‹ Encyclopédie des sciences religieuses; (volume 3)Chapitre 76 sur 157 · MORMONISME>~ MORNAY · texte numérisé non relu

MORMONISME>~ MORNAY

classe d*Aaron, tandis que les premiers forment celle deMelchisédek. Un grand conseil général est chargé de régler les difficultés qui peuvent survenir entre les fidèles ; il existe aussi des grands conseils particuliers dans chaque communauté locale. Une conférence annuelle pour le règlement des afi*aires générales de TËglise se réunit en avril ; on assure que toutes les décisions y sont prises à Tunanimité. — Sources : Le mormonisme a donné naissance à une foule d*ouvrages. Ses écrivains, assez médiocres d'ailleurs, sont nombreux; nous nous bornons à indiquer les noms de Spencer, Orson Pratt, Parly Pratt, Phelps, etc. Parmi les ouvrages racontant Thistoire et exposant les idées des mormons, nous mentionnerons les suivants : Kidder, Mormonism and the Mormons^ New-York, 1852 ; Burton, City of the saints, Philadelphie, 4852 : Ferris, Utak and the Mormons, New-York, 1854; Hyde, Momonism its Leaders and Designs, New- York, 1857 ; Stenhouse, Ttie Rocky Mountains saints, New-York, 1873. Nous possédons en français plusieurs ouvrages sur ce sujet, tels que : A. Pichot, Les Mormons, Paris, 1854 ; Jules Remy, Voyage an pays des Mormons, Paris, 1860, et plusieurs articles de la Revue des Deux Mondes,i^' septembre 1853, 15 février 1856, l**- septembre 1859, 15 avril 1861, !•' février 1872. Matth. Lelièvre.

MORNAT (Philippe de), seigneur du Plessis-Marly,'leplus accompli des gentilshommes de son temps, le protestant le plus influent de son parti, Thomme qui rendit le plus de services à son Eglise et à son pays. Ecrivain fécond, théologien, controversiste, diplomate, homme d'épée, administrateur et politique habile, il fut surtout éminent et célèbre par ses vertus. Il vécut sous six règnes : ceux de Henri IL François II, Charles IX, Henri III, Henri IV, Louis XIII, et joua un rôle important sous les quatre derniers. Les grands événements dont il fut témoin : les guerres civiles de France, la lutte pour l'indépendance des Pays Bas, la mort de Marie Stuart en Angleterre, etc., lui donnèrent des leçons analogues à celles que nous avons reçues des violentes pérrpéties de l'histoire contemporaine. Les incidents de la vie de Mornay ne peuvent se résumer en quelques pages ; il suffira de rappeler les plus importants en les groupant'autour de Tidée dominante du gentilhomme chrétien, celle qu'il appelait son principal dessein. Ce dessein se forma dans son esprit dès ses jeunes années. Né à Buhy, dans le Vexin français, le 5 novembre 1549, il appartenait à Tune des plus anciennes et des plus catholiques familles du pays; mais sa mère, Françoise du Bec-Grespin, qui inchnait vers la Réforme, lui donna un professeur luthérien . Celui-ci répandit dans l'esprit de son élève des semences que n'étouffèrent ni les fréquents changements survenus dans la direction de ses études, ni les offres séduisantes d'un oncle maternel, l'évèque de Nantes. La mort de son père (1559) lui permit de se déclarer pour le protestantisme, dans lequel l'avait affermi la lecture réfléchie du Nouveau Testament. Il renonça donc à la carrière ecclésiastique à laquelle il était destiné comme cadet de noble famille et aux riches bénéfices qui l'y attendaient. Après la première guerre civile (1562-3) il se livra à l'étude avec une ardeur extraordi-

naire et y fit d'étonnants progrès. Il fut bientôt supérieur à tous ses condisciples. Il voulut absolument prendre part à la seconde prise d'armes (4567), bien qu'il n'eût que dix-huit ans ; mais un accident de cheval lui fractura, dès le départ, la jambe à deux endroits et ne lui laissa le loisir que de déplorer en vers « les guerres civiles de France » et les vertus de Goligny et de ses frères. Il profita de la seconde paix pour compléter, selon l'usage du temps, son éducation classique par de longs voyages. Ils durèrent deux ans (4569-71). Avec son gouverneur Ramini il visita Genève où Théod. de Bèze continuait la magistrature morale et religieuse de Calvin ; Heidelberg, où il étudia le droit et la langue allemande ; Francfort, où il se lia d'amitié avec Hubert Languet ; il reçut à Venise le rtieilleur accueil du jurisconsulte Arnaud du Ferrier qu'il contribua à amener à la Réforme ; à Padoue il continua le droit et l'hébreu, et se fit un ami de Galignon. Obligé de s'éloigner de cette ville à cause des dangers que sa foi évangélique lui faisait courir dans un pays d'inquisition, il fit par mer le tour de l'Italie, vit Gênes, Ferrare , Rome, Plaisance, Turin, Milan, observant partout « les antiquités des lieux, remarquant avec soin l'origine, le progrès et le déclin d'iceux, les causes des changements et où s'étaient données les plus célèbres batailles et faits d'armes, par où les villes avaient été battues, emportées. » Il \ii de même la Hongrie, la Bohême, les Pays-Bas et l'Angleterre, faisant à mesure un journal de ses voyages, qui n'a pas été conservé, et prouvant pour sa part que le dédain des Français pour la géographie ne tientpasfà une lacune constitutionnelle de leur esprit, mais à des causes passagères et malheureuses. Son fils et.son petit-fils devaient suivre plus tard le même itinéraire. Il passa à Cologne l'hiver de 4571-72 et y préluda à son double rôle de théologien et de publiciste. Il composa en trois jours un écrit sur V Eglise en réponse à l'espagnol Pierre Ximénès, et adressa deux remonstrances aux insurgés des Pays- Bas revendiquant leur liberté de conscience contre Thorrible tyrannie de Philippe II et du duc d'Albe. €es écrits, aujourd'hui perdus, contenaient à la fois la conclusion de toutes ses études et le programme de sa vie entière. Une sympathie généreuse pour la liberté des peuples, une haine violente pour l'absolutisme politique et religieux, l'amour delà France et du christianisme réformé, voilà ce. que lui avaient appris la Bible et les anciens, les hommes éminents.qu'il avait connus dans ses voyages et ceux qu'il avait fréquentés en France, voilà la cause à laquelle il vouait avec joie son existence. Une juste intuition lui fit reconnaître l'intérêt de son pays dans le triomphe de la liberté religieuse en Europe. C'étaient là les traits fondamentaux de cette politique nationale qui devait £aire de la France le bouclier de la liberté européenne. Conseillée par les protestants du seizième siècle, elle fut suivie sous François I**" et Henri II par instinct et par circonstances; sous Henri IV et Richelieu, par réflexion et par sagesse; mais Louis XIV ne*put la concilier avec les principes qui le portaient à révoquer l'édit de Nantes. Revenu à Paris en 4572, à l'âge de vingt-trois ans, Momay remit à Goligny ce Discours au roi Charles IXy

