HUSSARD — MUSULMANS
des païens j Leyde, 1667, m-12. — Voir BuUet. de la Soc. d'hist. du •proLy XII, 486 ; XIII, 181, et la Franct prot. ' 0. Douen.
MUSULMANS (Religion dés) ou MAHOUO^ME. Le mahométisme ou islamisme, professé actuellement par plus de cent millions d'individus, est la religion des Arabes, des Persans, des Afghans, des Turcs, des Tartares, de TArchipel indien, d'une partie de Tlndoustan et de toute TAfrique septentrionale, depuis TEgypte jusqu'au Maroc (voir Vambéry, Der Islam in neunzehnten J^hrhunderi, Leipzig. 1875). En Chine, il gagne rapidement du terrain (voir Dabry de Thiersant, Le mahométisme en Chine et dans le Turkesian oriental, Paris, 1878). En Afrique, il se répand de plus en plus parmi les tribus idolâtres du centre (Bosworth Smith, Mohammed and Mohammedanism, 2* édit.). Mais si cette propagande active, qui pourrait devenir un danger pour 1 avenir, mérite de fixer les regards des hommes politiques, le philosophe et l'historien, comme le fait observer Sprenger d'ans sa belle vie de Mahomet {Dos Leben und die Lehre des Mohammad^'S vol.) n'ont guère moins intérêt à étudier une religion sur la naissance et le développement de laquelle nous possédons les informations les plus sûres et les plus abondantes. Et d'ailleurs, pendant le moyen âge, l'histoire du mahométisme est l'histoire même de la civilisation. C'est grâce aux musulmans que la science et la philosophie grecques, tirées de l'oubli, sont venues réveiller l'Occident et provoquer le grand mouvement intellectuel qui aboutit à la rénovation de Bacon (voir Renan, Averroès et VAverroisme; Sprenger, ouvrage cité, introd., p. 4 ; Dieterici, Die Lehre von der WeltseelebeidenArabernim X. Jahrhundert^ introd ; Dugat, Hist. desphilosophes et des théologiens musulmans, préface).
— Au septième siècle de notre ère, le vieux monde agonisait. La conquête arabe lui infusa un sang nouveau. Mahomet avait emprunté sa doctrine tout entière aux étrangers. En échange il leur donna le Coran qui fut le point de départ d'une culture nouvelle ; car c'est pour préserver leur livre sacré contre toute altération que les musulmans durent créer, peu après la mort du prophète, la grammaire, la lexicographie et l'exégèse, laquelle, à son tour, donna naissance à la théologie, sœur de la philosophie. C'est ainsi qu'amenés à la curiosité scientifique, les musulmans, sous le règne des premiers Abbâsides, exhumèrent Aristote, Platon, Euclide, Archimède que par l'intermédiaire des Arabes d'Espagne ils transmirent à nos écoles d'Occident.
— Avant Sprenger, on attribuait le triomphe éclatant de Mahomet à des causes plus ou moins bizarres. Muir y voyait la main de Satan. Selon Carlyle, Mahomet était un de ces héros qui, de temps à autre, apparaissent au monde pour y accomplir l'œuvre de la prédestination. En Allemagne, on rangeait Mahomet au nombre des prophètes, négligeant d'expliquer ce qu'on entendait par ce terme de prophète. Le premier, Sprenger a fait toucher du doigt la vraie cause du succès de l'islamisme. A l'époque où parut Mahomet, l'empire byzantin et celui des Perses s'effondraient d'eux-mêmes. Les Syriens chrétiens, opprimés par les Grecs, n'aspiraient qu'à s'en affranchira Les Perses étaient hors d'état de résister. D'autre part, l'islamisme se présentait
comme une simple formule à prononcer : « Il n'y a pas d'autre Dieu qu'AUàh, et Mahomet est son envoyé », formule moyennant laquelle on entrait sous la protection d'une nation puissante, libre, égaÛtaire et victorieuse. C'est [donc à la force brutale et à Tintérêt personnel qu'il faut attribuer la rapide extension de l'islamisme. Les premières conversions furent peu sincères. On le vit bien, dans la suite, lorsque les principales provinces musulmanes devinrent des foyers d'hérésies fondées sur d'anciennes croyances que l'islamisme n'était point parvenu à déraciner. En Arabie même, le mahométisme ne dut son salut qu'à l'extrême division des tribus qui, subjuguées l'une après l'autre, finirent par se ranger sous les drapeaux des plus forts et par faire cause commune avec eux parce qu'ils étaient vainqueurs. Car ni Mahomet ni ses successeurs ne purent extirper cette indifférence naturelle des Bédouins en matière de religion qui faisait dire à Mahomet, dans le Coran (chap. ix, vers. 98) : <c Lee Arabes du désert sont les plus endurcis dans leur infidélité et dans leur hypocrisie, et il faut naturellement s'attendre à ce qu'ils ignorent les préceptes que Dieu a révélés à son envoyé. » Encore aujourd'hui, c'est à peine s'ils connaissent la profession de foi musulmane, et plusieurs voyageurs attestent qu'au lever du jour ils se prosternent devant le soleil. Ces considérations n'ont point échappé au savant auteur de la vie de Mahomet non plus qu'au docte professeur de l'université de Leyde, M. Dozy, à qui la science est redevable d'un excellent Essai sur C histoire de Vislamûmef traduit du hollandais par Victor Chauvin, Paris, Maisonneuve]. Leurs ouvrages seront pour nous les plus sûrs des guides dans l'exposé que nous allons tracer du mahométisme. — Lorsque parut Mahomet, l'Arabie comptait, au nord, au sud et à l'est, de nombreux adhérents au judaïsme, au christianisme et au parsisme ; mais les Arabes de la Mekke et des régions avoisinantes étaient restés attachés aux superstitions de leurs ancêtres. Ils avaient bien une notion vague d'un être supérieur, qu'il nommaient AUâh (contraction de Al-Uàh « le Dieu ») ; mais ce dieu leur paraissait trop haut pour qu'ils pussent entrer en relations avec lui. Aussi préféraient-ils s'adresser à ses filles, les Djinns, dont l'esprit était censé résider dans certains arbres et certaines pierres et rochers. Les Bédouins remarquaientils quelque belle pierre, ils en faisaient leur idole, l'arrosant du sang de leurs chameaux et lui demandant en échange l'accomplissement de leurs vœux. Le centre du culte était la ^aa6a/i, sorte de temple carré, placé au milieu de laMekke, et où était adorée notamment l'idole principale de la tribu mekkoise des Qoréichites, statue d'agate rapportée de Mésopotamie ou de Syrie et appelée ^o6a/ (voir WiistenfeW, Gesehichte (1er Stadi Mtkka, IV, § 14). Ce temple, célèbre dans toute l'Arabie et vénéré par toutes les tribus, était, une fois l'an, l'objet d'un pèlerinage. Chaque tribu y avait dressé son idole, en sorte qu'il en contenait trois cent soixante, au dire des historiens arabes. On y voyait aussi cette fameuse pierre noire qui passait pour avoir servi de marchepied à Abraham, alors qu'il édifiait la Kaabah. En dehors de ces marques purement extérieures de respect, les Arabes
