‹ Encyclopédie des sciences religieuses; (volume 4)Chapitre 64 sur 170 · TU · texte numérisé non relu

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centrale. Aucun d'eux n*aTaîi choisi de son plein gré sa TocMion ou sa demeure. Que le jésuite vécût sous Téquateur ou le pôle arctique, que sa vie se passât à arranger des camées et à collationner des manuscrits au Vatican, on à persuader aux sauvages complètement nus de rhémisphère austral de ne pas se manger les uns les autres, peu importait, il abandonnait ces matières avec une obéissance passive à la décision d'autrui. Qu'on eût besoin de lui à Lima, il traversait l'Atlantique sur le prochain vaisseau en partance ; à Bagdad, }1 faisait partie de la prodiaine caravane qui sillonnait le désert. Lors même que son ministère était réclamé dans un pays pu son existence était moins sûre que celle des loups, où le simple fait d'aborder constituait un crime, oh les têtes et les membres de ses iVères cloues sur la place publique, lui montraient le sort qu'il avait à attendre, il n'en acceptait pas moins son sort sans hésitation comme sans murmure.» Cette absolue subordination des individus au bien général peut même aller jusqu'à la plus noire ingratitude. Saint-Simon à propos du Père Teiiier, le terrible confesseur de Louis XIV, qui mourut à la Flèche, ulcéré des dédains et des outrages qu'il eut à subir de la- part de ses anciens protégés, s'exprime en ces termes : *« Les jésuites espions les uns des autres et jaloux et envieux de ceux qui ont le secret, l'autorité et la considération qu'elle leur donne bien au-dessus des provinciaux et des autres supérieurs, sont encore merveilleusement ingrats envers ceux mêmes qui, ayant été dans les premières places ou qui, ayant servi leur compagnie avec le plus grand travail et le plus de succès, lui deviennent inutiles par leur âge ou par leurs infirmités. Ils les regardent alors avec mépris et bien loin des égards pour leur âge, leurs services et leur mérite, ils les laissent dans la plus triste solitude et leur plaignent tout jusqu'à la nourriture» {Mémoires, XVI, p. 204). L'organisme de la compagnie qui, à travers toutes ses ramifications, s'inspire d'une pensée unique et trahit un profond calcul jusque dans ses détails les plus insignifiants en apparence, vise moins au développement de la vie intérieure qu'à l'action

^ immédiate; son théâtre est moins la cellule du moine que le monde dans sa diversité et sa plénitude, son but, la restauration et la propagation du catholicisme du moyen âge, l'absolue domination de l'Eglise sur l'Etat et la société laïque. La compagnie se distingue en outre par son opportunisme : elle réduit la science et la religion au rang d'utiles auxiliaires pour atteindre le but suprême et adopte pour maxime favorite : <( La fin justifie les moyens », sans reculer

. devant aucune conséquence. Après l'obéissance, la vertu la plus soigneusement cultivée au 3ein de l'ordre est la mesure ; l'ascétisme lui-même et les* pratiques dévotes sont soumis dans leur exercice à la volonté du supérieur pour qu'il ne se consume en vain aucune force soit du corps, soit de l'esprit. Procédons à une rapide énumération des sphères dans lesquelles se déploie l'activité de la compagnie. En première ligne nous rencontrons les missions chez les peuples païens, inaugurées en 1524,, dans les Indes Orientales, par l'un des premiers compagnons d'Ignace, qui réalisa en même temps dans sa

perfection le type apostolique de rardre,FraftÇois^Xavier; poorsttivies depuis lors sans relàch» dans les deux hémisphères par ses successeurs, avec une habileté et une persévérance qui leur ont valu les éloges des historiens et des penseurs protestants les plus illustres : Leibnitz, A. de Haller, Herder, A. de Humboldt, L. de Ranke, Guizot, Bancroft. François^Xavier avait choisi pour théâtre de sa propagande le Malabar d'abord, puis le Japon, et y avait' opéré des conversions innombrables, mais dont la profondeur a été rendue suspecte par leur rapidité même. La Chine fut attaquée en 1584 par Matthieu Ricci, suivant une méthode originale et que n'auraient jamais soupçonnéeiles premiers missionnaires chrétiens : elle consistait, en effet, dans la prise par lui du costume de mandarin, Fintercalation du catéchisme dans un enseignement astronomique, la fabrication de toute une littérature apocryphe pour établir Taccord de FEvangile avec la morale de Gonfucius. Tous les dogmes spécifiques du christianisme étaient soigneusement éliminés pour ne laisser place qu'aux grands préceptes de la religion naturelle ; aux cérémonies catholiques s'unissaient dans un bizarre amalgame Tadoration du philosophe national et le culte des ancêtres. Au Malabar le même système d'accommodation aboutit à l'apologie des castes, à l'adoption par le jésuite Nobili des coutumes et préjugés brahmaniques, au maintien de toutes.les infériorités qui pesaient sur lesparias malgré leur admission dans l'Eglise. Des pratiques aussi contraires au véritable esprit du christianisme ne tardèrent pas à être dévoilées en Europe par les membres des autres ordres monastiques qui avaient eu à souffrir des intrigues de la société et de sa jalouse ambition, tout particulièrement les dominicains et les franciscains. Les mauvais procédés contfe les missionnaires qui refusaient de se courber devant son autorité ou lui portaient ombrage, les calomnies qu'elle répandit sur eux pour les rendre suspects aux monarques indigènes ou à l'inqui^ sition d'Espagne et de Portugal, ses sourdes machinations et ses révoltes ouvertes contre le saint-siège, après avoir donné lieu à des plaintes nombreuses (Mémoire adressera Innocent XI par le secrétaire de la propagande, le P. Cerri ; Etat présent de r Eglise romaine, Amsterdam, 1716; Morale pratique des Jésuites^ Amsterdam, 1745) éclatèrent sous leur jour le plus odieux dans la longue controverse sur les rites delà Chine et du Malabar, soulevée par les dominicains en 1645 sous le pontificat d'Innocent X, tranchée à leur avantage en 1741 sous celui de Benoît XIY par la bulle Immensa Pastorum et signalée entre autres par les lugubres épisodes du cardinal de Tournon et du P. Norbert, L'œuvre de prosélytisme entreprise par la société dans le nouveau monde fut couronnée d'un succès encore plus considérable. Les jésuites, après avoir été admis en 1^49 au Brésil, pénétrèrent en 1586 dans le Paraguay et obtinrent en 1610 du roi d'Espagne l'autorisation de grouper les Indiens en un Etat modèle. L'habileté systématique avec laquelle les profanes furent écartés des nouvelles « Réductions )» contribua pour une large part à leur bonne renommée. Plusieurs écrivains du dix-huitième siècle, malgré leur hostilité habi-

tuelle contre l'Eglise romaine (Montesquieu, Buffon, Raynal, Herder, Robertson) ont célébré à i'envi les vertus des révérends Pères, leurs capacités pédagogiques, la filiale affection dont les entouraient leurs sujets ; mais le pays ne leur était connu que par les seules relations de la compagnie, et des narrateurs mieux renseignés n'eurent pas de peine à établir que ce paradis terrestre ne subsistait qu'à la condition d'entretenir les habitants dans un état de minorité perpétuelle et de dépendance absolue. En réalité et malgré la douceur plus ou moins grande dont on usait à leur égard, les Indiens demeuraient les très obéissants serviteurs de la compagnie et travaillaient uniquement à son profit. Parmi les reproches .adressés aux révérends Pères, celui d'avidité figure en effet au premier rang. Aquaviva, sous le prétexte de senlr plus efficacement les progrès de la foi, obtint de Grégoire XIII, pour ses fils, le monopole du commerce dans les deux Indes. Outre l'industrie religieuse à laquelle ils se livraient au moyen de la fabrication et de la vente de rosaires miraculeux et d'amulettes préserva* trices, d'eau de Xavier et de reliques d'Ignace, les membres de la société firent au. commerce laïque dans les colonies et les ports de mer Une concurrence si active que leurs factoreries finirent par couvrir les deux hémisphères, leurs vaisseaux par sillonner l'Océan dans toutes les directions. Entre beaucoup de témoignages que nous pourrions reproduire, nous nous contenterons de citer celui de l'évoque espagnol Palafox dans sa lettre accusatrice à Innocent X (1649) : « Quel autre ordre religieux a jamais tenu à l'exemple des jésuites une banque dans l'Eglise, prêté de l'argent à gros intérêt et converti pour la honte suprême de ses membres ses maisons professes en magasins de la chair et en dépôts où abonde toute espèce de marchandises? Quel autre ordre a jamais fait banqueroute après avoir rempli l'univers entier de son commerce sur terre et sur mer et de ses conventions mercantiles au grand étonnement des laïques et à leur plus grand scandale ? La grande cité de Séville tout entière est en larmes, très saint Père; les veuves de toute la contrée, les pupilles, les orphelins, les laïques de toute classe ainsi que les prêtres honnêtes se plaignent hautement de la grossière tromperie dont jls ont été les victimes de la part des jésuites : Ces derniers n'ont-ils pas réussi à tirer d'eux plus de quatre cent mille ducats pour les dépenser dans des entreprises particulières et aboutir à une faillite frauduleuse ? Que diront donc à l'ouïe de ces lamentations réitérées les Hollandais hérétiques qui trafiquent régulièrement dans cette province .et sur les rivages voisins? Que diront les Allemands luthériens qui se glorifient à bon droit de leur franchise et de leur fidélité à toute épreuve ? » L'irritation contre les révérends Pères atteignit un tel degré et les scandales se multiplièrent dans de si effrayantes proportions qu'Urbain YIII et Clément X leur interdirent par des bulles spéciales de se livrer au commerce sous peine d'encourir les plus sévères condamnations. Des ressources plus lucratives encore s'ouvrirent à la société par les donations des fidèles et la captation de riches héritages. Cette poursuite fut poussée avec une telle avidité que Suarez

