DoUEN
LfcPSES (lapsi). On appelait ainsi dans les premiers temps de l'Eglise,
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ceux qui, après avoir embrassé la foi chrétienne, retournaient au paganisme. Parfois aussi, on étendait cette désignation à tous ceux qui, par suite de péchés qu'ils avalent commis, avaient été exclus de la communauté chrétienne. On distinguait cinq espèces de ces apostats : l*»les libellatici, c'est à dire ceux qui avaient reçu du magistrat un billet attestant qu'ils avaient sacrifié aux idoles, bien que cela ne fût pas vrai ; 2^ les mUienles, ceux qui avaient député quelqu'un pour sacrifier à leur place ; 3* les thurificati^ ceux qui avaient offert de l'encens aux idoles ; 4** les sacrificatiy ceux qui avaient pris part aux sacrifices des idolâtres ; 5° les blasphemi^ ceux qui avaient formellement renié Jésus-Christ ou juré par les faux dieux. On nommait, au contraire, stante.% ceux qui avaient persévéré dans la foi. Dans la suite, le nom de lapsi fut également donné à ceux qui livraient les livres saints aux païens pour les brûler. Les chrétiens qui s'étaient rendus coupables de ces crimes ne pouvaient être élevés à la cléricature, et les clercs étaient punis de la dégradation. De longs et vifs débats s*élevèrent, surtout dans l'Eglise d'Afrique, sur la question de savoir sî l'on pouvait réadmettre les /ap5t dans l'Eglise, sous quelles conditions, et à qui incombait le droit de le décider (voy. les articles sur le Mon^ tanismcy le Novatianisme, le Donatisme, etc.). Les canons 1-7 du concile d'Ancyre déterminent les pénitences auxquelles les lapsi àoxsenl être soumis. A mesure que les persécutions devinrent moins fréquentes, l'Eglise, qui n'avait plus à craindre les apostasies, se relâcha de sa sévérité. — Voyez Tertullièn, De pudicitia ; De pamiientia ; Cyprien, De lapsis; Epw/ote ; ^ansi, ActaconcU.' Ancyr.y 1-8; Nicxn.^ 10-13; Krause, Dissert, de lapsis primx ecclesiœ, etc., etc.
LARCHEVÊOUE ou l'Archevêque (Jean Parthenay), sieur de Soubize, issu, en 1513, du mariage de Jean l'Archevêque, cinquième de ce nom, avec Michelle de Saubonne, femme d'une piété vraiment évangéiique, douée des plus hautes qualités du cœur et de l'esprit, qui vécut dans l'intimité d'Anne de Bretagne. Cette princesse, en mourant, lui adressa ces paroles : « Je vous donne ma fille Renée, et n'entends point seulement que vous lui serviez de gouvernante ; mais . je la vous donne et veux que vous lui soiez comme mère, remectant en elle l'amitié que vous m' avez portée; » recommandation touchante à laquelleM'"" de Soubize demeura fidèle, car elle fut constamment une seconde mère pour Renée enfant, jeune fille, et plus tard duchesse de Ferrare. — M""^ de Soubize « prenant peine à bien faire instruire ses enfans, fit estudier son fils aux lettres, chose fort rare en ce tempslà, de sorte qu'il étoit tenu pour un des plus savans hommes de sa robe qui fût en France. Ses trois filles, lesquelles elle ne pensoit point faire estudier, s'y adonnèrent tellement, tant pour l'amour de leur frère, avec lequel elles se mirent à apprendre, que pour une certaine inclination qu'ils y avoient tous, qu'elles se rendirent des plus doctes femmes de leur temps. Et, qui plus est â estimer, dès ce temps ladite dame de Soubize avoit congnoissance.de la vraye religion et y instruisit ses enfans, dès leur petitesse. » — A peine sorti de l'adolescence, Soubize visita l'Italie, où se trouvait sa mère, auprès de
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Renée, revint en France, où il fut bien accueilli à la cour, et fit sespremières armes de 1537 à 1538. Il fut pendant une année prisonnier de guerre en Flandre, puis il rentra dans Tactivité du service militaire. «En autres choses louables qui estoientenlui, il avoit le naturel naerveilleusement bon, et ayma toujours et honora fort la dame de Soubize, laquelle, comme elle estoit au lit de la mort, l'envoya quérir. Quand il fut venu, elle Iny voulut commencer à déclarer les dernières choses qu'elle s'étoit jusques alors réservée à luy dire : mais cognoissant qu'il pleuroit, elle se courrouça contre luy, luy disant: Ostez-vous d'icy, vous estes indigne de vous trouver en tels actes. Le lendemain il la revint trouver, s'estant le plus qu'il avoit pu résolu de se commander, ce qu'il fit avec telle peine, que depuis il a advoué qu'il avoit cuydé crever. Elle alors luy dict sa dernière volonté et luy fit plusieurs remonstrances, parlant à luy de sa mort aussi paisiblement et résolument que si elle luy eust dict adieu pour faire un petit voyage pour s'aller récréer. Pour la fin elle luy dict : Je vous ay dict beaucoup de choses que peut-estre vous ne goustez pas à présent comme vous ferez quelque jour ; mais quand je seray esvanouye de devant vos yeux, il vous souviendra mieux de tout ce que je vous ay dict, et l'expérience le vous fera trouver véritable. Et, de fait, toute sa vie, il a tellement estimé ce qu'il avoit ouy d'elle, qu'il l'a observé autant et plus soigneusement depuis sa mort que durant qu'elle estoit vivante. » — Les Guises détestaient d'autant plus Soubize et sa loyauté, qu'ils avaient échoué dans leurs efforts pour l'attirer à leur parti; Répudiant toute alliance avec ces hommes, qu'il présageait « devoir estre, un jour, la ruine du royaulme, » il n'avait accordé son affection qu'à ceux qu'il avait appris, avant