'organe de M. de la Magdeleine, nous rappellerions que les synodes nationaux étaient seuls interdits et que Sa Majesté permettait les synodes provinciaux une fois l'année « pour conserver la discipline de la religion prétendue réformée. » En effet, ces synodes subsistèrent à peu près jusqu'à la révocation. Il en fut tenu un en 1681. D'après un arrêté du conseil d'Etat, les consuls de Montpellier devaient être pris dans les deux cultes par égales portions ; on obtint un arrêt en vertu duquel ils seraient tous catholiques (1656). Pourrions-nous ne pas regarder comme une vexation et comme un produit de ces mesures secrètes, dont le but était d'affaiblir et de ruiner le protestantisme, ce procès qui fut intenté au consistoire de Montpellier par l'hôpital générai de cette ville pour s'emparer des biens qui avaient été légués à ses pauvres? Le procès fut jugé à Toulouse et gagné par l'hôpital qui s'empara de l'argent et des propriétés du consistoire et qui, de plus, se fit rendre un compte très difficile à régler de sa gestion. Ne faudrait-il pas aussi mentionner à cette place cet édit de 1681. qui permettait aux enfants d'abjurer la religion protestante dès l'âge de sept ans ? Pouvons-nous également nous dispenser de mentionner ces mesures sans nombre qui furent prises pour interdire presque toutes les professions aux protestants ? Ils ne pouvaient être ni juges, ni avocats, ni notaires, ni médecins, ni pharmaciens, ni experts dans les affaires, ni imprimeurs, ni libraires. La profession d'accoucheuse était interdite aux femmes protestantes, et ceux qui occupaient des emplois dans la maîtrise des arts et métiers en furent peu à peu dépouillés. Quand nous parlons des tracasseries dont les protestants furent l'objet vers la fin de cette période, il est impossible d'oublier
la guerre ardente et passionnée qui fût faite aux temples dont on voulait consommer la ruine. Pour qu'ils disparussent sans rémission, il suffisait qu'on se trouvât dans Timpossibilité de présenter la permission qu'on avait eue de les construire, qu'ils fussent trop près d'une église catholique et que ceux qui les fréquentaient se plaignissent d'être dérangés par ce voisinage, ou enfin, qu'ils fussent situés dans une ville épiscopale, à moins qu'on ne pût démontrer que le culte protestant y était établi avant la convention d'Amboise (1563). Malheur à eux si le sol sur lequel ils reposaient avait appartenu à une église ou à un couvent : une terre sainte ne devait pas supporter plus longtemps une construction si profane. Les temples devaient aussi disparaître quand ils avaient donné asile à des relaps, c'est-à-dire à des personnes qui revenaient à la foi protestante qu'ils avaient abandonnée ou qu'ils avaient paru abandonner. La ville de Montpellier avait deux temples dont la propriété ne pouvait être contestée aux protestants, puisqu'ils les avaient acquis ou fait construire de leurs deniers, après avoir rempli toutes les formalités légales. L'un était le petit temple situé sur la place Saint-Gôme, et l'autre, appelé le grand temple ou temple de la cour du Bayle, était à l'endroit où se trouve maintenant la place de la Préfecture. Ils furent attaqués l'un et l'autre sous les prétexte^ les plus frivoles : le petit temple en 1670 et le grand en 1682. On reprochait au petit temple d'avoir été construit sans permission et de reposer sur une terre qui avait appartenu à l'abbaye de Vignagoul. Il fut établi que ces deux accusations n'avaient aucun fondement : le jugement le reconnaît dans ses considérants, mais le temple a'est pas moins condamné et tombe sous le marteau des démolisseurs. Quant au grand temple, sur la dénonciation d'une congrégation de la ville, celle de la Propagation delà foi, une jeune fille, IsabeauPaulet^y aurait participé à la sainte cène, bien qu'elle eût fait abjuration du protestantisme à l'âge de