ne- réussît à disculper ses confrères des reproches qui les assaillaient de toute part qu'en établissant une distinction quelque peu subtile entre Tordre pris dans son ensemble et quelques membres indignes {De Belig., VI). Les inculpés pouvaient au reste s'appuyer sur Tautorité de Loyola lui-même, très peu scrupuleux sur le choix des moyens aussitôt qu'il s'agissait des intérêts de sa compagnie. Malgré cette soif excessive du lucre et beaucoup d'autres défectuosités, nous ne sommes nullement insensibles aux grands côtés de l'œuvre missionnaire accomplie par la société de Jésus : nous convenons volontiers avec Bancroft de l'abnégation et de l'héroïsme déployés par le P. Charlevoix et plusieurs autres de ses confrères au milieu des Indiens des prairies, nous saluons en eux avec A. de Humboldt les pionniers de la civilisation dans le nord comme dans le sud de l'Amérique, nous souscrivons enfin à ces paroles de Ranke : « Les jésuites progressèrent en Orient dans des proportions auxquelles on n^urait jamais pu s'attendre et réussirent à vaincre, tout au moins dans une large mesure, la résistance de religions nationales parvenues à un haut degré de développement {Papes, II, 493). D'autre part nous, attacherons une très sérieuse valeur au jugement beaucoup moins favorable de Dollinger, parce qu'il se préoccupe moins des faits eux-mêmes quede leur esprit générateur : « Une expérience de trois siècles » dit le professeur de Munich, <* montre que les jésuites n'ont pas eu la main heureuse et que la bénédiction de Dieu n'a point reposé sur leurs entreprises. Us construisent avec zèle et entrain, mais il suffit d'un coup de vent pour renverser l'édifice, d'une tempête pour en balayer jusqu'aux fondements, ou s'il vieillit, il s'écroule de lui-même par sa pourriture intérieure. On peut leur appliquer en toute justesse le proverbe oriental sur le Turc : Oh le Turc a posé le pied, l'herbe ne croît plus. Les missions au Japon, au Paraguay, parmi les sauvages de l'Amérique du Nord se sont depuis longtemps évanouies. Autrefois dans la lointaine Abyssinie (1625) ils avaient presque réussi à établir leur domination, mais neuf années ne s'étaient pas écoulées que leur œuvre succombait assez complètement pour leur interdire tout espoir de retour. Leurs travaux difflcultueux de propagande dans le Levant, l'Archipel grec. l'Egypte, la Crimée, quelle trace en reste-t-il aujourd'hui ? A peine le souvenir de leur existence s'est-il conservé sur les lieux mêmes» (Septième conférence sur la Réunion des Eglises, 1872). Dans les pays chrétiens les jésuites se mirent à la tête de la contre-réformation et entreprirent de venger l'Eglise romaine du discrédit où dans la première moitié du seizième siècle elle était tombée auprès de ses propres adeptes. Les différents offices sacerdotaux avaient été singulièrement négligés dans la période qui avait précédé la Réformation ; les membres de la société, pour les remettre en honneur, s'y astreignirent avec un infatigable dévouement. Munis par Paul III (27 décembre 1340) de pleins pouvoirs pour prêcher dans les églises et les rues, administrer les sacrements, entendre les confessions, absoudre même dans les cas réservés au saint-siège, sauf ceux mentionnés dans la bulle de la

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sainte cène, ils furent encore a&anchis en i545par la balte Cum ifUer Gunetas de toutes les occupations qui auraient dévoré leur temps en pure perte et demeuraient cependant imposées aux autres ordres, telles que chant des heures canoniques, participation aux prières et processions. Libres désormais de consacrer toutes leurs forces à leur GMivre de propagande, ils <^hoisÉrent comme leur levier le plus efficace la confession, et tâchèrent de gagner Isbl confiance des grands et des princes. Il leur suffit d*uA laps de temps rapide pour parvenir à leur but et posséder dans toute TËurope catholique la direction spirituelle de la noblesse et de la riche bourgeoisie. En mainte occasion critique leur influence dépassa la sphère religieuse pour déterminer la politique d'un souverain, susciter des mesures coinpressives, provoquer des révolutions, imprimer à la physionomie d'un peuple un caractère, ineifaçable : nous nous bornerons à rappe* 1er le crédit dont jouirent auprès de Ferdinand II Lamormain, de Charles II et de Philippe Y d'Espagne, Nithard et d'Aubenton, de Jacques II Peter, de Louis XIY les Pères de la Chaise et Tellier. Les membres de la compagnie qui s'adonnèrent à cette vocation y furent préparés par des soins aussi intelligents qu'assidus; aucun détail ne .fut laissé au hasard, tous les cas, même les plus extraordinaires et les plus subtils, prévus et réglés d'avance conformément à la tradition, toutes les décisions appuyées sur des paroles et des exemples empruntés à la Yie des Saints, une méthode et des formes identiques observées pour le questionnaire aussi bien que pour l'absolution et le sacrement de la pénitence, La plus stricte réserve fut recommandée vis-à-vis du sexe féminin. Les instructions interdisent dans les terâies les plus formels toute visite sauf dans les cas suivants, casus necessi^ tati^ : 1° lorsque la dame appartient à la haute noblesse et jouit d'une influence considérable; â** lorsqu'elle a rendu à la compagnie des services éminents ; 3" lorsqu'on peut supposer avec quelque vraisemblance que la chose ne sera pas désagréable au mari ; mais le droit dé semblables visites reste limité au seul provincial. Enfin le secret absolu de la confession fut enjoint en 1590 à tous les membres de l'ordre par Aquaviva dans une circulaire solennelle, l'opinion contraire expressément condamnée en vertu de laquelle, dans des circonstances aussi rares qu'extraordinaires, on aurait pu, en dehors du confessionnal, faire usage de révélations obtenues par son moyen. La compagnie, grâce au zèle et à la souplesse de ses agents, remit cette pratique en honneur dans toute la catholicité, si bien qu'aujourd'hui encore elle demeure une arme des plus efficaces pour tenir les fidètes sous le joug et les diriger, malgré la différence des pays et des conditions, suivant une volonté unique. On connaît cet exorde d*un prédicateur qui faisait une iournée de mission sous Louis XIY : a La confession ou l'enfer. » La prédication, cultivée avec succès par plusieurs membres 4e l'ordre, reçut d'eux un but pratique, immédiat : pousser à la vie dévote, à l'accomplissement d'œuvres pies, au fréquent usage du confessionnal. La superstition mariolâtre rencontra en eux des fauteurs aussi passionnés que persévérants. D^à en 1523,

dans l'abbaye, de Montserrat, Loyola s'était sacré chevalier de la Vierge ; se$ disciples, à scm imitatioa, vénérèrent en elle leur guide, leur patronne, leur premier et céleste fondateur. Nieremberg écrivit en ld4S les Trophées 4e Marie^ Barri, Le Paradii ouvert à PhUagie par Cent dévotions -et la Mère de Dieu, Alphonse de Uguori, Les Splendeurs de Marie. Escobar et plusieurs de ses confrères en casuistique placèrent également leurs œuvres sous le vocable de la Vierge; Hippolyte Marracci comptait en 1650 dans sa Bibliothsea Mariana plus de trois cents jésuites qui avaient célébré dans des traités spéciaux le culte de la Vierge. La fraude pieuse leur vint en aide pour multiplier les reliques dans la proportion où les réclamaient les fidèles; en 1597, à Jllunichf lors de Tinauguration de TégHsc Saint-Michel, ils apportèrent en grande pompe le voile de Marie et plusieurs fragments de son peigne, ainsi que des boucles de ses cheveux, et instituèrent des messes particulières en leur honneur; en 1673, un membre de Tordre, Gumpenberg, énuméra dans son Atlas Marianus plus de deux -cents images miraculeuses de Marie, dont la moitié se trouvait en Allemagne; d'autres sociétaires fondèrent une confrérie du « Scapulaire » qui se recrutait parmi les hommes d'âge mûr et les personnages d'élite, et se proposait de glorifier une vision de la Vierge dont avait été honoré en 1521 le général des carmélites ; en 1588, au plus fort de leurs querelles avec les dominicains au sujet de l'Immaculée- Conception, ils pratiquèrent dans la « Sainte Colline >» de Grenade des fouilles aussi opportunes pour leurs intérêts immédiats, qu'abondantes en reliques mariolâtres. Les docteurs actuels de la compagnie ont réussi par leurs aberrations à surpasser leurs devanciers. Un professeur du séminaire de Paderborn,* Oswald, écrivait en 1850 dans sa Marioldlrie dogmatique^ que les clercs, en récompense de leur virginité, obtiendraient dans l'Eucharistie, avec le corps du Christ, la chair et le lait de la Vierge ; l'évoque de Bruges, Malou, que Marie ne faisait pas seulement partie intégrante de la Trinité, mais était égale au Père et supérieure sur quelques points au Fils ; Aug. Nicolas, que Dieu n'aurait pu créer le monde sans son concours, et qu'avec elle s'écroulerait tout l'édifice chrétien (1856, La Vieige Marie et le plan divin). La mariolâtrie ne suffit pas pour absorber les forces dévotes de l'ordre : il n'est aucune superstition, si grossière et si répugnante qu'elle paraisse, qui n'ait rencontré parmi ses membres de zélés défenseurs. Bellarmin prit sous son patronage les indulgences avec tout leur cortège d'abus; Lainez déclara au concile de Trente que les images possédaient par elles-mêoies et indépendamment des personnes qu'elles représentaient, une vertu propre, et avaient droit à une adoration spéciale; Canisius et après lui Escobar, mirent les Agni Deien cire exactement sur le même pied que Jésus; Loyola, entre toutes les reliques, cultiva de préférence les plus sujettes à -caution, telles que celles des onze mille Vierges. Il n'est pas étonnant que dans de semblables dispositions d'esprit, François-Xavier et Ignace n'aient été promptement ^élevés au rang de thaumaturges, et <iue leurs disciples, dans leur gratitude exaltée, ne les aient entourés