tout, à estimer, tels « particulièrement que messieurs de Chastillon, desquels il fut tousjours inthime ami, tellement que tous trois le tenoient pour leur quatriesme frère, nommément M. l'admirai, qui a dit beaucoup de foys que, luy estant mort, il ne luy estoit plus resté un tel amy, et que l'amitié qui estoit entre eux n'estoit point seulement d'amys mais de frères. » — Après s'être signalé au siège de Metz, Soubize épousa, en 1553, Antoinette d'Aubeterre, l'une des filles d'honneur de la reine mère, « laquelle il aymoit longtemps auparavant, et avant que penser à l'espouser, luy avoit donné cognoissancedela vraye religion, comme à celle qu'il aimoit lors comme sa sœur et avec laquelle depuis il vescut jusques à sa mort en la plus grande et parfaite amitié qui pcult estre entre mary et femme. » — Bientôt Soubize prit part aux opérations militaires dont la Picardie fut le théâtre ; après quoi, il fut envoyé en Italie, où à Parme comme ailleurs, il rendit de grands services. De retour en France, il fit preuve de valeur, sous les murs de Saint-Quentin et à Calais. — Lors delà conjuration d'Amboise, il était à la cour. On le savait lié d'amitié avec La Renaudie, et on le pressa de désigner le lieu où celui-ci pouvait se trouver : « Quand je le sçaurais, répondit-il, j'aimerois mieux estre mort que de le dire. Mais pourquoi, lui dist la royne? Vous ne devez rien craindre pour luy, car s'il n'a rien fait contre le roy, il ne sera point puny ; à quoy
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le sieur de Soubize luy rcspondit : je sçay bien qu'on trouvera qu'il a faict contre le roy, puisqu*il a faict contre ceulx de Guise, car aujourd'huy, en France, c'est estre criminel de lèze-majesté d'avoir faict contre eulx, d'autant qu'en effect ce sont eulx qui sont rois. » A cette preuve d'une courageuse franchise de langage vis-à-vis de Catherine de Médicis s'en ajouta, peu de temps après, une autre, plus frappante encore. — Soubize qui, depuis bien des années, adhérait, du fond de son cœur, à la religion réformée, avait cependant reculé, jusqu'en 1560, devant le fait décisif d'une profession publique de ses convictions religieuses; se reprochant enfin se pusillanimité à cet égard, il se décida, peu de jours après la mort de François II, à dire à Catherine : « Madame, j'ayjusques icy, pour vous obéir, vescu autrement que je ne pense devoir faire selon Dieu. Mais ma conscience m' ayant remordu, il y a longtemps, et adverty de ne persister plus en ceste façon de vivre, je vous supplie très humblement ne trouver estrange si je suis résolu de la changer etde vivre d'une autre manière que je n'ay accousturaé: et partant, un de ces jours qu'on vous viendra dire : Soubize est un luthérien descouvert, Soubize faict prescJier, Soubize trouble le repos de vostre royaulme (car mes ennemis ne se contenteront pas de dire seulemeifit ce qui est), ne vous en estonnez point, et croyez seulement ce que je vous dis que je feray, qui sera de vivre en liberté de ma conscience, sous l'obéissance de Vos Majestés ; à quoy la royne luy respondit qu'il se donnas! bien garde de faire cela, pour ce qu'elle l'aymoitet désiroit faire pour luy ce qu'elle ne pourroit plus, si on sçavoit une fois qu'il fust déclaré huguenot. Mais il luy dit : Madame^ j'ay si longtemps attendu sur telles espérances, voyant que d'aultres qui ne valoient pas mieux que moy estoient davantage advancez, que j'en ay offensé Dieu jusques
ayant qu
trop bazardée jusques icy.wM"' de Monpénsier, confidente de Catherine, insista, au nom de celle-ci, auprès de Soubize, pour qu'il se désistât de sa résolution, et lui offrit, de la part de sa royale maîtresse, de hautes charges à la cour : il refusa formellement. « Vous estes un étrange homme, lui dit-elle ! Je crois qu'il vous faudroit à la fin offrir la couronne, car ny pour le présent, ny pour l'advenir, on ne vous peult rien faire recevoir. A quoy il luy respondit : je ne laisseray pas d'exposertousjours ma vie pour le service de Leurs Majestez ; mais de mon âme, je ne la veux plus en façon que ce soit bazarder, m'estant par la grâce de Dieu résolu de n'estimer plus toutes les grandeurs que j'ay autrefois désirées, au prix de la liberté de ma conscience. » — Alors qu'après le massacre de Vassy, les « triumvirs » allaient se rendre à Fontainebleau pour s'y emparer de la personne du roi, Soubize conjura Catherine de se réfugier avec ses enfants à Orléans; et, n'ayant pu triompher de ses tergiversations, il rejoignit à Meaux, Condé, Coligny, et les autres chefs protestants. De là, il vint avec eux à Orléans. Cette ville devait servir de base à leurs opé-
