LA BRUYÈRE
Voltaire raconte dans son Siècle de Louis XIV qu'avaiit de faire paraître l'ouvrage, l'auteur le lut au précepteur du duc de Maine, M. de Malézieux, qui lui dit : « Mon ami, il y a là de quoi vous faire bien des lecteurs et bien des ennemis. » La première édition du livre formait un tout petit volume que la faveur grandissante du public encouragea son auteur à doubler et à tripler, d'une édition à l'autre. En com parant attentivement ces éditions, il est aisé de constater que la hardiesse de l'écrivain va croissant avec le volume de son livre. Dans son premier essai, il procède par des maximes générales plutôt que par des portraits, évitant les ressemblances trop marquées avec ses contemporains. Quand il est sûr du succès, il ne se gône plus ; toutes les classes de la société de son temps, grands seigneurs, bourgeois, magistrats, prédicateurs, femmes galantes ou dévotes, lui passent sous la main. De là une série de seize chapitres qui traitent chacun son sujet particulier et semblent indépendants les uns des autres, mais se relient en réalité les uns aux autres par une pensée commune, celle dé peindre les mœurs du siècle. On a beaucoup discuté sur la question de savoir si La Bruyère ne va pas au delà, et si son livre ne contient pas aussi une galerie de portraits satiriques dessinés d'après nature. L'écrivain a protesté contre les clefs qu'on a voulu donner de ses caractères et contre l'imputation de les avoir lui-même livrées. « J'ai peint à la vérité, dit-il, d'après nature, mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là dans mon livre des Mœurs. Je ne me suis point loué au public pour faire des portraits qui ne fussent que vrais et ressemblants, de peur que quelquefois ils ne fussent pas croyables et ne parussent feints et imaginés. Me rendant plus difficile, je suis allé plus loin : j'ai pris un trait d'un côté et un trait d'un autre, et de ces divers traits, qui pouvaient convenir à une môme personne, j'en ai fait des peintures vraisemblables. » Mais quoique l'auteur s'en défende, il reste évident, après avoir lu le livre, qu'il a eu souvent en vue telle ou telle personne en particulier; quelques-uns de ses portraits ont l'aspect d'une épigramme dont les contemporains ont pu mieux que nous sentir la pointe. La Bruyère n'en reste pas moins un des plus grands peintres des mœurs de son siècle. Il doit cette gloire tout d'abord à son rare talent d'observateur, à son style d'une grande richesse et souvent d'une perfection exquise ; il le doit aussi au théâtre sur lequel il s'est trouvé placé et à l'époque qu'il avait à peindre. Le palais de M. le Duc était pour lui une retraite où il pouvait se recueillir, mais du fond de laquelle il voyait la ville et la cour. Témoin désintéressé des passions et des intrigues qui s'y agitaient, il en a retracé le tableau avec une admirable fidélité. Bussy-Rabutin, en envoyant l'ouvrage à un de ses amis, le loue d'être entré plus que Théophraste dans le cœur de l'homme, et il ajoute que « pour lui, qui a le malheur d'une longue expérience du monde, il a trouvé à tous les portraits de l'écrivain des ressemblances peut-être aussi justes que les propres originaux. » De son côté, Saint-Simon l'appelle « un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes. »
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Toutefois on est obligé de reconnaître que comme moraliste, L;\ Bruyère a plus de justesse que de profondeur, et plus de style que de pensée. Il n'est pas un de ces penseurs profonds qui s'efforcent de suivre jusqu'à leur source première les sentiments humains pour les ramener ensuite les uns aux autres et en dégager les lois fondamentales de la nature humaine. C'est là la gloire de Pascal et môme à certains égards celle de La Rochefoucauld. La Bruyère nous décril plutôt l'aspect extérieur de nos passions, leur marche et leurs effets dans le monde, qu6 le principe intérieur d'où elles procèdent et les inspirations secrètes qui les alimentent, il a peint moins l'homme que les hommes. De là l'absence dans son livre d'une idée centrale, qui se retrouve dans les Pensées de Pascal et dans les Maximes de La Rochefoucauld. Ces deux derniers auteurs produisent sur nous, à des degrés divers, l'impression de tous les grands écrivains, ils font rôver et penser; La Bruyère se contente de nous intéresser et de nous instruire; son livre est un charmant kaléidoscope qui fait défiler devant nous le cortège varié des mœurs du siècle et des travers de l'humanité de tous les temps. — Les idées religieuses ne sont pas absentes dans ce vaste tableau. La Bruyère, qui n'épargne ni les prédicateurs, ni les dévots, malgré l'influence considérable qu'ils exerçaient au siècle do Louis XIV, laisse percer dans son livre des sentiments religieux sincères et chrétiens. Les deux derniers chapitres, qui ne sont pas les moins importants, sont consacrés à la Chaire et aux Esprits forts; on y rencontre des pensées vraiment évangéliques. Le premier de ces deux chapitres débute par ces mots : « Le discours chrétien est devenu un spectacle. Cette tristesse évangélique qui en est l'âme ne s'y remarque plus : elle est suppléée par les avantages de la mine, par les inflexions de la voix, par la régularité du geste, par le choix des mots et par les longues énumérations. » Et un peu plus loin : « Jusqu'à ce qu'il revienne un homme i
qui, avec un style nourri des saintes Ecritures, explique au peuple la i
parole divine uniment et familièrement, les orateurs et les déclama- I
teurs seront suivis...» C'est dans ce morceau que se trouve cette pensée souvent citée à propos du parallèle entre l'éloquence de la chaire et celle du. barreau : « Il est plus aisé de prêcher que de plaider, ' mais plus difficile de bien pi'ôchcr que de bien plaider. » D<ins le chapitre sur les Esprits forts, notre moraliste, attaque vivement l'athéisme, tantôt en maniant contre lui l'arme de l'ironie, tantôt en s'appuyant sur l'observation de la nature et de la destinée humaine. Le début du morceau est plein de finesse : « Les esprits forts saventils qu'on les appelle ainsi par ironie? » Certains passages respirent un sentiment sérieux et môme tragique de la vie : « Il y a deux mondes : l'un où on séjourne peu et dont l'on doit sortir pour n'y plus rentrer; l'autre où l'on doit bientôt entrer pour n'en jamais sortir. La faveur, l'autorité, les amis, la haute réputation, les grands biens, servent pour le premier monde; le mépris de toutes ces choses sert pour le second. II s'agit de choisir. » Il avait dit ailleurs : « Il faut rire avant que d'ôtre heureux, de peur de mourir sans avoir