‹ Encyclopédie des sciences religieuses; (volume 4)Chapitre 50 sur 170 · JEAN-BON-SAINT-ANDRE — JEANNE · texte numérisé non relu

JEAN-BON-SAINT-ANDRE — JEANNE

lion de Tédit de novembre 1787, est curieuse sous plusieurs rapports. Elle nous fait connaître entre autres combien étaient modérées les prétentions des réformés français sous le règne de Louis XVI ; elles n'allaient pas au delà de ce qui* leur fut accordé par cet édit. On en a la preuve dans les paroles suivantes : Après avoir indiqué que la persécution avait cessé et que le culte s'exerçait librement, Jean- Bon-Saint-André continue en ces termes : « Dans cet état de choses, que manquerait-il donc aux protestants pour n'avoir plus des réclamations à porter aux pieds du trône ? C'est qu'on voulût leur accorder dans le droit à peu près les mêmes choses dont dans le fait on leur permet de jouir; c'est que la loi renversât à jamais ces barrières odieuses interposées entre le monarque et une partie de ses sujets ; c'est qu'il voulût bien les reconnaître pour ses enfants, comme ils se font un devoir et un honneur de le reconnaître pour leur père. En effet, les lois pénales ne frappent plus sur la tète des protestants ; mais ces lois existent encore, et, toutes muettes qu'elles sont, leur existence n'en est pas moins un très grand mal. Les protestants mariés suivant leurs rites jouissent dans la société de la qualification honorable d'époux; mais la loi la leur refuse, et, l'on ose le dire, c'est par une sorte de subtilité dictée par la justice et l'humanité que les tribunaux leur font à cet égard un droit de la possession. Enfin, les enfants succèdent à l'état et aux biens de leurs pères; mais cet état n'est point assuré pour eux, puisqu'on peut ou le leur ravir, ou tout au moins le leur contester. Un règlement sage et modéré, qui statuerait sur ces trois objets de manière à inspirer aux protestants une juste confiance, sans les enhardir à concevoir des espérances présomptueuses, serait de la part de la législation un bienfait pour eux, et peut-être une opération politique utile à l'Etat. » M. Nicolas.

JEANNE (la papesse). La légende de la papesse Jeanne, propagée au treizième siècle par l'ordre des dominicains, et déjà rayée de l'histoire parle protestant Blondel, a été définitivement écartée par Dœllinger (Blondel, Familier esclaircissement de la question si une femme a esté assise au siège papal de Rome entre Léon IV et Benoît IIL Amst., 1648, in-8°; 2" éd. plus correcte, Amst., 1649, in-8*; le même. De Joanna Papissa âvaxptaiç, ^Àmst., 1657, in-8<*, publ. par Gourcelles ; Dœllinger, Die Papst-Fabeln des Mittelalters^ Munich, 1863, et trad. fr.). En vain certains auteurs protestants ont essayé de défendre cette fable, si humiliante pour la papauté (Des Marets, Joh. Pap. restitutay Gron., 1658, in-i*"; Spanheim, De Papa fœmina^ Leyde, 1681, 2 vol. in-8''; (Lenfant) Hist. de la Papesse Jeanne, Cologne (Amst.), 1694, in-12; 2« éd. par des VignoUes, La Haye, 1720, 2 vol. in-8*; Kist, dans VArchief de Kist et Royaards, 1844, II). L'histoire de la papesse Jeanne n'a plus aujourd'hui à être réfutée, mais à être expliquée. Au reste, la dissertation si complète du savant Dœllinger ayant été, sur plusieurs points, dépassée par l'histoire, on nous pardonnera de nous étendre quelque peu sur cet intéressant et curieux sujet. — Le premier auteur chez lequel nous trouvions la légende depuis si célèbre, est le dominicain auxe roi Jean de