où il engageait le monarque français à soutenir la querelle des Pays- Bas contre TEspagne, et où le vieil amiral put recomiaitre le fruit de ses réflexions dans Tébauche lumineuse du jeune publiciste. Dans TEglise et dans TEtat, une foi vive et raisonnée est à la fois la hardiesse des vieillards et la prudence des jeunes gens. Pour élever celle de Mornay à ce degré où elle devait braver les périls et courir audevant des sacrifices, il ne lui restait plus qu*à la voir consacrer par le martyre. Le 24 août 1572, Tobjet de sa plus haute vénération, Tamiral de Coligny, ^tombait sous le poignard des assassins. Mornay lui-même échappait par miracle aux égorgeurs de la Saint-Barthélémy, auquel n'échappait point son ancien gouverneur Ramini. Une jeune femme, destinée à être sa plus grande affection, Charlotte Arbaleste de la Borde, ne se dérobait aux mêmes périls que par des prodiges de sang-froid- et de courage. Qu'on se représente donc Vardeur avec laquelle Mornay allait désormais embrasser une cause sainte, patriotique et proscrite ! 11 passa en Angleterre où les souvenirs de son premier voyage et les recommandations deLanguet lui ménagèrent un bon accueil et les moyens de servir la cause protestante auprès de la reine Elisabeth. 11 eut à réfuter les calomnies dont ses coreligionnaires étaient Tobjet, et à solliciter pour eux des secours; mais il ne songeait point à venir les rejoindre tant que le pouvoir resterait aux mains de leurs bourreaux. 11 aimait mieux demander un asile, soit à la Suède où Charles de Mornay, son parent, était grand maréchal du royaume, soit à l'Irlande où l'Angleterre réprimait de vives résistances, soit à l'Amérique où Coligny avait cherché à établir les Français. Mais La Noue le supplia de vaincre ses répugnances et de revenir dans son pays pour profiter d'une occasion qui s'offrait de défendre la bonne cause. Mécontent de sa mère et de son frère, et trouvant son rôle dans l'Etat trop effacé, le duc d'Alençon offrait aux protestants son appui. Mornay n'y croyait guère et hésitait à mêler à la cause des Eglises celle d'un prince »ussi peu consistant. Mais il était loin d'être un esprit spéculatif épris de principes abstraits, et il se laissa persuader de prêter son concours à l'entreprise projetée. Son rôle dans la cinquième guerre de religion (4575) fut de surprendre Mantes, avec son frère de Bussy; la tentative échoua; le duc d'Alençon ne tarda pas à faire sa paix avec la cour, à obtenir le riche apanage.de l'Anjou et les deux Mornay n'eurent qu'à se réfugier à Sedan, dans la principauté du duc de Bouillon. C'est là, parmi d'autres réfugiés pour cause de religion, que Philippe de Mornay fit la connaissance de la noble femme qui devait porter son nom avec tant d'honneur, de tendresse et de courage. Veuve depuis cinq ans du sieur Jean de Pas-Feuquères, Charlotte Arbaleste était une femme « accomplie en toutes sortes de vertus, » d'un esprit élevé, douée d'un vrai talent d'écrire, d'une foi ardente et inébranlable. Elle fut fiancée à Mornay dès 1575, et elle donna d'abord la mesure de la gravité de ses pensées et de son caractère en demancfant à Du Plessis de composer, à l'occasion de leur mariage, un Traité de la vie ei de la mori^ où le jeune gentilhomme réunit les sentences les plus sages de

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rantiquité païenne et chrétienne sur la question. Des vers sur le même sujet, et dont plusieurs n'étaient pas sans mérite, terminaient le volume. Mornay avait besoin de toute cette philosophie. Entre les fiançailles et le mariage, il eut à ceindre son épée pour soutenir Thoré- Montmorency faisant entrer en France un corps de reîtres et fut fait prisonnier, mais heureusement sans ôtre reconnu. Peu de jours après la cérémonie nuptiale (3 janvier 1576), il monta de nouveau à cheval pour soutenir une tentative analogue de Condé; mais, n'ayant pu rejoindre le prince, il se retira à Buhy non sans souhaiter à sa cause un soutien moins frivole que le prince qui Tavait nommé son chambellan. Il crut le trouver dans le jeune roi de Navarre et ne tarda pas à se rendre auprès de lui. La première entrevue fit sur Henri de Béarn et sur Du Plessis une impression également favorable. Non que ce dernier méconnût les vices et les côtés faibles de son nouveau maître; mais en le comparant au duc d'Alençon, 'il trouvait en lui « certes et trop plus de bien et trop moins de mal qu'aux autres... Qui considérera, ajoutait-il, et les grâces que Dieu a mises au roi de Navarre et le temps auquel il Ta fait naître, jugera, à mon avis, qu'il est destiné à de grandes choses, et s'il est son serviteur, portera impatiemment de le voir détourné aux petites... Toute la chrétienté soupire après un grand prince. » Et il rêvait déjà de lui faire acquérir la gloire d'un Constantin. Cette gloire devait consister d'abord à assurer le triomphe de la cause évangélique, et ensuite à réunir un grand concile œcuménique où la même cause, déjà victorieuse par les armes, le serait une seconde fois et pour toujours par l'ascendant du savoir et de la vérité. Aussi mit-il au service de Henri de Navarre tout ce qu'il avait de jeunesse, de talent et d'activité. Entre le jour où il entra dans son conseil (1577) et celui où il le vit monter sur le trône des Valois, il serait impossible d'imaginer tout ce qu'il fit pour lui. Cette période vit coup sur coup les guerres civiles dç 1577, de 1580, de 1585, et présente le spectacle du plus grand désarroi où la France fût jamais- tombée. Plus d'ordre nulle part : les caprices de la cour, l'insubordination des grands, les rivalités des chefs, l'indiscipline des soldats français ou étrangers suspendaient toute sécurité, toute suite dans les desseins, surtout pendant les troubles interminables de la Ligue. Qu'on juge de la difficulté que présentait dans ces circonstances le rôle d'un chef de parti comme Henri de Béarn, et surtout de son premier et presque universel ministre ; car Duplessis était chargé ou se chargeait luimême de toutes les fonctions. Il accomplit ce prodige de faire si longtemps la guerre presque sans argent, au grand étonnement de Henri HI qui en fit plus tard la remarque, quand il se fut uni à son cousin de Navarre. Mais cette difficulté insoluble était loin d'être la seule. H fallait sans ce^se s'entendre avec les églises, avec leurs délégués ecclésiastiques ou nobles, avec leurs changeants alliés du parti politique, avec les reîtres mal payés, avec le prince lui-même, dont les caprices amoureux n'étaient pas un léger embarras. Henri fut une fois malade d'une pleurésie, loin de tout secours de médecin, et le