peu de temps après leur mort, d'une auréole miraculeuse. Leurs légendes, à en juger par la biographie de Ribadeneira {Vita Ignatii LoyoUs, 1572), abondent en prodiges plus absurdes les uns que les autres, mais sont dépourvues de tout sentiment religieux comme de toute poésie. Après le ciel, Tenfer. La compagnie, comme le prouvent les nombreuses réimpressions du livre de Del Rio, Disquisilionum magicarum Libri sex 1755, entreprises sous . ses auspices, se complut dans les exorcismes démoniaques et les procès de sorcières. Elle se montra également inépuisable dans les inventions pieuses de tout genre : jeûnes, processions, pèlerinages, et ne recula pour en assurer le succès devant aucun charlatanisme. Parmi les dévotions qu'elle prit sous son patronage, leâ plus célèbres sont celles du Sacré Cœur de Marie, née en 4646 du rêve d'une religieuse, Marie des Vallées, et du Sacré-Cœur de Jésus, dont la première impulsion partit au dix-huitième siècle d'une autre nonne visionnaire, Marie Alacoqfue. — Enfin il- n'avait point échappé à l'esprit perspicace de Loyola, que l'avenir de son ordre dépendait de l'ascendant qu'il exercerait sur les générations nouvelles; l'éducation de la jeunesse figura au premier rang des tâches auxquelles s'astreignirent les jésuites par leur vœu de noviciat. Au rebours des docteurs évangéliques, ils s'inquiétèrent peu cependant de l'instruction populaire ; les Regulœ communes déclarent que pour les coadjuteurs temporels la lecture et l'écriture sont pleinement suffisantes et que la modestie en Christ vaut mieux qu'une fausse science. Ils revendiquèrent comme leurs seuls élèves les fils de famille et s'eff*orcèrent d'imprimer un cachet indélébile à tous ceux qu'appelait à un rôle considérable dans l'Etat ou l'Eglise leur talent ou leur naissance. En pédagogie ils ne se soucièrent nullement d'ouvrir des voies nouvelles. L'humanisme avait au seizième siècle préparé la réforme religieuse par la saine direction qu'il avait donnée à l'étude des saints Livres et aux recherches philologiques, ou bien dans son enthousiasme pour l'antiquité retrouvée il avait, malgré son respect extérieur pour l'Eglise romaine, favorisé une incrédulité latente et resisuscité l'ésotérisme païen. Les jésuites, loin d'émettre en ce domaine quelque idée créatrice, ne songèrent qu'à renouer la chaîne du moyen âge et à perpétuer le joug des traditions scolastiques. De 1584 jusqu'à nos jours, la Ratio Studiorum est demeurée avec d'insignifiantes modifications une norme toute-puissante, et il est suivi dans tous les collèges un plan uniforme qui part des premiers éléments des connaissances, pour en atteindre avec la théologie les plus hauts sommets. Les stades parcourus sont au nombre.de cinq : grammaire, humanités, rhétorique, philosophie, théologie. Cet enseignement à tous ses degrés revêt un caractère mécanique et formel où la mémoire joue un rôle de beaucoup supérieur au raisonnement; le résultat suprême, auquel il est visé avec une tenace énergie, se résume dans la destruction chez l'élève de toute individualité comme de tout esprit d'examen. Quant aux diverses branches, les langues classiques sont cultivées suivant une routine qui autrefois, avec des élèves d'élite, a pu donner.de brillants résultats matériels.

mais qui est aujourd'hui condamnée par les saines n)éthodes philologiques; Thistoire est falsifiée pour la plus grande gloire de Tordre et pour servir les mêmes intérêts auxquels obéirent les Boilandistes ; les mathématiques et les sciences naturelles, avec le gigantesque essor qu'elles ont pris* dans notre siècle, tiennent dans leurs programmes une place toujours plus dérisoire; la philosophie et la théologie, malgré toutes les déclamations et les disputes formelles, manquent dé la véritable liberté et s'en tiennent aux catégories de TAristote scolastique et à la Somme deSaint-Thomas-d'Aquin comme à deux autorités irréfragables. 11 existe toujours au collège germanique un inferno, un rayon pour les livres hérétiques qu'à de rares intervalles et pour une citation déterminée peut consulter le bibliothécaire, mais dont la lecture par les élèves demeure sévèrement interdite. La compagnie, dans les polémiques qu'elle est appelée à soutenir, se plaît à énumérer les noms des hommes illustres qui ont fréquenté ses collèges, y compris Voltaire et Molière, ainsi que les témoignages flatteurs qu'elle a reçus d'écrivains protestants. L'esprit qui l'anime n'en reste pas moins un esprit de mort aussi hostile à la science qu'à l'Evangile, et qui ne laisse à ses adeptes d'autre choix qu'entre Tincrédulilé et la superstition. Nous formulerons sur l'activité exercée par la compagnie dans la sphère pédagogique un verdict indulgent, en affirmant que ses collèges, peut-être excellents au seizième siècle, étaient déjà tombés au dix-huitième dans un état d'infériorité marquée à cause de leur immutabilité qiême, et qu'ils constituent aujourd'hui pour toute éducation sérieuse et libérale un véritable danger. Le rôle joué par l'ordre dans les controverses théologiques se réduisit à un fidèle commentaire du vœu d'obéissance auquel ses membres s'étaient engagés vis-à-vis du saint-siège ; en toute occasion leur antagonisme contre la Réforme s'énonça de la manière la plus tranchante. Au concile de Trente ce furent Lainez et Salmeron qui firent prévaloir «outre d'autres Pères plus soucieux de l'ensei-. gnement biblique la conception de la justification qui favorisait le plus le mérite des œuvres, et se rapprochait davantage de la tradition scolastique : les mêmes orateurs glorifièrent l'Immaculée conception contre les franciscains. Le pélagianisme rencontra en eux de zélés défenseurs par haine des protestants qui professaient Taugustinisme strict. En 1560 les jésuites de Cologne se prononcèrent pour la volonté humaine contre la grâce divine dans la Censura de prœcipuis doctrinx capitibus ; en 1586 Aquaviva s'efforça d'atténuer dans la Ratio Sludiorum les sentences par trop nettes contre le libre arbitre émises par Thomas d'Aquin; en 1588, Molina s'engagea plus avant «encore dans cette voie et souleva par ses propositions si vertement relevées en 1640 par Jansénius l'une des plus longues et des plus ardues controverses dont les annales théologiques aient gardé le souvenir; une année auparavant deux jésuites de Louvain, Léonard Less et Jean Hamel avaient nié l'inspiration immédiate et littérale des Ecritures pour ébranler le principe formel sur lequel reposait le protestantisme. La pensée maîtresse