Mailly, auteur papalin, qui en place le récit à Tan 1087, ou, plus exactement, à la ftn du onzième siècle dans sa chronique, encore manuscrite, et écrite en 1250 (L. .Weiland, Archiv de Pertz; XII, 1874, p. 469). Voici dans quels termes il la raconte : « En ces temps (après Victor 111) il y eut un pape ou plutôt une papesse qui n'est point admise dans le catalogue des papes, parce qu'elle était femme et feignait d'être un homme. Par ses talents, elle devint notaire de la curie, cardinal et pape. Comme un jour elle montait à cheval, elle accoucha d'un enfant, et, livrée aussitôt à la justice romaine, les pieds liés à la queue d'un cheval, elle fut ainsi traînée et lapidée par le peuple l'espace d'une demi-lieue, et au lieu où elle mourut elle fut enterrée, et en ce lieu sont écrits ces mots : Petre, palér palram, papissx prodiio parium. C'est sous son règne que fut établi le jeûne des quatre- temps , qu'on appelle le jeûne de la papesse. » Le récit de Jean de Mailly est presque aussitôt répété dans le livre Des^sept dons de Vesprit, du dominicain Etienne de Bourbon (f 1261), qui place le fait vers l'an 1100, en reproduisant ainsi l'inscription : Parce, paler patrum, papissas prodere partum (cité par Gieseler, Kirchengcschichle, 4* éd., 1846, p. 29). Nous le retrouvons, en 1277,' dans un des textes de la célèbre chronique du dominicain Martin de Troppau, dit Martin le Polonais, qui fut, dit M. Wattçnbach, « presque le seul maître d'histoire du monde catholique »; il était chapelain et pénitencier du pape. C'est Martin le Polonais qui appelle la papesse, par une singulière contradiction, « Jean l'Anglais, Mayençais de sa nation » ; il la place en 855, après Léon IV, et un manuscrit de la chronique nous informe que le fils de la papesse fit enterrer sa mère honorablement dans la cathédrale d'Ostie, où elle opère des miracles (Pertz, Scr., XXII, 1872, p. 428). De Martin le Polonais,* l'histoire recueillie déjà par Bernard Gui, dominicain, passa^ au quatorzièitie siècle, dans un célèbre manuscrit du Livre des papes du prétendu Anastase (Duchesne, El. sur le Liber Poniif,, 1877, p. 95), et dès lors, quoique parfois encore contredite, elle fut officiellement admise. On assure que ce fut parce qu'il tenait la chose pour vraie que Jean XX, en 1276, prit le nom de Jean XXÏ. Au commencement du quinzième siècle, le buste de la papesse fut mis dans la cathédrale de Sienne parmi ceux des papes, et il y resta deux cents ans. Martin le Franc, prévôt de Lausanne vers 1450 et secrétaire de deux papes, se demandait :

Gomment endura Diea, comment.

Que femme ribaulde et prestre&se £!ut rEgiise en gouvernement?

L'histoire ne s'explique point comment il se fait que ce soit précisément parmi les dominicains, dans les rangs de cette fidèle milice du saint-siège, que se rencontrent les propagateurs les plus naïfs d'une histoire si injurieuse à la papauté. Nous ne démontrerons pas longuement que, entre Léon IV et Benoit XII, il n'y a pas place pour un pape. Léon était mort le 17 juillet 835, et Benoit fut sacré