ne se souciaient guère de religion. La notion d'une vie future cho- •quait particulièrement leur bon sens. Or, sans cette croyance, il ne «aurait exister de religion digne de ce nom. Pourtant quelques esprits distingués ne se contentaient pas des grossières idées de leurs compatriotes. Déjà Gaussin de Perceval, en son Essai sur rhisioire des Arabes^ avait montré que Mahomet eut, dans les hanîfs, de véritables précurseurs (voir Barthélémy Saint-Hilaire, Mahomet et le Coran, p. 69). Sprenger a complété la démonstration. Le mot hanif signifie littéralement « qui penche plutôt d'un côté que d'un autre, qui se détourne de, sectaire. » Or ces hanîfs, rejetant les idoles, inclinaient à croire en un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, et à la volonté de qui les hommes doivent s'abandonner entièrement. En arabe, Islam est le terme qui désigne cette soumission absolue aux décrets divins, et Thomme qui professe Tlslâm est dit moslim (d'où musulman). On s'explique donc très bien cet aveu de Mahomet, dans le Coran, qu'avant lui il existait déjà des musulmans. — Les historiens arabes rapportent que plusieurs personnes de la famille de Mahomet et de celle de Khadîdjah, sa première femme, se déclaraient hanîFs, et protestaient contre l'adoration des idoles. Le hanîfisme avait été vraisemblablement introduit à la Mekke par un certain Zéïd ben 'Amr qui s'était rendu en Syrie tout exprès pour s'y informer de la meilleure des religions. S'étant entretenu avec des juifs et des chrétiens, mais peu satisfait de leurs réponses aux questions qu'il leur posait, il les aurait priés de lui indiquer une autre religion, et ceux-ci l'auraient engagé à embrasser le hanîfisme ou religion d'Abraham, consistant en une simple profession de foi en un Dieu unique. De retour à la Mekke, Zéîd commença à prêcher publiquement l'unité de Dieu. Souvent on le voyait, le dos appuyé •contre la Kaabah, adresser des conseils et des reproches à ses concitoyens ; et il disait à haute voix : « Oui, j'en jure par celui qui tient mon existence entre ses mains, je suis le seul parmi vous qui -suive la religion d'Abraham » (On sait que les Arabes regardaient Abraham comme le père de leur race) ; après quoi il ajoutait : <i O Allah, si je savais quelle est la formule d'adoration qui te plaît le mieux, je la pratiquerais ; mais je ne la connais pas » (Voir Weil, Sirat ar-liasoût, ap. Barthélémy Saint-Hilaire, p. 73). — Mahomet ■ayant épousé Khadîdjah, riche veuve de la Mekke. subit d'autant plus facilement l'influence des hanîfs que par sa nature il était très porté à la rêverie. 11 aimait beaucoup à s'entretenir avec Zéïd ben 'Amr, avec des juifs et des chrétiens ; et depuis que son n^ariage avec la riche Khadîdjah lui avait enlevé tout souci de la vie matérielle, c'était les idées religieuses qui formaient le sujet ordinaire de ses méditations. Sa mère Amînah, d'un tempérament très nerveux et très impressionnable, lui avait transmis le germe d'une maladie que ses symptômes, minutieusement décrits par les historiens musulmans, ont permis au docteur Sprenger d'assimiler avec l'hystérie. Les attaques de ce mal très semblable à l'épilepsie faisaient croire aux Qoréïchites que Mahomet était possédé d'un djinn. Lui-
même en fut d'abord convaincu. Souvent il s'entendait appeler; mais il avait beau regarder de tous côtés, il ne découvrait personne. Mahomet avait dépassé sa quarantième année lorsqu'il eut sa première révélation. Un jour (vers 612 de notre ère), se trouvant solitaire, sur le mont Hirâ, situé à environ une heure de la Mekke, il s'endormit, accablé par la chaleur, et vit en songe un être surnaturel qui, s'approchant vivement, lui dit igrà' « prêche. » Il paraît certain qu'à cette époque Mahomet se sentait déjà poussé à prêcher l'unité de Dieu, voulant imiter en cela Zéïd ben'Amr et peut-être aussi d'après les conseils de Bahirâ (voir l'article Coran). La vision qu'il eut d'un ange lui ordonnant de prêcher doit être sûrement attribuée à la surexcitation de son cerveau sous l'empire de ses préoccupations religieuses. Toutefois, c'était avec appréhension que Mahomet envisageait les luttes qu'il aurait à soutenir contre les Mekkois s'il se décidait à combattre ouvertement leurs croyances établies : aussi, épouvanté de l'ordre que son propre esprit lui intimait en songe, répondit-il à l'ange : « Je ne suis pas un prédicateur. » Par deux fois l'être surnaturel répéta son commandement et par deux fois Mahometle repoussa ; puis il se réveilla. Pendant longtemps il attendit en vain que la vision se renouvelât, et, persuadé .qu'il avait été en butte à l'obsession d'un djinn, il résolut de mettre fin à ses jours en se précipitant du haut du mont Hirâ. A ce moment même, l'esprit se montra à lui et le salua du titre d'envoyé de Dieu. Cependant, Khadidjah, inquiète de l'absence prolongée de son mari, avait envoyé des gens à sa recherche. Rentré près de sa femme, Mahomet lui fit part de ses visions et des doutes qu'elles suscitaient dans son âme. Khadidjah, dit la tradition, le consola de son mieux, l'assurant que rien ne pourrait ébranler sa foi en lui et que Dieu l'aTail certainement choisi pour être le prophète de sa nation. Néanmoins, effrayée de la confidence qu'elle avait reçue, elle eut recours aux lumières du vieux Waraqah, son cousin, hanîf comme elle. Celui-ci ne parut nullement étonné de ce qu'il apprenait. « Si ce que tu viens de me raconter est vrai, dit-il, ton mari a reçu une révélation et sera le prophète de notre peuple. » Peu après, Waraqah ayant rencontré Mahomet, l'aurait engagé à obéir aux ordres de l'ange et à prêcher. Â partir de cette époque, Mahomet se crut réellement appelé à propager une religion nouvelle et si plus tard il trompa réellement ses compatriotes en leur donnant comme révélés des récits qu'il tenait du juif Bahirâ ou en promulguant comme divines des lois dictées souvent par son caprice, c'est qu'ayant foi en sa mission, il pensait que le but justifie les moyens. Au surplus il faut distinguer trois périodes dans la carrière prophétique de Mahomet. La première, pendant laquelle il n'a que des idées peu arrêtées sur sa propre religion, est consacrée à détruire le paganisme et à y substituer la croyance en un seul Dieu et à une vie future dans laquelle seront récompensées les bonnes actions et punies les mauvaises. Dans la seconde période, Mahomet aux prises avec les Qoréïchites incrédules et railleurs se voit forcé d'improviser des réponses à des objections qu'il n'avait pas prévues
« Si, lui disaient les Qoréîchites,tu es réellement Tenvoyé d'Allah, opère quelque miracle. » Mis au pied du mur, Mahomet en est réduit à présenter le Coran même comme un miracle. « Eh bien, repartissent les Qoréïchites, ton Coran a beau être un miracle il ne nous convainc pas. Pourquoi ton dieu, qui est si puissant, ne change-t-il pas nos cœurs? » Ici, Mahomet répond par ce pitoyable argument: « Dieu dirige dans le vrai chemin qui il veut, et égare qui il veut. Vous ôtes du nombre des égarés, ô Qoréïchites, et de ceux que de toute éternité Dieu prédestinait au feu de Tenfer. » Ainsi crée Mahomet par boutade son dogme de la prédestination, dogme qui est en contradiction manifeste avec celui de l'acquisition, par les actes, du mérite ou du démérite. Cette contradiction n'échappa nullement aux fidèles, qui, du vivant même de Mahomet, lui exprimèrent leur étonnement.