qui anima la .ccMopagnie ressort de ce seul fait q«^e ses membres excellèrent ayant tout dans la polémique ; il n'est besoin pour s'en convaincre que de citer les noms de Bellarmin, de Becanus, de Gretser, de Valentia. Les mêmes docteurs ne se montrèrent pas moins ardents toutes les fois qu'il s'agit d'accroître les prérogatives du saint^iège aux dépens de celles de l'épiscopat ou de la monar* chie laïque. A Trente, Lainez qui dans son discours du 16 juin 1563 contestait à l'Assemblée son droit de réforûie et déconseillait la tenue régulière d'assemblées provinciales, pour ne pas éveiller chez leurs membres l'esprit de nationalité, nia également l'institution divine des évoques et prétendit qu*ils ne pouvaient se passer pour leur ministère de la médiation pontificale. Les abus les plus scanda* leux, tels que les annates et les indulgences, rencontrèrent en lui un avocat aussi tenace que subtil ; il ne vit pour le clergé d'autre moyen de relèvepient que l'éducation dans des séminaires placés sous la surveillance directe de sa compagnie, et s'il fit adopter pour la résidence une résolution ambiguë, ce fut afin que les prélats dépouillés de tout crédit dans leurs diocèses, se trouvassent vis-à-vis de Rome dans un état de dépendance absolue. Les doctrines du moyen âge en vertu desquelles les souverains étaient soumis au pape même pour les choses temporelles, furent reprises au seizième siècle avec une passion et une énergie nouvelles par tous leurs coryphées : Bellarmin, Cornélius a Lapide, Ozorius, Santarelli. L'infaillibilité pontificale, qui ne s]était jusqu'alors produite au sein de l'Eglise que comme une pia sententia^ fut élevée par eux à la hauteur d'un dogme catégorique qui infirmait les commandements de la loi morale aussi bien que les décrets des conciles œcuméniques. Bellarmin ne craignit pas dé proclamer avec sa hardiesse habituelle que dans la sphère morale comme dans toutes les autres, ce que le pape prescrit est absolument bon, ce qu'il interdit absolument mauvais, et qu'en conséquence un fidèle ne saurait commettre de péché en obéissant aveuglément aux ordres de Rome malgré les protestations de sa propre conscience. En même temps la compagnie réalisait son premier but et. continuait à affirmer dans tous les domaines son irréconciliable antagonisme avec le principe protestant. Le temps n'a point modifié l'esprit qui l'anime : des déclarations toutes semblables à celles de Bellarmin ont reparu au dix-neuvième siècle dans l'ouvrage du Père Liberatore et peuvent se lire quotidiennement dans les Feuilles de Maria Laach ou la CivUla Catholica. La compagnie, pour placer l'autorité du saint-siège au-dessus de toute contestation, reprit à l'endroit de la puissance laïque les thèses formulées au moyen âge par Grégoire VU et Innocent III. Lainez, au concile de Trente et dans ce même discours du 16 juin où il demandait de restreindre les droits de TépiscopaU prétendit que la puissance ponti* ficale émanait directement de l'institution divine, tandis que celle des princes ne reposait que sur le consentement populaire. Les plus habiles écrivains de la société ne travaillèrent à une bizarre alliance de la démocratie avec les principes tl^éocratiques que pour aboutir à

cette ooncloftion : TEglise ne possède pas seulement le droit de déclarer déchus du trâue les monarques acatholifues, les tyrans, mais elle est encore tenue d'encourager leurs sujets daoâ leur désobéissance. Bellarmid fit ea 4610 de ces déductions le thème de son célèbre livre sur la puissance pontificale; Rossseus les avait déjà exposées en 1593 dans lui écrit d*abord pseudonyme : De justa reipublicx chrisUanx in reges impios et hereiicos auctoriiaU; Mariana en 1599, avec autant d'éclat que de crudité dans son Miroir du Prince^ un traité destiné avec Tapprobation de Philippe II à Téducation du prince des Asturies, depuis Philippe III; Robert Parsçn en fit contre Elisabeth d'Angle* terre un aussi fréquent usage que les prédicateurs de la Ligue contre Henri III et Henri lY. Le même ordre qui de nos jours s'impose aux souverains absolus comme le plus solide défenseur de leurs préro* gatives et leur seul auxiliaire eflîcace contre la Révolution, ne* crai* gnit pas d'émettre au seizième siècle les do&trines les plus anarchiques et de revendiquer le droit des peuples à l'insurrection contre les monarques qui se refusaient à lui servir à lui-môme de dociles instruments. A vrai dire un examen un peu sérieux montre que cette contradiction n'est qu'apparente. La compagnie, h travers toutes ses vicissitudes politiques, n'a été guidée que par Tintérôt de sa propre domination : toutes les autres considérations ont été pour elle secondaires et se sont modifiées avec les époques, les pays et les personnes. Le saint*siège lui-même les aurait pour adversaires le jour où il s'aviserait de séparer sa cause de la leur et de s'affranchir d'un joug d'autant plus dur qu'il se dissimule sous des marques plus, abondantes de respect extérieur. De la théorie à l'application la distance était aisée à franchir : pendant tout le cours du seizième et du dix-septième siècles le régicide, condamné par un décret spécial du concile de Constance, fut remis en honneur dans toute une série d'écrits qui émanèrent des membres les plus influents de l'ordre. La fin ne cessa pas pour eux de justifier les moyens en présence des plus hor* ribles forfaits, pourvu qu'ils servissent les intérêts de leur compagnie. Mariana et RibadeneiVa entre autres prodiguèrent les éloges à Jacques Clément, le meurtrier d'Henri III. Celui du prince d'Orange, Balthasar Gérar4, avoua dans «son interrogatoire qu'il avait été encouragé dans ses desseins homicides par un jésuite de Trêves. Châtel qui en 1594 commit une tentative d'assassinat sut Henri lY, également élevé dans un collège de la société, avait reçu de ses maîtres l'enseignement que d'après les lois divines et humaines, il était licite de tuer un tyran, un monarque privé de l'absolution pontificale. Aussi le parlement de Paris ne fit-il qu'exercer un acte de justice en suspendant au gibet le recteur du collège de Clermont, le jésuite Guignard, l'auteur de plusieurs livres défendus, dans lesquels après avoir justifié la catastrophe de Henri III, il prophétisait en termes peu couverfb celle de son successeur. Les échos de* ces Qiaximes détestables retentirent pendant toute la durée du procès de Ravaillac Aquaviva, tout en reconnaissant la défaite morale qu'elles avaieni attirée sur son ordre, loin de les désavouer comme scandaleuses, se

borna en 164i à en interdire remploi dans des consultations, des dialogues ou des écrits sous peine de Texcommunication majeure. Nous renverrons pour tout ce qui concerne la morale dç la com- ' pagnie à Tarticle Casuistique : il nous suffira, pour en indiquer les excès, de mentionner l'importance attribuée au probabilisme ou à la restriction mentale et de rappeler la triste célébrité qui s'attache aux noms de Sanchez, de Suarez, de Pilluccius, de Busenbaum, d'Ëscobar. Il nous reste à dérouler dans une rapide esquisse les vicissitudes historiques de Tordre. Investis par la bulle de Paul lll d'immunités et de prérogatives spéciales, ses membres se répandirent promptement dans les villes et les campagnes de Tltalie et s'insinuèrent si avant dans les bonnes grâces de la noblesse que plusieurs dames se soumirent volontairement aux exercices spirituels ; leur actif concours fut assuré au bras séculier et à l'inquisition dans toutes les circonstances où il fût procédé contre l'hérésie. Le jésuite Possevin détermina en 1561 le duc Philibert-Emmanuel aux massacres de Pignerol et des vallées vaudoises. La même année, du 5 au 12 juin s'accomplirent contre le§ mômes sectaires, également à l'instigation de la société, les tueries de Calabre. La république de Venise, qui aussitôt après la création de l'ordre en avait aôcueilli les membres avec une faveur marquée, les expulsa de son territoire en 1606, lorsqu'ils eurent pris parti contre elle dans son différend avec Paul V au sujet des immunités juridiques des clercs. Dans leur courroux, ils lancèrent l'interdit sur ses possessions, nouèrent des intrigues avec ses patriciens mécontents , prêchèrent dans toute la péninsule la guerre sainte et allèrent jusqu'à profiter contre la république récalcitrante du mauvais vouloir de la Porte; mais ils ne parvinrent pas à l'ébranler dans ses résolutions. Au premier rang de leurs adversaires figura Thistorien du Concile de Trente, Paolo Sarpi. Lorsque plus tard Venise, épuisée de sa lutte pour l'île de Candie (1669), implora la médiation de la France et du saint-siège , Alexandre VII fit du rappel de la compagnie la condition ^in^ qua non de son appui ; il ne réussit pas toutefois à obtenir sa réintégration dans les biens confisqués en 1606 ; la république décida également qu'aucun jésuite ne séjournerait plus de trois ans sur son territoire. Médiocre en Toscane, oii elle eut à soutenir des luttes continuelles contre le clergé séculier ef les dominicains, l'influence de la compagnie se consolida au contraire à Parme sous les Farnèses et dans le Piémont où elle fournit régulièrement des confesseurs à la famille ducale. Salmeron l'introduisit en 1551 à Naples, où forte de la protection de la noblesse, elle acquit bientôt dans la ville même comme dans le reste du royaume des richesses immenses. Giannoae raconte qu'au commencement du dix-septième siècle le nombre de ses collèges ne s'élevait pas à moins de deux cent quatre-vingt-treize. En 1715, après son expulsion* des Deux-Siciles, tous ses biens furent *mis sous séquestre ; la fermeture en Sardaigne des écoles monacales, ordonnée en 1727 par Victor-Amédée, lui porta un préjudice plus sensible qu'à aucune autre association. En Portugal, Jean III avait accueilli à bras