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rations, dans la guerre civile, dont d'implacables ennemis étaient les promoteurs. Trois mois environ s'écoulèrent en négociations entamées et maintes fois reprises, à l'instigation de Galherine, par des intermédiaires de son choix. En juillet 4562, s'épuisa le régime des correspondances et des pourparlers, que la cour avait à dessein prolongé jusque-là, pour se ménagerie temps de recevoir les renforts qu'elle faisait venir de l'étranger. Des écrits et des paroles, on passa à l'action. L'armée catholique, opérant sur la Loire, s'empara de Blois et d'autres villes. Gondé, dont l'armée était plus faible, dut se borner à reprendre possession de Beaugency, et se replia sur Orléans, qu'il s'occupa de mettre en état de défense. Il ne tarda pas à envoyer Soubize à Lyon, Larochefoucauld en Saintonge, Duras en Guienne, le prince de Portien en Ghampagne, pour tirer de chacune de ces provinces de nouvelles forces, Briquemault en Normandie et en Angleterre pour y obtenir des secours en hommes et en argent, et enfin d'Andelot en Allemagne, pour y presser la conclusion d'une levée de troupes, « d'aultant que c'estoit une chose notoire que les Allemands, Suisses et Espagnols entroient jà en France pour le secours des catholiques. » Soubize courut les plus grands périls dans sa marche vers Lyon. Arrivé dans cette vaste cité, il y déploya les solides qualités d'un puissant organisateur, d'un gouverneur prévoyant, d'un habile général. Grâce à lui, la ville assiégée résista avec succès aux efforts des assaillants et fut préservée des horreurs de la famine. — Rappelons ici un fait qui honore à la fois Soubize et le ministre Pierre Yiret. Se voyant assiégé, et n'ayant plus de vivres que pour quinze jours, Soubize « s'étoit résolu à mettre hors les personnes inutiles, comme les femmes, les enfans et les pauvres, qui estoient au nombre des sept mille, ce qui estant près à estre effectué, M. Yiret vint à luy pour luy remonstrer la pitié que ce seroit de mettre un si grand nombre de pauvres gens à la boucherie ; à quoy le sieur de Soubize luy respondit : Je le sçay bien et ay tel regret d'estre contrainct à ce faire, que le cœur m'en saigne ; mais le debvoir de ma charge le porte, car il vaut mieux perdre ce nombre que le tout. A quoy le ministre lui respondit : Je sçay, monsieur, que selon le droit de la guerre vous le debvez faire ; mais ceste guerre n'est pas comme les aultres, car le moindre pauvre qui soit icy y a interest, puisque nous combattons pour la liberté de nos consciences ; et, partant, je vous supplie, au nom de Dieu, de ne le point faire, et ay une ferme foy qu'il vous secourra par quelque autre moïen. Quand le sieur de Soubize vit cet homme de bien parler ainsi, il luy dist : Encores que s'il advient du mal en ce faisant je face tort à ma réputation, et qu'on dise que je n*auray pas faict debvoir de cappitaine, si est-ce que, soubz vostre parole, je le feray, ayant asseurance que Dieu bénira ce que je fay. Et ainsy ne fut mis personne hors Lion ; et lors il envoya à Dombes, dont il luy fut envoyé deux mille charges de bled. » La bénédiction de Dieu reposa ainsi sur la charitable démarche de Yiret et sur la pieuse confiance de Soubize. — Insistons aussi sur un trait qui prouve [que M*"* de Soubize était une héroïque chrétienne.
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A peine son mari lui avait-il annoncé, par un messager fidèle, son arrivée à Lyon, où il rengageait à venir le rejoindre, qu'elle lui écrivit « qu'elle avoit eu advertissement qu'on la vouloit prendre, elle et sa fille, et les mener devant Lion, menaçant le sieur de Soubize de les tuer toutes deux, s'il ne rendoit la ville ; ce qu'elle ne mandoit audit sieur son mary comme chose certaine, de peur de Taffliger, mais seulement le supplioit, au nom de Dieu, si d'avanture cela advenoit, de n'estre esmeu de nulle affection naturelle, mais de préférer la gloire de Dieu et son debvoir à la vie d'elle et de sa fille, d'autant qu'elle eust beaucoup mieux aymé mourir de mille morts, si faire se pouvoit que si cela eust esté cause de luy rien faire faire contre l'honneur de Dieu, le sien et le service de son roy ; adjoustant que ce qu'elle luy en mandoit n'estoit pour doubte qu'elle eust de sa résolution; mais pour luy rendre tesmoignage de la sienne... Le sieur de Soubize a dict maintes fois depuis à sa femme que c'estoit un des plus grands plaisirs qu'il avoit jamais reçus de la voir ençeste résolution. » Humble chrétien, en môme temps que grand capitaine, il sut, quand, plus tard « on le mit en propos de ce qui s'estoit passé à Lion, recognoistre que Dieu luy avoit faict une grande grâce, en ce qu'il luy avoit faict paroistre en tout ce faict-là, que tout ce qui estoit advenu de bien n'avoit point esté par sa diligence, mais par une spéciale grâce qu'il luy avoit faicte. » — Lorsque Catherine entreprit avec son fils, en 1564, de visiter la France, et qu'elle séjourna à Lyon, Soubize l'y rejoignit et lui parla avec sa franchise accoutumée, mais échoua dans les conseils qu'il lui donna. A l'invitation qu'elle lui adressait de quitter la cour, où, disait-elle, il était exposé à divers dangers, il répondit un jour par ces fc^rmes paroles : « C'est grand cas, madame, que vous ne voulez esloigner du roy que les bons et anciens serviteurs de ceste couronne et ceux qui ont exposé leurs vies pour délivrer Vos Majestés de la captivité où vous estiez, et n'en approchez que ceulx qui veulent la ruine de vous et dé vostre estai, tellement que, si je voulois estre en vostre bonne grâce et estre approché de la personne du roy, je ne tiendrois pas le chemin que j'ay tenu, et n'est pas faulte de sçavoir ce qu'il fauldroit faire pour y parvenir. — Et que feriez- vous, dit laroyne? — Je vous prendrois prisonniers, dit le sieur de Soubize, le roy et vous, comme ont faict ceuix de Guise. Je sèmerois des libelles difi'amatoires par Paris contre vous, pour animer le peuple, comme ils ont faict. Je prendrais charge de vous estouffer entre deux couettes, comme elle fut donnée à M. de Nemours, au maréchal de SaintrAndré et à Rocandolphe. Je vous menacerois tous les jours comme ils faisoient ; je me ferois craindre à vous comme ils font, et usurperois le plus d'authorité que je pourrois, en diminuant la vostre. Je sçay bien que faisant cela je serots favorisé de vous. Vous ne me presseriez pas de m'en aller. J'obtieiH drois tout ce que je demanderots, comme ils font, au lieu que ceux qui ont bazardé leur vie pour vous délivrer de ceste tyrannie sont reculez et mal voulus de vous ; mais j'aime mieulx l'estre en biea faisant que d'estre advancé par de tels mojrens. » — Soumis parl'alté-