le 29 septembre, le lendemain de la mort de Tempereur Lothaire (voyez Garampi, De nummo argenteo Ben. III , R., 1749, in-4", et Gieseler), et une lettre d'Hincmar, datée de 867, nous apprend que ses ambassadeurs, qui avaient reçu en route la nouvelle de la mort de Léon, furent reçus à Rome par Benoit. Au reste, nous n'en sommes plus à la date de 855, mais à celle de 1087 ou 1100. Pour expliquer la formation de la légende, on a invoqué une inscription, une statue, un usage étrange pratiqué à Fintronisation des papes. L'histoire de la chaise curule, ubi dicitur probari papa an sit Jiomo (Robert d'Usez, dominicain, f 1296 à Metz), n'est qu'un tissu de malentendus et d'erreurs ; on a confondu le siège stercorairey dont le nom provient d'un mot du rituel (Ps. GXIII, 7), avec les sièges de porphyre, restes probables d'un bain romain, et qui étaient particulièrement conformés (voyez Watterich, Vitas Pontif., I, vie de Pascal II, 1099, consécr. de Célestin III, 1191); mais la coutume qui s'y rapporte n'a jamais été pratiquée, et le fait que des témoins oculaires l'attestent, est une preuve de plus de l'insufQsance du témoignage. La statue, pour la première fois mentionnée par le chroniqueur Kœnigshofen, entre 1400 et 1415 (éd. Hegel, p. 543), n'a rien à faire avec notre histoire. L'inscription conservée ou interprétée par Jean de Mailly peut être assez facilement expliquée. Pater patrum était le titre des prêtres de Mithra, et il est probable qu'il se trouvait à Rome un marbre portant ces mots : p. pater. PATRVM. p. p. p., ce qui peut se lire ainsi : ... [vir) perfectissimuSy pater patrum, propria pecunia posuU (voyez les inscriptions mithriaques conservées par Orelli). Rien de ce qui précède ne nous a expliqué la formation de la légende insolente de la papesse; voici qui va nous rapprocher de l'origine de ce faux bruit : la Chronique de Saleme, recueil du dixième siècle, rapporte qu'au Jemps d'Arégise (f 787), un patriarche de Constantinople, homme bon, mais rempli d'un amour terrestre, recommanda en mourant à son clergé sa nièce, qui demeurait auprès de lui en habits d'homme; et cette femme, élue unanimement, dirigea l'Eglise pendant un an ot demi (Pertz, Scr,, III, p. 481). Dans une lettre écrite en 1034 à. boa rival Michel Gérularius, le pape Léon IX déclare ne pas vouloir croire que TEglîse de Gonstantinople, ainsi que le bruit public ne craint pas de le prétendre, ait élevé des eunuques ou des femmes au siège patriarcal. Une histoire semblable à celle qui nous occupe a donc couru dans Rome, relativement aux ennemis de la papauté. Quand a-t-on eu l'idée de l'appliquer à la papauté même? Il semble que ce soit à la fin du onzième siècle et dans les luttes affreuses de la papauté, de l'empire et des Normands. L'année 1054 nous fournit le terminits a quo, la fin du onzième siècle probablement le terminus ad quem. Le peuple de Rome était toujours prêt à accueillir les bruits les plus injurieux à l'Eglise, et la crédulité des chroniqueurs a accueilli comme un fait d'histoire ce qui n'était qu'une malice du populaire à laquelle une épigraphie enfantine avait bientôt donné une apparence de fondement. Il nous reste à retrouver l'ancienne chronique qui a servi de

source aux auteurs dominicains. Il est à désirer pour cela que nous soyons mieux édifiés sur la Chronique de Jean de Mailly, qui est conservée à Berne. S. Berger.