ouverts les deux représentants de Tordre que lui avait envoyés Loyola : François-Xavier et Simon Rodriguez. Le premier ne tarda pas à partir pour Goa (1541), mais Rodriguez, qui par sa naissance appartenait lui-même à une. des premières familles du royaume, resta dans sa patrie, y recruta des disciples parmi les jeunes gens les plus capables de la noblesse, attira dans ses filets un membre même de la maison régnante, dom Thisoin de Braganza qu'il refusa de libérer malgré les supplications de toute la cour et acquit sur le peuple un rapide crédit par ses prédications et ses aumônes. Jean III, qu'il avait complètement gagné à ses vues, lui* octroya, outre d'immei\ses sommes d'argent, le collège de Goimbra (1542) où résidèrent bientôt deux cents de ses conxpagnons, et le nomma précepteur de l'héritier du trône, le futur dom Sébastien (1543). Tous les princes de la famille royale choisirent successivement leurs confesseurs parmi eux et la compagnie réussit par sa modestie hypocrite et son prétendu désintéressement à déjouer toutes les plaintes qu'avaient suscitées son esprit d'intrique et sa trop réelle avidité. Son intervention dans la politique portugaise eut les plus funestes résultats, et il convient de la rendre responsable soit de la déplorable expédition du Maroc dans laquelle succomba dom Sébastien (1578), soit de la conquête du pays par Philippe II qui trouva dans ses membres d'habiles et aotifs auxiliaires (1580). Elle n'en sut pas moins se maintenir dans sa précédente position lorsque la maison de Braganza eut été réintégrée sur le trône de ses ancêtres(1640), continua à s'immiscer dans ses tragédies domestiques (abdication d'Alphonse YI et avènement de Pedro II, 23 novembre 1667), et parvint à l'emporter à Rome même sur l'inquisition (affaire du P. Yiena, l'un des savants et des prédicateurs les plus renommés de l'ordre, bref de Clément X, 8 octobre 1674). Un membre de la compagnie, le P. Georgel, a tracé de l'influence exercée par elle encore au dix-huitième siècle sur les bords du Tage le tableau suivant :. « Il n'y eut pas en Europe, ni même dans les deux hémisphères de pays où la Société de Jésus ait été aussi honorée et aussi puissante, où elle ait jeté d'aussi solides racines que dans les provinces ou les royaumes soumis à la couronne du Portugal. Depuis que François-Xavier par ses miracles eut affermi et étendu le pouvoir de cette couronne au Jo^pon, en Chine, dans les Indes, depuis que les côtes de l'Afrique et les immenses espaces du Brésil eurent été fécondés pour les Portugais, grâce aux travaux, aux sueurs et au sang des mis. sionnaires, la cour de Lisbonne n'a jamais cessé de témoigner à la compagnie une confiance illimitée et de lui prodiguer les marques de faveur. Ses membres ne furent pas seulement investis de la direction des consciences auprès des princes et des princesses de la famille royale, mais le souverain et ses ministres ne prirent jamais une résolution importante avant d'avoir recherché leur avis. Il ne fut pourvu sans leur assentiment à aucun poste dans l'Etat ou dans l'Eglise, si bien que le haut clergé, la noblesse et le peuple rivalisèrent de soumission pour obtenir leur appui et leurs bonnes grâces » {Mémoire pour servir à i* Histoire des Evénements de la fin du dix-huUième siècle^ 1817).

31g JÉSUITES

Leitr établissement en Espagne se heurta au début contre les pins graves difficultés. Gharles-Quint ne se départit jamais à leur égard d'une fifoide réserve, Philippe II, malgré son bigotisme, se défia d*eux comme du seul ordre monastique dont il n*eût pu comprendre Tesprit et les visa tout spécialement dans les demandes de réforme qu'il adressa à Sixte-Quint (1588). Leur admission dans les universités d'Alcala et de Salamanque échoua pendant de nombreuses années devant le mauvais vouloir des dominicains» Killustre dogmatiste Melchior Ganus flétrit en eux les (H^écurseurs dé TAntechrist dont il est parlé dans les pastorales (1 Tim. III, 1), son collègue le docte chapelain et bibliothécaire Ârias Mohtanus ne démêla pas avec moins de perspicacité les périls qui résulteraient de leur installation. Toutes les barrières finirent cependant par s'abaisser devant l'audacieuse ténacité de la compagnie : parmi ses premiers et ses plus fidèles protecteurs il convient de mentionner sous le règne de Charles-Quint le duc de Gandia et vice-roi de la Catalogne, François de Borgia qui, après l'avoir reçue en 1329 sur ses terres, devînt en 1568 son troisième général. La politique européenne de Philippe U s'accordait trop complètement avec ses propres intérêts pour qu'elle lui gardât rancune de ses dispositions personnelles et ne le servît pas avec vigueur dans sa lutte contre Elisabeth comme dans ses projets ambitieux sur le trône de France et ses négociations avec la Ligue. Aux Pays-Bas elle fournit les champions les plus résolus contre l'hérésie. En 1361 Philippe II avait fait dépendre leur établissement de l'approbation des Etats provinciaux. Malgré le refus catégorique de ceux de Flandre, il n'en fondèrent pas moins des collèges à Anvers et à Louvain grâce à la protection de Marguerite de Parme. Alexandre Farnèse leur ouvrit les portes d'Ypres, de Bruges, de Gand, de Bruxelles, de toutes les grandes villes, et ce fut grâce à leur zèllB appuyé sur les bûchers et la hache du bourreau que les provinces dii sud, après avoir fortement incliné vers la Réforme, furent conservées pour le saint-siège. Leurs intrigues enlacèrent celles du nord, aussitôt qu'ils en eurent recouvré l'accès : leur premier affilié y pénétra en 1382; trente années plus tard,, au dire d'une relation contemporaine citée par Ranke, le nombre des catholiques atteignait déjà trois cent quarante mille. Leurs maximes régicides trouvèrent leur sinistre application à Deift, le 10 juillet 1584, lors du meurtre de Guillaume d'Orange, à' Leyde le 27 mai 1398, lors d'une tentative d'assassinat sur Maurice de Nassau. Dans la pénitisule ibérique elle-même, où le collège de Saragosse leur servait de maison-mère et de centre, ils eurent continuellement à lutter contre les dominicains qui étaient restés en possession du privilège de fournir des confesseurs aux princes de la maison d'Autriche. Le jésuite Nithard qui, par la faveur de Marie-Anne, veuve de Philippe IV, avait été élevé sous Charles II aux postes de grand-inquisiteur et de premier ministre, ne put se maintenir longtemps devant la haine de la grandesse et dut prendre la route de l'exil. La situation changea à leur avantage avec l'accession d'un prince dfe Bourbon au trône de Charles-Quint: Louis XIV imposa à Philippe V, comme à tous les au-

ires membres de sa Famille, un confesseur jésuite, et Thabile Daubenion jouit d*iin influence illimitée sur son dévot et maussade pénitent. Le crédit de la compagnie à la cour de Madrid ne diminua qu'avec ravènemenl de Charles III (1759). £n France la société de Jésus souleva dès le début des antipathies d'autant plus violentes qu'elle répugnait plus fortement à Tesprit national. Les jeunes gens qu'en 1540 Loyola avait envoyés pour étudier à Paris l'avaient quitté en 1542 lors de la guerre avec TEspagne, pour se réfugier à Louvain ; pendant plus de vingt années la compagnie ne parvint pas à prendre pied en France malgré la faveur delà cour et la protection déclarée du cardinal de Lorraine. Le Parlement, la Sorbonne, l'archevêque de Paris, du Bellay^ le clergé séculier, les autres ordres monastiques la repoussaient d'un commun accord parce qu'ils voyaient en elle une ennemie de l'Etat comme de leur propre activité et de leurs privilèges. Le verdict rendu contre eux par la Sorbonne en 1551 à propos d'un édit de Henri II qui les autorisait à fonder le collège de Glermont concluait en effet par ces mots : <( Cette société paraît dangereuse dans les matières de la foi, nuisible pour la paix de l'Eglise, nivelleuse des anciennes règles monastiques et à tout prendre plus propre à détruire qu*à édifier. « Les jésuites ne furent régulièrement admis en France qu'en 1561 après le colloque de Poissy grâce à l'intervention personnelle de Lainez et au moyen de lettres de jussipn en date du 20 février : encore durent-ils renoncer à leur nom pour prendre celui de membres du collège de Clermont, maison où ils fixèrent leur résidence. Lors de l'ouverture, la Sorbonne leur contesta la jouissance des franchises universitaires : la cause fut portée en 1564 devant le parlement et les droits de la Sorbonne défendus par l'avocat général Etienne Pasquier{qui reprocha entre autres à la compagnie la captation de nombreux héritages et dépeignit avec autant de forcé que d'ampleur les dangers dont elle menaçait la société civile. Le parlement leur permit néanmoins d'ouvrir des maisons d'éducation, mais lui refusa en 1577 l'accès de la Sorbonne malgré l'appui que lui octroyait le cardinal de Bourbon. Comme après tout les jésuites disposaient pour l'enseignement de forces considérables, ils attirèrent dans leurs collèges des élèves toujours plus nombreux et Hubert Languet écrivait en 1571 à Camerarius : « Nos jésuites font tomber de plus en plus la Sorbonne dans le mépris. » Le collège de Clermont devint bientôt le plus florissant entre tous ceux de Paris et ses professeurs surpassèrent leurs rivaux en renommée sinon en savoir véritable. En province leurs efforts furent couronnés d'un plus rapide succès et Lyon devint leur métropole. Edmond Auger, par les diatribes qu'il débita di> haut de la chaire, remplit la population d'un tel fanatisme qu'elle chassa les prédicants huguenots, brûla leurs Bibles, saccagea leurs temples. Le magnifique collège des jésuites devint le solide monument de leurs victoires ; Maldonat, par son interprétation subtile des Ecritures y attira une jeunesse nombreuse, toute brûlante de haine contre la Réformation. Lainez avait au colloque de Poissy sommé la reine mère et les grands

