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la révolution de juillet. De retour à Rome à l'avèiienient de Grégoire XVI, il devint son ministre et son directeur ; il régna despotiquement. Le secrétariat d'Etat était pour Tintérieur occupé par le cardinal Gamberini ; Lambruschini obtint la section des affaires étrangères, fit licencier Gamberini, son émule, et fit nommer à sa place le cardinal Mattei, à lui dévoué. Pendant son ministère il prodigua les faveurs du pape au clergé génois, espérant avoir un parti invincible pour Téventualité d'un conclave. Plusieurs cardinaux lui devaient en effet leur rang et leur fortune et il maintenait à la cour et dans la ville même un grand nombre de partisans qui travaillaient pour lui auprès des ministres des puissances étrangères. Ce fut lui, sans aucun doute, qui ménagea les preqiières entrevues entre le pape et l'infortuné Pellegrino Hossi. En 1846, il céda le portefeuille de l'instruction au cardinal Mezzofanti. En 1845, à la mort de Grégoire XVI, tous les regards se dirigèrent vers lui et vers le cardinal Gizzi, son ennemi, qui se trouvait à la tête du parti libéral. L'Autriche en outre favorisait puissamment son élection. Le 15 juin 1846, au premier scrutin du matin, Lambruschini obtint seize voix et son compétiteur inattendu, le cardinal Mastaï Ferretti, n'en eut que treize. Les ennemis de Lambruschini se coalisèrent alors, gagnèrent plusieurs de ses partisans et l'emportèrent dans le scrutin du soir (16 juin) en réunissant vleurs votes sur Mastaï Ferretti, qui fut définitivement élu pape par trente-six voix, tandis que Lambruschini n'en obtenait que dix. Pendant le dépouillement du scrutin, ce dernier se tenait calme et sérieux dans sa cellule, et lorsqu'on lui apprit que le scrutin avait été définitif, il ne demanda même pas le nom de l'élu. Ce calme cachait toutefois la plus douloureuse des déceptions. Membre de la congrégation provisoire ou commission consultative qui remplaça, pendant longtemps, le secrétariat d'Etat, il se fit remarquer par sa haine contre les velléités libérales de Pie IX (1847-48), contre les patriotes romainS' et leur courte république. Il dut deux fois s'enfuir, au péril de sa vie, étant tout particulièrement menacé de mort par le peuple révolté. Pendant les* premiers troubles il s'était retiré à Givita' Yecchia, mais lorsque le pape s'enfuit à Gaëte, Lambruschini s'établit dans son évêché de la Sabina et y maintint une correspondance suivie et secrète avec les cours de Gaête et de Naples et avec les chefs des sanfedisii^ pour la guerre à outrance et l'anéantissement des libéraux dç toute espèce. Après le retqur du pape à Rome, Lambruschini n'eut dans les affaires de l'Etat qu'une importance secondaire el c'est en odeur de sainteté qu'il mourut le 12 mai 1854. Son activité politique l'empêcha d'écrire des ouvrages théologiques de longue haleine et nous n'avons de lui que les Méditazioni sulle viriù di santa Teresay suW Immaculaia Concepimento di Maria et Divoziont al sacro cuore di Gesù, Venise, 1839 et 1844. Ses œuvres furent publiées d'abord à Modène par Yincenzi en 1812, par Grossi à Gênes en 1830^ à Rome en 1833, par Boûrlié et en 1838 dans le collège Urbain. Elles furent traduites en allemand par Albert de Haza Radsitz (Ratisbonne, 1839), et par G. Ktumpf à Augsbourg en 1839 également.
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- Sources : F. A. Gualterio, Gli ullimi rivolgimenti ilaliani, Memorie 4toric?ie, Florence, 1832 ; Ferd. Ranalli, U Istorie haliane dal 1846 1853, Florence, 1858; L. G. Farini, Lostato romano dalVanno 1815- 1850, 1853. P. Long.
LÂMEGH. — l^" Fils de Mathusaël, père de Jabel, de Jubal, de Thubalcaïn et de Naamach. U épousa Ada et Sella : ce qui Ta fait regarder comme Fauteur de la polygamie (Gen. IV, 18). — 2<* Fib de Mathusalem et père de Noé dont la Genèse (Y, 25.31) dit qu'il vécut 777 ans.
LAMENNAIS (Hugues-Félicité-Robert de). — Un homme que l'auteur de VEssat sur V Indifférence a dû rencontrer et connaître, soit à Saint- Sulpice, soit à la rédaction des journaux catholiques, puisqu'ils furent mêlés quelque temps aux mêmes combats, M. de Genoude, écrivant deux cents pages sur les quelques années de sa jeunesse qui précédèrent sa conversion, a trouvé ces mots à mettre en tète de son livre : Histoire d'une drne. C'est un beau titre, mais, quelques doutes bientôt écartés sur la Providence ou la vie à venir qui vous ont traversé l'esprit, vers la vingtième année, non les tempêtes en pleine mer, mais sans perdre le port de vue, quelques secousses ou quelques jeux de la vague et du vent, cela peutril sufOre, et contenir autant de luttes, d'émotions, que l'annonce d'une pareille histoire en laisse •entrevoir? U faut toute la vie d'un Lamennais pour répondre ici a l'attente légitime et fournir le tableau qui doit remplir un pareil cadre. Philosophe, celui qui, dans l'école dite théologique, a donné vune théorie nouvelle de la certitude, ou tracé seul, plus tard, une vaste et magistrale esquisse de philosophie; admirable et fécond écrivain, vrai poète, à la versification près, celui qui a écrit les Affaires de Rome et les Paroles d'un croyant, celui-là certes, mériterait toujours qu'on signalât ses œuvres à leur place, quand on voudrait écrire sur la littérature ou sur la succession des systèmes. Mais il y a de plus dans le simple récit de ses actions et de sa vie, un chapitre d'histoire religieuse, le plus curieux peut-être et le plus instructif qu'il soit possible de lire ou d'écouter en ce siècle. Nul n'a porté au saint-siège des coups plus dangereux, plus douleureuseiment ressentis, que cet ancien partisan du pouvoir absolu des papes, qui finit par venir siéger, comme s'il n'eût jamais été ultramontain, au banc le plus élevé de la Montagne, à la Constituante de 1848. Il est si bien resté le catholique rebelle à l'autorité infaillible, le vrai révolté, que les autres, assez nombreux de nos jours, qui se sont séparésde Rome avec bruit, n'ont pu avoir que sur quelques points seulement, le rare honneur de lui être comparés. Et comme la calomnie se trouve impuissante contre lui, comme il faut bien reconnaître qu'il fut assez désintéressé pour se montrer sincère en tout, et assez grand, assez fort pour oser l'être, que reste-t-il, si ce n'est qu'il a dû y avoir une réelle unité dans sa vie malgré l'apparence, qu'il fut conséquent à sa manière et toujours logique au moins d'intention, •en sorte que pour lui véritablement ce titre est assez large pour tout •embrasser, et qu'en rappelant ce qu'il a cru, ce qu'il a pensé, ce