théologien diplomate qui le servait dut prendre sur lui de le saigner. Aussi le Béarnais disait -il qu'il se passerait aussi peu de Du Plessis que de chemise , et dans ses bons moments il lui disait à lui-même : « Ce sera au plus vivant des deux. » — La guerre de 1577, provoquée par les premiers états de Blois, qui avaient déclaré n'admettre qu'une seule religion en France, fit appel à tous les genres de talents de Mornay. Pour prévenir une explosion inévitable, il avait adressé aux Etats « Sous la personne d'un catholique romain, d cette éloquente Remontrance pour la paix^ où il soutenait la possibilité du maintien des deux cultes et l'inutilité de la force pour réduire les réformés : « Reste donc, ajoutait-il, puisque nous n'avons pu les faire mourir, que nous les laissions vivre, puisque la guerre n'a servi de rien, que nous les laissions au milieu de nous en paix... Sur la tête et sur le cerveau il n'y a prise que par les oreilles. On la leur romprait à tous, que leur opinion toutefois y demeurerait entière. » La guerre déchaînée, il ne fut plus question d'écrire, mais de chercher de l'aide : Mornay traversa la France, de la Guienne à Chantilly, pour solliciter en vain celle de Montmorency et courut mille hasards dans ce voyage ; il fallut repousser celle qu'offrait Damviile, cet autre Montmorency qui allait passer du côté de Henri III et qui voulait alors appeler contre lui la flotte turque à Aigues-Mortes. 11 fallut surtout prendre l'épée, aider Henri de Navarre à sortir du mauvais pas d'Ëausse où il se trouva enfermé avec une suite de cinq personnes seulement, dans une ville ennemie, raccompagner à Marmande, ailleurs. Il fallut enfin partir pour l'Angleterre, malgré la flotte royale qui allait l'arrêter près de la Rochelle, malgré les pirates qu'il devait rencontrer plus tard dans la mer du Nord, effacer dans l'esprit de la reine Elisabeth les mauvaises impressions qu'avaient faites les légèretés et les abjurations d'Henri, obtenir des subsides pour la guerre qu'il soutenait. Et il en obtint, mais trop tard pour s'en servir ; car la paix se fit brusquement à Poitiers et à Bergerac. Mornay dut cependant rester en Angleterre et aux Pays- Bas. Les loisirs qui résultèrent de cette prolongation furent employés à publier à Londres le Traité de V Eglise (1579), à Anvers celui de la VérUé de la Religion chrétienne (1581), grands ouvrages qui auraient suffi à l'activité d'un autre. Aux Pays-Bas, en lutte contre Philippe II, il ne crut pas changer de cause en prêtant son aide au prince d'Orange, allié par ses soins et à Elisabeth d'Angleterre et à Henri de Navarre. Les amis de l'Espagne l'en punirent eir l'empoisonnant, mais ils avaient compté sans sa jeunesse et sa bonne constitution. Il avait encore deux devoirs à remplir avant de quitter ce pays du Nord : faire agréer à Elisabeth mécontente de la folle prise d'armes de 1580, les motifs allégués par les amoureux et faciliter au duc d'Alençon, qui avait conservé l'habitude de l'employer au besoin, les négociations qui devaient le faire devenir duc de Brabant. Le prince d'Orange et les Etats lui demandèrent ce service, qu'il ne leur rendit que malgré lui, car il savait au juste ce que valait d'Alençon. Même quand la négociation eut réussi et que les Etats demandèrent à Henri

de Navarre de laisser Mornay six mois de plus auprès du duc, pour Faider de ses conseils, il ne se soucia pas d*un honneur qui ne pouvait que le compromettre et ne tarda pas à s'éloigner. Aussi bien, Je duc de Brabant l'y aida-t-il, sous prétexte de renvoyer à la diète d'Augsbourg, mais en réalité pour n'avoir pasàses côtés un témoin et un censeur de la trahison qu'il méditait contre Anvers. Mornay fut heureux qu'on ne pût lui reprocher le sang versé dans cette ville, par un prince qui s'érigeait en tyran du pays qui l'avait appelé. — En 1582, Mornay revenu en France, assistait pour le roi de Navarre au synode de Vitré et y faisait deux propositions, dont l'assemblée luiattribuait justement tout l'honneur. Il demandait d'une part que chaque province désignât deux députés pour demeurer auprès du roi et lui former un conseil; d'autre part, que des théologiens envoyés aux nations protestantes, eussent charge de préparer les voies à un synode général destiné à mettre d'accord les diverses Eglises réformées. On reconnaît dans cette dernière motion la confiance, peutr être un peu obstinée, de Mornay aux conférences théologiques. Celle qu'il voulait ainsi amener et en vue de laquelle un ambassadeur fut envoyé aux puissances protestantes, n'était que le prélude du grand concile rêvé par DuPlessis et seul capable, dans sa pensée, de rétablir au profit du pur Evangile, l'unité du monde chrétien. Quant à l'appel autour du roi de Navarre, de conseillers choisis par les Eglises, il présentait le triple avantage de faciliter l'arrivée de subsides pour les besoins de la cause, de renseigner le prince sur les besoins de ceux dont il était le protecteur, et sans doute aussi de mettre un frein à ses fantaisies galantes. — Celles de la reine Marguerite de Valois, sa femme, donnaient aussi des soucis à Du Plessis Mornay et ajoutaient à ses travaux. Restée à la cour de Henri III après l'évasion de Henri de Béam en 1576, elle avait trouvé le moyen de l'étonner par ses débordements et de se faire congédier par le roi. Celui-ci fit même fouiller ses bagages en route et enlever une de ses dames d'honneur. Le roi de Navarre trouva le procédé désobligeant et envoya Mornay à Lyon auprès de Henri III pour s'en plaindre. Il obtint la mince satisfaction de forme que la circonstance pouvait comporter. Le Béarnais reprit sa femme après bien des tergiversations et n'eut pas lieu de s'en louei*. Car à la prise d'armes suivante, elle guerroya pour son compte dans le voisinage de son mari, en faveur du duc de Guisé. Mais en 1583, les deux cours de France et de Navarre n'étaient pas encore en mauvais termes. En diverses missions, Mornay fut bien reçu par le roi, qui tantôt prenait plaisir à parler avec lui de religion et l'engageait doucement à revenir au catholicisme, avec le succès qu'on peut penser ; tantôt lui accordait une plus longue possession des places de sûreté remises aux protestants par les précédents édits, tantôt apprenait par lui les menées de l'Espagne et du duc de Savoie. Philippe II mécontent des rapports du duc d'Alençon avec les Pays- Bas, avait par deux fois proposé à Henri de Navarre son alliance, de Targent et des mariages de famille, sans s'arrêter à la différence de religion; le duc de Savoie, de son côté, méditait un coup de main