de procéder avec vigueur contre l'hérésie. L*édit'de 1562 dit de Saint- Germain, qui enlevait aux huguenots la possession de leurs temples et les obligeait à tenir leur culte en dehors des grandes villes, atteste le crédit de Fintrigant jésuite. La guerre civile et les boucheries qui ensanglantèrent la France depuis le massacre de Vassy (!•' mars 1562) jusqu'à la Saint-Barthélémy (24 août 1572) furent leur ouvrage : tout au moins, si on ne peut établir dans chaque attentat leur complicité directe, il n'est que juste d'affirmer qu'ils fanatisèrent les masses jusqu'à l'exaltation et que lès meurtriers s' inspirèrent de leurs néfastes doctrines. Quant à la Ligue leur participation fut capitale, et ils dédaignèrent de la dissimuler sous aucun manteau. Toutes les villes où ils étaient établis s'insurgèrent contre l'autorité royale, le comité des Seize s'inspira de leurs conseils, les plus fougueux prédicateurs, Jean Boucher entre autres, ne firent que vulgariser leurs théories, les légats du pape et les ambassadeurs d'Espagne tinrent dans leurs collèges et leurs églises leurs plus ynportants et plus secrets conciliabules ; leurs agents, par exemple Henri Sammier et Claude Matthieu parcoururent l'Europe pour stimuler le zèle des puissances catholiques, la Sorbonne elle-même subit leur influence et ses plus jeunes docteurs s'écartèrent complètement des vues de leurs devanciers. Depuis l'avènement de Henri IV leurs intrigues se poursuivirent avec plus d'ardeur encore et ils refusèrent de prier pour lui après son entrée à Paris malgré son abjuration, sous le prétexte qu'il n'avait pas encore reçu l'absolution pontificale. En juillet 1592 l'Université les accusa de nouveau du crime de lèse-majesté et choisit pour son avocat Antoine Arnauld. Le procès était encore pendant lorsque survint l'attentat deChâtel. L'arrêt du paiement qui le 28 novembre 1594 condamna l'assassin, chassa également les jésuites du royaume comme corrupteurs de la jeunesse et perturbateurs du repos public. Un édit confirmatif du 7 janvier suivant les expulsa pour toujours de la France, mais leur bannissement ne fut pas de longue durée. Henri IV les rappela en septembre 1603 malgré les avertissemejtits de Sully et sur les instances de Villeroy et du cardinal d'Ossat ; il poussa même la faiblesse jusqu'à prendre un des leurs, le P. Cotton, pour confesseur et intervint plus tard activement dans leurs divisions intestines en faveur de leur général Aquaviva. Le 27 juillet 1606 il leur fut permis de résider à Paris et d'y faire les fonctions de leur vocation dans leur maison professe de Saint-Louis. Le 20 août 161Ô les Révérends Pères obtinrent de Marie de Médicis, malgré les récriminations de l'Université, le droit d'enseigner dans leur collège de Glermont non seulement la théologie mais les autres sciences. Peut-être Henri IV par cette condescendance excessive se flattait-il de gagner la société à sa politique extérieure et d'acquérir en elle une précieuse alliée contre la maison d'Autriche ; peut-être, averti par de sinistres expériences, espérait-il détourner le poignard des assassins et conjurer le sort de César. Quoique la complicité des jésuites dans l'attentat de Ravaillac ne pût être juridiquement établie , le parlement profita de cette occasion pour condamner par la bouche de Richer leurs maximes ré-

gicides et affirmer une fois de plus son propre ailachement aux franchises gallicanes (1610). En 1625, il les força à un désaveu public de Touvrage de Santarelli, mais ces orages passagers n'eurent le don d*émouvoir ni la compagnie qui jouit de la faveur permanente d'abord de MariedeMédiciset ensuite du cardinal de Richelieu, ni le Père Arnoux qui avait succédé à son collègue Gotton auprès de Louis XIII dans les fonctions de confesseur. Le crédit de Tordre atteignit en France son apogée pendant la seconde moitié du règne de Louis XIY ; nous renvoyons pour les détails au dramatique tableau qu'en a tracé Saint-Simon. Des quatre confesseurs du monarque, tous choisis dans le sein de la compagnie (Annat, Ferrier, La Chaise, Tellier) le Père de la Chaise eut une part décisive à la destruction de Port-Royal et à la révocation de TEdit de Nantes, le Père Tellier à l'adoption de la bulle l/nigenitus. Les jésuites français déployèrent une égale activité dans la sphère diplomatique et servirent puissamment les intérêts de leur maître dans Tafifaire de la Réga)e où ils se prononcèrentcontrelnnocentXIou encore dans le testament de Charles II et l'ouverture de la succession d'Espagne. — En aucun pays peut-être les jésuites n'exercèrent une influence aussi funeste et ne $er>irent aussi efficacement les intérêts de la contre-rtformation qu'en Allemagne. Ignace qui avait reconnu avec sa perspicacité habituelle le champ fertile qu'elle offrait à ses agents fonda, en 1552, à Rome, le collège germanique. Déjà, en 1540, quelques semaines après la reconnaissance de l'ordre par Paul III, Le Fèvre s'était rendu sur les bords du Rhin; Bobadilla et le Jay. qui l'avaient rejoint l'année suivante, profitèrent de leur séjour à Augsbourg pendant la Diète pour s'emparer complètement des esprits de l'empereurFerdinand et du duc deBavi!ireGuillaume IV. Ce dernier les appela en 1549 à l'université d'Ingolstadt; en 1559 son successeur Albert V leur construisit un collège à Munich qui, par son zèle pour les révérends Pères, mérita bientôt le titre de Rome allemande. Ferdinand, de son côté, les avait accueillis en 1551 à Vienne et leur avait octroyé, outre une maison d'éducation spéciale, deux chaires de théologie à l'université; en 1558 ils reçurent Fautorisation de prêcher et d'enseigner dans toutes les provinces héréditaires de la monarchie des Habsbourg. Leurs conquêtes s'accrurent encore en nombre et en rapidité depuis que Ganisius eut succédé à son collègue le Jay dans la confiance de Ferdinand. En 1561 ils fondèrent à Prague un institut noble où l'empereur, en sa qualité de roi de Bohême, envoya ses pages; la même année l'archevêque de Gran, Nicolas Olaus, les appela à Tyrnau en Hongrie; peu de temps après ils s'établirent en Moravie, à Brunn et à OUmutz ; les filles de Ferdinand leur ouvrirent les portes du Tyrol. Ils étaient parvenus de bonne heure à prendre pied dans le diocèse d'Augsbourg grâce à la faveur dont ils jouissaient auprès du cardinal évêque, Otto Truchsess de Waldbourg, qui, non content de doter magnifiquement leur collège, les installa dans l'université nouvellement créée de Dillingen (1563). En 1564, ils furent appelés, toujours dans un but pédagogique , à Wurzbourg , en 156S à

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Mayence, en 1570 à Trêves, en 1573 à Fulda, en 1581 dans TEichsfeld, à Cologne, à Coblenlz, à Spire, en 1589 à Ratisbonne et à Munster, en 1595 à Hildesheim, en 1596 à Paderborn, en 1604 à Constance, en 1612 à Bamberg, en 1613 à Passau. Partout avec leur présence prit (in l'ère de tolérance relative qui depuis 1555 présidait aux rapports entre les deux confessions. Leurs principales forteresses demeurèrent en Allemagne : Vienne, Cologne et Ingolstadt; de la première ils se répandirent sur TAutriche; avec la seconde ils dominèrent les pays rhénans ; la troisième les rendit maîtres du sud de FAUemagne. Avec eux s'opéra une transformation aussi prompte que radicale dans les sentiments et les mœurs. Les universités dirigées par la compagnie tinrent en échec Genève et Wittemberg ; ses collèges se distinguèrent si avantageusement par l'éclat de leurs programmes et la rapidité des succès obtenus par leurs élèves que de nombreux protestants ne craignirent pas d'y envoyer leurs flls. Nous ne savons l'excellence de semblables éducations sous le rapport pédagogique, mais leur plus clair résultat fut l'implantation dans chaque famille d'espions tout dévoués à Rome et qui ne mettaient aucune borne à leur prosélytisme. En même temps les pratiques dévotes revinrent eu honneur : les jeûnes furent de nouveau observés, les rosaires tenus pour efficaces, les pèlerinages fréquentés par tout bon catholique. De la Summa Doclriuœ Christian^ publiée en 1554 par Canisius, fut extrait contre les protestants un catéchisme polémique dont les éditions se multiplièrent avec une rapidité prodigieuse. Les révérends Pères ne négligèrent dans leurs missions aucun des moyens propres à^attirer les esprits et à séduire les cœurs : manières onctueuses, discours édifiants, interrogatoires subtils, charités intéressées, mise en scène théâtrale. Ils ne dédaignèrent môme pas de recourir en de trop fréquentes occasions au sabre du lansquenet ou à la hache du bourreau toutes les fois qu'ils le jugèrent nécessaire pour la réussite de leur œuvre. — Albert V contraignit à l'exil tous les habitants de la basse Bavière qui se refusèrent à abjurer et organisa pour les soumettre plus promptement une inquisition spéciale. Son pupille, le margrave Philippe de Baden, fut élevé sous ses yeux à Munich dans la foi catholique et il profita de sa minorité pour extirper l'hérésie de ses domaines (1570-1571). Les révérends Pères prêtèrent également leur actif concours aux évèques de Mayence et de Paderborn pour détruire les communautés protestantes de TEichsfeld et de la Westphalie (1573). Dans les pays rhénans les chances, d'abord propices pour la Réforme, se retournèrent brusquement après la défaite de Tex-archevêque dp Cologne, Gebhard Truchsess de Waldburg, lui-même converti au calvinisme» et son remplacement par Ernest de Bavière (1583). De 1584 à 1586 révêque Jules de Wurzbourg entreprit avec le jésuite Gerhard Weller des tournées missionnaires qui laissèrent dans chaque village de son diocèse des traces aussi sanglantes que celles des dragonnades sous Louis XIV (soixante mille conversions); les habitants de sa capitale, dont plus de la moitié avaient embrassé les nouvelles