qu'il a fait, c'est bien Vffisloire d'une âme qu'on écrit. — Il naquit à Saint-Malo le 19 juin 1782. Mais ce fut (ses parents étant morts) par la sœur de sa mère, en pleine dévotion bretonne et suivant les prin«> cipes du catholicisme traditionnel, qu'il fut élevé. L'oncle, Robert des Saudraîs, traducteur d'Horace et du livre de Job, avait une bibliothèque. On lisait dans la paix: et la solitude, et l'on n'était curieux de connaître et de retenir les arguments des philosophes du dix-huitième siècle que pour les réfuter en défendant vivement la foi, comme s'il s'était agi de querelles personnelles, de l'intérêt de la famille elle-même. On avait, durant les mauvais jours, reçu plus d'une fois sous le toit hospitalier des prêtres fidèles, de vrais proscrits non assermentés, pour prier, pour s'unir à ces^hommes purs, dans un culte agréable au Seigneur. Ainsi, des études vastes, mais tout à fait libres, comme l'ont fait remarquer ses adversaires du clergé, qui n'ont pas manqué de relever plus tard cette absence d'une première direction, des essais si divers qu'il passait d'une traduction d'Œdipe roi à un projet de grammaire arabe, une piété, par suite des événements, un peu exallée plutôt que profonde, l'isolement au sein de cette nature assez sauvage de la vieille Armorique, aux côtes âpres et nues, « où de magnifiques scènes frappèrent ses jeunes regards,'» voilà le début de cette vie, voilà le point de départ et comme la source d'inspiration du catholique, du philosophe et du poète, ou, si l'on veut, de l'écrivain aux grandes et poétiques images. Il y a dans ses œuvres, à la date dé 1808, un livre auquel il faut faire attention, non parce qu'il fut saisi (sous l'empire î), mais parce qu'on fait connaissance, en le lisant, avec le véritable de Lamennais des jeunes années, avant toute transformation. Ce n'était pas le premier; mais on s'attache ici à étudier ceux de ses écrits qui, par leur importance 6u leur but, sont des actes, pour ainsi dire, et, dans sa vie, peuvent être appelés essentiels. On se bornera pour les autres à une rapide énumération. Il s'agit des Réflexions sur fèiat de V Eglise en France pendant le dix-huitième siècle et sur sa situation actuelle (1 vol. in-8'*, Paris). Certainement l'abbé de Lamennais était apôtre sinon tout à fait prêtre, par vocation, quoiqu'il n'ait consenti à communier pour la première fois qu'à vingt-deux ans, et quoique, après être entré dans l'Eglise, il n'ait jamais été qu'écrivain et n'ait pas eu, en réalité, de ministère actif. Certainement il étudiait. avec prédilection Bossuet, dans sa jeunesse, et se l'était d'abord proposé pour modèle. Ce livre des Réflexions n'est qu'un long discours. Celte épigraphe môme n'est-elle pas un texte : Porix ivferi non prxvalebunt aàversus eam (Matth. XVI, 18). Il est évident qu'au moment où il l'écrit, l'auteur n'en est encore qu'à une première et peu* durable conception de l'Eglise, n'ayant pas imaginé jusque-là de donner au pape infaillible, dans un rêve de théocratie, l'absolue domination. 11 dit bien, tout en réservant aux évoques le droit de faire des remontrances, que le successeur de Pierre est seul juge de ce qu'exige l'intérêt de l'Eglise; mais, au fait, ce qu'il propose comme un remède sur à ses maux actuels, c'est, pour la France, par exemple,
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Forganisatron de conciles nationaux, et la Tradition de V Eglise sur V Instifuiion des évêques (3 vol. in-S^, Paris, 1814), en collaboration avec son frère, a encore, à le bien voir, le môme but et le môme sens. Pour lô ton, dans les meilleurs morceaux, bien qu'il y ait de la colère et de Tironie, on sent que le jeune homme vient de lire, avant de les attaquer, les spirituels écrivains du dix-huitième siècle. L*épigramme lui suffit contre les puissants du jour « qui ont prouvé qu^aucune idée ne leur était étrangère, puisqu'ils les ont toutes embrassées les unes après les autres..., et qui sauvent tous les jours la France, l'Europe, la société, la religion, — à la Bourse et à l'Opéra ! » C'est jeune, et il y a de la bonne humeur ; ce n'est pas encore Jérémie. Pour le fond, on trouve nettement indiqué déjà le mal que fait à la religion une indifférence alors assez générale, et l'on devine sans peine qu'en plaidant bientôt la cause de l'Eglise devant les peuples, le jeune et brillant défenseur de la foi se donnera pt)ur mission, après avoir combattu dans le dix-huitième siècle en môme temps le déisme de Rousseau, l'incrédulité de Voltaire, et le matérialisme qui, en accoutumant l'homme à n'imaginer que des corps, a. fini par étouffer entièrement le sens moral, de rattacher par la tradition retrouvée et malgré la Révolution, le dix-neuxième siècle au dix-septième qu'il admire. — En 4811, l'abbé de Lamennais prend la tonsure au petit séminaire de Saint-Malo ; mais il ne comsomma le sacrifice entièrement qu'en 1816. Qu'on remarque ici les dates, d'abord parce qu'avec cette disposition aux changements, aux transformations complètes que l'homme avait en lui, et avec ce besoin qu'il avait aussi de se chercher toujours, pour nouveaux amis, de jeunes disciples, il trompe, il vous échappe, exposîint à le mal juger, et surtout parce que c'est indispensable dans l'histoire d'un homme qui veut ôtrc suivi pas à pas. Rome, avec la théocratie, ne sera jamais qu'un rêve, une longue illusion dans sa vie. On n'y garde pas en dépôt la vérité qu'il lui faut, et on n'y dispose que de chapeaux de cardinal, de dignités ou de richesses dont il ne se soucie pas. C'est à près de trente ans quHl entre au séminaire. Un ambitieux se hâterait, se dirait « qu'il est temps », pressentant sa célébrité, aurait un but et un plan dans sa.vie. Celui-ci ne songe à rien de pareil. On le croirait à peine : quatre ans après, au commencement de 1813, il est à la Chênaie et célèbre, comme le ferait un poète oisif, le repos dans la solitude. « Je vis avec les morts (ses auteurs, ses livres) et je les trouve la plupart de meilleure compagnie que les vivants. Je me représente toute la gêne, tous les soucis, tous les travaux auxquels il faudrait se soumettre pour ot)tenir davantage » {Œuvres posih,j Corresp.y 1). Réfugié à Londres pendant les Cent jours, et introduit comme précepteur, grâce à l'abbé Carron, dans une famille protestante, il perd son temps à étourdir de ses arguments et de sa controverse son malheureux élève qu'il parvient à rendre assez fou pour se laisser momentanément convertir et conduire à Saint-Sulpice, et qu'il ne rend à sa famille qu'au moment où celle-ci va s'adresser aux tribunaux. Ce fut d'ailleurs sa destinée