en ProTence. Sur les conseils de Mornay, Henri de Navarre faisait connaître au roi ces trames ténébreuses et le mettait sur ses gardes. Aussi Henri HI ne se fâcha-t-ii point quand le Béarnais reprit à rimproviste la place de Mont-de- Marsan, qui était du domaine de Navarre et qu'il gardait depuis la dernière guerre, bien que le temps fût depuis trois ans venu de la rendre. Le roi de France dut sourire enlisant dans les dépêches rédfgées à ce sujet par Mornay: « Qu'il n'y avait là rien d'étrange ; qu'un homme rentrait dans sa maison par où il pouvait: que d'ailleurs la volonté du roi était claire par ses patentes, de la sincérité desquelles il ne voulait point douter. » 11 lut à coup sûr avec plus de plaisir encore la réfutation de l'écrit que les Guises avaient fait faire par de Rozières pour démontrer par leur descendance de Charlemagne leur droit à la couronne de France et deux ans plus tard, peu avant l'ouverture des hostilités, V Avertissemeni sur rinlention de la maison de Lorraine où Du Plessis disait du monarque français, non sans un peu de flatterie l« Nous avons un roi chrétien, trop plus zélateur de Dieu qu'eux tous ensemble»où il accusait les Guises de « vendre à l'Espagne notre patrie et chasser la France hors de France pour y faire.les logis de la Lorraine et de l'Espagne » promettant à leurs tombeaux cette inscription bizarre: « Ce furent les premiers Espagnols français. » — La bienveillance du roi pour Henri de Navarre, habilement entretenue par Mornay, ne craignit pas de se manifester en plusieurs circonstances: une fois devant Mayenne et d'autres gentilshommes, à l'occasion de la mort imminente du duc d'Alençon il dit ces mots : a Aujourd'hui je reconnais le roi de Navarre pour mon seul et unique héritier. C'est un prince bien né et de bon naturel. Mon naturel a toujours été de l'aimer et je sais qu'il m'aime. » Sur quoi Mornay, qui était à Paris avec de Glairvaux et de Cbassincourt, conseillers comme lui du Béarnais, écrivit à son maître en $on nom et au leur : « Votre Majesté se doit représenter qu'elle est le propos ordinaire de toute la France et môme d*une bonne partie de la chrétienté... Vous avez à composer votre vie et vos actions en sorte que, s'il est possible, il ne s'y trouve rien à reprendre... A vous, sire, qui êtes né pour tous, non la vertu et la prudence seulement, mais la réputation de vertu et de prudence est nécessaire... Pardonnez encore un mot à vos fidèles serviteurs, sire. Ces amours si découverts et auxquels vous donnez tant de temps ne semblent plus de saison. II est temps que vous fassiez l'amour et à toute la chrétienté et particulièrement à la France. » Et quand le duc d'Alençon eut expiré, Du Plessis accourant vers son maître : « Sire, lui dit-il, parle décès de ce prince et la stérilité de la reine, il semble que «Dieu veuille préparer et pour vous et par vous de grandes choses. Le monde vous fera de belles propositions, mais c'est par Dieu que les rois régnent. Ge n'est pas à un grand prince à se changer sur les accidents; mais à changer les autres. Si Votre Majesté veut croire un bon conseil, on vous donnera la méthode, quand ce temps arrivera, de renouveler en vous la gloire d'un Gonstantin, de réformer l'Eglise et le royaume avec le gré de votre peuple, et dès cette heure on vous mettra sur les voies.