« Si tout est fixé d avance, ô messager de Dieu, dit un jour un musulman à Mahomet, pourquoi donc agirais-je? »Mahomet, fort irrité de cette question indiscrète, répondit avec humeur que Thomme, ne sachant s'il était prédestiné au paradis ou à l'enfer, devait agir comme si ses actes n'étaient pas déterminés d'avance (voir S. Guyard, *Ahd ar- Razzâq et son traité de la prédestination et du libre arbitre dans le Journal asiatique de février-mars 1873). — Dans la troisième période, Mahomet, devenu le chef d'une puissante communauté, fut conduit à lui prescrire des lois et à régler définitivement les rites et cérémonies du culte. C'est alors qu'en sa qualité de prophète reconnu, il dut revêtir d'un caractère divin les résolutions que lui inspiraient les besoins du moment. Par exemple, Mahomet voulait conserver à la Mekke son rang de capitale de l'Arabie. Il imposa donc aux musulmans, scandalisés d'abord, mais bientôt soumis, de continuer à s'y rendre en pèlerinage pour y accomplir les sept tournées autour de la Kaabah. Or ce pèlerinage était, comme on l'a vu, l'une des anciennes coutumes du paganisme. C'est aussi durant cette période que Mahomet précisa le dogme de l'unité de Dieu, celui de sa mission et celui de la vie future. — Les premiers convertis furent Khadîdjah, 'Alî qui épousa Fàtimah, fille de Mahomet, Zaïd, affranchi du prophète, Aboû Bekr l'un de ses beaux-pères, 'Olhmân et 'Omar. D'autres, moins illustres, suivirent de près cet exemple. Aboù Bekr et 'Omar, qui plus tard succédèrent à Mahomet, peuvent être considérés comme les colonnes de l'islamisme naissant. Sans eux, la religion de Mahomet eût infailliblement péri étouffée dans son germe. Le prophète manquait de sens pratique et d'énergie dans l'action, qualités que possédaient éminemment la première Aboù Bekr et 'Omar la seconde. Aussi Mahomet ne prenait-il jamais une décision sans l'avi» de son beau-père : 'Omar se chargeait de l'exécution. £t pourtant, malgré l'appui de ces deux hommes, les débuts de la prédication furent extrêmement pénibles. Il n'était pas d'injures et de menaces dont ne fussent accablés Mahomet et ses partisans. C'est pourquoi le prophète conseilla aux premiers musulmans d'émigrer en Abyssinie. La situation de Mahomet, demeuré presque seul, devint si intolérable que dans un moment de faiblesse il apostasia et associa à Allah trois des idoles
Qoréïcbites, AUât^ 'Ozzaei Mandt (CordOij chap. LUI, vers. 19 ss.) Les fugitifs d'Ayssinie revinrent alors à la Mekke ; mais Mahomet s'étant rétracté, la persécution reprit de plus belle. Plusieurs musulmans furent mis à la torture. Sur ces entrefaites, les habitants de Médine, qui détestaient les Qoréïcbites, ayant appris ce qui se passait à la Mekke,envoyèrent au prophète une députation pour lui offrir de le protéger lui et les siens. C'était une occasion de manifester leur haine contre les Qoréïcbites. En outre, beaucoup de juifs résidaient à Médine : ils entretenaient souvent les Médinois de la venue d'un Messie qui devait faire passer la suprématie des mains des enfants d'ismaêl aux mains des fils d'Israël. Les Médinois virent dans Mahomet le Messie attendu et pour supplanter les juifs, ils s'empressèrent de le reconnaître. Mahomet accueillit avec joie ces ouvertures et les députés médinois ayant embrassé l'islamisme et repondu des sentiments de leurs concitoyens, le prophète expédia ses partisans par petits groupes sans que les Mekkois missent obstacle à leur départ. Mais lorsqu'il ne resta plus à la Mekke que Mahomet, Aboû Bekr et 'Alî, les Qoréïcbites commencèrent à se repentir de ne point s'être opposés à la fuite des musulmans. Prévoyant que Mahomet, une fois à Médine, pourrait sérieusement entraver leur commerce en s'emparant des caravanes que chaque année ils envoyaient en Syrie, ils résolurent de mettre à mort leur compatriote. Averti de ce complot, Mahomet s'échappa secrètement de la ville en compagnie d'AboûBekr, et, trois jours après, 'AU, qui, revêtu du manteau vert du prophète, s'était jeté sur son lit afin de donner le change aux espions Qoréïcbites aux aguets, vint le rejoindre à Médine. C'est là ce que les musulmans appellent HUljrah (l'hégire) ou émigration de Mahomet. Cet événement, arrivé en 622 de notre ère, est le point de départ de l'ère musulmane. — Aussitôt installé à Médine, Mahomet s'occupa de régler le culte. Il fit construire un temple, Masdjid (« lieu de prosternation » d'où mosquée) et décida que cinq fois par jour les musulmans seraient appelés à la prière. Son esclave Bilâl fut chargé de ce soin et reçut le titre de Mo'azzin (Muezzin « qui annonce.») Les prières devaient être précédées d'ablutions. Pendant la prière, Mahomet remplissait les fonctions d'Imdm ( « modèle » ) : c'est-àdire que, placé en avant des fidèles, et le visage tourné vers Jérusalem, il prononçait à haute voix la prière qui devait être répétée, en imitant tous ses gestes, par les assistants. Mahomet n'avait choisi Jérusalem pour Qiblah ( « point vers lequel on fait face » ) que pour se concilier les Juifs, fort nombreux à Médine. Plus tard, lorsqu'il eut exterminé ces hôtes incommodes qui le battaient sur son propre terrain, il remplaça Jérusalem par la Mekke, sa ville natale, et dès lors tous les musulmans en quelque lieu qu'il se trouvent s'orientent vers la Kaabah, au moment de la prière. Mahomet institua aussi le jeûne, emprunté aux juifs. Seulement il choisit pour le célébrer le mois de Ramadhàn {Ramazan chez les Persans et les Turcs) neuvième mois de l'année arabe. A peine eut-il pris ces premières dispositions, le prophète songea à tirer vengeance des
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es commencèrent à attaquer 1 butin et ce premier succès enviais leur ardeur fut portée à son . cnt déclarer obligatoire la guerre et promettre aux martyrs de la foi titreraient tout droit en paradis. Un vrent que cette perpective des jardins iiis par des cours d'eau et ornés de yeux noirs ») ne fut pas le moindre musulmans. Non seulement elle leur mais elle la leur faisait désirer. Après succès et de revers, Mahomet, dont la ir en jour, put réunir une armée forte de réaliser le but de sa vie. En 630, huitième marcha contre la Mekke et s*en empara ir. Bon gré mal gré, les Qoréïchites durent se .sulmans. Ils adoptèrent la religion nouvelle sans 10 bien Ton pense, mais bientôt, comprenant que 'inet retombait en leurs mains, ils se rangèrent «oté de leur vainqueur et les autres tribus de liant que toute résistance était impossible, se sou- Maitre de la Mekke, Mahomet se rendit à la Kaabah. ^v de briser les idoles, mais respecta la pierre noire >ervi de marchepied à Abraham. Quant au pèlerinage, il il ne Tabolit point, mais il en fit un des devoirs fonda- 1 islamisme. C'est que par là il assurait à sa propre ' monie et croyait consolider Tunité politique de TArabie. i)lus tard, Mahomet s'éteignait à Médine où il fut enterré. (iogmes fondamentaux de l'unité de Dieu, de sa mission <te la prédestination et de la vie future, Mahomet laissait .i>ulmans cinq devoirs d'obligation divine à accomplir: la . lo jeûne, l'aumône (ou dîme aumônière), le guerre sainte et crinage. H leur laissait aussi, dans le Coran, un code complet son époque de lois civiles et criminelles, code qui dans la :t des temps s'est accru des décisions rendues par les khalifes •lutteurs de la loi. Nous n'avons pas à nous en occuper ici et nous •us bornerons à faire observer que relativement à la jurisprudence et .tjx rites les musulmans orthodoxes ont à choisir entre quatre sectes ••iîalement reconnues qui ont été fondées du premier au troisième >iècle de l'hégire par Aboû Hanîfah, Châfi'î, Mâlik et Ibn Hanbal, et <lont les partisans se nomment hanafites, chàfl'ites, mâlikites et hanbalites (voir le tableau si complet de L'islamisme moderne chez d'Ohsson, Tableau général de VEmpire Ottoman,) Nous ne traiterons pas davantage de la morale du Coran, car elle est tout entière empruntée au christianisme (sur les éléments chrétiens du Coran, voir E. Sayous, Jésus-Chriit d'après Mahomet, Paris, 1880). Seulement il est important d'ajouter que les effets en sont neutralisés par la théorie de la prédestination qui, en dépit des déclarations de Mahomet