d*être apôtre, de passer sa vie à convertir, de gagner beaucoup de disciples et de n'en garder pas un seul. Puis, au retour, près de deux années s'écoulent encore, pendant lesquelles, si Ton met à part quelques articles dans les journaux catholiques et royalistes, ce qu'il fait de plus important, c'est aux Feuillantines, chez lé même abbé Garron, qui s'était mis à recueillir, dans une sorte d'asile, des personnes ruinées par la Révolution, de prodiguer le bel esprit et les grâces, oui, d'un Marivaux (il ne s'agit que du style), dans les lettres qu'il adresse à trois vieilles demoiselles, M"* de Lucinières, M"' de Trémereuc, et M"* deVilliers.— Le premier volume de Y Essai sur Vindifférence en matière de religion (4 vol. in-8", Paris), ne parut qu'en 1817. L'auteur avait trente-cinq ans. Le danger pour la religion, ce n'était plus comme aux jours de la Révolution, depuis que la tradition chrétienne avait été retrouvée par Chateaubriand dans le Génie du christianisme, la négation systématique et la persécution, mais c'était à présent l'indifférence. Il s'agissait d'intéresser les indifférents au christianisme en leur prouvant, non plus comme autrefois, par l'Ecriture sainte et par les Pères, mais par la méthode philosophique dont on avait pris l'habitude depuis le dix-huitième siècle, qu'il a seul le dépôt de la vérité. De Maistre l'avait tenté, principalement dans ses Soirées de Sainl-Pétershourg, en expliquant par le péché les souffrances méritées de l'homme ici-bas, et en établissant sur cette observation la nécessité, même selon lui la claire démonstration, d'un gouvernement temporel de la Providence. De Ronald, d'autre part, avait cherché à établir comme un fait incontestable que le langage primitif avait dû nécessairement nous être donné par Dieu, l'homme pensant sa *parole avant de parler sa pensée. De Lamennais, à son tour, s'attache à faire cette démonstration : la raison de l'homme étant nécessairement imparfaite comme tout son être, il n'y a que la raison universelle ou le consentement commun des peuples constaté par l'Eglise (en ayant soin d'admettre qu'ils tiennent cette raison d'une première révélation de Dieu), qui soit infaillible. Leurs systèmes sont distincts, mais le but est le même ; on le voit, et chacun des trois philosophes a la même erreur radicale dans sa méthode, qui est précisément de commencer par admettre ce qu'il faudrait prouver, et de donner la foi pour base à ses raisonnements, quand il prétend, en vrai philosophe, s'adressera la raison. Indifférents, puisqu'ils admettent une vérité possible en dehors de celle qu'ils professent, d'après l'abbé de Lamennais, ceux qui disent qu'il faut une religion pour le peuple, ou ceux qui n'admettent, avec Rousseau, que la religion naturelle ou les protestants mêmes qui se restreignent à quelques articles fondamentaux, n'hésitant pas à soumettre la révélation à la raison. Avec eux, il n'y a point de certitude. Au contraire, s'il est vrai que Dieu, quand il résolut de créer, ne put se proposer que la manifestation de ses perfections infinies, il dut au commencement révéler à l'homme ce qu il était nécessaire qu'il connût do ses lois. La religion n'est que cette immortelle législation, conservée à travers les âges par la tradition infaillible de l'Eglise, et, bien
mieux, par son chef, le pape, qui la représente, et qui est la vérité infaillible. Cette tradition, c'est donc une sorte de raison universelle qui supplée par la foi à la faiblesse de Tintelligence humaine, et c*est en conséquence pour nous, le vrai fondement de la certitude. Voilà le premier volume dont la publication précéda de plusieurs années celle des derniers. L'Eglise romaine, on le sait, a horreur de la nouveauté. On se trompe de bonne foi, mais absolument, quand on écrit qu'elle approuva, et même qu'elle alla jusqu'à l'admiration. Les jésuites, à la vérité, se plaignirent seuls amèrement, mais le monde religieux aussi se troubla et la Sorbonne fut scandalisée. Que pouvaient penser de cette nouvelle doctrine les nombreux évêques gallicans? Que pouvaient dire les écoles de théologie, sinon qu'elles se souciaient peu de philosophie, et que pour elles la certitude ne remontait pas à la création, mais uniquement à la révélation par Jésus-Christ ? Les philosophes, pour leur part, demandèrent par quel miracle on pouvait bien accorder à la raison collective, une infaillibilité qu'on refusait à la raison de chacun, à chaque unité de la collection? Les protestants aussi voulurent répondre. Samuel Vincent fit imprimer à Nîmes des Observations sur runité religieuse, en réponse au Unre de M. de Lamennais, a Vous confondez, disait-il, indifférence et tolérance. Je ne suis pas indifférent à la religion, mais je suis l'un de ces protestants qui ne s'ingèrent point de damner ceux qui ne pensent pas comme eux. Vous parlez de votre unité ; elle est fausse, elle est chimérique, car nous savons tous que le simple enseignement ne peut la produire, et vous n'obtenez l'unité apparente que par l'ignorance et par la contraint^ Vous accusez le protestantisme de ne voir dans les dogmes que des opinions, et dans le christianisme qu'une science ; mais la vérité c'est qu'il repousse l'autorité infaillible parce qu'il ne veut pas se résigner .à l'immobilité. Les recherches dans la nature, l'Ecriture sainte ou l'histoire de l'Eglise sont permises et nécessaires. Les sciences théologiques doivent marcher comme les autres, et tendre sans cesse à une plus grande consistance, aune plus grande pureté. » Par malheur, l'abbé de Lamennais.nc comprenait pas le protestantisme. lien a toujours mal parlé, disons-le, parce qu'il ne Ta pas connu. Quand les objections des protestants l'embarrassaient, il affectait de les dédaigner ; lui convenait-il, au contraire, de signaler le progrès de l'hérésie pour faire peur au gouvernement ou aux catholiques, il changeait de ton. Il se hâtait d'écrire : « Les universités protestantes sont en travail pour nous ravir la preuve de prophéties ; s' enfonçant dans les langues orientales, nos ennemis s'en font comme un champ de bataille où ils nous défient » (Réflex. sur CéL deVRgU), Il répondit à Samuel Vincent dans la longue préface du second volume de V Essai. Voici ses expressions : « Ce ministre a publié à Nîmes un livre où l'on aperçoit d'un bout à l'autre une excellente volonté de nous répondre. » Il faudrait au moins, quand on veut prendre ainsi ses adversaires en pitié, être bien sûr de ce qu'on dit. Samuel Vincent et les philosophes attaqués de la sorte n'ont pas besoin d'être vengés ; par tous ses écrits, par toute sa vie,