doctrines furent brutalement ramenés aux anciennes croyances et trois cents couvents s'élevèrent comme autant de forteresses dans les paroisses dont la fidélité, malgré un traitement aussi énergique, demeurait douteuse. A Salzbourg un élève du collège germanique, Tarchevôque Wolf Dietrich força les évangéliques à rentrer à travers de rudes pénitences dans le giron de TEglise romaine en expulsant les récalcitrants ; révoque de Bamberg procéda à la réalisation de ses desseins par des mesures tout aussi cruelles. En Autriche la contre-réformation commença en 1592 sous le règne de Rodolphe II et à Tinstigation du jésuiste Mc^gius. Le 14 juin de ladite année le pasteur Opitz et ses collègues prirent la route de l'exil après avoir assisté à la fermeture de leurs écoles et de leurs temples; immédiatement après leur départ treize villes ou bourgs du bas Archiduché furent réformés, pour employer Fironique langage de la curie. En Styrie l'archiduc Charles qui, en 1373, avait fondé pour les jésuites le collège de Gratz, multiplia contre les évangéliques les peines corporelles, les amendes, les sentences de bannissement; Tœuvre de destruction commencée par lui sur une si vaste échelle fut achevée par son iiU, le futur empereur Ferdinand II qui avait sucé à l'université d'Ingolstadt la haine de l'hérésie et obéissait depuis son pèlerinage à Lorette à la Vierge comme à sa généralissime. De 1599 à 1603 la persécution sévit systématiquement dans le haut Archiduché d'Autriche: en Hongrie les lieux de culte se fermèrent à la même époque sur l'ordre de l'ex-jésuite Pazman, archevêque de Gran et primat du royaume ; en Bohême enfin la ruine de l'Eglise évangélique, naguère si florissante, fut consommée après la bataille de la Montagne-Blanche (8 novembre 1620) et les jésuites se vantèrent d'avoir, dans la seule année 1624, opéré seize mille conversions. « La réaction, » dit Ranke, « s'opéra dans des proportions inouïes. Le protestantisme recula de toute la distance dont il avait précédemment progressé, mais l'enseignement et la prédication y eurent une moins grande part que les édits impériaux et la force brutale.» Ce fut un élève de la compagnie, MaximiliendeBavière, qui prit en 1609 la direction de la Ligue catholique ; l'élévation d'un antre d'entre eux, Ferdinand de Styrie, au trône impérial, donna le signal de la guerre de Trente Ans. Pendant toute la durée de la lutte, les révérends Pères excitèrent une soldatesque farouche au massacre des hérétiques, et lui promirent le ciel en récompense de l'incendie et du pillage ; leur fanatisme ne les laissa point cependant insensibles h l'acquisition des immenses richesses qui leur incombèrent après la conquête de la Bohême et l'édit de Restitution (1629) grâce à la partialité envers eux de l'empereur Ferdinand et au crédit du père Lamormain. D'atroces violences signalèrent, en 1613, leurétablissement àDusseldorf, après l'abjuration du palatin Guillaume de Neubourg. Les misères de tout genre qui résultèrent pour l'Allemagne de la guerre de Trente ans : dépopulation efi'rayante, faiblesse politique, stérilité intellectuelle, sauvagerie dans les mœurs doivent, au dire des historiens les plus compétents, être attribuées pour une large part à

32i JÉSUITES

la compagnie de Jésus. Son influence maudite sur la maison de Habsbourg se prolongea après le traité de Munster. Ferdinand III et Léopold 1'^ persévérèrent dans les voies superstitieuses qui avaient été si fatales à leurs prédécesseurs et amenèrent en Hongrie plusieurs révoltes par leur intolérance et leur violation des promesses les plus solennelles. Les mémoires du prince Eugène contiennent d'instruc* tifs renseignements à cet égard. — La Suisse catholique requit à son tourTaide de la compagnie pour régénérer son clergé et opposer une digue persistante aux progrès toujours plus menaçants de la Réforme. Les révérends Pères se rendirent en 1529 dans la Yalteline, mais ne purent s'établir quelque peu solidement à Ponte et à Bormio qu'en 1620-1631, vis-à-vis de Thostilité persistante des ligues grisonnes. Charles Borromée, malgré les fréquents démêlés qu'il avait eu à soutenir contre eux, les recommanda à la république de Lucerne qui, en 1578, leur octroya une église et leur permit d'ouvrir des écoles. Leur secours fut en 1580 réclamé contre des prêtres ignorants et corrompus à Pribourg, où Canisius créa un foyer de dévotion et de saintes lettres, et où le nonce Bonomi les couvrit de sa constante protection. Enl591, l'évêque BlarerdeBàle les appela pour la conversion de ses hérétiques sujets du Porrentruy. En 1646 seulement ils élurent résidence à Soleure. Venus dès 1608 dans le Valais sur l'invitation du nonce Veralli, ils ne réussirent à s'y fixer d'une manière durable qu'en 1662, grâce à la résistance acharnée des bourgeois de Sion qui redoutaient leur avidité et leurs intrigues. Dans tous les cantons où elle réussit à s'implanter, la compagnie ne tarda pas à diriger les écoles, à occuper let chaires des principales églises, à s'enrichir par des dons ou des legs, à influer sur les délibérations des conseils par la toute-puissance du confessionnal, bref, à tenir d'autant plus sûrement qu'elle usait de moyens plus occultes tous les ûls de la politique. Lucerne et Fribourg demeurèrent en Suisse les principaux centres de son activité. La France et l'Espagne, pour enrôler leurs régiments se disputèrent ses bonnes grâces, et Philippe H n'eut qu'à se louer de son autorité sur les cantons catholiques pendant les guerres de la Ligue. Ses violences contre l'hérésie furent couronnées de succès dans les baillages mixtes, le Valais, le Jura bernois et bien d'autres lieux encore. En toute occasion, les jésuites déployèrent la plus diabolique habileté pour susciter la discorde au sein de la Diète et entretenir toujours vivaces les haines entre catholiques et réformés. En 1586 ils fomentèrent, avec l'appui du nonce Santoni, entre les Waldstœtten, Lucerne, Zug et Fribourg, la ligue d'Or ou ligue Borromée. En 1602, ils assistèrent le duc de Savoie dans son expédition de l'Escalade. En 1610 ils organisèrent les massacres de la Valteline. En 1656 ils triomphèrent de Berne dans la première bataille de Villmergen.Enl707 ils échouèrent dans les troubles du Toggenbourg, prirent leur revanche en 1712 en empêchant la paix d'Aarau et furent punis en 1716 de leur déloyauté lors de la seconde et décisive bataille de Villmergen. Depuis celte époque, leur crédit diminua considérablement même auprès des cantons catholiques. — La

compagnie se sentit tout particulièrement appelée à reconquérir le pays qui sous une direction aussi ferme qu intelligente était devenu la métropole du protestantisme. Un de ses membres, Guillaume Allen, fonda à Douay (1569), puis à Rome (1579), pour les jeunes Anglais catholiques des collèges dont les élèves, à peine revenus dans leur patrie, se livrèrent à une active propagande en faveur des doctrines romaines. En 1580, deux autres jésuites, Gampian et Parsoh, parcoururent sous divers déguisements les châteaux de la noblesse, célébrèrent la messe dans ceux où ils rencontrèrent un bienveillant accueil, et réveillèrent en faveur du passé d'ardentes sympathies. Du continentfurent répandues de nombreuses brochures qui attaquaient avec une perGde habileté, soit les fondements de TEglise anglicane, soit les droits d'Elisabeth ciu trône. Des émissaires qui attentèrent à la vie de leur souveraine pour opérer la délivrance de Marie Stuart, la plupart, Savage et Babington entre- autres, s'étaient nourris au collège de Reims des théories régicides de Bellarmin. Elisabeth usa de mesures répressives sévères pour arrêta: une agitation aussi dangereuse. L'édit de 1582 punit de mort tout retour au catholicisme comme un crime de haute trahison ; celui de 1583 expulsa de la Grande Bretagne tous les membres et affiliés de la compagnie de Jésus. Il fut procédé à leur exécution avec une rigueur inflexible et deux cents catholiques anglais payèrent de leur vie leur désobéissance aux lois. De meilleures perspectives semblèrent s'ouvrir pour la compagnie avec Tavènement de Jacques I*%mais elle choqua ce monarque infatué de ses prérogatives par le pouvoir qu'elle reconnaissait au pape de déposer tous les souverains temporels, l^e provincial Garnet et quelques autres de ses collèguesfurcnt impliqués dans la conspiration des Poudres(1605). Sous Charles I•^ qui lors de son mariage avec Henriette de France avait promis de laisser tomber les lois d'Elisabeth en désuétude, on compta en Angleterre jusqu'à cent jésuites auxquels la noblesse des comtés fît bon accueil, mais qui ne purent construire un collège aux environs de Londres devant la résistance obstinée du Parlement. Avec la restauration des Stuarts, la compagnie se flatta encore une fois de réaliser ses projets de conquête. Charles II s'engagea par un article secret du traité de Douvres (1670) à rentrer dans le giron de l'Eglise romaine, tout en continuant extérieurement, pour déjouer les soupçons, à faire partie de l'Eglise officielle ; son apostasie ne fut dévoilée que sur son lit de mort après qu'un prêtre lui eût administré les sacrements. Son successeur Jacques II, lorsqu'il n'était encore que duc d'York, s'était déjà signalé par son étroitesse et son fanatisme. Les jésuites, auxquels il avait demandé un confesseur, lui dictèrent les principales mesures de son règne. Le magnifique collège qu'ils construisirent dans le quartier de Savoy compta dès son ouverture plus de quatre cents élèves. Un de leurs membres influents, Edward Petre, qui appartenait à une vieille famille protestante et aspirsiit au chapeau de cardinal, fut nommé secrétaire du Conseil et engagea son maître dans des voies politiques assez funestes pour que Macaulay le rende responsable de la catastrophe qui entraîna les Stuarts dans

