‹ Encyclopédie des sciences religieuses; (volume 4)Chapitre 32 sur 170 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Le fait littéraire que nous venons de constater a une double face d'où sortent d'importantes conséquences pour l'origine du quatrième évangile. D'un côté, l'auteur prouve son indépendance par les corrections si libres et si hardies qu'il fait à des récits déjà consacrés par la piété. De l'autre il laisse voir une dépendance littéraire peu admissible chez un apôtre qui aurait été témoin oculaire de la vie de Jésus et d'une inspiration si originale. Au moQient où il écrivait, les synoptiques étaient déjà adoptés par l'Eglise sans être encore considérés comme supérieurs à la tradition. Un auteur comme Papias pouvait les critiquer librement au nom de données orales authentiques. Telle a été, semble-t-il, la position de l'auteur du. quatrième évangile qui, tout à la fois, subit les synoptiques et les critique au nom d'une autorité mystérieuse qu*il s'agirait enfin de découvrir. — Il nous reste en effet à interroger l'évangile lui-même sur son origine. On sait quel rôle y joue le disciple partout présent et partout anonyme, « le disciple que Jésus aimait. » Il se voile de telle façon que rien n'est plus facile que de le désigner. Il faut d'un côté le chercher parmi les Douze, puisqu'il assistait au dernier repas de Jésus et se penchait sur sa poitrine comme jouissant d'une intimité particulière. D'un autre, il ne peut être aucun de ceux nommés dans le cours du récit, car on sent chez lui la volonté bien arrêtée de ne pas se nommer. Il faut donc écarter Nathanaêl en qui des critiques ont voulu le reconnaître, non moins résolument que Pierre, André, Philippe, Thomas. Serait-ce un disciple idéal, le disciple fpirtiuel et immortel (XXI, 22) qui comprend

et dégage la vérité que les autres n'ont saisie que d'une façon grossière. Certains traits, comme le témoignage précis des auteurs de l'appendice, sa course au sépulcre plus rapide que celle de Pierre, la parole de Jésus qui lui confie sa mère, et l'observation que ce disciple en effet la recueillit chez lui dès ce jour-là, etc., etc., empêchent absolument d'entrer dans cette hypothèse ingénieuse de M. Scholten. Bien plus, le mot du Seigneur rappelé XXI, 22, loin de prouver qu'il s'agit d'un disciple immortel, laisse à penser au contraire qu'il est mort au moment où ses garants mettent leur témoignage au bas de son écrit, et veulent arrêter une légende superstitieuse qu'avait pu faire naître la grande vieillesse de l'apôtre bienaimé et qui reprit son cours et fit fortune malgré eux dans l'Eglise. Il faut donc revenir au cercle des Douze. N'est-il pas bien étonnant que parmi les apôtres qui ne sont pas nommés, se trouvent les deux Zébédaïdes? Il faut écarter Jacques, mort de très bonne heure. La tradition ecclésiastique ne s'est donc pas trompée en s'arrêtant à son frère Jean. S'il était constant que ce disciple bien-aimé et le rédacteur de l'évangile ne sont qu'une seule et même personne, il ne faudrait point mettre en doute l'origine johannique de cet ouvrage. Mais c'est précisément le point douteux que la critique conservatrice a eu le tort de regarder comme démontré. Si Jean lui-même avait tenu la plume, on pourrait s'étonner à bon droit du rôle qu'il se donne dans sa narration, de la supériorité d'intelligence et de foi qu'il s'attribue sur tous ses compagnons. Il serait difficile de mettre l'humilité parmi ses vertus. Ses prétentions mêmes ne seraient pas historiquement exactes! Chez les trois premiers évangélistes, Jean est mentionné trois fois et trois fois pour être blâmé sérieusement et justement par Jésus à cause de sa conception grossière du royaume de Dieu et de sa méconnaissance de l'esprit évangélique. Or, dans notre récit, seul il semble pénétrer à fond les paroles de Jésus; Pierre ne vient jamais qu'après lui, et a même besoin de passer par son intermédiaire pour arriver au maître (I, 41; XIII, 24). Le disciple bien-aimé non seulement distance Pierre par la rapidité de sa course, mais aussi par celle de sa foi' (XX, 4-8); sur le bord du lac de Galilée, c'est encore lui qui reconnaît Jésus le premier et le signale à Pierre (XXI, 7). Il est très remarquable que dans l'appendice se retrouve bien accusée cette rivalité entre les deux apôtres qui frappe à la lecture de l'évangile. Non, Jean ne s'est pas donné lui-même un tel rôle. C'est le fait de disciples préoccupés de montrer la supériorité de leur maître. D'un autre côté il faut noter que nous ne sommes point en présence d'un cas de pseudépigraphie comme il s'en présente alors de si nombreux. Ceux qui mettaient leur composition sous l'autorité d'un grand nom d'autrefois, y allaient plus franchement, ils n'usaient pas de ces raffinements. Ce qu'il faut dire, c'est que le rédacteur de notre écrit, sans usurper le nom de Jean en ' disciple fidèle et jalouse, a voulu rehausser l'autorité de celui dont il recueillait les récits et les leçons. Il s'est caché derrière lui, sans pourtant s'identifier avec lui absolument.

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