par ses démêlés et sa rupture définitive avec Rome, Fauteur de V Essai sur V indifférence a suffisamment reconnu qu'il avait tort et s'est de reste démenti et réfuté lui-môme. Dans ce second volume, arrivait la démonstration. L'existence de ce Dieu qui commence par $e communiquer à sa créature, la preuve que l'Eglise catholique est bien celle qui a reçu de lui et conservé le dépôt de l'autorité infaillible de la tradition, voilà ce qu'on trouve dans ces nouvelle pages. Tout à coup, et comme on pensait bientôt arriver à la fin (c'est fréquent dans les œuvres de Lamennais qui sont faites, à quelques exceptions près, de pièces, de mélanges et de morceaux), on apprend par l'avertissement du troisième volume qu'il faut en attendre 'deux autres : un livre d'érudition et de développement, puis une Défense^ destinée à combattre la raison individuelle de Descartes et son école. Il y en aura cinq en tout. Faut-il dire que cet acte d'accusation dressé au nom du catholicisme infaillible contre le protestantisme, le matérialisme et l'incrédulité, que ce grand ouvrage devenait en s'achevant peu à peu (1822 et 1823) une simple entreprise de librairie? L'abbé de Lamennais est le dernier écrivain auquel on pourrait avoir la pensée d'adresser ce reproche. 11 voulut une fois avec Belin-Mandar s'occuper de librairie, il fut trompé et il se ruina pour longtemps. Le vrai, c'est qu'il fut lui-môme émerveillé du bruit que fît partout son livre, et qu'il voulut s'appliquer pour cette fois à produire une œuvre aussi achevée et aussi savante qu'.il pourrait la faire. Il s'attacha jusqu'au bout à trouver les traces de la révélation primitive, faite par Dieu à l'homme, dans tous les âges et chez tous les peuples, soutenant par exei^iple que l'idée d'un seul gouvernement suprême, malgré l'infînité des dieux, se retrouve partout, jusque dans les cultes idolâtriques. C'est une véritable encyclopédie, une revue prodigieuse ! Quand il eut terminé, le nombre de ses adversaires se trouvait doublé ; aux membres du clergé qui l'avaient d'abord attaqué étaient en effet venus se joindre en foule les savants. A ce moment cependant (1823) les rapports du prêtre avec son Eglise n'étaient pas encore mauvais. Les gallicans seuls et les libéraux étaient mécontents, ce qui ne pouvait beaucoup déplaire à Rome. 11 n'y aura conflit que plus tard quand il prendra le parti d'agir par la presse et d'arriver de la théorie à la pratique. — Il faut passer rapidement sur la période intermédiaire. En 1824, après VEsiaij après plusieurs années de collaboration au Défenseur, au Con-' servaieur, au Drapeau blanc, qui n'avaient pas manqué de profiler de sa célébrité, il esta Rome auprès de Léon XII. Ce pape, ne trouvant pas mauvais qu'on pousse jusqu'à l'exagération l'idée de Tinfaillibi* lité, l'approuve, lui donne volontiers l'absolution, quand il entend parler de ses procès de presse, et lui propose même le chapeau de cardinal. L'abbé de Lamennais refuse, et recommande avec chaleur Lambruschini qni sera bientôt l'un des plus acharnés parmi ses enne* mis. Il fait imprimer l'année suivante le livre De la religion considérée dans ses rapports avec l'ordre polinque et civil (1 vol. in-8'. Paris, 1826) où se trouve sa plus nette et plus spéciale exposition de la théocratie
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romaine, et, jusqu'en 1829, il n*y a pas dans ses idées, pour le public du moins, de changement appréciable. En lisant la Correspondance qui a été publiée après sa mort, on remarque toutefois, que si. telle est Tapparence, il en est en réalité bien autrement. L'attente paisible ou résignée, les longs espoirs ne sauraient lui convenir. A partir de 1828 il avait commencé à douter de Rome. Il s'indigne des concessions que le pouvoir fait en France à un certain libéralisme, sign'ale la publication des ordonnances du 21 avril et du 16 juin 18:28 comme le commencement d'une véritable persécution contre l'Egliscu* accuse le haut clergé de complicité avec les ministres pour égarer les peuples, conseille hautement au clergé inférieur de s'affranchir de la servitude du pouvoir politique, et finit par déclarer, annonçant la révolution, que si le prince viole la loi de justice et de vérité le peuple opprimé peut et doit mer de la force pour se reconstituer chrétiennement. Telles sont les idées qu'il développe dans son nouvel écrit Des progrès de la Révolation et de la guerre contre C Eglise (1 vol. in-S"*, Paris, 1869). La révolution s'accomplit en effet l'année suivante, et le 16 octobre 1830, paraît le premier numéro du journal 7'Arc/jir. Yoîci le plan que voulait mettre à exécution « cet homme d'une candeur effrayante » selon le mot assez juste de Frayssinous. L'Eglise se séparerait de l'Etat qui ne faisait en tous lieux que la persécuter ou la compromettre en l'associant à ses fautes. Les prélats, les évoques, renonceraient à leurs gros traitements, sortiraient de leurs paIais,et,pour recommencer la conquête du moiide, redeviendraient pauvres comme les premiers disciples de Jésus-Christ. On réclamerait, avec les peuples, toute indépendance, la liberté de la presse, de l'enseignement, la liberté d'association et la liberté de conscience. V Avenir^ avec sa devise « Dieu et la liberté ! », rédigé par de Lamennais, Gerbet, Rohrbacher, Lacordaire, de Coux, Bartels, de Montalembert, Daguerre,' d'Ault-Duménil, de Sàlinis, Harel de Tancrel, Waille, répandrait promptement dans les masses la nouvelle doctrine. Combattant ainsi le bon combat, n'avait-on pas en perspective une victoire certaine? En même temps, dans les bureaux de la rédaction, on fondait ùiie Agencepourla défense de lalibené rellgieusCy en vue 1" de redresser tout acte contraire à la liberté- du ministère ecclésiastique, 2** de protéger dans sa liberté tout établissement d'instruction, 3® de faire reconnaître le droit de s'unir, i» dtB centraliser les efforts tentés par toutes les associations établies en France. Est-ce sublime ou absurde? L'estime augmente pour le chrétien quand on parcourt la collection de l^ Avenir. Mais de quel pauvre observateur la conception d'un pareil plan donne Fidée ! A cinquante ans, quand on doit connaître les hommes, quand on est soi-même un écrivain éminent et célèbre,' venir prf^poser à des catholiques de renoncer à toute domination pour ne garder que l'autorité spirituelle, à des prélats de se résigner à la pauvreté, à des jésuites de reconnaître que les peuples sont mûrs pour la liberté. L'hérésie, l'infidélité est flagrante, et l'égarement manifeste. C'est l'utopie toute piire et c'est le rêve ! Il n'y a pas trace dans l'histoire d'un catholicisme pareil.