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ration de sa santé, surtout depuis 1564, à Tobligation de vivre dans la retraite, Soubize ne revit le roi et la reine m^e que dans de rares occasions. Les affaires de TEtat et les intérêts de ses coreligionnaires ne cessaient de le préoccuper. Quelque souffrant et débilequ'iJ fût, il n'en était pas moins prêt, au besoin, « à se faire traîner en quelque lieu, soit en une armée, soit en une ville, où il peust achever d'employer ce peu de vie qui lui restoit au service de Dieu et de sa patrie. i> Tout, dans ses derniers jours, fut à la fois touchant, simple et solennel, « Il se rendoit de plus en plus assidu à ouïr la parole de Dieu et à le prier et invocquer non seulement en public mais en son particulier, demeurant quatre ou cinq heures enfermé dans son cabinet à prier Dieu et à lire en sa parole. Quand il voyoit ses amis il les consoloit de sa mort, laquelle il leur disoit à tous qu'il sentoittous les jours approcher, hormis à la dame de Soubize, à laquelle il ne le voulut jamais dire, et les prioit tous de ne le luy dire, pour l'appréhension qu'il avoit de son ennuy. Environ un quart d'heure avant mourir, il voulut voir sa fille pour luy donner sa bénédiction, et après rendit l'esprit, ayant dict pour dernière parole : Mon Dieu, je recommande mon âme entre tes mains. M»«'de Soubize eut la constance de demeurer auprès de luy et de le consoler jusqu'à l'article de la mort, ce qu'elle eust juré, peu d'heures auparavant, estre hors de sa puissance ; mais elle s'y contraignit de ceste façon, pour ce qu'elle voyoit qu'il avoit plaisir qu'elle y fust et. qu'il oyoit plus volontiers ce qu'elle luy disoit que ce que les autres pouvoient dire. » Les plus chers amis de Soubize s'associèrent au deuil de sa veuve dans des lettres consolatoires qui nous ont été conservées. Nous détachons de Tune des plus belles de ces lettres, écrite par Colipiy, ces seules lignes : « La plus grande consolation que vous, madame, et tous les amis de M. de Soubize pouvez avoir, c'est qu'en la foy en laquelle il a plu à Dieu de l'appeler, il possède l'héritage que nostre seigneur a promis aux siens. Je sçay bien aussi que ce n'est pas ce que vous luy plaignez, mais plus tost une séparation pour quelque temps. Ce ne serait pas bien aimer, si nous désirions plus tost une vue bien incertaine de nos amis, pour les priver d'une vie éternelle, quand ils la possèdent. Je vous supplie de croire que l'amour quejeportoyà feu M. de Soubize n'est point morte avec luy, mais qu'elle revit en vous et en mademoiselle de Parthenay, vostre fille, et que vous pouvez faire estât de moy comme du meilleur frère et plus parfait amy que vous ayez en ce monde. » —Voyez 1* Lettres de Soubize à dit?er*,BibL,nat., fonds franc., vol. 3186, ^21 ; 4641, f 23, 20, 442, f" 239; 20,507, f> 134 ; 20,554, f» 69 ; 20,643, f>» 3, 12, 13, 39, 144 ; 20,783, f>M25, 126, 134, 135, 144, 146, 148, 152, 156; Discours des choses advenues en la vUle de Lyon pendant que if. de Soubize y commandait (Bibl. nat., f. fr., vol. 20,793, f 113-157); archives de Berne ; archives de Genève ; collection Tronchin, à Bessinges ; Bull, de la soe. d'hiat. duproL franc, II, III et V, passim; Th. de Bèze, Hist, eccL ; La Popelinière> Hist, ; d'Aubigné, Hsi. univ. ; de Thou, Hist. wiiv. ; Mémoire
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de la vie de Jean Parthenay Larcheoêque, sieur de Soublse, publiés par M. J. Bonnet, Paris, 1879, in-12. J. Delaborde.
LARDNER (Nathaniel), théologien anglais, né en 168i à Hawkurst, dans le comté de Kent, appartenait à une famille de presbytériens. Il fit ses premières études à Londres et alla les compléter en Hollande, à Utrecht et à Leyde. A son retour en Angleterre, en 1703, il débuta dans la chaire évangélique et fut successivement chapelain de lady Treby, veuve du lord chef de justice, et prédicateur de la chapelle de la Yieille-Juiverie. Mais ce fut surtout comme théologien qu'il se fit remarquer. Son principal ouvrage a pour but de défendre Tauthenticité des Evangiles ; il est intitulé Credibility of ihe Gospel Hislory (1727-1733 ; 1735-1743), 5 vol in-8». Toutefois Lardner ne professait pas les doctrines de la plus pure orthodoxie ; il se rattachait plutôt à Técole socinienne. Dans un traité intitulé : A leiier concerning the question whether the logos supplied the place of the human soûl in the persan of Jesus-Christ (1759), il repousse formellement la divinité absolue de Jésus. Lardner passa toute sa vie dans un état voisin de la pauvreté; il mourut dans sa ville natale le 24 jtiillet 1768. Ses œuvres ont été recueillies en onze volumes par le docteur Kippis, en 1788. Une autre édition a paru à Londres en 5 volumes in-4% en 1815.