relativement au libre arbitre, conduit au fatalisme et détruit toute idée de responsabilité chez l'homme. En vain, les théologiens musulmans ont tenté de réconcilier le détermisnisme avec la liberté restreinte, comme l'avait fait déjà Mahomet lorsqu'il répondit à un Arabe qu'il faut agir sans se préoccuper de savoir si l'on est destiné au paradis ou à l'enfer. C'est précisément cette préoccupation qu'il. était impossible aux musulmans de bannir de leur esprit, et la certitude de n'être qu'un instrument entre les mains de Dieu devait forcément étouffer en eux toute velléité d'user de leur libre arbitre. La réaction qui se produisit dès le premier siècle de l'hégire contre le dogme inique de la prédestination donna naissance à la secte des rao'tazilites. — S'il y aconflit dans le Coran entre le librearbitreetla prédestination, la question de la nature de Dieu ne soulève pas moins de difficultés. Dès que l'étude du livre sacré eut été instituée, au premier siècle de l'hégire, dans des écoles de Koûfah et de Basrah (Bassorah), on vit surgir les premières sectes. Mahomet affirme l'unité absolue de Dieu et déclare qu'en dehors de lui on ne peut admettre aucun principe ; il ajoute que Dieu ne doit être comparé à rien, ce qui ne l'empêche pas de parler de la puissance, de la bonté, de la clairvoyance du créateur, de menacer les incrédules de sa colère, tous attributs essentiellement humains. Il dit aussi que Dieu a créé l'univers de ses propres mains, qu'il est assis sur un trône, qu'à la fin des temps tout s'anéantira excepté sa face. Ces expressions, prises au pied de la lettre par les uns, expliquées métaphoriquement par les autres, conduisirent certains docteurs à un anthropomorphisme grossier (les sifâtites), certains au panthéisme. Effectivement les panth^tes soutenaient que puisque Dieu est le seul principe existant, se^altributs et l'univers lui-même avec tout ce qu'il renferme doivent en être une émanation. Ajoutons qu'au surplus le panthéisme ne fit son apparition chez les musulmans qu'assez tardivement et par l'intermédiaire des sectes gnostiques comme les Ismaéliens (voir l'article Assassins). Les mo'tazilites, ou dissidents, considérant que la prédestination est incompatible avec l'attribut divin de justice, rejetaient ce dogme et enseignaient le libre arbitre ou création par l'homme de ses actes moraux (voir Steiner, Die MulazilUen oder die Freidenker im Islam, Leipzig, 1865). Les djabarites rejetaient au contraire toute participation, de l'homme à la création des actes, sous prétexte que Dieu seul a le pouvoir de créer. Au milieu de ces querelles, les orthodoxes étaient fort embarrassés, nous entendons les gens instruits, car la majorité des musulmans ne s'inquiétait guère de ces disputes. Les docteurs orthodoxes s'en tenaient forcément à la lettre du Coran, tenant pour impie quiconque cherchait à pénétrer le mystère de ses contradictions. Sous le khalifat de rOmayyade 'Abd-al-Malik, les orthodoxes eurent même recours à YuUima ratio. Ils obtinrent du khalife une sentence de mort contre le plus célèbre des théologiens mo'tazilites. Mais un partisan du libre arbitre, Yazîd III, étant monté sur le trône, les doctrines des mo'tazilites se répandirent de plus en plus et ne disparurent qu'au dixième
siècle de notre ère. — Ces sectes n'étaient dangereuses que pour TEglise. D'autres, contemporaines aussi des premiers successeurs de Mahomet,s'attaquèrentà TEtatmôme. Nous voulons parler du schisme de kUâridjites et surtout de celui des chrites qui a divisé et divise encore en deux camps le monde musulman. Le gendre de Mahomet, 'Alî, pouvait espérer succéder immédiatement au prophète. Il se vit préférer Aboû Bekr, 'Omar et 'Othmân. Et lorsqu'enfin, après le meurtre d'Othmân, il fut élu khalife par la majorité des musulmans, il se vit disputer le pouvoir par Tambitieux préfet de Damas, Mo*âwiyah, le fondateur de la dynastie des Omayyades. *Alî aurait pu écraser &on adversaire à la bataille de Siifîn, il préféra s'en remettre à la décision de deux arbitres qui le trahirent et le déposèrent. C'est alors que douze mille de ses partisans l'abandonnèrenl et, se refusant aussi à reconnaître Mo'àwiyah, déclarèrent que le pouvoir spirituel et temporel, l'Imamat, devait être confié non pas comme le pensait la majorité à un membre de la tribu qoréichite, mais à tout fidèle qui s'en montrerait digne. Ces révoltés (khâridjites) se retirèrent en Mésopotamie, puis dans le Khoûzistân, en Perse, et il fallut leur faire une guerre d'extermination pour s'en débarrasser. Chassés d'Asie, ils se réfugièrent en Afrique, où ils trouvèrent le meilleur accueil chez les Berbères. Après l'assassinat d'Alî, son fils aîné Hasan ayant résigné le pouvoir entre des mains de Mo'àwiyah, et le cadet, Hosaïn, ayant été misa mort par ordre de Yazîd, fils et successeur de Mo'àwiyah, les partisans d'Alî n'en restèrent pas moins fidèles à la malheureuse famille du prophète et désormais il n'y eut plus d'accord possible entre eux et entre les musulmans orthodoxes. Il reçurent le nom de chî'ites ou sectaires. Ces chî'ites, persans pour la plupart, étaient par là même hostiles au principe électif en vertu duquel la communauté musulmane avait successivement élevé au khalifat Aboû Bekr, 'Omar et 'Othmàn. Chez les Perses, la royauté était héréditaire, et le souverain était considéré comme le représentant de Dieu sur la terre. Les partisans d'Ali s'imaginaient donc que le khalifat aurait dû passer directement de Mahomet à son gendre, le prophète ne laissant pas de descendant mâle. Aussi les trois premiers khalifes sont-ils pour eux nuls et non avenus. Les plus fanatiques allèrent même jusqu'à voir dans 'AU une incarnation de la divinité, et cette doctrine se transmit à un grand nombre de sectes qui se réclament des descendants d'Alî : on les nomme chî'ites outrés {Gkolât). Le chî'isme s'est naturellement propagé en Perse où de nos jours il règne encore. Les plus modérés même des chî'ites accusent les sunnites ou orthodoxes d'avoir falsifié le Coran et d'en avoir supprimé tous les passages où Mahomet parlait d'Alî. Nous ne pouvons passer en revue toutes les branches du chî'isme. On en trouvera la description dans l'introduction de S. de Sacy à son Histoire des Druses, dans la traduction allemande, due à Haarbrûcker, du Livre des sectes de Ghahrastànî {Religionspartheien und Philosophenschukny Halle, 1850-1851) et dans VHistoire des philosophes et des théologiens musulmans de M. G. Dugat (Paris, 1878). Nous ajouterons seulement