Eux, compromis et persécutée par les princes ? Persécuteurs à la bonne heure, et privilégiés, toujours I Cependant les jeunes et intrépides, rédacteurs de V Avenir ^ pendant plus d'une année, jusqu'au 15 novembre 1831, volontairement sourds et aveugles poursuivent l'exécution de leur plan, malgré le gouvernement, le pape, les évoques et la diplomatie. A la fin Lamennais, Lacordaire et Montalembert vont à Rome. On refuse même de les entendre (^Affaires de Romey 1 vol. in-S*», Paris, 1839) ; et quand ils reviennent en France^ ils apprennent que toutes leurs idées de liberté, sans exception, ont été condamnées par Grégoire XVI, le nouveau pape, dans l'encyclique du 15 août 1832. * — Lamennais annonce aussitôt que- VAvenir cesse de paraître. Nous n'écrivons plus de Lamennais^ parce que ce fut vers la même époque, en 1834 plus exactement, lorsqu'il se sépara des ultramontains pour devenir démocrate, qu'il se mita écrire- de cette manière nouvelle son nom volontairement modifié. Quand on se représente la difficulté qu'éprouve un homme même jeune à changer brusquement de direction, à entrer dans une nouvelle carrière, on ne peut se défendre d'une certaine admiration pour ce Breton obstiné^ au corps si faible, mais à l'âme toujours jeune, ardente et forte. On parla de sa chute. Ce n'était qu'une illusion et une erreur, et même une généreuse illusion. Après une déception, on se remet, on se relève. S'il y avait eu véritablement chute, au sens mauvais, il ne se serait pas ainsi noblement relevé. Rome était irritée. En un point tous ces révoltés se ressemblent pour elle : ils commencent par rêver une Eglise plus ou moins libérale, pleine de tendresses et de séductions pour les peuples,, le contraire, par conséquent, de la réalité, et puis ils s'étonnent, s'indignent et s'éloignent avec des cris de colère parce que l'Eglise romaine ne ressemble pas à leur idole, et parce que la plus vieille hiérarchie despotique qui ait été inventée pour dilater des lois, refuse d'en recevoir. Ce qu'il y avait de vraiment irréparable en tout cela^ c'était le scandale produit, le fait prouvé à l'Europe attentive qu'on n'obtient l'unité dans l'obéissance qu'en détruisant la personnalité, le divorce éternel une fois de plus bien constaté du catholicisme et de la liberté. Aussi Grégoire XVI persistait-il après l'encyclique à exiger une soumission sans réserve, absolue, illimitée. Lamennais hésita, se^cUfandit longtemps. U revenait, désabusé, sur toutes ses anciennes affirmations toudMHftil' autorité absolue du saint-siège, et ne voulait plus admettre que l'autorité spirituelle 4u pape dans les questions de foi et de discipline. Tout à coup, en 1834, sans avoir prévenu personne, et comme prenant un parti définitif, il lança dans le public les Paroles d'un croyant (1 vol. in-8®, Paris). Il y a deux choses nouvelles dans ce litre : le but, la forme. C'est là que l'ultramontain devient irréparablement démocrate. Qui pourrait être assez naïf pour confier encore le dépôt de la vérité dans le monde, aux rois, à un clergé servile ou au saint-siège indifférent, au moment où la réaction relève la tête à l'intérieur, avec la complicité de la monarchie de Juillet, et où s'accomplissent au dehors ayec
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Tapprobation des cours, ces infamies, regorgement de la Pologne par les Russes, et les tortures des prisonniers du Spielberg? Lamennais, fatigué de compter en vain sur les prêtres et sur les princes, adresse aux peuples directement, & la démocratie, ses sublimes exhortations. La forme non plus n*est pas la même que dans les livres précédents» et il ne Ta plus employée avec une visible intention qu'une autre fois,. daiïs le Livre 4upeuple (1 vol. in-S**, Paris, 1837). C'est une apocalypse. Ce n'est plus la parole ardente, le ton d'autorité du docteur, de l'évêque, c'est l'hymne inspiré, c'est l'image et la similitude, le verset court et plein d'une bible, ce sont les lamentations du prophète. Cette imitation, parait-il, des Pèlerins polonais de Miçkiewicz, cette prose rythmique a plus de vraie puissance que des vers, parce qu'elle ne veut point se faire admirer mais convaincre, et parce qu'on ne la déclame pas. Quelques paraboles, non pas celles où sont prodigués le bruit des chaînes et les coupes pleines de sang, mais les moins agressives, les plus simples, les plus résignées, sont des modèles du genre, achevés à tel point qu'on n'y trouverait pas un seul mot à supprimer ou à remplacer. L'admiration qu'on exprimait partout pour les Paroles d'un croyant exaspéra les catholiques. Us s'écriaient : (c C'est 93 qui fait ses Pâques I... C'est un club sous un clocher!... C'est la doctrine de Babeuf psalmodiée par Jérémie ! » Grégoire XVI, par sa nouvelle encyclique du 7 juillet 1834, condamna formellement ce livre « petit par son volume mais immense par sa perversité. » Et Lamennais lassé, de son côté, en vint à écrire qu'il était prêt à reconnaître, pour en finir, que le pape est Dieu lui-même. Tout rapport entre Rome et lui s'arrêta là. On suit ici, en expliquant Lamennais, moins le développement historique de sa vie que le travail de sa pensée et le progrès de son esprit. A ce point de vue, la*publication des Paroles d'un croyant marque l'étape principale, une époque intermédiaire entre les anciens combats livrés avec l'Eglise, à la tète du bataillon romain, et les dernières luttes soutenues dans l'autre camp, souple drapeau delà démocratie. — Vers 1841, quoique l'écrivain se trouvé activement mêlé|au mouvement politique et littéraire (l'ancien rédacteur de la QiÂOlidienne et du Mémorial catholique a été appelé comme collaborateur à la Aeotie des Deux-Mondes et à la Revue du Progrès), on voit reparaître le philosophe qui se souvient d'avoir écrit V Essai sur Vindifférence et qui s'efforce de justifier ses vues nouvelles par un nouveau système, ou plutôt d'accommoder l'ancien à ses idées actuelles. 11 trace son Esquisse d'une philosophie (4 vol. in-S», Paris, 1841-1846). C'est l'œuvre d'un chef d'école sans école. En effet, dans ce moment-là, vers 1843, c'est entre Cousin, Jouffroy, de Rémusat, l'école éclectique un moment accusée de panthéisme, et les catholiques réduits aux faibles arguments de Bautain, que se concentre le mouvement philosophique. Bûchez et Leroux, qui auraient des points de ressemblance avec Lamennais, le dogn^e de l.a Trinité par exemple, ont leurs systèmes particuliers. U Esquisse dès lors ne peut être que l'effort d'un grand esprit pour réunir en système des doctrines toutes personnelles. La raison de tout, physique, esthétique»