JEANNE D*ARG. Les épreuves nationales, quand elles semblent irréparables au point de vue des hommes, font souvent naître, à côté d'un immense désespoir, un sentiment religieux intense et une confiance absolue en Dieu. Nous voyons dans notre patrie, à Tavènement de Charles YII, quand la prise imminente d*Orléans va ruiner pour jamais les espérances du petit roi de Bourges, comme l'appelaient Ironiquement les Parisiens, se multiplier les attentes d'une action miraculeuse, les prophéties et les voyantes. Les pays frontières, chez lesquels la lutte pour l'existence et l'incertitude* de la vie exaltent les esprits et les prédisposent à une poésie grandiose, sont particulièrement favorables aux grandes manifestations de la vie patriotique et religieuse. Un théologien allemand. Lange, a d'ailleurs relevé avec Michelet le rôle considérable joué par les femmes dans les destinées de la France. Nous aussi, nous croyons fermement que Dieu a voulu sauver notre patrie par une vierge, qui n'est pas seulement l'une des gloires les plus saintes de notre histoire, mais encore un type admirable de ces purs de cœur, dont parle Jésus-Christ, et qui véritablement voient Dieu et reçoivent ses révélations. — Sur les frontières de la Champagne et de la Lorraine, et baignée par la Meuse, s'étendait [an quinzième siècle, une langue de terre rattachée politiquement à la France depuis peu d'années, et religieusement à l'Allemagne. Jusqu'en 1335, Vaucouleurs avait appartenu aux sires de Joinville. Le nom du village où naquit Jeanne d'Arc, Domremy, nom porté par quatre autres communes dans un rayon de dix lieues, atteste que le pays dépendait naguère de la puissante abbaye de Saint- Rémi de Reims. Quoiqu'on ignore la date précise de la naissance de Jeanne, comme elle a déclaré lors de son procès avoir environ dix-neuf ans, on doit la faire naître vers 1410. Troisième enfant du laboureur Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée, elle se distingua de bonne heure par sa modestie, son amour des pauvres et la puissance de sa vie intérieure. Fille obéissante et dévouée, chérie et respectée de tous, si elle ne savait ni lire ni écrire, elle avait appris à filer et à coudre aussi bien qu'aucune fille de France. Près delà maison de son père était le Bois Chenu, auquel la voix du peuple rapportait les anciennes prophéties de Merlin, et non loin se trouvait l'Arbre des Dames ou des Fées, « le beau mai », auprès duquel Jeanne allait liesser des couronnes pour Notre-Dame de Domremy. Enfant religieuse et austère, elle possédait, en dépit de son ignorance relative, cette intelligence à part, que l'on retrouve chez les êtres supérieurs des sociétés primitives, et dans laquelle l'intuition joue le principal rôle. Jeanne avait appris de sa mère le Pater, VAv6 Maria^ le Credo ; elle se confessait tous les ans à son curé, et deux ou trois fois, elle s'était confessée à des moines mendiants à Neufchàteau ; elle recevait Teucharistie à la fête de Pâques. Dès son enfance, elle avait assisté aux luttes sanglantes des partisans de France et de Bourgogne, et

déjà elle ne pouvait voir sans, frémir couler le sang français. Les traditions populaires, Tespoir d'une prochaine délivrance par une vierge sortie du Bois Chenu, espoir tiré des anciennes prophéties de Merlin, avaient promptement pris possession de son cœur patriote et se fondaient Avec les aspirations ardentes de sa piété. « Lorsqu'elle avait treize ans, elle entendit une voix, [vers l'heure de midi, pendant la saison d'été, 4ans le jardin de son père. Elle avait jeûné la veille. Elle entendit cette voix du- côté droit, vers l'église ; elle l'entendit rarement sans qu'elle vit une grande clarté, du même côté où elle entendait la voix. Quand elle était dans un bois, elle entendait clairement les voix qui venaient à elle. La voix lui disait de se bien conduire; de fréquenter l'église; elle lui disait qu'il fallait qu'elle vînt en France et fît lever le siège d'Orléans, et, dès lors, elle ne pouvait plus rester où elle était » {Procès de candamnation, I, p. 52). C'était la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. La première voix qu'elle avait entendu à l'âge de treize ans, était celle de saint Michel et des anges: « Je l'ai vu, disait Jeanne, des yeux de mon corps, aussi bien que je vous vois! » Quand on lui demandait comment lui apparaissait saint Michel, elle répondait : « en la forme d'un très vrai prud'homme » ; et « de l'habit et d'autres choses, elle n'en dira pas davantage» (i6td.,p.73 et 173). On a cherché à expliquer les visions de Jeanne d'Arc d'une manière naturelle. Le critique le plus sévère, M. Quicherat, formule ainsi, sur ce point; le jugement de l'histoire : « J'entrevois de grands périls pour ceux qui voudront classer le fait de laPucelle parmi les faits pathologiques. Mais que la science y trouve ou non son compte, il n'en faudra pas moins admettre les visions et d'étranges perceptions d'esprit issues des visions. On ne peut rejeter les révélations de Jeanne d'Arc sans rejeter les fondements mêmes de l'histoire. » Il est certain que les visions célestes se manifestent aux croyants selon leur éducation, leur foi, leurs impressions subjectives. La puissance de prophétie de Jeanne nous est attestée par un ensemble de faits aussi nombreux qu'authentiques ; le secret qu'elle révèle à Charles VIÏ, la découverte de l'épée dans l'église de Sainte-Catherine de Pierbois, la prescience de l'embûche qui lui est dressée près de Chinon, de la sortie qui s'effectue à Orléans sans son aveu,, de la blessure qu'elle va bientôt recevoir.— Pendant trois ans, Jeanne lutta en vain contre ses voix. Convaincue de la divinité de sa mission, elle gagna à sa cause un de ses oncles. Arrivée à Vaucouleurs, elle parvint à toucher le cœur du vieux soudard Baudricourt et partit pour accomplir sa destinée et son œufOre magnifique. La petite cour de Bourges fut elle-même entraînée par le courant irrésistible de l'opinion et par la nécessité impérieuse des circonstances. Quand, après un long et périlleux voyage, Jeanne d'Arc arriva en Berry, les adversaires de son œuvre, Renaud III de Chartres, archevêque de Reims, l'infâme favori La Trémouille, nombre d'esprits sceptiques furent réduits au silence. Ses réparties pleines de sève et parfois d'ironie eurent raison des scolastiques et des ergoteurs. A l'objection sérieuse d'un dominicain : « que Dieu n'avait