LA RENAUDIE. Voyez Amboise (Conjuration d').
LA KÉOL£, ancienne ville forte sur la Garonne, à 67 kilomètres sud-est de Bordeaux, chef-lieu d'arrondissement de la Gironde. L'édit de Poitiers (1577), qui mit fin à Tune des guerres de religion, accordait aux huguenots comme places de sûreté pour six ans : Montpellier et Aiguesmortes en Languedoc, Seine la Grand'Tour et sa banlieue en Provence, Nyons et Serres en Dauphiné, Périgueux, Mas-de-Verdun et la Réole en Guyenne, province désolée par les atrocités de Biaise de Montluc qui mourut cette même année. Mais en dépit des recommandations du roi, les Réformés ne furent pas mis immédiatement en possession de toutes ces villes ; des actes de violence étaient journellement commis contre eux à Périgueux, au Mas de Verdun et à la Réole. Par le traité de Fleix (1580), Henri de Navarre obtint de garder cette dernière ville, à condition que les autres places fortes de Guyenne induement retenues seraient remises au roi ; mais celui-ci refusa de ratifier le traité, et une nouvelle convention signée à Goutras substitua Figeac et Montségur à la Réole. Absente de la liste des places d'otage annexée à Tédit de Nantes (1598), la Réole ne figure pas non plus dans le tableau des Eglises du Sud-Ouest dressé en 1592 {Bulleiin, 2* série, XI, 545), ni dans ceux qui furent établis par les synodes de Gap (1603), Alais (1620), Castres (1626), Gharenton (4637), ni dans la liste de 1660 publiée dans le Bulletin (2* série, I, 521). Un pasteur banni qui revint prêcher sous la croix en 1689, fut bientôt arrêté au milieu de son ancien troupeau et ne sortit de prison qu'en 1715, Gabriel Mathurin, assistait au synode de Rotterdam en 1686, comme ancien pasteur de la Réole. Or cette désignation n'était point parfaitement exacte : Mathurin, ministre de
la chambre de l'édit transportée de Marmandc à Saint-Macaire, puis à la Réole et enfin supprimée, demeurait à la Réole, dans la maison du sieur de Virazel, conseiller au parlement de Guyenne ; mais il avait son exercice à Gironde, où le synode de Bergerac lui avait ordonné de suivre les officiers de ladite chambre. La Notice historique et statistique sur la Rèole^ de M. M. Dupin (la Réole, 1839, in-8''), ne contient pas un mot relatif à Thistoire des protestants de la ville, et la Chronique des Eglises réformées de VAgenais^ par Alph. Lagarde (Toulouse, 1872, in-18), ne s'en occupe pas davantage, bien qu'elle range (p. 156) les Eglises de Bordeaux et de Libourne dans le bas Agenais. — YoïvBuUet. de l'hist, du prot fr,; Anquez, Hist. des assemblées politiques des réformés de France^ et nos Premiers Pasteurs du Désert, Paris, 1879, 2 vol. 0. Douen.
LARES (Dieux). Voyez Rome (Religion de Tancienne).
LA BÉVEILLËRË-LEPEAnX. Voyez Théophilanthropes.
LA ROCHEFOUGAULD. Fils du comte François, deuxième du nom, et d'Anne de Polignac, François 111, comte de La Rochefoucauld, prince de Marcillac, « n'était pas seulement le plus grand en naissance et en dignité, mais le plus puissant seigneur de toute la. Guienne au Poitou, comme celui qui pouvait faire une armée de ses parents, de ses amis et de ses vassaux. » Non moins distingué par leS' qualités du cœur et de l'esprit que par ses talents militaires, bien vu h la cour, particulièrement aimé du r.oi, il occupait dans le monde une haute situation, soutenue par la dignité de la vie privée. Il fit ses premières armes en Piémont, en 1551, se signala au siège de Metz, en 1552, et dans les opérations militaires des années suivantes. Il était, à cette époque, lieutenant de la compagnie du duc de Guise, avec lequel, ainsi que le prouvent les fragments d'une correspondance inédite, il semble avoir originairement soutenu d'assez étroites relations. Ayant perdu sa jeune compagne Silvia Pica, fille de Galeas Pic, prince de la Mirandola et de Concordia, et d'Hippolyte de Gonzague, il épousa en secondes noces, en 1557, Charlotte de Roye, fille de Madeleine de Mailly et du comte Charles de Roye, et devint ainsi neveu par alliance de l'amiral de Coligny et beau-frère de Louis de Bourbon, prince de Condé. Il se détacha alors des Guise et se rapprocha d'autant plus, en 1560 et en 1561, de l'amiral et de Condé que, comme eux, il faisait profession ouverte de la religion réformée. — Quand eut lieu la prise d'armes de 1562, il se trouvait dans son domaine de Verteuil. Il envoya de làMergey, qui lui était tout dévoué, vers Catherine de Médicis « pour recevoir ses commandemens. » Catherine manda au comte « qu'il ne feist point de difficulté de se joindre avec le prince de Condé, et que ce qui estoit bon à prendre estoit bon à rendre. » Voilà, dit Mergey, « les propos qu'elle lui manda par moy, lequel toutesfois cognoissant l'humeur dé la dame, ne voulant promptement adjouster foy à ce qu'elle luy mandoit par moy, me redepescha incontinent pour aller trouver M. le prince et savoir de luy la vérité et en quelle disposition estoient les affaires. Ledict sieur prince me fit une dépesche pour m'en retourner vers M. le comte, m'ayant