art et sciences, Dieu, Trinité, création, lois générales du monde, voilà ce qu'il s'agit de fournir. Quelle entreprise ! C'est le plan même de la Somme de saint Thomas. Gomme dans V Essai, les écrivains et les philosophes de tous les temps, Platon sur la réalité des idées divines, l'école d'Alexandrie sur l'explication de la matière, l'Eglise sur la substance et la création, la moderne psychologie sur l'homme, sont pour le tout mis à contribution. Le fondement de la certitude est toujours la raison commune, la tradition qui est comme la mémoire du genre humain, idée vraiment originale que l'auteur avait, avant même d'écrire Y Essai sur rtndiffërence.ei qu'il n'a jamais abandonnée. Seulement, ce n'est plus l'Eglise infaillible qui constate cette tradition. C'est la propre raison de l'homme (il a bien fallu en venir là) qui accepte, après l'avoir jugée bonne, cette notion du vrai- S'il est certain que la source primitive du perfectionnement fut dans la religion, il ne l'est pas moins qu'elle a été tout de suite ce qu'elle est aujourd'hui, et qu'à travers les siècles, c'est à la philosophie qu'on a dû ce que nous appelons la civilisation. « Dira-l-on que nous avons eu peur de la raison ou désespéré d'elle î Celui-là est maudit, qui désertant sa tâche, enfouit le talent que la Providence lui a donné pour le faire valoir. » Il n'est guère possible de contredire plus nettement l'ancienne théorie. Les protestants et les philosophes seraient bien difficiles s'ils ne se contentaient pas de cette amende honorable. L'importance et le rôle de la philosophie ainsi déterminés, on aborde aussitôt l'étude de Dieu. Pourquoi? Parce que sur les personnes divines, sur la création, ses doctrines sont celles de l'Eglise qui n*ont pas varié, celles que pas un des catholiques qui ont écrit sur la philosophie depuis le commencement du siècle n'a manqué de reproduire. Les philosophes disaient : Vous nous jetez dès le début en pleine révélation et en plein mystère. Ce qui serait naturel, ce serait de commencer par étudier l'intelligence de Thomme avant d'examiner Dieu, c'est-à-dire une idée que cette intelligence lui fournit. En Dieu, continue l'auteur, se trouvent renfermées comme des propriétés de l'Etre infini, l'idée de puissance, l'idée d'intelligence qui est la connaissance qu'il a de soi-même en[tant que doué de forme, et Tidée d'amour qui est le lien des deux autres. Seulement, au lieu de rester comme en l'homme, par exemple, propriétés ou attributs, ces idées en Dieu deviennent hypostase distincte des personnes, une véritable Trinité, triple et une, le Père par la conscience intime qu'il a de soi, concevant ce qu'il est et engendrant son Fils, et le Saint-Esprit procédant des deux. Nouvel étonnement des philosophes. Y a-t-il là trois consciences, ou n'y en a-t-il qu'une? S'il n'y en a qu'une, il ne faudrait pas soutenir qu'il y a trois moi distincts. Dieu crée (les trois personnes concourant àla création), c'est-à-dire qu'il produit au dehors ce qui auparavant n'avait d'existence que dans l'entendement divin. L'univers est plein, quand nous savons le voir, de ces manifestations de la force, de l'intelligence (parole humaine, nombre, écriture) et de l'amour (attraction, calorique), et la fin des êtres est icibas la glorification de Dieu, puis, dans la félicité infinie, l'inénarrable
joie altachée à la manifestation du vrai, du b^au, et à Teffusion de la vie. Est-il donc panthéiste, demandait-on encore? Non, les théories dualistes sont ici écartées, ainsi que le système de rémanation. 11 admet un Dieu distinct du monde, et un monde produit par un acte libre de la volonté divine. Dès lors, il n'y a pasde mal absolu, puisque Dieu étant libre n'a pu produire qu'un monde aussi parfait qu'il pouvait l'être, et le mal qui existe, tout relatif, n'est que dans l'individu, non dans l'ensemble des choses. En abordant la question du mal on est entré dans une seconde partie de l'ouvrage. Il s'agit de l'homme, dans ses rapports toujours avec les trois personnes dont le concours a été signalé dans la création, la puissance, l'intelligence, l'amour divins, puis dans des parties spéciales, sous le titre « de l'homme en tant qu'actif », de l'industrie, de l'art et de la science. Le dernier livre, sur la science, fut publié à part en 1848, 2 vol. in-12. On ne peut que se borner à indiquer ce développement sans entrer dans le détail; mais ce détail, il est juste de le dire, est souvent magnifique, soit que le philosophe laisse admirer la puissance de son esprit (on peut lire la théorie de l'origine du langage qui est une forte réfutation de M. de Bonald et de l'école catholique, liv. Yll, ch. v), soit qu'on s'abandonne à la séduction de ces pages sur lesquelles l'art de l'écrivain répand souvent un charme incomparable. Ainsi Lamennais, qu'on avait vu débuter par les réflexions sur l'état de l'Eglise, son point de dépa;*t, marque lui-même ici le point d'arrivée. Il n'avait pas oublié tout ce que le catholicisme lui avait appris ; sa méthode était vicieuse et sa notion du vrai très imparfaite ; mais il avait secoué le joug de Rome, et rendu à la raison individuelle son vrai rôle et sa véritable importance.—Ni son immense talent, ni son amourde la liberté ne pouvaient