Seulement reposez- vous en Dieu, travaillant à son œuvre. » Ces belles paroles font mieux que peindre Thomme ; elles révèlent Tunité de sa vie sous la multiplicité infinie de ses travaux et de ses actes. Ces travaux redoublèrent durant la guerre de la Ligue (1585-98). Suscitée par Tor de Philippe II qui se vengeait ainsi des bons rapports de Henri III avec ses sujets révoltés des Pays-Bas, elle fit verser des flots d'encre, surtout par la plume de Mornay, et ensuite des flots de sang. Dès les premiers agissements des Guises, au mois de mars, protestations contre eux, adressées au roi de France et à tous les alliés du roi de Navarre; appel à tous les secours du dehors et du dedans; Aemonsirance à la France avec ce début: « Jamais aux mauvais sujets ne manqua prétexte de se révolter contre leur prince ; » puis, quand le faible Henri III, dominé par sa mère, se fut livré par le traité de Nemours à ses pires ennemis, nouvelles protestations contre cet accord et par les princes de Bourbon et par Montmorency; Réponse aux déclarations de MM. de Guise ; Déclaration du roi de Navarre sur les calomnies publiées contre lui : « Ceux qui les avaient semées avaient faussement et malicieusement menti » et néanmoins, *pour abréger les misères d'une guerre, Henri demandait: «que la querelle fût vidée de sa personne à celle du sieur de Guise, un à un, deux à deux, dix à dix, vingt à vingt plus ou moins, en tel nombre que ledit sieur vou-drait, avec armes usitées entre chevaliers d'honneur en tel lieu qu'il plairait à Sa Majesté de choisir. » Mornay n'avait consenti à écrire ce défi qu'à la condition d'être le second de son roi. Mais le défi ne fut ' pas plus accepté que le concile|proposé au môme moment. « Que dira la postérité, ajoutait Henri par la plume de son ministre dans ses Plaintes au clergé, que vous ayez mieux aimé mettre le tout en confusion que de vous disposer à un concile, mieux aimé venir au sang que conférer doucement du sens des écritures? » Quand Sixte-Quint eut excommunié le roi de Navarre et le prince de Gondé et déclaré ces princes déchus de leurs droits, ils répondirent par la même plume et firent afficher dans Rome qu'ils appelaient « de ce soi-disant pnpe à la cour des pairs de France, lui donnaient un démenti sur le^ causes par lui prétendues et s'ofi'raient à le prouver hérétique et antechrist en un libre et légitime concile. » On aura plus d'une autre preuve de la haine de Mornay pour la papauté. En même temps que sa plume courait, il envoyait des ambassadeurs, achetait du salpêtre en Espagne, en faisait fabriquer en France, employait « tout âge et tout sexe » à relever et fortifier les places. C'était bien le moment pour les gens de Castres de le demander comme gouverneur de leur ville! Il avait à relever aussi le courage de son roi. A la vue de toutes les difficultés qui s'opposaient à ses efibrts, des armées envoyées contre lui, notamment celle de Mayenne, Henri fut pris, au commencement de 1586, d'un accès de découragement et, dans un conseil intime, il fut sérieiisement -question pour lui de renoncer pour le moment à la par-' tie et de se retirer en Angleterre. Mornay prévint cette lourde faute qui aurait coûté la couronne à Henri : la guerre était juste, inévitable, nécessaire pour la défense de la vraie religion et la liberté de tant de

consciences. Il fallait louer Dieu « qu'elle lui vînt sur les bras plutôt sous le règne d*un autre que sous le sien, plutôt dans la vigueur de son âge que chargé d*ans. Vous aurez, ajouta-t-ii, de grandes affaires à passer; je les vois bien ; votre vertu, la fidélité de vos serviteurs, le zcle de tant de gens de bien, la justice de votre cause, l'intérêt propre du roi en démêleront chacun sa part et Dieu le tout. Il vengera sa gloire. Je vous vois sortir de cette guerre le plus glorieux prince qui fut oncques. Et pour ce peu que je suis, sire, si j'y trouve rien trop chaud ni trop froid. Votre Majesté me le reproche. » Cette éloquence du cœur et de la conscience triompha, et plus tard, même dans la disgrâce, on lui sut toujours gré de ce bon conseil. — La lutte engagée, on vit successivement Mornay, quittant le roi, découvrir dans la Garonne un gué qui permettait de prendre Toulouse au besoin ; se charger -de la défense de Montauban et en fortifier les principaux faubourgs; prendre la Française et ravitailler Mas de Verdun; déjouer une conspiration des neveux de Terride, son collègue; aider Fontrailles à rompre le blocus de Tlle Jourdain; seconder Turenne dans SCS diverses opérations, tout en écrivant son vif pamphlet: Réponse à un prétendu Anglais ; puis revenu auprès de son maître, lui faire gagner la bataille de Coutras, la première victoire importante du parti depuis vingt-cinq ans de luttes. 11 fallut un peu violenter le conseil de guerre qui la précéda et le roi lui-même. « Et où logera Tarmée? demanda Henri: — Au piquet, devant Tennemi, » répondit Mornay qui fit céder son maître, non seulement sur cette question de tactique^ mais sur une question de morale en l'amenant à confesser publique- ' ment ses fautes avant le combat. Cette victoire n'ayant pu balancer réchec des auxiliaires suisses et allemands, on réunit à la Rochelle (1588) pour relever le moral du parti une assemblée qui coïncida avec celle des seconds Etats de filois. Mornay dut faire face à Tune et à Tautre ; se présenter sans cesse *aux protestants pour son compte ou celui du roi, envoyer aux catholiques des mémoires et des protestations, écrire en outre pour le public. Tout à coup arrive la nouvelle de Tassassinat de Guise et de cette tragique fin de ses violences envers le roi : ce Les jugements de Dieu sont très grands, écrit aussitôt Mornay à son maître, et sa grâce envers Votre Majesté très spéciale ; il Ta vengée de ses ennemis sans y tremper la conscience ni la main. »> Ce coup ne pouvait qu'amener Talliance prochaine des deux Henri et rapprocher le Béarnais du trône. Du Plessis ne veut plus qu'il s'attarde « dans les marais de Saintonge, » lui fait prendre Niort, comme il lui a fait prendre Marans, comme il a mené à bonne fin le siège de Beauvoir-sur-Mer, au moyen de galeries d'approche de son invention,, perfectionnées plus tard par le prince Maurice d'Orange. Bientôt arrive le seigneur de Buhy de la part de Henri 111 : les deux frères traitent pour les deux rois ; le passage désiré sur la Loire, la ^ forte place de Saumur, est remise d'un commun accorda la garde de Du Plessis, qui en sera gouverneur trente-deux ans, et cette récompense de ses longs services lui est moins douce que la certitude où il est désormais de toucher enfin au but de ses efforts et de donnera