monstre la lettre que la royne lui escripvoit, par laquelle elle le^ prioît d'avoir pitié de la mère et des enfants et m'en fit donner une copie pour la porter à mondict sieur le comte. Estant arrivé à Ver^ teuil, je l'y trouvai. Incontinent il commença à escripre à tous ses amys en Gascogne, Périgort, Saintonge, Poitou, Limousin et Angoulmois pour le venir trouver et alla joindre M. le prince. » — La Rochefoucauld prêta un actif concours à Condé, combattit vaillamment à Dreux et accompagna Coligny en Normandie. Il se distingua également, dans le cours de la seconde guerre civile, au terme de laquelleil prit part, avec le cardinal de Châtillon et Bouchavannes, dans l'intérêt des réformés, aux négociations de la paix de 1568. Il existe, à cet égard, divers documents manuscrits, qu'il est intéressant de consulter et dont voici la simple indication : 1° Lettre du cardinal de Châtillon à Catherine de Médicis, du 4 mars 1568 (Bibl. nat., mss., f. fr. vol, 6, 611, ^ 87) ; 2" Articles baillez, le 4« jour de mars 1568 par messieurs le cardinal de Chastillon^ comte de La Rochefoucauld^ et de Bouchavannes, sur lesquels ils demandent expresse provision,. etc., etc. (Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3410, f^ 63) ; 3*» Lettres de Catherine, de Montmorency, de Morvilliers, de l'Aubespine et de Robertet, des 4 et 21 mars lo68(ibid., vol. 3201, f^ 53, et 6611, f> 43) ; 4*» Lettres du cardinal de Châtillon, de La Rochefoucauld et de Bouchavannes, du 25 mars 1568 (ibid., vol. 6, 611, ^• 76, 80, 84) ; 5« Trois lettres de Chartes IX, des 27 et 28 mars 1568 (Bibl. nat., f. fr., vol. 3207, f»»51, 53, et ibid., fonds Colbert, vol. 24, f^ 142). — La Rochefoucauld joua aussi un rôle actif dans la troisième guerre civile. Il était si bien considéré à l'armée comme l'un des meilleurs lieutenants de Coligny, qu'après la mort de Condé, courut, dans le camp protestant, cette chanson (Brantôme, éd. L. Lai., t. lY, p. 356) « que sonnoieni les bons trompettes des François et reystres :
Le prince de Condé Il a esté tué.
Mais monsieur Tadmiral Est encore à cheval Avec Larochefoucauld Pour chasser tous ces papeaux, papeaux, papeaux. *
La paix de 1570 rendit momentanément le comte au calme de la vie privée. Lorsque se prépara le mariage du jeune roi de Navarre, il se rendit à Paris pour y assister. L'amiral ayant été blessé, il fut Tua des premiers à le visiter et à provoquer la poursuite et le châtiment de l'assassin. La veille de la Saint-Barthélémy, La Rochefoucauld était resté chez le roi jusqu'à onze heures du soir et, en quittant le Louvre, était rentré à son logis. La mort l'y attendait : « Aiant à peine commencé son premier somme, il fut resveillé par six masques et armez, qui entrèrent dans sa chambre, entre lesquels cuidant le roy estre, qui vinst pour le fouetter à jeu^ il prioit qu'on le traitast doucement, quand après lui avoir ouvert et saccagé ses coffres, un de ces masques (valet de chambre du duc d'Anjou) le tua, par le commandement de son maître. Bien est vray que le capitaine la Barge, quL
estoit l'un des masquez, avoit eu commandement du roy de Tailer tuer, avec promesse d'avoir la compagnie de gendarmes du comte de La Rochefoucauld, n'y estant autrement voulu aller qu'à cette condition. Et quoy que le valet, comme on m'a dit, l'ait anticipé à tuer, si n'a t-il pas pourtant moins eu la compagnie du comte meurtry. » — Voyez Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 20,470, f» 1 et vol. 20,519, f^ 119; Mémoires du sieur Jean de Mergey, gentilhomme, champenois, éd. de 1788 ; Le réveille-matin des François et de leurs voisins, composé par EusèbePhiladelphe, cosmopolite, en forme de dialogues, Edimbourg, 1574, in-t2, p. 59; De furoribus gallicis, eic, etc., Edimhnvgi, i^7 3, in-4'*, p. 42 ; Mémoires de Vestat de France spus Charles IX, Middelbourg, 1576, I, 395 ; Brantôme, éd. L. Lai., IV, 35o, 356; Le Laboureur, addit. aux Mém. do Castelnau, in-f*, I, 766 ; deThou, Hist. univ., V, 586 ; d'Aubigné, Hist. univ,, t. II, liv. I, ch. iv. J. Delaborde.
LA ROGHEFOUGAULD (François de), né à Paris en 1558, mort en 1645, fut d*abord pourvu de l'abbaye de Tournus. A la suite d'un voyage h Rome, il fut promu à l'évêché de Clermont, puis à celui de Senlis et, en 1607, au cardinalat, à cause du zèle qu'il avait mis à faire recevoir en France les actes du concile de Trente. Défenseur zélé des jésuites, dont il prit le parti à toute occasion, La Rochefoucauld avait refusé de reconnaître Henri IV avant son abjuration. Il fut nommé, en 1618, grand aumônier de France, abbé de Sainte-Geneviève, et, en 1622, il devint président du conseil d'Etat. Il se démit de ses fonctions en 1624 pour s'occuper tout entier de la réforme des ordres religieux, et fonda la congrégation de sainte Geneviève, dite Congrégation de France. Outre des Statuts synodaux pour l'Eglise de Clermont (1599) et pour l'Eglise de Senlis (1621), on a de lui un traité De Vautorité de l'Eglise en ce qui concerne la foi et la religion, Paris, 1603, 1604, in-12. — Voyez le P. Lamorinière, Vie du cardinal de La Rochefoucauld, Paris, 1647; le P. Rouvière, Yita L. R., 1648.