* rester sans emploi dans les rangs du parti libéral qui l'avait respectueusement accueilli. D'ailleurs il avait un besoin incessant d'entreprendre et d'agir. Nous avons entendu raconter par M. Ed. Gharton
• (il faut recueillir cette image et conserver ce trait qui n'a été imprimé nulle part) que Lamennais recevant un jour la visite d'un gentilhomme breton, fier de son oisiveté autant que de sa vieille noblesse, s'emporta tout à coup, cédant à l'indignation, etlui dit sans ménagement : « Eh! monsieur, si j'étais pommier, j'aurais l'ambition, enfonçant bien avant mes racines dans la terre, de produire les plus belles pommes du pays ! » Mais pouvait-il, dans la mêlée des paitis, accepter un poste et s'y tenir? Pouvait-il laisser passer une faute, une regrettable injustice, sans pousser des cris et sans accabler de sa malédiction ceux qu'il croyait coupables? On voudrait que de tels hommes, sincères, on le sait, dévoués à leur cause, attendissent pour se sacrifier le moment où cela serait utile. Mais c'est de Tenthousiasme et non du calcul qu'il faut demander aux martyrs. Parce qu'on a un grand esprit, doit-on se trouver affranchi des travers de la nature humaine? 11 tonnait quelquefois, comme Racine pleurait, par goût, par besoin, on dirait presque par plaisir. L'année même où parut achevée VEsquisse (Tune philosophie^ après avoir fait imprimer Les Evangiles^ traduction nouvelle avec des notes et des réflexions à la lin
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de chaque chapitre (l.yol. in-12, Paris, 1846), livre qui ne se recommande au lecteur que parce qu'on trouve toujours dans son style de belles images, il enti'ait à Sainte-Pélagie , condamné pour avoir publié son violent pamphlet Le Pays et le Gouvernement (1vol. in-32) à un an de prison et deux mille francs d^amende. Bientôt après les électeurs de Paris l'envoyèrent comme l'un de leurs représentants à l'Assemblée constituante de 1848. Il s'était hâté, en venant occuper son siège, de présenter un projet de Constitution qu'on trouva beau, plein de grandes pensées, mais inacceptable au point de vue pratique. Il perdit aussitôt tout espoir, se borna à faire imprimer ce projet dans le Peuple constituant, journal qu'il rédigeait en collaboration avec MM. Bastien et Pascal Duprat, et, jusqu'au coup d'Etat, il ne cessa plus, sans prendre la parole, de protester par son vote contre la trahison des partis. Il eut encore le temps de se recueillir, et de traduire avant sa mort (27 février 1854) la Divine Comédie. — On peut, en jugeant Lamennais, se laisser dominer plus ou moins par le parti pris, l'aimer ou le haïr (on ne le comprend pas si l'on s'arrête à l'estime), mais qui voudrait soutenir, à tout prendre, que cette vie n'a pas été une admirable vie de penseur et d'écrivain? Son œuvre est immense. Il faut joindre à ceux de ses ouvrages qu'on a déjà eu l'occasion de citer ou d'analyser : des livres de piété, le Çuidt spirituel, traduit de Louis de Blois (Paris, 1819, pet. in-12); V Imitation de Jésus-Christ (1 vol, in-18, Paris, 1815) ; Lettres à monseigneur l'archevêque de Paris (in-8% 1829); De la Religion {in-^\ 1843), Amschaspands et Darvands, sorte d'allégorie, tableau animé de la société moderne (1 vol. in-8'', Paris, 1843) ; cinq volumes de Mélanges (1817, 1819, 1835, 1838, 1840) ; des écrits divers, livres ou brochures, sur la politique, Du droit du Gourvernement sur l'éducation (1817), De V Esclavage moderne (1839, in-32) ; du Passé et de l'Avenir du peuple (1 vol. in-32); Dne voix de prison (1846), etc., etc. Chose étrange, et qui prouve bien que la division des genres, dans l'éloquence, n'est t ni vaine, ni artificielle, cet orateur, Lacordaire, et cet éloquent écrivain, Lamennais, qui plus d'une fois imita Bossuet sans trop d'infériorité, se rencontrèrent en 1848, dans la même assemblée politique et ne surent pas s'y faire écouter. Celui-ci, homme énergique, actif, possédant cette admirable fécondité d'esprit que les maîtres en critique relèvent comme un des signes révélateurs du génie, se met en scène, attaque sans cesse quand il écrit, se donne un contradicteur imaginaire, suit son raisonnement, s'animant par degrés, éclate, abonde en preuves au moment décisif, et marque à la fin de chaque partie de son ouvrage la division de la partie qui va sui\Te, ' absolument comme un prédicateur pourrait le faire. Sa phrase est musicale et pleine de nombre. Il a cette grâce de l'homme qui parle, l'image pure et belle, non pas entrevue, mais finie, et, d'un premier jet, chargée de couleur presque au point de frapper les yeux, et de plus, dans les hautes conceptions de la métaphysique, un tel don de seconde vue, une telle vie, qu'il semble en effet contempler en Dieu les idées, les causes éternelles, au milieu des clartés de quelque