que, sous couleur de chî*isme^ d*habiles novateurs introduisirent subrepticement dans Tislamisme les anciennes croyances dualistes et les données philosophiques et gnostiques de Fémanation et de la métempsychose. De ce n^élange naquirent les hérésies des ismaéliens, des assassins, des nosaîris et des druzes qui se répandirent en Perse, en Syrie, en Egypte et dans Tlnde, et sur lesquelles on peut voir nos articles Assassins- et Druffss. Le bàbisme qui a paru en Perse il y a peu d*années est l'héritier direct des anciennes doctrines des chrites outrés (voir De Gobineau, Les religions et Us phUosophies dans VAsie ceniraUy Paris, 1866, et le mémoire de Kazem Beg dans le Journal asiatique^ 6* série. Vil et VIII). — C'est sous les premiers Abbâsides, de 750 à 861 de notre ère, que Tétude de la philosophie grecque s'implanta chez les musulmans. Si, à la vérité, elle détacha de la religion beaucoup de penseurs, on peut dire que du même coap elle assura le triomphe de Torthodoxie. Les théologiens, mettant la dialectique des philosophes au service de la foi, créèrent ^ ainsi le Kaldm ou théologie scholastique. Le véritable fondateur du Kaldm, Al-Ach'arî, qui vivait au dixième siècle de notre ère, avait commencé par être mo'tazilite. Mécontent des doctrines qu'il professait d'abord il rentra dans le giron de l'Eglise. Son système, qui prétend concilier la philosophie et la foi, ne peut soutenir un examen sérieux ; mais il est commode et propre à rassurer les consciences timorées. Il est donc naturel que, sauf en Perse, l'Ach'arisme ait supplanté toutes les sectes dissidentes. A partir du dixième siècle il reste seul en face de la philosophie et des encyclopédistes de Basrah, dont les traités si curieux ont été traduits en allemand par Dieterici (voir notamment. Die Philosophie der Araber im X. Jahrhundert^ Leipzig, 1876. Pour les Ismaéliens et les Druzes, voir les articles spéciaux que nous leur avons consacrés). Sur le système d'Al-Ach'arî on lira avec fruit Spitta, Zur Geschichte Abu'UHasan Al-As'ari's^ Leipzig, 1876; Mehren, étude sur Al-Ach'ari, dans le troisième volume du congrès international des orientalistes. Voir aussi Schmôlders, Essai sur Us écoles philosophiques chez les Arabes^ Paris, 1842, ouvrage qui, toutefois, ne doit être consulté qu'avec précaution surtout en ce qui concerne le curieux opuscule de Ghazzâlî, intitulé le Préservatif de l'Erreur. M. Barbier de Meynard a publié une excellente traduction de cet ouvrage si important pour l'histoire des sectes musulmanes dans le Journal Asiatique de janvier 1877. — Le mysticisme ou soufisme, qui a joué un si grand rôle dans le monde musulman ne forme pas à proprement parler une secte spéciale. Fondé sur un amour ardent de la créatpre pour le créateur, il doit avoir été, comme le pensent les auteurs musulmans, institué par une femme embrasée de l'amour divin. Qu^ le soufisme puisse aboutir et ait abouti réellement au panthéisme^ c^est ce que l'qn ne peut nier : il n'en est pas moins vrai que beaucoup de soùfis sont restés pu ont cru ^rester orthodoxes. Nous étudierons en son lieu cette intéressante manifestation de l'esprit humain. — On chercherait vainement^ de nouveaux systèmes dans l'histoire moderne de l'isiamisnie, si l'on excepte le wahhi-
MUSULMANS — MYCONIUS 511
bisme, qui s'est produit au commencement de ce siècle en Arabie et qui n*est d'ailleurs qu'une tentative pour revenir au mahométisme pur et pour le dégager de toutes les superstitions qui au cours des siècles se sont greffées sur lui (voir Histoire des Wahabis, par L. A***, Paris, 4810; Mémoire sur les trois plus fameuses sectes du mmulmanismey par M. R***, Paris, 1818). Au seizième siècle l'empereur mogol Akbar essaya bien de substituer une religion nouvelle au mahomé- ^tisme (Voir Rehatsek, The Emperor Akbar' s répudiation of Esxlam, Bombay, 1866); il n'y réussit point et l'islamisme compte aujourd'hui près de vingt millions d'adhérents dans l'Indoustan (sur les particularités de la religion musulmane dans l'Inde, voir le mémoire de Garcia de Tassy, Paris, Maisonneuve, 1869). La Perse, bien que travaillée par le bâbisme, n'en est pas moins musulmane. La Turquie d'Europe et d'Asie, les Tartares de Russie et du Turkestan, la Syrie, la Palestine, l'Arabie, l'Egypte, Tunis et le Maroc professent l'orthodoxie la plus étroite. Pour ce qui est des Arabes du désert, bien qu'indifférents, ils ne se considèrent pas moins comme des musulmans. £t, comme nous le disions au début de cet article, le mahométisme, loin de perdre du terrain, en gagne tous les jours dans la Chine et dans l'Afrique centrale. Pendant longtemps encore il faudra compter avec lui. Stanislas Guyard.
MYCONIUS (Oswald), ou plus exactement Geisshusler, naquit, à Lucarne en 1488. Ses parents, qui n'étaient pas sans fortune, le destinèrent aux études, et l'envoyèrent d'abord à Rothweil en Souabe, puis à Berne pour y suivre les leçons d'un des maîtres les plus distingués de l'époque, Michel Rubellus. En 1510 Geisshusler se fit immatriculer à l'université de Bâle, sous le nom de Molitor. Il y prit le grade de bachelier en philosophie, et obtint bientôt après, une maigre place de maître d'école. Ce fut Erasme, avec lequel il était fort lié, qui transforma son nom primitif en celui de Myconius. Il est assez difficile de déterminer le sens de ce nom. Peut-être vient-il de [AV)xa< ou de p)xcco(jLact, le bêlement des chèvres, bêler comme les chèvres. — Appelé à Zurich en 1516, comme maître à l'école du chapitre, Myconius ne tarda pas à entrer en plus étroites relations avec Zwingle qui était alors curé d'Einsiedeln. Grâce à ses efforts auprès de lui et à ses instances auprès des chanoines, il parvint à faire nommer le réformateur, à la charge de prédicateur de la cathédrale., Sous la direction de Zwingle, Myconius, dont la foi auxdoctriaes, romaines était déjà bien ébranlée, s'en détacha de plus en plus, et lorsque une ou deux années plus tard, il dut se séparer de lui pour prendre à Lucerne la direction de l'école de la cathédrale, il avait résolument accepté les principes de la Réformation. « Depuis que tu nous as quitté, lui écrivait bientôt Zwingle, je nie sens aussi -dépouragé qu*una armée à qui l'on a coupé une de ses ailes. » — Dans sa ville natale, Myconius se vit entouré d'hommes distingués qui partageaient ses idées réformatrices ; mais il ne sut pas toujours suffisamment contenir son zèle. Aussi bientôt décrié dans le peuple, comme partisan de Luther, souvent menacé de déposition, enfin
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déposé malgré le grand renom qu'avait acquis son école^ il retourna à Zurich où il reprit son enseignement d'autrefois. Dans ce milieu plus avancé Myconius s'attacha à réformer Técole et Téglise. 