LAMOIGNON DE BA VILLE
la charité. » — Le maréchal de Villars succédant à Montrevel ne vint à bout de Tinsurrection qu'en se départant de Tinflexibilité hautaine de Bàville. Arrivant au moment le plus favorable, c'est-à-dire après deux défaites successives des camisards, il parla de clémence, négocia, séduisit, promit la liberté de conscience, le relâchement des prisonniers et des galériens, la tolérance des assemblées hors des villes, et n'eut pas de peine à enlacer dans ses filets l'enfant vaniteux à la fougue et à l'élan duquel les révoltés devaient en grande partie leurs succès. Pendant les pourparlers de Nîmes, l'intendant et î'évêque s'indignaient de l'audace des assemblées qui chantaient ouvertement les psaumes, et de l'insolence de Cavalier, qui affectait une parfaite égalité vis-à-vis du maréchal. Ils auraient voulu faire main basse sur tous ces gens-là, ce qui eût été, disait Villars, remettre le feu dans la province. Le véritable vaincu dans cette affaire fut Bàville et son système d'impitoyable rigueur. Mais il se vengea de cette humiliation par le supplice des derniers chefs camisards rentrés en France pour tenter de rallumer l'insurrection (1703-1741), et mit à les poursuivre un acharnement tel qu*il ne recula pas devant la plus scandaleuse et la plus manifeste violation du droit des gens, pour s'emparer de l'un d'eux, Saint-Julien, réfugié à Genève. Par son ordre on le saisit sur le lac, dans les eaux de Berne, et on le lui envoya à Montpellier où il fut roué vif. Longtemps favori de M"* de Maintenon, notamment à cause du zèle qu'il avait déployé dans la discussion relative à la messe forcée, il fît la douloureuse expérience que les services passés ne comptaient pour rien à la cour, et qu'il ne fallait en attendre que des déboires du moment qu'on cessait d'ôtre indispensable. 11 désirait ardemment faire donner à son fils unique sa place de conseiller d'Etat; mais il eut beau s*humilier et écrire à la dispensatrice des grâces : « Souffrez, Madame, que je vous demande en cette occasion des marques de votre ancienne bonté pour un vieillard sourd, goutteux, reconnaissant et revenu de toute ambition, mais non des sentiments paternels. » Il n'obtint qu'un dernier refus. Enfin, lorsque septuagénaire fatigué, aigri et dégoûté, tt quitta le Languedoc, en 1718u, et revint à Paris pour y vivre solitaire et sans remords, Antoine Court avait depuis trois ans présidé le synode qui ouvre l'ère de la restauration du protestantisme. Une dernière joie, sans doute mêlée de haine, était réservée à l'ex-intendant qui n'entrevit pas dans l'avenir le triomphe de la liberté qu'il avait combattue toute sa vie : il retrouva sous le gouvernement du duc deTBourbon un reste de faveur, et fut chargé par un évêque de mœurs infâmes, Lavergne de Tressan, secrétaire du conseil de conscience, de rédiger un nouveau code de la persécution. L'abominable déclaration de 1724, résumé de deux cents édits ou arrêts antérieurs, est l'adieu de Bàville aux protestants. « La mort le surprit achevant cet ouvrage, dit Lemontey, et savourant cette odeur de proie qui charmait ses derniers jours. » — « On ne trouve dans les temps modernes, dit aussi Charles Coquerel, d'accord avec M. N. Peyrat, que la nature de Fouquier-Tinville qui puisse être comparée à la sienne