la France le roi providentiel qui lui assurera le repos, la grandeur et la possession de la véritable foi. — Heureux Momay, malgré tant de travaux, de dangers, de dégoûts, si ses espérances chrétiennes s'étaient ainsi réalisées ! Et il put le croire bientôt. L'assassinat de Henri UI à Saint-Gloud, fait passer le sceptre aux mains de Henri lY et les deux partis en armes furent également surpris d'avoir un roi protestant. Mais le triomphe des uns était le désespoir des autres et la guerre ne pouvait manquer de continuer. Mornay s'assure aussitôt de la soumission des places qui avoisinent Saumur et s'empare, moyennant une somme de vingt mille écus qui ne lui furent rendus qu'à moitié, de la personne de ce cardinal de Bourbon que la ligue opposait à son neveu. H assiste peu après au siège du Mans, combat à Ivry où il a un cheval tué sous lui et où il perd ses bagages ; il négocie la soumission de Yernon qui entraîne celle de Mantes. Là, le roi de France le fait entrer dans son conseil et le charge de s'aboucher avec Yilleroy pour amener la soumission encore éloignée de Mayenne. — Plus urgente était la nécessité de donner quelque satisfaction aux protestants. Yictorieux, ils restaient sous le coup des édits proscripteurs inspirés par la Ligue (1585 et 1588). Henri aurait voulu sans doute se montrer large envers ses compagnons d'armes ; mais il avait à ménager ses adversaires, à ne pas leur rendre la soumission impossible. H se borna donc à révoquer les édits de Rouen et de Nemours, à proposer aux protestants le rétablissement de ceux de Poitiers et de Fleix (1577-1580). Les réformés, Mornay lui-même, les trouvaient insuffisants, surtout atténués comme ils le furent par redit de Mantes (1591), mais il fallut s'en contenter « provisoirement et en attendant la pacification générale. » — Ces négociations avaient amené entre le serviteur et le maître des froissements que le temps devait envenimer. Unis jusqu'à ce jour dans une pensée commune, Henri lY et Mornay allaient désormais se trouver séparés par la divergence de leurs points de vue, l'un sacrifiant tout à la politique, l'autre mettant la religion en première ligne. Désormais, au lieu de pousser le roi, Mornay n'aura qu'à le retenir et il y réussira moins que dans son premier rôle. Mais comme il se rendra compte mieux que la plupart de ses coreligionnaires, des nécessités terribles qui pèsent sur les résolutions du monarque, il aura d'autre part à contenir l'impatience des protestants, à modérer leurs ardeurs. Ainsi celui dont la parole et l'action avaient été également sympathiques au prince et à ses compagnons, qui avait toujours eu au bout de la langue ou de la plume le mot qui illustrait «leur pensée commune, allait se trouver condamné au rôle ingrat de résister et gourmander de tous les côtés. La bienveillance du roi, devenue intermittente, ne devait pas tarder à s'évanouir. Elle se voila quand Mornay refusa de laisser gaspiller en plaisirs une somme destinée à la solde de troupes allemandes que le duc de Bouillon avait recrutées ; elle reparut quand il s*agit d*erivoyer secrètement Mornay à Elisabeth d'Angleterre pour prévenir le rappel de quelques troupes anglaises. Mais le temps approchait où le prince allait causer à son vieux serviteur la plus grande

douleur qui pût Tatleindre. Mayenne mettait à sa soumission la condition que Henri IV abjurât le protestantisme et il semblait évident que la Ligue ne désarmerait qu'à ce prix. Le roi, ayant assez répété la promesse de se faire instruire, ne pouvait différer de Taccomplir. Une conférence à ce sujet fut annoncée, et Mornay crut avec une candeur étrange chez un fin diplomate que les théologiens des deux Eglises y auraient également la parole. « Il faut s'y préparer, écrivait-il à un ami, et pour ce, j'ai fait trouver bon au roi que je flsse rendre à Saumur sept ou huit des plus notables ministres de France pour se prémunir. » L'idée fixe du salut de la chrétienté par un concile faisait dévier ici le sens si ferme de Mornay. Quant il apprit que le chancelier Chiverny avait écrit à l'évoque de Chartres « qu'il vînt hardiment sans se mettre en peine de théologie ; » quand il sut que le roi avait abjuré avant l'arrivée des députés des Eglises, il connut son erreur, et la duplicité du prince ajouta encore au chagrin que lui causa son abjuration. — Il est impossible de s'exagérer cette douleur de Mornay voyant sombrer au port sa plus chère espérance. Peu de jours avant « le saut périlleux » il écrivait: « Je veux encore espérer en nos larmes : je veux croire, s'il peut oublier Dieu, queDieu pourtant ne l'oubliera pas. » Et peu de jours après: « Doutez>vous que ces changements ne m'aient percé jusqu'à l'âme?... Tenez-moi pour un homme noyé qui voudrait bien se sauver vers vos solitudes : Si quid adhuc seu puisât, seu gemil in nobis. » Et ces plaintes si vives laissent paraître une véritable amitié pour le roi : « Je plains et pleure du fond de mon âme la géhenne de Sa Majesté que certes je n*ignore pas et vous prie là-dessus de lui dire que, s'il lui prend jamais envie de sortir de cette captivité et spirituelle et temporelle, je ne puis croître de fidélité à son service, mais bien y doublerai-je de courage pour la juste douleur que j'en ressens. Ils ne lui donnent point la paix de l'Etat et lui ôtent la paix de la conscience; ils ne lui réconcilient point les rebelles et lui refroidissent ses plus fidèles; ils ne lui rendent point son royaume, car c'est à Dieu et non au diable de le donner, et lui font renoncer autant qu'en eux est le royaume des cieux. J'endure de le voir ainsi servi, ainsi trahi, ainsi trompé. '» Il craignait qu'il n'en fût ainsi de plus en plus ; num fasiigiumputas? graiius est. Derrière une abjuration de pure forme, Mornay apercevait le joug humiliant des jésuites et plus loin encore la menace du poignard, si le roi ne persécutait ses meilleurs amis.» On sait avec quelle franchise respectueuse il fit connaître au roi sur ce sujet ses propres sentiments et ceux des réformés. Henri IV l'écouta avec patience: il avait besoin de son entremise pour adoucir l'assemblée de Mantes, réunie peu de jours après son abjuration ; Mornay ne lui refusa point ses bons'offices, mais la cause qu'abandonnait le monarque lui dere- Hait encore plus sacrée. Il avait combattu jusqu'alors pour son triomphe, il avait désormais à défendre son existence, lutte moins brillante, mais plus acharnée. Il comprit que pour y réussir, ses amis devaient se montrer résolus. En conséquence, il prêta pour sa parti Mantes le serment d'union que les réformés avaient déjà prêté aur