LA ROGHEFOUGAULD (François, duc de), célèbre moraliste français du dix-septième siècle, naquit le 15 décembre 1613 et mourut le 14 février ICMBO. Sa vie a exercé une influence considérable sur la direction de sa pensée et les produits de sa plume. II ne reçut d'abord qu'une culture très incomplète, à laquelle il suppléa plu s tard par l'observation, l'étude et le commerce des gens instruits. De bonne heure, le jeune prince de Marcillac (c'est le nom qu'il portait avant la mort de son père) eut l'occasion d'étudier de près les hommes avec leurs défauts et leurs passions. Entré dans le monde à l'âge de dix-sept ans, il commença, à ce qu'il nous apprend dans ses Mémoires, « à remarquer avec attention ce qu'il voyait. » Or, le spectacle qu'il eut tout d'abord sous les yeux fut la lutte engagée entre la reine mère, Marie de Médicis, et le cardinal Richelieu : on sait qu'elle se termina à la fameuse « journée des dupes », qui fut fatale à l'influence de la reine et consolida le pouvoir du cardinal. Emporté par l'élan de son cœur alors généreux, voire même romanesque, Marcillac se mit du côté des vaincus et embrassa avec ardeur le parti de la jeune reine, Anne d'Autriche. « La domination du cardinal, dit-il, me parut injuste, et
je crus que le parti de la reine était le seul qu'il fût honnête de suivre. Elle était malheureuse et persécutée... Elle me traitait avec beaucoup de bonté et de marques d'estime et de confiance... » (Mémoires). Quelques années après, la reine, accusée d'avoir entretenu des intelligences secrètes avec la cour d'Espagne, fut soumise à une sorte d'instruction judiciaire ; le zèle chevaleresque de La Rochefoucauld trouva là une nouvelle occasion de se déployer en sa faveur. « M. le chancelier, dit-il, l'interrogea comme une criminelle et on proposa de la renfermer au Havre, de rompre son mariage et de la répudier. Dans cette extrémité, abandonnée de tous le monde, manquant de toutes sortes de secours et n'osant se confier qu'à Mademoiselle de Hautefort et à moi, elle me proposa de les enlever toutes deux et de les emmener à Bruxelles. Quelque difficulté et quelques périls qui me parussent dans un tel projet, je puis dire qu'il me donna plus de joie que je n'en avais eu de ma vie. » Cette tentative avorta par suite d'une soudaine amélioration dans la position de la reine. Accusé d'avoir favorisé la fuite de M"' de Chevreuse, qui s'était sauvée en Espagne, Marcillac fut mis à la Bastille, mais il en sortit au bout de huit jours et se retira dans les terres de sa famille où il mena quelque temps la vie d'un gentilhomme campagnard, jouissant avec délices des plaisirs des champs, des douceurs de la famille et de la société. Il attendait d'ailleurs les événements. Après la mort du terrible cardinal, arrivée le 4 décembre 1642, et celle de Louis XHl qui le suivit dans la tombe cinq mois après (14 mai 1643), tout semblait changé pour lui : Anne d'Autriche, l'objet de son dévouement, venait d'être déclarée régente avec Mazarin pour premier ministre ; La Rochefoucauld était en droit de compter sur sa faveur. « La reine,' dit-il, me donnait beaucoup de marques d'amitié et de confiance ; elle m'assura même plusieurs fois qu'il y allait de son honneur que je fusse content d'elle et qu'il n'y avait rien d'assez grand dans le royaume pour me récompenser de ce que j'avais fait pour son service. » Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que la reconnaissance n'est pas toujours la vertu des princes de ce monde. Quand il demanda le gouvernement du Havre, il ne put l'obtenir ; la reine et le ministre l'amusèrent par des espérances vaines jusqu'à ce que, perdant patience, il se rapprocha du parti des importants, conduits par deux anciens amis de la reine aussi mal récompensés que lui, le duc de Beaufort et M"* de Chevreuse. Le cardinal Mazarin l'ayant emporté, Beaufort fut arrêté et M"* de Chevreuse fut reléguée à Tours. Malgré les ordres de la reine, Marcillac resta fidèle à la duchesse, qui, à son tour, le paya d'ingratitude : « Je ne trouvai dans la suite guère plus de reconnaissance du côté de M"* de Chevreuse; elle oublia dans son exil aussi facilement ce que j'avais fait pour elle que la reine avait oublié mes services, quand elle fut en état de les récompenser. » Ainsi blessé dans ses meilleurs sentiments, rebuté dans la plupart de ses demandes, demeuré sans emploi et sans crédit, La Rochefoucauld, dont l'intelligence sagace cherchait à pénétrer les ressorts cachés des actions humaines, dut être vivement frappé de la présence et de la puissance
dans la nature humaine du mobile égoïste et intéressé. Cette disposition fut confirmée par la guerre de la Fronde, dans laquelle il se jeta, en s'attachant à la fortune du duc d'Ënghien, prince de Condé. Pour conquérir sa faveur; il ne trouva pas de meilleur moyen que de se faire aimer de sa sœur, la célèbre M"* de Longueville, qui était alors dans tout Féclat de sa beauté. Ce furent donc aussi des mobiles intéressés, le dépit, rintérêt, la galanterie, le besoin de vengeance qui le précipitèrent dans cette longue et triste aventure. On sait qu'elle se termina pour lui par un coup de feu qu'il reçut au visage à la célèbre journée de la porte Saint-Antoine, où la grande Mademoiselle tira le canon de la Bastille sur les troupes royales et sauva ainsi le grand Condé. Privé de la vue pendant quelque temps, La Rochefoucauld se retira d'abord hors de France, ensuite dans ses terres en Angoumois. Rentré plus tard à Paris, il y vécut dans Tinaction et dans une demi-disgrâce d'où ne put le faire sortir le crédit dont son fils, le prince de Marcillac, jouissait à la cour de Louis XIV. Alors commença pour lui une existence nouvelle, toute remplie par les joies austères du travail et les joies plus douces de l'amitié. A la brillante et orageuse passion de M""* de Longueville succéda la calme et fidèle affection de plusieurs femmes distinguées : M"® de Sablé, M"* de La Fayette, >!"