pas besoin de gens d'armes, » elle répondit : « Les hommes d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire.» Tous ces héroïques pillards, . grands jureurs et débauchés, rougissaient devant elle et renonçaient ) à leurs débordements. Et telle était alors la conviction générale que sa mission était sainte, que les Anglais commençaient à trembler et, tout en repoussant avec injures la lettre naïvement sublime que . Jeanne leur avait adressée, ils songeaient déjà à brûler la sorcière. Quelle était donc la mission de Jeanne? Un contemporain nous en instruit. Le 21 juin 1429, Perceval de Boulainvilliers écrivait au duc de Milan : « Elle dit que les Anglais n'ont aucun droit en France, et qu'elle est envoyée par Dieu pour les en chasser. » Il importe peu de nous demander si Jeanne a accompli jusqu'au bout sa mission. L'épopée héroïque de la délivrance d'Orléans est gravée dans toutes les mémoires vraiment françaises. Entraînés comme par un souffle de Dieu, les politiques et les vils courtisans suivent la sainte jeune fille qui a déjà lu dans le cœur de tous ces pharisiens et qui sait qu'ils la trahiront. YainqueUrâ comme malgré eux à Patay (28 juin 1429), maîtres de Troyes en un jour, les Français sont accueillis à Reims par une population enthousiaste, aux chants des cantiques, et le 17 juillet, un dimanche, le roi est sacré par l'archevêqUe Renaud dans l'antique cathédrale. Jeanne revit ses parents avec joie, mais déjà une immense tristesse s'emparait de son âme, agitée par de sombres pressentiments. Elle aurait peut-être voulu reprendre alors sa vie accoutumée, mais elle se vit retenue à la cour par l'insistance du roi. Un moment arraché à son indolence, Charles VU retombe : sous le joug de ses tristes conseillers, pour lesquels Jeanne est un fardeau. Schiller l'a montrée mourant sur le champ de bataille ; mais Dieu lui réservait une destinée plus glorieuse. Gomme le Maître, elle . a suivi sa voie douloureuse, et le bûcher de son martyre a imm ortalisé son pur et saint* souvenir. Malgré son conseil, on marche sans précaution contre Paris, et, blessée grièvement, Jeanne s'éloigne, abandonnée de tous. Quelques mois après, à Gompiègne, dans une sortie, elle tombait entre les mains de l'ennemi, peut-être par trahison. Si Flavy, gouverneur de Goinpiègne, résista à toutes les tentatives de corruption, La Trémbuille prépara par des voies lâches et détournées la chuté de Jeanne. 11 fallait lin échec pour montrer que sa mission était finie: RenautdeChartres/aniionçantauxgensde Reims sa capture à' Gompiègne,' accumula contre elle les accusations les plus odieuses (Yarin , Arch,, légULde la ville de /?., 2* partie; statut, 1664). Ge qui est certain, c'est que, sauf une expédition de Xaintrailles, la France ne tenta rfen pour la sauver et que la trêve conclue avec le duc de Bourgogne fut . précisément ce qui la perdit devant Paris. — P endaht plus de six mois, Jeanne, traînée de prison en prison, et qui manqua périr dans une tentative d'évasion, fut l'objet d'un hideux trafic. Jean deLagny lavendit au bon duc de Bourgogne, et les Anglais l'arrachèrent aux mains de celui-ci au prix du libre commerce entre leur île et les, Flandres. Pierre Gauchon, évêque de Beauvais, créature de Winches- . ter, , s'est déshonoré à jamais ainsi que rinfâme chanoine Nicolas de.