assemblées 'de Nîmes, Monlauban, La Rochelle ; il jeta les bases du règlement qui fut adopté Tannée suivante (1594) à Sainte-Foi et qui organisait plus fortement le parti ; il donna de près ses conseils à rassemblée de Saumur(159o) et dissuada Tannée suivante celle de Loudun de se séparer, malgré Tordre du roi, sans avoir obtenu satisfaction. U eut ainsi une part considérable à ce grand acte de Téditde Nantes, qui fit mieux que confirmer, qui étendit les prescriptions favorables des précédents édits et qui, transaction de puissance à puissance, vérifia une-fois de plus Tantique adage : Si vis pacem, para bellum. Des phrases sur la liberté de conscience n'y auraient rien pu. — Ge résultat obtenu, Mornay compritqu*on ne pouvait aller plus loin. Exiger l'observation de Tédit, se plaindre des infractions, déployer de la fermeté dans les revendications légales, c'était se montrer conséquent avec lui-même et il le Ût ; mais son grand espoir avait été trop complètement déçu pour qu'il pût renaître. Résolu encore à défendre jusqu'à la mort, s'il le fallait, son droit d'invoquerDieu en toute liberté, il abjurait toute autre lutte, toute autre prise d'armes. Les guerres futures auront d'autres conseillers et d'autres chefs. U ne sera plus alors que de nom le « pape des huguenots. » — Exigeant pour sa cause, Mornay ne marchandait point au roi son dévouement. Il s'em-, ploya avec un zèle persévérant et heureux aux négociations qui devaient amener la soumission de Mercœur en Bretagne. C'est en les poursuivant qu'il fut victime à Angers d'une lâche agression. U avait, dans Tintérôt du service public, ouvert des lettres écrites par Saint- Phal, son parent. Ge jeune gentilhomme le frappa à la tempe d'un coup de bâton qui le laissa pour mort (1597). Une vive explosion de sympathie à laquelle prirent part, avec le roi, les principaux seigneurs et gentilshommes du royaume, les délégués des Eglises, consolèrent Du Plessis d'un affront, pour lequel il lui fut fait ofQciellement les plus formelles excuses, mais il n'en obtint pas, quoiqu'il les méritât aussi bien, à Toccasion d'un autre guetapens, théologique cette fois, où le roi se trouva contre lui. Il publia, en 1599, un Traité sur l' Eucharistie, et prouva, par plus de cinq mille citations des Pères de l'Eglise, que la messe, inconnue aux premiers siècles chrétiens, était une invention des âges suivants. Cette proposition déplut à Henri lY, dont la politique était alors d'obtenir du pape la dissolution de son mariage avec Marguerite de Valois, et au pape, que Mornay traitait d'Antéchrist. Sur les instigations de Tun ou de l'autre, Tévêque d'Evreux, du Perron, déclara Touvrage plein de faussetés et se Ht fort d'en signaler plus de cinq cents. Ce défi, vivement relevé par Mornay, plus vivement rétorqué par l'évoque, amena entre les deux adversaires une conférence publique (1600) en présence du roi et de quelques arbitres des deux religions. Le roi se comporta à Tégard de son ancien serviteur avec une dureté déloyale. « 11 fit merveille » en faveur de du Perron. La veille de la dispute, celui-ci n'avait pas encore remis la liste des passages incriminés ; il ne fit parvenir dans la nuit que Tindication de soixante textes que le champion du protestantisme n'eut ni le temps

ni les moyens de contrôler. Il en résulta pour Mornay une fatigue et un découragement funestes à sa cause. Il tomba gravement malade à la suite de la première séance où Ton ne put discuter que neuf citations. Elles contenaient en effet quelques erreurs de détail échappées à Mornay, qui travaillait vite, ou aux théologiens qui avaient compilé pour lui les Pères de l'Eglise. Mais le sens général des passages critiqués n'était pas douteux, non plus que celui des milliers d'autres textes allégués par Fauteur. Il fut loisible à du Perron de chanter victoire, mais non de faire oublier aux esprits impartiaux que « bon droit avait eu bon besoin d'aide. » — Retiré à Saumur, il réduisit à leur valeur dans quelques écrits les résultats de la conférence de Fontainebleau et donna tous ses soins à l'académie protestante, décrétée par Henri lY en 1593 et mise sur pied en 1604. Cet établissement d'instruction supérieure pour la théologie, la philosophie, le grec, l'hébreu, couronnait l'enseignement classique d'un collège protestant, institué à côté d'un autre collège pour les jeunes catholiques. Une nombreuse jeunesse fréquentait ces écoles et contribuait à la prospérité dé la ville qui ne fut jamais aussi florissante que sous le gouvernement de Mornay. Les vastes fortifications de Saumur reconstruites, un temple bâti pour les protestants aux frais de Mornay, attestaient que la présence de ce grand homme était un bienfait pour tous. Il réunissait dans son château les professeurs de l'académie et présidait à leurs délibérations. Il élevait à son foyer son fils unique d'après des vues si sages que la princesse d'Orange lui demanda de les formuler par écrit. Sous rinfluen<;e d'une mère aussi éminente que madame de Mornay, sous le regard affectueux de trois sœurs (une quatrième était née du premier mariage de Charlotte Arbaleste) dignes de leur nom et par là désignées plus que par leur fortune pour d'honorables alliances (elles épousèrent les sieurs de Jaucourt, de Saint-Germain et le duc Caumont de la Force), le jeune Philippe s'adonnait avec zèle à l'étude. L'ardeur de son père pour le travail revivait en lui ; Utmam ftliciori sœculo naïus , s'écriait Mornay en le voyant embrasser avec passion la cause qui lui était chère, et il ajoutait : a Mais je suis délibéré de le durcir contre ce temps par une diète plus qu'athlétique, afin qu'il soit plutôt pour l'amender que pour ^n empirer ». Ses études finies, il le fit voyager et chercha l'occasion de lui apprendre le métier des armes, soit sous Lesdiguières, soit sous Maurice d'Orange. Mais la mauvaise volonté du roi pour le père s'étendait au fils qui se sentait avec douleur écarté « des armes de France ». Il se rendit comme volontaire dans les Pays-Bas et, au siège de Gueldre, (1605), le jeune brave trouva la mort sur la brèche. Coup terrible pour sa mère que la douleur fit descendre au tombeau, pour son père atteint dans ses plus chères affections et qui, à sa devise Aru et Marte ajouta alors : Jffihi bis anhelo superstes. — L'assassinat du roi ajouta pourtant à ses douleurs. Si Henri lY n'avait pas tenu toutes les promesses du roi de Navarre, son fils pouvait ramener les mauvais jours des Valois : « Quand je pense à notre malheur, écrivait-il, je ne