douze ans. Le parlement de Toulouse, saisi de l'afi'aire, condamna: Isabeau par défaut au bannissement et l'amende honorable ; le pasteur qui lui avait distribué les symboles sacrés fut interdit de ses fonctions, le temple démoli et le culte prétendu réformé dut cesser pour toujours à Montpellier. Il y avait pourtant dix mille protestants à cette époque. Mais Isabeau Paulet avait été condamnée par défaut, le droit d'appel lui restait; elle se constitua prisonnière pour faire purger sa contumace et prouva que son abjuration n'avait jamais été réelle, que les actes sur lesquels on voulait la faire reposer étaient faux; le jugement n'en fut pas moins confirmé par un nouvel arrêt. 11 faut lire cette procédure qui est, à coup sûr, l'une des plus dramatiques qui se soient déroulées devant nos parlements. — Montpellier, qui comptait dix mille protestants en 1682, en possédait encore un nombre considérable lors de la révocation de l'édit de Nantes, car nous savons que six mille se convertirent par ordre et qu'il en restait beaucoup à convertir un an après. Ils se convertirent aussi pour conserver leurs biens ou prirent le chemin de l'exil. — Les pasteurs de cette période (1629 à 1685)
sont: Baux, 1621 à 1656; Garcenat, 1627 à 1670; David Eustache, 1642 à 1670; Brun, 1661 à 1668; Isaac Dubourdieu, 1651 à 1682; Grussol-Dumont, 1670 à 1672; Bertheau, 1657 à 1685; Hurlautz, 1670 à 1677; François Gaultier, 1650 à 1682; Sartre, 1679 à 1682; Jean-Armand Dubourdieu, 1679 à 1682. Après avoir aidé son père, Bertheau fils fut nommé pasteur à Gharentou en 1682. — Dans la pensée de ses auteur^ la révocation de Tédit de Nantes avait bien été un arrêt de mort. Les temples étaient rasés, tout signe extérieur de culte avait disparu, les ministres avaient quitté le royaume, le protestantisme était couché dans la tombe Mais est-il bien mort?
La certitude ne paraît pas complète, on a des doutes, des craintes tout au moins, car on fait pour lui ce que les Juifs avaient fait pour Jésus-Ghrist, on place des gardes autour de sa tombe. La période qui suit nous appelle à parler des mesures qui furent prises pour achever sa ruine et l'empêcher de ressusciter. — Et d'abord disons que la populalipn de Montpellier fut considérablement réduite par la promulgation de redit révocatoire. D'Aigrefeuille nous apprend qu'un dénombrement fait par les consuls en 1689 ne s'éleva qu'au chiffre de 21,397 habitants, et il ajoute que cette diminution tient à la fuite des religionnaires. D'après le journal de Locke, la population de Mont[JelUer aurait été de 30,000 âmes, de 1675 à 1679, dont les trois quarts protestants. Si beaucoup de protestants avaient quitté la ville, les uns pour sortir du royaume, les autres pour se cacher dans les environs, combien en restait-il i^armi ceux qu'on appelait « nouveaux convertis, » c'est-à-dire parmi ceux qui avaient paru abandonner leur Eglise sans avoir abandonné leur foi ? Le nombre en était certainement considérable, et pour s'en convaincre il sufflt de lire les rapports qui existent sur leur compte au sujet des difficultés qu'ils faisaient d'assister à la messe, de la peine qu'ils donnaient pour réducation de leurs enfants et de la préférence obstinée qu'ils conservaient pour leur ancien culte auquel ils se livraient en secret et de nuit, nonobstant les dangers qu'il fallait courir et les fatigues de longues courses à la campagne. Que de moyens de constater la persistance des sentiments protestants de ces réformés dont on avait fait des catholiques malgré eux ! Indépendamment des déclarations contenues à ce sujet dans les mémoires de Basville, il se trouve des pièces extrêmement curieuses où les curés rendent compte de l'état religieux de leurs nouveaux paroissiens. Les notes dont ces feuilles sont chargées reviennent presque invariablement à ceci : à côté du nom du nouveau converti on lit : « Mal converti, il ne donne aucune marque de catholicité, » et quelqu^efois : « 11 loge près de l'église, mais il n'y va jamais. » G'est au point que malgré tous les moyens employés on désespère et qu'on en vient à penser qu'il faut y renoncer et se rabattre sur les enfants. G'est ce qu'on fit en effet cl Ton organisa ce qu'on appellerait, dans le langage de nos jours, «l'instruction obligatoire; » mais ici l'obligation n'avait pas pour principal but de développer l'intelligence des enfants ; il s'agissait de les convertir, c'est-à-dire de les former aux habitudes de l'Eglise
romaine. Des écoles furent donc établies dans toutes les communes et tous les enfants des nouveaux convertis durent les fréquenter, sous peine d'amende pour les parents. Tous les mois des certificats de présence devaient être présentés par l'instituteur pour Técole et par le curé pour Téglise. Les consuls devaient tenir la main à ce que ces prescriptions fussent exactement remplies, et il y avait une pénalité pour chacun de ces fonctionnaires, quel qu'il fût, lorsqu'il manquait à son devoir. Les listes des amendes ainsi dressées étaient rendues exécutoires par l'intendant et le recouvrement en était fait par le receveur avec le concours de la garnison. Le comptable lui-même était passible d'une peine s'il mettait de la négligence dans ce recouvrement. Les fonds arrivés par ce canal allaient se réunir à ceux qui provenaient de la gestion des biens délaissés par les fugitifs, dans ce bassin où tombaient aussi les sommes considérables prélevées sur les individus et les communes pour cause d'assemblées. Il faut dire que ces assemblées, désignées sous le nom de culte du dései;t, pour le motif qu'on le célébrait dans la campagne, le plus souvent de nuit et toujours dans les lieux les plus inaccessibles et Te mieux dissimulés, commencèrent immédiatement après la révocation de Tédit de Nantes, et furent continuées sans interruption jusqu'en 1789, malgré des difficultés de toute nature et les plus grands dangers. Des rapports nombreux adressés à l'intendant ne laissent aucun doute sur la réalité et la fréquence de ces assemblées, et des dénonciations plus nombreuses encore.constatent le m(^me fait. Avant qu'il fût rentré de l'étranger des pasteurs pour présider ces réunions, des laïques se chargeaient de cet office et, dans Montpellier même, des services dits des veillées furent organisés pour fournir aux âmes pieuses ces aliments spirituels dont elles ne pouvaient se passer. Toutes sortes de moyens furent employés pour mettre fin à ces pratiques; l'on édicta les peines les plus sévères contre les pasteurs qui présidaient ces assemblées, les fidèles qui les fréquentaient, les particuliers qui prêtaient leurs maisons, et même contre les communes et les arrondissements qui les soufi'rarient sur leur territoire... Rien ne put y mettre fin. Ge culte fut célébré sans interruption dans tons les pays où les protestants étaient en grand nombre. Les religionnaires avaient les moyens de s'avertir, de convoquer des assemblées et de les protéger qui annoncent une police très bien organisée el encore mieux exécutée ; et si des assemblées furent souvent surprises, si des pasteurs furent exécutés, si des fidèles, hommes ou femmes, allèrent peupler les galères ou la tour de Constance, il y a lieu de s'étonner qu'avec l'espfonnage auquel on recourait, l'argent dont on disposait, la prime élevée que l'on ofi'nait à la trahison, ces accidents n'aient pas été plus nombreux. L'histoire de la cité qui nous occupe nous fait assister bien souvent à la préparation de ces assemblées dont la nouvelle se propageait discrètement. On était informé de l'arrivée du prédicateur qui devait présider le culte, du lieu et de l'heure de la réunion, et l'on quittait sa demeure, on marchait quelquefois plusieurs heures, par tous les temps, au milieu de