11 bannit de cette première les derniers restes de la méthode scolastique qu'il remplaça par une étude approfondie des classiques grecs et latins. En même temps il inaugura dans Téglise une série de lectures bibliques dans lesquelles il expliquait le Nouveau Testament d'après l'original. L'amitié de Myconius pour Zwingle grandit avec leurs communs efforts pour le triomphe de l'Evangile; aussi lorsque le réformateur eut succombé sur le champ de bataille de Gappel, ne pouvant plus vivre à Zurich sans lui, il accepta une place de diacre à l'église de Saint-Alban, àBâle. Dans cette ville, son zèle pour la cause réformée s'accrut encore, ses talents se développèrent, et, quoiqu*il n'ait probablement jamais reçu la consécration ecclésiastique, il devint, d'un choix unanime, après la mortd'OEcolampade, autistes de l'Eglise de Bàle, et prédicateur de la cathédrale (1532). Malgré les sarcasmes d'Erasme, qui avait rompu avec son ancien ami, et qui ne pouvait comprendre que les Bàlois eussent été assez insensés pour appeler à des! hautes fonctions un pauvre maître d'école, Myconius continua hardiment l'œuvre de son prédécesseur. En janvier 1531, il publia la première confession de Bàle et travailla non sans difficultés, à établir dans l'église une ferme discipline. D'accord avec Bucer, il s'efforça d'apaiser les luttes sacramentaires, et au risque de passer pour luthérien auprès de ses amis de Zurich, il se rattacha en 1536 à la formule de la deuxième confession de Bàle ou première heMiiqut, formule qui reconnaît dans le repas de la cène plus qu'un simple mémorial, le corps et le sang du Christ y étant mystiquement donnés i l'âme croyante. Dans une lettre àBuUinger du 7 septembre 1538, Myconius cherche à le convaincre qu'il y a eu malentendu entre Zwingle et Luther; il estime que le premier voyait dans la cène autre chose qu*un simple signe, et que le second n'avait jamais cru à une participation matérielle et grossière au corps et au sang du Sauveur.^ Un débat d'importance secondaire menaça d'enleverMyconius à l'église de Bâle. L'autorité scolaire (dominée par Garlstadt qu'il avait fait appeler à Bàle, et qui d'ennemi des titres et distinctions académiques en était devenu le partisan décidé),voulut lui imposer le devoir de prendre le grade de docteur en théologie, pour pouvoir poursuivre son enseignement d'exégèse à l'université. Myconius, dont le mépris pour ces titres qui recouvraient souvent la plus crasse ignorance, était profond, déclara au conseil qu'il quitterait la ville, plutôt que de se soumettre à ses injonctions. L'autorité tint bon, mais pour ne pas perdre un homme si éminent on fonda pour lui une chaire spéciale, que la tradition désigna sous le nom de Cathedra Uyconii. — Myconius défendit aussi l'indépendance de l'Eglise et du clergé contre les prétentions de l'université qui voulait soumettre les pasteurs à sa surveillance, en se les incorporant. Il le fit non par hostilité pour la science qu'il tint toujours en grand honneur, mais parce qu'il estimait que s'il devait y avoir une subordination de l'école à TEglise ou
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de l'Eglise àTécole, c'était cette dernière qui devait être subordonnée à l'Eglise. — Esprit large, généreux et conciliant, Myconius aimait à tendre une main secourable aux victimes de l'intolérance et de la persécution. Cette largeur de cœur Texposa à bien des souffrances et à bien des déceptions; elles ne purent cependant jamais diminuer sa charité. Myconius mourut de la peste le 14 octobre 1552. Il a laissé peu d'écrits. Outre quelques brochures de circonstance (Epistolamasoria ad sacerdoies Helvetix qui Tigurinis mole loquuntur,ut7nale loqui desinant, Tig., i^2A\ Epistolaparâsnetica ad fr aires ditionis basiletnsis, quomodose in tarais iliis gerere debeant, 1534, etc. etc.,) il faut citer son commentaire sur l'Evangile de Marc, Bâle, 1538 et une courte biographie de Zwingle {De vita etobitu Zwinglii, Bâle, 1532 et 1536). — SowrcM: Melchior Kirchofer, Oswald Myconius, Zurich, 1813, et surtoutK. R. Hagenbach, Oswald Myconius, Elberfeld, 1859,dansla collection des Vxier und Begrûnder der reformirten Kirche.
Louis Ruffbt.
MYSIE, MuaCa, contrée de l'Asie Mineure, dans le voisinage de la Bithynie et delaTroade (Actes XVI, 7 ss.), qui faisait partie de la province romaine d'Asie. Elle était baignée par l'Hellespont à l'ouest et confinait à la Phrygie à l'est, mais le nom môme de Mysie avait une signification assez flottante chez les historiens de l'antiquité (Strabon, 12, 564; 13, 628; Ptolémée, 5, 2; Pline, 5, 32, etc.).
MTSTÈRÊS. Voyez Brame religieux.
MTSTIGISHE. Ce mot est un néologisme {Dictionn. de Littré) ; il ne faudrait pas en conclure que ce qu'il exprime nedate que d'hier. Rien au contraire ne r/Bmonte plus haut et n'a été plus répandu parmi les hommes. On en restera convaincu si on considère que le mysticisme est le caractère essentiel de toutes les religions. Il fut même réduit en système de très bonne heure ; on le trouve en effet sous cette forme dans le Bagavat-Gila. — Si le mysticisme a tenu et tient encore une place si considérable dans l'histoire, c'est sans le moindre doute parce qu'il répond à quelque besoin de la nature humaine. « La vérité, dit M. Franck (De la certitude, Introd., p. civ), n'est pas toute entière dans la science ; la lumière de l'évidence ne brille pas sur tout ce qui est. Au delà de ce que nous connaissons, il y a l'inconnu, qui a pour nous un attrait bien plus vif et auquel nous nous attachons avec plus de force. » Cet inconnu, qui s'étend au delà de la science, c'est le domaine du mysticisme. Nous arrêterons-nous au point en deçà duquel la raison peut nous donner des connaissances certaines, mais au delà duquel elle peut bien encore nous faire entrevoir de nombreuses questions, mais sans être capable de nous en indiquer des solutions satisfaisantes ?Iies esprits prudents l'ont souvent conseillé; mais il ge trouve que ces questions sont précisément celles qui nous offrent le plus d'intérêt, et que de leurs solutions dépendent les consolations et les espérances de notre vie ; aussi les conseils de la prudence ne sauraient faire la moindre impression sur nous; il nous faut à tout prix savoir à qui nous en tenir su^<:es
importants problèmes. Cependant, pour nons faire quelque idée de ce qai se dérobe à nos regards (tv (Aixmxa, les choses oacbées, comme disaient les anciens), nous n*avons, en ovtrede quelques inductions que nons pouvons tirer de ce qui nous paraît bien certain, que de» aspirations, des pressentiments, des désirs, vagues et fugitives émotions de notre âme. Ce que nous pouvons appeler les conoeptions mystiques, n'a pas d'autre base, pas d'autre point de départ. Ë9t<e à dire qu'elles n'aient aucune valeur? Les philosophes dogmatiques le prétendent; le sentiment, selon eux, n'estpas une faculté de connaissance (article Mysticisme, dans la seconde édît. «du Dkt,dti sciences philosopha de M. Frank) ; il est plus propre à nous égarer qu'à nous conduire à la vérité. Cela -parait incontestable. Et cependant, les besoins de notre âme ne sont-ils pas des faits dont il est légitime de tenir compte? (voyez sur ce sujet une page iatèressante de M»« de Staël, De V Allemagne, édit. de Paris, 4^4, t. 111, p. 269, à propos de l'écrit de Fréd. Ancillon sur le Sentiment de L* Infini). II n'en faut pas moins reconnaître que c'est s'exposer à bien des illusions que de prendre pour guide les émotions de Tàme, que les mystiques tiennent pour des expériences des choses divines. Le» danger serait peut-être évité, du moins en grande partie, si Ton imposait pour règle aux conceptions mystiques, comme le voulait Gersom, de rester toujours secundum scieutinm, c'est-à-dire conformes aux données les plus certaines de la raison. ^ Dans notre condition actuelle, ce a est que par la raison et d'après ses principes que nous pouvons comprendre ce que nous saisissons dans la sphère de oe qui nous est accessible. Ce qui lui est manifestement contraire est pour nous une erreur, si nous nous en faisons une idée claire, et un noa-senssi. comme c'est souvent le cas, nous ne pouvons nons en