sais par où commencer, il m*arrache la plume. » Suspect à la régenle, dont il soutint pourtant les droits à l'assemblée de Loudun (1611), plus justement apprécié par elle quand il eut contribué à apaiser le différend de Saint-Jean-d'Angély et donné aux réformés le conseil de ne pas se joindre au prince de Gondé, il dut reconnaître que sa vieille foi monarchique et sa modération étaient mal vues de son parti. L'influence lui échappait pour passer à Rohan, plus jeune, porté aux mesures violentes, non mûri par les dures épreuves que le duc d'Alençon et le roi de Navarre avaient infligées à du Plessis. L'opposition de Mornay à Talliance de la religion avec la politique ne put empêcher la lutte armée des protestants en 1615, ni ses graves conseils à Rohan la nouvelle guerre de 1620. Du Plessis lui avait écrit (5 avril 1619) : « Travaillez au bien général, non au particulier. Diea vous a mis au rang où vous êtes pour suivre sa loi et ne prendre les armes que pour feon service et celui de TEtat. Vous écarterez diligemment, Monsieur, de votre oreillequi donnera avis contraire à cette règle chrétienne et française. » Blâmé des siens pour sa sagesse, il disait pour se consoler « que nous avons à vivre aux yeux de Dieu, non des hommes ; approuver nos actions à la chrétienté, à la postérité. > Tandis que son astre baissait à Thorizon, son cœur se brisait à la vue de son parti déchiré par les rivalités des grands, corrompu par For de la cour, fanatisé par les ministres. Si la régente lui avait rarement su gré de sa fidélité, Louis XIII Ten récompensa en le dépouillant du gouvernement de Saumur. N*osant pas se fier à son incorruptible loyauté, il ne voulut pas laisser en ses mains une place de cette importance quand il s'avança vers le midi pour assiéger Montauban. 11 donna sa parole que la ville serait rendue et ne la rendit pas. Le vieux gentilhomme se retira à son château deLaForèt-sur- Sèvre où il rédigea d*inutiles réclamations et vécut dans la tristesse. Sa fortune redescendait tous les degrés qu*elle avait autrefois gravis : la France n'avait pas vu se lever la lumière du pur Evangile ; ses coreligionnaires étaient troublés dans la possession de leur liberté de conscience; ils rompaient à Tenvi leur union, soit pour s*assurer déshonneurs, comme Lesdiguières, soit pour rallumer les guerres civiles. Dépouillé lui-môme d'un gouvernement qui était à la fois sa récompense et une garantie pour ses frères, que lui restait-il? Lo témoignage de sa conscience et la foi en Dieu. Cette belle vie ne reprit sa sérénité qu'au moment de s'éteindre. Le 9 novembre 1623, le vieux chrétien appela auprès de lui sa famille et toute sa maison. Il laissa même entrer dans sa chambre les gens accourus des villages voisins. Devant tous, il confessa sa foi : « J'ai un grand compte ù rendre, ajouta-t-il, ayant beaucoup reçu et peu profité. » Puis, se levant du fauteuil oti il était assis, car il voulait mourir debout, il éleva les mains sur, sa tête et s'écria par trois fois: «Miséricorde! miséricorde! miséricorde ! » Il dit à ses enfants : « Soyez bénis par un mourant dont la bénédiction sera ratifiée par celle de Dieu. Durant ma vie, je n'ai eu que la gloire de Dieu pour but. » On l'entendit murmurer encore : « J'ai combattu le bon conibat, j'ai gardé la foi. >«

Il recommanda plusieurs fois aux siens de vivre dans la concorde et , de posséder en paix Théritage et le nom qu*il leur laissait. Il passa la journée du 10 en saintes oraisons, entouré de ses filles et du pasteur qui l'assistait, écoutant ou des passages de la Bible ou des fragments des Médiiations chrétiennes, qu'il avait composées. 11 ne souffrait point: à minuit la parole lui manqua. Le il novembre au matin, entre six et sept heures, son souffle s'éteijgnit. et le récit de ses dernières heures par le ministre Jean Daillé, fit couler les larmes de tous ceux qui partageaient sa croyance. Ils sentaient que leurs espérances, ajournées pour ce monde, n'avaient qu'à se reporter pour un monde meilleur. Nulle vie ne fut plus bienfaisante que celle de Mornay et ne laissa de plus purs exemples de piété, de courage et de résignation.— Ses écrits, fort nombreux et parfois fort étendus, sont ou tbéologiques ou politiques. Il a traduit lui-même en latin les plus importants et plusieurs ont eu un grand nombre d'éditions. Nous ne mentionnons ici que ceux qui n'ont pas été indiqués ci-dessus : Réponse au livre intitulé Ztf6 Trois Vérités (par Pierre Charron) contre le Traité de l'Eglise du sieur Dup. Morn., 1594; Réponse au docteur Bulenger qui avait .attaqué le Traité de l'Eucharistie, 1599 ; Vérificatvn des lieux iuipugncs de favx^ dans le même traité, par Dupuy, 1600 ; Sommation de i)u Plessis à l'évêque d'Evreuœ^ 1600 ; Réponse à C écrit du même sur la sommation; Avertissement à messieurs de l'Eglise romaine^ sur le môme sujet ; Réponse au livre de Vévêque d'Evreux sur la conférence, 1602 ; Avertissement aux juifs sur la venue du Messie, 4607 (développement d'un texte de saint Paul, annonçant la conversion des juifs après celle des gentils) ; Discours et méditations chrétiennes, 3 vol. dont 2 publiés en 1509, et un après la mort de l'auteur. Ils contiennent les réflexions pieuses de Mornay sur divers textes de l'Ecriture, réflexions écrites en diverses circonstances, la traduction d'une paraphrase de Savonarôle sur le psaume LI ; les Larmes, écrites à l'occasion de la mort de Philippe de Mornay; le Mystère d'iniquité ou Histoire delà papauté, 1611 (ouvrage qui fit autant de bruit que.le Traité sur l'Eucharistie). Mornay croyait avoir découvert le fameux nombre de la bête de l'Apocalypse 666 dans lés lettres significatives du nom du pape régnant, ainsi disposées : paVLo V VlCe Deo [1^=5; L=50; K=5; ^7=6; C=100; D=6[)0 : = 666] ; Testament, codicille et Dernières heures de Dup.-M., 4624. Les ouvrages théologiques de Mornay se font remarquer par l'intensité du sentiment religieux qui les anime, par une grande facilité de style, une remarquable abondance d'aperçus et de pensées, une érudition étendue, mais naturellement dépourvue de critique. Le meilleur de ces écrits est le Traité de la vérité de la religion chrétienne, qui part de la religion naturelle comme démontrée par la raison et la nécessité et en déduit les dogmes de la création du monde, de la Providence, de l'immortalité de l'âme, auxquels il ajoute, d'après les données de la révélation, les dogmes qui se rapportent aux mystères du christianisme. Cette apologétique a aujourd'hui son originalité. La théologie de Mornay est celle d'un homme d'Etat qui accepte les idées admises dans son Eglise et les présente sous la

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