Sinaï, et chanter sans effort ce qu'il voit, avec autant de perfection qu'un Jean-Baptiste Rousseau dans ses odjBs. On a dit qu'en effet il se serait sans doute laissé tenter par la tribune politique, mais que la voix et la force physique lui manquaient. N'est-il pas plus vraisemblable qu'il vint trop tard dans les assemblées, et qu'il désespéra de tenir tète à de trop nombreux contradicteurs, lui qui était habitué, comme le prédicateur sait le faire, à parler avec autorité et à parler seul? S'il fût resté dans le parti ultramoutain, celui que Léon XII appelait « le dernier Père de l'Eglise » n'aurait certainement pas manqué d'être classé à son rang parmi les écrivains de génie. Mais l'Eglise, qui avait d'abord mis eu lui son espérance,'ne peut pas, reconnaissons-lfe, jjorter sur Lamennais un jugement équitable. A son lit de mort, il avait à la hâte écrit ces mots : « Je veux être «nterré au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma tombe. Mon corps sera porté au cimetière sans être présenté à aucune église. » Quand il eut encore refusé de recevoir le père Ventura et un autre envoyé de Mgr Sibour, qui venaient (ce qu'on ne manque jamais de faire en pareil cas dans l'Eglise romaine) lui demander une rétractation, il devint définitivement pour ses amis d'autrefois, un abandonné de Dieu et un réprouvé. Il y avait longtemps d'ailleurs que tous ses anciens disciples de r-4i;«ïîr s'étaient empressés de renier leur maître. Un déserteur du protestantisme, Rohrbacher, qui aurait la renommée sur laquelle il avait compté, s'il suffisait pour l'acquérir d'être un mauvais auteur d'histoire ecclésiastique et un' renégat ; l'abbé Gombalot qui eut l'idée bouffonne, dans des Lettres publiées, de voir en Lamennais une incarnation du diable ; un journaliste qui ne sut découvrir dans ï apostasie de M. de Lamennais qu'une réclame électorale ; Gerbet, et jusqu'à Lacordaire, tous écrivirent sur cette « chute ». Peut-être ont-ils cru réellement qu'ils s'honoraient par une telle obéissance, et qu'il se déshonorait, lui, par une telle révolte. N'aurait-il pas fallu qu'il imitât ces gens-là dans leur intelligente soumission ? Se sentait-il, comme eux, prédestiné à devenir évêque? L'Univers, un peu plus tard, dans un article bien dédaigneux pour être signé seulement « Coquille », a mieux vu, cependant, quand' il a fait remarquer que la grande idée de Lamennais, qui lui appartient bien en propre, à savoir, que la vérité nous est conservée par la raison collective des hommes, devait Tamener quelque jour à s'adresser aux hommes, aux peuples seuls, sans persister à leur imposer la tutelle du saint-siège et des évoques. C'est profondément vrai et tout à fait important pour comprendre sa vie. tout à fait digne de remarque, quand il s'agit d'un homme comrme lui. « logicien aussi aveugle que puissant » d'après Guizot. Bien plus, malgré la naissance, il était bien du peuple lui-même, par ses sympathies et par ses haines, par son enthousiasme et par ses colères. Et puis, ce qui est vrai encore et ce que ses adversaires n'ont pas manqué d'entrevoir en le déplorant amèrement, c'est qu'ils n'avaient pas eu son enfance et sa jeunesse. N'ayant pas d'ambitionigoïste, il leur échappa toujours. Au moment où il vint pour la première fois
combattre dans leurs rangs, il était déjà trop tard pour le plier à Tobéissance, et malgré les manies, les travers du radical', un homme (a dit naguère M. Littré, dans une admirable définition de sa Philosophie positive) qui suit son idée sans prendre un suffisant souci des faits, pour étouffer ce qui dans Tètre moral de Lamennais, et c'est sa gloire, parla toujours juste et haut : une conscience. — Voyez : Jj'Aveni7\ août 1830-novembre 1831 ; Damiron, Essai sur V histoire de la philosophie en France au dix-neuviènie siècle, 1 vol. in-8», Paris, 1834 ; Lacordaire, Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais. 1 vol., Paris, 1834; Raimbourg, Du rationalisme et de la iradiiion, 1 vol., Paris, 1834 ; Madrolle, Histoire secrète du parti et de l'apostasie de M. de Lamennais, Paris', 183^, 1 vol. in-8*; Re^ue des Deux Mondes, janvier-mars, 1838, 15 février 1841, et 15 août 1857 ; art. de MM. Lerminier, Jules Simon, Renan ; Boyer, direct, de Saint-Sulpice, Examen delà doctrine de M. de Lamennais^
I vol. in-8°, Paris, 1855 ; Guillou, Histoire delà nouvelle hérésie du dixneuvième siècle, 1 vol. in-8^ Paris, 1835 ; Combalot, Deux lettres à M. de Lamennais, 1 vol. in-8°, Paris, 1836; Journal des Débau,']\x\\' let 1837, février-mars 1854, 30 octobre et 5 novembre 1858, art. de MM. Silvestre de Sacy et Prévost-Paradol ; Gerbet, Réflexions sur la chute de M. de Lamennais, 1 vol. in-8°, Paris, 1838 ; Elie Regnault, 1841, Procès de L., in 8°; Œuvres complètes de M. de Lamennais^
II vol. in-8% Paris, ^844 {irhsincom^lhie^); Le Peuple constituant , 27 février, 11 juillet 1848 ; Miçkicwicz, Les Proscrits polonais, trad. de Montalembert, 1 vol., Paris, iSo^ ; Œuvres posthumes de Lamennais^ La Divine comédie, 2 vol. in-12, Paris, 1856; Emile Forgues, Corres-
. pondance, 2 vol. in-8*», Paris, 1858 ; A. Blaize, Essai biographique sur Lamennais, 1 vol. in-8'*, Paris, 1858; L*[//i« uer^ du 15 janvier 1859, art. Coquille ; Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de mon tempSy t. III, 1860; Ad. Franck, Philosophie du droit ecclésiastique, Paris, 1864, p. 135 à 169; Ravaisson, La Philosophie en Frame au dix- neuvième siècle, p. 33, Paris, 1868. Jules Arboux.
LAMENTATIONS. Voyez Jérémie.
LAMI (Dom François) , religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, naquit à Montireau, village des environs de Chartres, en 1636, et mourut à Saint-Denis, le 4 avril 1711, à Tâge de soixantequinze ans. Il entra dans la vie monastique à Fâge de vingt-trois ans, après avoir porté les armes pendant quelque temps. Il se livra dès lors à rétude avec une ardeur infatigable. Il a beaucoup écrit ; son style est parfois affecté, incorrect, négligé, mais en revanche il a souvent de la couleur et de Tabondance. Dom Lami parlait avec facilité, brillait dans les discussions par une argumentation qui ne se laissait jamais surprendre. On lui a reproché, non sans raison, d'avoir eu un penchant trop prononcé pour le paradoxe et de ne pas avoir évité davantage les disputes d'école. C'était, d'ailleurs, un homme excellent, un cœur chaud et généreux, très attaché à ses amis, et très compatissant envers les pauvres. Nature prompte mais aimante, il n'est pas étonnant que dom Lami ait été aimé et regretté de tous ceux