faire une représentation quelconque. Une conception mystique qui ne se rattacherait pas par quelque point à ce qui fait le fond de notre nature intellectuelle et morale, ne pourrait être qu'une illusion. Par quoi se légitimerait-elle? Comment aurait-elle notre assentiment? Ellene pourrait même entrer dans notre intelligence qui s'obstinerait à la repousser, parce qu'elle lui serait antipathique. Ce qu'on appelle b connaissance mystique ne peut être en réalité qucr le prolongement de la connaissance raisonnée. Que peut-il y avoir dans ces région> obscures qui succèdent aux régions mieux éclairées qui sont directement accessibles à la raison? San-s le moindre doute, la continuation de ce qfr'elle a nettement saisi dans le champ des choses qu'elle connaît. Il ne peut y avoir du connu à l'inconnu, du clair à Tobscur de solution de continuité. Par conséquent, les conceptions que nous nous ferons de ce qui tombe au delà de la sphère de la connaissance raisonnée, mais qui en réalité n'en est que le prolongement, devront être aussi en un certain sens les prolongements de nos conceptio^^ raisonnées les plus certaines. De là la nécessité de la conformité de celles-là avec celles-ci. Elles ne seront sans doute en elles-mêmes que des pressentiments de F&me, mais des pressentiments en rapport aVec l'ensemble de la connaissance scientifique. On. ne pourra
les^prendre que pour des inductions plus ou moins lointaines ; mais ces 'inductions seront liées encore à des idées claires et certaines qui en. seront en réalité dans Tensemble de nos connaissances et de nos. cro^'ances, le point de départ. Elles emporteront notre assentiment^ parce tqu^elles nous apparaîtront en harmonie avec ce qui porte le caractère d*une certitude complète. Et c*est ainsi que la science philosophique, solide mais bornée, se complétera par le mysticisme (la religion), c'est-à-Klirepar les aspirations spontanées de Tâme vers un ordre de choses qui ne peut pas être pour nous, dans notre condition actuelle (1 Cor. XIII, 9-42) TQbjet d*une connaissance raisonnée, dans le sens propre du mot, et dont nous ne pouvons cependant nous empêcher de nous faire quelque idée. Que Gorgias et Gailiclès ne fassent pas le moindre cas des conceptions de ce genre,, il est permis, puisqu'on ne peut trouver rien de mieux pendant cette vie, de les tenir, avec Socrate, pour certaines et véritables (Gorgioêf à la fin, Œavres de PlaUm , trad. Y. Cousin, t. III, p. 40S et 411). — Le mysticisme tel que nous venons de le présenter, n'est propre, cependant, qu*à cette école qu'on désigne sous le nom de mysticisme psychologique (parce qu'elle entend établir sa doctrine^ surJ'analyse des facultés de l'âme in quà vi animx-reponitur) et aussi sous celui de mysticisme pratique (parce qu'elle veut l'appliquer à Tamélioratioa religieuse et morale de l'homme). Ce mysticisme a étépropre à l'Eglise chrétienne (il y en a cependant des traces bien marquées dans Platon). Il éclata au douzième siècle par réaction contre la théologie scolastique dont les distinctions, les raisonnements et les discussions sans fin menaçaient de réduire la religion à un aride intellectualisme. Les hommes éminents qui, pendant lemoyen àge,fureat à la tète de ce mouvement, Saint-Bernard, Hugues de Saint- Yictor, saint Bonaventure, 6erson,.pour ne nommer que les plus connus, n'étaient pas des adversaires de la science ; ils en blâmaient seulement les abus et entendaient qu'on fît, à côté d'elle^ une large place à la piété. La science et la piété étaient, pour eux,, les deux ailes par lesquelles nous nous élevons vers le monde spirituel (saint Bernard).. Hugues parle de la nécessité de la dis^ cipUnn liuerarum et de la disciplina viriutunif et Gerson insistesur l'action combinée des facultés cognitives et des facultés affectives. Yoyez sur cette école mystique Nouvelle Revue de théologie (Strasbourg), 1859 ; Liebner, Hugo von Sanhi-Victor, 1832,. in-8°; Schlosser, Vincent von Beauvais, t. II. — Un mouvement analogue de réaction du sentiment religieux contre les excès d'une théologie raisonneuse se produisit vers la fin du dix-septième siècle dans l'Eglise luthérienne. En tenant compte des différences de temps et de lieu, on peut dire que ce phénomène historique fut de mêmenature qua celui qui s'était produil.au moyen âge. Spener, qui en fut le principal promoteur, se proposa de faire prédûHMAcr dans la religion la piété sur l'aride dogmatisme qui régOMlèe soyi temps dans r£glise et dans l'école, tout en se tenant en garde contre b» extravagances de la théosophie, qui comptait alors des adeptes nombreux:
et renommés. Les mystiques pratiques du moyen âge avaient eu de même à repousser les folies du mysticisme extatique de leur temps (Gerson, Epislola ad F. Bariholomœum super teriia parte libri /. Ruysbrock De ornât a spiritualium nuptiarum), tout en condamnant les excès de la science religieuse des scolastiques. Le mouvement commencé par Spenera été repris en Allemagne par De Wette, Schleiermacher et Neander. La devise de ce dernier,* Peclus est quod theologum facile aurait été vivement applaudie par Gerson. — Il est une autre école mystique, bien différente de la précédente, qui a fait bien plus de bruit dans le monde. Elle est désignée communément sous le nom de mysticisme extatique (l'extase en étant le point culminant] oa encore sous celui de mysticisme spéculatif (la doctrine en étant un tissu de spéculations abstraites, purement logiques et sans aucunrapport avec les réalités de la vie morale). Il est peu de pays qui ne lui aient donné des partisans nombreux, parmi lesquels il en est qui ont acquis un grand renom et d'autres qui ont été placés parmi les saints, soit dans TEglise catholique, soit parmi les musulmans, et probablement aussi parmi les Indous. Ce système peut se vanter d'un plus grand nombre d'adeptes, et bien autrement fervents, que tous les autres systèmes pris ensemble. On le trouva établi dans Tlnde deux ou trois siècles avant Fère chrétienne ; il est professé par les sufistes qui, dit-on, remplissent l'Asie centrale; Philon et les cabalistes l'ont enseigné parmi les juifs, et les néoplatoniciens parmi les païens de la décadence ; le Pseudo-Denis l'aréopagite l'introduisit parmi les chrétiens vers la fin du cinquième siècle ; il inspira les frères du libre esprit au treizième et au quatorzième siècles; il fait le fond desélucubrations de sainte Thérèse (1515-1582) et de Jean de La Croix (1542- 1591), de Molinos (1627-1696) et de ses disciples, de M"' Guion (1648-1717) et de ses admirateurs, etc., etc. — Gomme le mystique pratique, le mystique extatique se propose l'union de l'àme aTec Dieu ; mais tandis que celui-là n'entend cette union que dans un sens moral, qu'il n'aspire qu'à devenir unus avec Dieu, c'est-à-dire semblable à lui par ses sentiments, celui-ci recherche une union substantielle avec le principe premier et aspire à devenir unum une même chose avec lui, c'est-à-dire, à s'identifier avec lui dans une môme essence; cela seul creuse un abîme entre les deux systèmes. On est dans le théisme avec les mystiques pratiques ; l'extatique se place en plein panthéisme. On prévoit les conséquences de cette différence. L'homme n'est dans ce système qu'une vaine apparence; il n'y a d'autre véritable réalité que le divin. Semblables à des ombres sans consistance, nous flottons à l'extrémité la plus lointaine des manifestations divines, et nous essaierions en vain d'en troubler l'ordre et l'harmonie, en nourrissant le détestable orgueil de maintenir notre personnalité. L'obstacle à notre union avec le divin, c'est eu effet nptre personnalité, tout ce qui constitue la nature humaine, aussibfen ce qu'elle a de bon que ce qu'elle a de mauvais. Pour devenir Dieu, il faut cesser d'être homme, c'est-à-dire consommer le sacrifice de notre individualité. Il ne peut s'agir toutefois de la supprimer pardes