Yendëres, qui abusa de l'ignorance de Jeanne pour lui faire signer une formule d'abjuration autre que celle qu'il lui;avait1ue. Il faut lire, dans les Actes publiés par M. Quicherat et dans le livre de Michelet le récit de ce procès douloureux, flétrissure ineffaçable pour Tunî- Tersité de Paris, pour l'Angleterre et pour le parti de Bourgogne. Nous voyons Jeanne résister à ses bourreaux avec autant de fermeté que de douceur. Ses voix lui disaient dans sa prison : « Prends tout en gré, ne te chaille de ton martyre. Tu t'en viendras enfin au royaume de Paradis » {Procès, I,p. 155). Elle maintient la sainteté de ses révélations, elle résiste à la privation si cruelle du culte, aux tourments les plus odieux. Quand on lui demande si elle est en état de grâce : « Si je n'y suis, répond-elle, Dieu m'y mette ; si j'y suis, Dieu m'y conserve » (tfr-, p. 65). Interrogée si Dieu hait les Anglais, elle répond « que de l'amour ou de la haine que Dieu a aux Anglais, et de ce que Dieu fera à leurs âmes, elle ne sait rien ; mais elle sait bien qu'ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français et contre les Anglais. » Interrogée si Dieu était pour les Anglais, quand ils étaient en prospérité en France, elle répond « qu'elle ne sait si Dieu hait les Français, mais qu'elle croit qu'il voulait permettre de les laisser battre pour leurs péchés, s'ils y étaient » (p. 178). Interrogée si elle ne croit point qu'elle soit sujette à l'Eglise qui est en terre, c'est asçavoir, à Notre Saint-Père le Pape, aux cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats d'Eglise, elle répond « que oui, notre Sire premier servi... Je m'attends à Dieu, mon Créateur, de tout; je l'aime de tout mon cœur. » Interrogée si elle veut se soumettre à Notre Saint- Père le Pape, elle répond : « Menez m'y, et je lui répondrai » (p. 324. 385. 393). Le procès de la Pucelle, dit l'historien des deux procès, fut fait selon le droit inquisitorial, qui était un assemblage assez confus des lois ordinaires, de décrets spéciaux et de pratiques sanctionnées seulement par l'approbation des docteurs dominicains. Malgré ses emprunts au droit commun, il s'en éloignait absolument par les principes. Ainsi la décrétale sur les hérétiques laissait aux juges la faculté de procéder « d'une manière simplifiée et directe, sans vacarme d'avocats ni figure de jugement » (Décr, 1. VI, t. I, c. xx). On sait que Jeanne fut déclarée hérétique, relapse et sorcière, grâce à une ignoble manœuvre de Cauchon, qui fît enlever se§ vêtements de femme pendant son sommeil, et brûlée vive le 30 mai 1431 sur la place du marché à Rouen. Sa mort fut celle d'une sainte. Le prêtre Loiseleur, qui l'avait trahie, implora son pardon. Condamnée par l'Eglise, Jeanne n'a pas voulu renier l'inspiration directe de Dieu, et elle est morte, sans le savoir, pour le principe de la liberté chrétienne.^ La conscience publique réagit contre l'indifférence de la cour, la honte de l'université de Paris et de l'Eglise et la rage folle des Anglais. Quand Cauchon mourut, son corps fut jeté à la voirie par un peuple en fureur ; plusieurs des (bourreaux de Jeanne périrent misérablement. Lors du procès de réhabilitation, arraché à Charles VII par un remords tardif, des centaines de témoins rendirent hommage à la pu*