• de Sévigné. Dans ce cercle intime, La Rochefoucauld manifesta une générosité de sentiments, une tendresse de cœur que sa conduite passée ne pouvait faire soupçonner. « M. de La Rochefoucauld, écrit M"* de Sévigné, a perdu sa mère ; je l'ai vu pleurer avec une tendresse qui me le faisait adorer... Le cœur de M. de La Rochefoucauld poursa famille est une chose incomparable... » Ailleurs, elle raconte qu'elle l'a vu pleurer encore au récit d'une action généreuse; plus loin, elle nous fait connaître les regrets de sa famille et de ses amis après sa mort, en particulier ceux de M"' de La Fayette : « Le temps, qui est si bon aux autres, augmente et augmentera sa tristesse. Ce n'est plus la môme personne ; je ne crois pas qu'elle puisse jamais ôter de son cœur le sentiment d'une telle. perte; je l'ai sentie, et par moi, et par elle... » De ces divers témoignages rapprochés de ce que La Rochefoucauld a raconté lui-même des impressions de sa jeunesse, n'est-il pas permis de conclure que le célèbre moraliste n'était pas originairement cet esprit égoïste et froid, ce cœur fermé à la pitié et au dévouement que la lecture du livre des Maximes évoque devant nous. Doué par la Providence d'une nature ardente et sensible, mais en même temps portée à la vanité et à Fambition et susceptible à l'excès, La Rochefoucauld a laissé peu à peu son âme s'aigrir et se corrompre au spectacle journalier des petitesses et des bassesses humaines et sous Timpression réitérée de ses froissements et de ses désappointements personnels. Là est, nous le croyons, le secret de ses contradictions intérieures et la clef du livre qui l'a renducélèbré et dont il nous reste à parler. — Le livre des Maximes parut en 1663 sous le titre de Réflexions ou Semences et Maximcs morales. Douze ans s'étaient écoulés depuis le coup de feu reçu par Tautcur à la porte Saint-Antoine et par conséquent depuis
la fin de sa vie aventureuse. Dans Tintervalle, il avait écrit ses Ifemoires qu'une indiscrétion avait divulgués (1662) et qu'il s'efforça en vain de désavouer. Une copie des Maximes courut aussi et s'imprimait déjà en Hollande lorsque Fauteur prit les devants et les fit publier chez Barbin. Ce n'était d'abord qu'un petit volume de cent cinquante pages, contenant trois cent soixante pensées et un Avis au lecteur. La forme du livre fut l'objet du soin le plus attentif de l'auteur, qui s'efforça encore de l'améliorer d'une édition à l'autre, en en accroissant la matière. Voltaire affirme que c'est un des ouvrages qui ont contribué le plus à former le goût de la nation. « On lut avidement ce petit recueil; il accoutuma à penser et à renfermer ses pensées dans un tour vif, précis et délicat. C'était un mérite que personne n'avait eu avant lui, en Europe, depuis la naissance des lettres. » En nos jours, un des maîtres de la critique littéraire a dit : « Dans l'histoire de la langue et de la littérature françaises, La Rochefoucauld vient en date au premier rang après Pascal, et comme en plein Pascal, qu'il devance môme comme moraliste. 11 a cette netteté et cette concision de ton que Pascal seul dans ce siècle a eues avant lui , que La Bruyère ressaisira, que Nicole n'avait pas su garder, et qui sera le cachet propre du dix-huitième siècle, le triomphe perpétuellement aisé de Voltaire » (Sainte-Beuve). Ce grand mérite littéraire n'est pas le seul qui recommande les Maximes à la prostérité ; elles se distinguent par la finesse et la profondeur de l'observation morale. Si La Bruyère est un grand peintre, La Rochefoucauld est un vrai philosophe, mais sa philosophie est étroite et exclusive ; elle ne saisit que la moitié delà vérité et ne met en relief que l'un des côtés de la nature humaine. On sait que tout son livre repose sur cette pensée que l'intérêt personnel, l'amourpropre, comme on disait au dix-septième siècle, est le mobile de toutes les actions humaines, même de celles qui paraissent vertueuses. C'est dans le célèbre morceau sur V amour-propre ^ qu'il avait mis en tête de sa première édition et qu'il supprima plus tard, que cette pensée est exprimée dans toute sa nudité, mais elle se retrouve au fond de la plupart de ses maximes. « Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger ; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes... Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés.. . Nos vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer. Quelques découvertes que l'on ait faites dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues... L'orgueil est égal dans tous les honneurs, et il n'y a de différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre à jour. » Ce point de vue est^il vrai ? U semble au premier abord correspondre à la vérité des faits et à la doctrine évangélique. L'expérience et l'Evangile rendent témoignage de la réalité, de la profondeur et de l'universalité du péché dont l'essence est bienl'égoïsme, le faux amour du soi. Or, l'homme de La Rochefoucauld est bien cet homme pécheur et déchu tel que Ta décrit saint Paul