moyens violents, il faut seulement laisser tomber toutes les qualités qui font de nous des êtres déterminés, la faculté de sentir, celle de penser, celle de vouloir, même la conscience de nous-mêmes; c'est ce que nous apprend le Pseudo Denis Taréopagite. « L'âme en sortant d'elle-même, dit-il, se plonge et s'absorbe dans le divin. Il lui faut pour cela se dépouiller de toutes ses propriétés, de tout ce qui sent la créature. Quand elle s'est annihilée et qu'elle s'est -perdue ellemême, elle ne perçoit plus de différence entre elle et Dieu ; elle est passée dans la pure forme de Dieu. » Telle était aussi la doctrine de Plotiii. « L'âme par amour (pour le suprasensible) se dépouille, ditil, de toute forme, même intelligible. Dans cet effort suprême, .elle fait taire non seulement les facultés inférieures de sa nature, mais même la pensée pure, même la contemplation. Elle ne sent plus son corps, elle ne sait plus qu'elle est dans un corps. Elle ne s'affirme plus comme être vivant, comme homme, ni même comme un être en général; elle perd jusqu'à la conscience de sa pure essence. Ainsi préparée, l'âme s'unit au Bien » (Ennéadey, liv. III, ch. xvii; cf. Eniiéade VI, liv. IX, ch. vu et x). « Rejette loin de toi, dit un sufiste, toute pensée quelconque ;. alors, crois-moi, tu seras favorisé du souille divin, et toute différence entre celui qui est connu (Dieu) et celui qui connaît (l'homme) cessera » (Tholuck, Svfismus, p. 89; cf. p. 105ilO). Molinos n'est pas moins explicite. « Il faut, dit-il, queThomme anéantisse ses puissances : c'est la voix intérieure. L'âme ne doit se souvenir ni d^elle-même, ni de Dieu, ni d'aucune chose. Car dans la voie intérieure toute réflexion est nuisible, même celle qu'on fait sur ses propres actions humaines et sur ses propres défauts. Une réflexion de l'âme sur ses actions l'empêche de recevoir la vraie lumière et de faire un pas vers la perfection » {Guide spirit., liv. I, ch. v, n* 35, p. 31). — Le renoncement à toute activité intellectuelle dans le champ de la connaissance a pour conséquence et pour analogue le renoncement à toute activité morale, et à plus forte raison à toute activité physique (Jouffroy, Cour* de droit naturel, t. I, p. Ii7, 152 ss. ; Ch. Schmidt, Eludes sur lemyst. allem,, p. 144-148). De là les prescriptions de vivre dans dans la solitude, dans le silence, dans les ténèbres, dans l'immobilité {Bagavat-Gita, p. 138, 147, 150, etc.). De là encore et surtout le quiétisme, doctrine importante dans ce mysticisme. « L'homme pieux s'abstient dans cette vie autant des bonnes actions que des mauvaises » {Bagavat-Ohita, trad. de Schle* gel, p. 137. « Vouloir faire une action, dit Molinos, même une bonne, c'est offenser Dieu qui veut être seul agent. » Et cette recommandation d'un autre mystique de cette école : «Cette âme n'est pas en peine de chercher ni de rien faire ; elle demeure comme elle est, cela lui suffit. Mais que fait elle ? Rien, rien et toujours rieil. » — Et quand l'âme sera arrivée à son dernier <iegré d'anéantissement et que la mort la séparera naturellement de son corps, elle rentrera évidemment dans ce venerabile nihil, qui est le Dieu du panthéisme. Telle est l'union finale, le salut : en réalité le néant. Tout cela est fort logique, mais aussi fort absurde. En attendant cette suprême délivrance, elle
5i8 MYSTICISME
pourra en certaines circonstances s'unir momentanément au dim par rèxtase. Porphyre nous raconte que, pendant tes années qu'il passa auprès de Plotin, celui-ci eut quatre fois te' bonheur de ioatlieF à ce but, non par simple puissance, mais par un acte réel e^i«eflk- ^bie. Quant à lui, moins faTorisé, il n'eut qu'une seule fois €e bonheur. Il a cru devoir apprendre à la postérité la date de cet benrenx événement : il avait alors, nous dit-il, soixante-huit ans. A ce témoi- ^age de Porphyre sur la réalité de l'union parfaite de l'âme buinaîne avec Dieu pendant l'extase, ajoutons celui de maître Eckart : « Je -dis et j'en atteste l'éternelle vérité que, à l'homme qui a renoncé à tout. Dieu doit se donner entièrement, sans rien garder pour luimême, ni de sa vie, ni de son être, ni de sa nature» ni de tonte sa divinité. L'être de Dieu est ma vie; ma vie étant Tètre de Dieu, il font que la nature de Dieu soit aussi la mienne. Nous devenons sans aucune espèce de différence le même être, la même substance, la même nature qu'il est lui-même. » Arrivé à ce degré d'exaltation, il s*écrie : « Le Père, le Kls, le Saint-Esprit, moi, tout est moi ; je sois le Dieu Eternel » (Gh. Schmidt, Etudes sur le myst. ail. au quartorsiènu siècle, p. 8^-92). — Sommes-nous donc ici en présence de malheureux insensés ?'Gerson n'hésite pas à le croire. Vigilantes, dit-il de ces mystiques extatiques, ^ya^uniursomutan/iditô^tmi/ia, ethoe wcaïur gallice « resve » ou « resverie )>, ita ul reputant ea qux sola phaïuasia versantur interitis, extertoribus percipere sensibus. Noium est hoc in maniai ds {De simpltf. cordïs, notula il; De méditai,, consid. 1 et S; ^ passionib. animae, consid. 17 ; De myst. theoiog, specuL, consid. 25;^ mysi. theoL pract., consid. 10 et il). — tel est, dans ses traits principaux, le mysticisme extatique ou spéculatif. Ce n'est pas seulement un tissu de chimères ; c'est encore la négation de tous les principes die la droite raison et de tous les devoirs que prescrit la conscience. Sous le spécieux prétexte de conduire l'âme à Dieu ; il l'endort dans une funeste indifférence intellectuelle et morale et ne lui laisse ni amour pour le vrai, ni penchant pour le bien. Condamnant ce qu'il y a de plus précieux pour l'homme, la réflexion, la volonté, le travail, il éteint la vie dans* une oisive rêverie ; d'un être libre, il fait un esclave, d'un homme vivant un cadavre. La tâche de l'homme, c'est de se faire lui-même par ses propres efforts, de se développer par la lotte. Le mystique extatique, en se renfermant dans les sombres et arides doctrines de l'impuissance radicale, de la prédestination, du quiétisme et du panthéisme, refuse le combat et se place en dehors des conditions et des lois de la vie humaine. — Et cependant ces pauvres insensés qui ont été si souvent les fléaux de l'humanité, sont plus lignes de notre pitié que de notre colère. On ne saurait admettre qu'un homme eût été jamais capable de se plaire dans ces déplorables erreurs, s'il n'y avait été entraîné par quelque malheureux travers de caractère. Tous les esprits ne sont pas propres au mysticisme extatique, les partisans de ce système le reconnaissent euimêmes, et ceux-là même qui y inclinent, ont encore besoin de passer par une discipline abrutissante. C'est parmi les esprits sombres, mé^