reté et à Finspiration de Jeanne. Les historiens de Jeanne d'Arc ont remarqué que la réhabilitation de la Pucelle semble avoir été d'une grande conséquence pour les destinées de Tinquisition dans notre pays. De là, ont-ils dit, Timmense discrédit où cette juridiction tomba en France, quoiqu'au contraire la fin du quinzième siècle ait été pour elle une époque de recrudescence dans la presque totalité de l'Europe. Gerson, Christine de Pisan Tavaient louée de son vivant; Henri de Gorcum, un clerc du diocèse de Spire, dans sa Sibylla francica (U29), l'archevêque d'Embrun, Gélu, proclamèrent son rôle providentiel. Le 7 juillet 1436, un arrêt de la Cour, réunie à Rouen, cassa la sentence de 1431. La France n'a pas toujours su rendre justice à sa libératrice. Oubliée dans les deux siècles suivants, elle dut subir au dix-huitième siècle l'ignoble outrage de Voltaire. Mais notre époque l'ajustement appréciée. En Allemagne et en France, Goerres, K. Hase, Lange, Michelet, H. Martin, J. Quicherat, Gui/ot, Wallon ont glorifié la sainte fille de Domremy, chantée par Schiller et rendue vivante par les marbres de la princesse Marie d'Orléans, de Rude, de Chàpu et par le bronze de Fremiet. On sait que la canonisation de Jeanne (l'Arc, poursuivie par Mgr Dupanloup, n'a pu réussir auprès de la curie romaine. Nous ne pouvons mieux terminer cet article que par les nobles paroles de M. Quicherat : « La sainte du moyen âge, que le moyen âge a rejetée, doit devenir celle des temps modernes. Elle a confessé par sa mort bien des sentiments, pour lesquels il convient qu'il y ait encore des martyrs. Sortie des derniers rangs du peuple, elle vînt faire valoir, non pas sa personne, mais le dessein qu'elle n'osait s'attribuer à elle-même, de. relever un grand peuple abattu. Moins embarrassée de l'ennemi que de ceux dont il avait fallu qu'elle fît ses auxiliaires, contrecarrée tout le temps par la mauvaise foi, par l'envie, par l'incapacité raisonneuse et parleuse, abreuvée de peines et de dégoûts, elle immola ses douleurs à sa conscience d'avoir bien fait et de pouvoir fafre Alieux encore. Forcée enfin de s'arrêter dans l'accomplissement de son ouvrage, elle ne crut pas qu'il vaudrait moins parce que d'autres auraient Fhonneur de l'achever, et elle légua ses victoires à ses persécuteurs, comme gage de* celles ,qu'ils y ajouteraient par la force du destin. Aussi, du dernier regard qu'elle jeta sur la terre^ elle vit la France reconquise et consolée : sérénité admirable de l'espérance enfantée par une conviction vraie, abnégation dont il faut prier Dieu que les cœurs se pénètrent toutes les fois que chercheront à seréunir les forces divisées de la patrie.»— Sources: les Histoires de France de Guizot, d'H. Martin et surtout de J. Michelet; le livre de M. Wallon, Jeanne (TArc^ Paris, 1876, gr. in-8°, admirablement illustré ; Jules Quicherat, Les deux Prochs de Jeanne d^Arc^ 5 vol,, Paris, 1841-1849; le môme, Aperçus nouveaux sur fhist. deJ, d'A., Paris, 1850; Goerres, Die Jungfrau v. OrL, Ratisb., 1834, et traduction française; K. Hase, Neue Propheten^ Leipz., 1851 ; Lange, article Jungfr. v. Orl, , dans la Real-Encycl. de Herzog ; B. de Beauregard , HisL deJ. d'il., 1847 ; Vallet de Viriville, Nouvelles Recherches, 1854; Le Mystère du siège d'Orl., publié par MM. Guessard et Certain, 1862,

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