un second et éternel exil. — La situation religieuse dans le nord et Test de l'Europe échappa tout aussi peu à Tœil perspicace des révérends Pères et ils profitèrent avec leur astuce habituelle des moindres circonstances qui pouvaient servir leur domination. En Suède le deuxième fils de Gustave Wasa, Jean III, qui avait épousé une princesse polonaise et inclinait secrètement vers le catholicisme, ne répugnait pas à des négociations qui le reconcilieraient avec le saint-siège. Le jésuite Stanislas Warsewictz, qui s'était rendu en 1574 à Stockholm, s'empara si complètement de son esprit qu'il parvint à introduire dans le culte une liturgie fortement colorée de romanisme ; plusieurs jeunes gens de la noblesse furent envoyés pour leurs études dans les collèges de Braunsberg, d'Ollmuz, de Fulda, voire môme à Rome au collège Germanique. Deux autres émissaires de la société, le Belge Florent Feyt et le Norwégien Nicolaï se présentèrent au collège de. Stockholm sous le titre de pasteurs évangéliques afin d'agir plus sûrement sur la jeunesse confiée à leurs soins et de séduire le peuple par leurs prédications. Lorsque cette œuvre souterraine parut suffisamment avancée, Antoine Possevin arriva pour porter les derniers coups et réintégrer le roi au sein de la communauté romaine; mais ce prince se refusa à une abjuration catégorique aussi longtemps que le saint-siège ne lui aurait pas accordé le mariage des prêtres, la célébration de la cène sous les deux espèces et quelques autres conditions exigées par lui comme indispensables. Pendant que se prolongeaient les négociations, son second mariage avec une princesse luthérienne détruisit en lui toute velléité de retour au catholicisme (1582) et en 1583 Warsiewicz quitta pour toujours la Suède. Nicolaï et plusieurs autres de ses collègues avaient déjà été contraints auparavant par l'émeute populaire de renoncer aux positions par eux occupées au collège de Stockholm. A la mort de Jean III (1592) son fils Sigismond, déjà roi de Pologne, travailla ouvertement à la restauration du catholicisme dans ses états Scandinaves, mais échoua devant l'énergique opposition de la noblesse, des paysans, de la bourgeoisie, qui finirent par secouer son joug et le remplacèrent par un évangélique décidé, le troisième fils de Gustave Wasa, Charles duc de Sudermanie (1604). Déjà auparavant le concile national d'Upsal avait banni de la Suède tous les adhérents du saint-siège. En Pologne l'évèque d'Ermeland Stanislas Hosius, sauva par son intelligente activité le catholicisme d'une ruine complète. Dès 1659 fut érigé le collège de Braunsberg où affluèrent les fils de la noblesse et auquel s'ajoutèrent dans une rapide succession ceux de Wilna, de Pultulsk et de Posen. Les protestants qui avaient cru à un certain moment posséder la majorité, se virent exclus de tous les emplois publics et furent dépouillés de leurs temples par des juges iniques qui les assignèrent sans raison aucune aux partisans des anciennes croyances. Souvent môme il fut procédé contre eux par le meurtre et l'incendie. En 1606 les élèves des jésuites saccagèrent l'église évangélique de Cracovie, en 1611 celle de Wilna, en 1616, à Posen, ils mirent le feu à celle des

Luthériens après avoir rasé jusqu'au sol celle des frères bohômes. La pénurie du trésor public, qui empêchait la couronne de prendre contre les invasions des Turcs les mesures les plus urgentes, formait un pénible contraste avec l'opulence de la société qui en 1677 possédait cinquante collèges, tous magnifiquement dotés et jouissait de seize cent mille francs de revenu annuel. Sa soif de richesses atteignit des proportions si scandaleuses qu'en 1679, Jean Sobieski, le héros patriote, dut adresser des plaintes sévères au général. Possevin travailla également avec succès à la réunion avec l'Eglise romaine des Grecs de la Lithuanie et des autres provinces tributaires. La liberté religieuse subit à l'instigation de l'ordre de si cruelles et si persévérantes atteintes que les dissidents exclus depuis 1733 de la Dicte et de toutes les fonctions politiques se jetèrent dans les bras de la Russie et implorèrent sa protection contre leurs propres compatriotes. Les jésuites, après avoir fomenté en Pologne les haines confessionnelles et dénaturé le caractère national, aboutirent en fin de compte au partage de 1772. La compagnie n'aspirait pas seulement à ramener dans le giron*de l'unique église orthodoxe quelques Polonais dissidents, mais tout le schisme grec. Possevin so flatta à cet égard d'obtenir gain de cause auprès d'Iwan IV Wassiliewilch en prenant pour base des négociations les décrets du concile de Florence, mais ses intrigues furent tout aussi peu couronnées de succès qu'en 1605 la révolte du faux Demètrîus et l'intervention armée de la Pologne. Chassés de Moscou, les membres de l'ordre n'en poursuivirent pas moins leur œuvre de propagande au moyen des jeunes Russes qu'ils avaient attirés dans leurs filets et recrutèrent des adeptes en Ukraine, en Podolie, en Wolhynie, dans la Russie blanche. Leur retour s'effectua en 1684 sous les auspices de l'ambassade autrichienne; bientôt ils groupèrent autour d'eux à Moscou une nombreuse colonie, construisrrent des écoles, répandirent parmi le peuple de saintes images et de petits livres de dévotion, opérèrent enfin parmi les dames de la noblesse des conversions assez nombreuses pour qu'elles éveillassent l'attention du patriarche de Moscou Joachim. Un ordre de bannissement fut lancé contre eux en 1688 malgré les sollicitations de leur protecteur, l'empereur Léopold ; ils n'en restèrent pas moins dans le pays sous divers déguisements pour, lorsque l'orage serait passé, rouvrir leurs écoles et continuer leur travail de propagande. Pierre le Grand profita de ses dissentiments avec la cour de Vienne en 1719 pour les expulser et les remplacer par des dominicains et des franciscains. La compagnie déploya dans ses travaux missionnaires une si dévorante activité qu'elle fonda en 1603 un collège dans un des faubourgs de Gonstantinople, à Galata et amena en 1638 par ses intrigues la fin tragique du patricirche grec, Cyrille Lucar. — A la fin du dix-septième siècle, la compagnie, malgré sa puissance et sa prospérité extérieures, portait en elle les germes d'une dissolution prochaine. La publication des Provinciales (1656) avait fait à son autorité sur les consciences une brèche irréparable. A l'austère et forte génération des jansénistes, si

indignement persécutée par Louis XIV, en succéda une autre plus brillante et plus frivole imbue des maximes philosophiques, incrédule aux enseignements de l'Eglise et hostile à ses prétentions temporelles. De récole et du confessionnal la querelle fut portée au dix-huitième siècle devant Topinion publique et les droits de la libre pensée défendus par les écrivains les plus éminents. En même temps les plaies cachées de Tordre : son ambition, son égoïsme, son esprit de ruse et d'intrigue, son relâchement moral furent dévoilés dans une série de pamphlets qui témoignaient chez leurs auteurs d*une connaissance approfondie des choses et des personnes : les àfonitasecrela, la Monarchia Solipsorum de Scotti. Le scandale produit par ses révélations s* ajouta au courroux depuis longtemps accumulé par leurs procédés missionnaires, leur rivalité avec les autres ordres, leur méthode d'accommodation vis-à-vis des mandarins et des brahmanes, leur audacieuse et opiniâtre résistance au saint-siège. Depuis qu'avait diminué la source des legs et des donations pieuses, les jésuites avaient recours aux spéculations commerciales , et leur avidité dans ce domaine avait Aé poussée si loin qu'ils violaient toutes les prescriptions du Code et que leurs collèges s'étaient peu à peu convertis en maisons de banque et d'usure. Les plaintes devinrent si bruyantes et si universelles que la nécessité d'une réforme capitale s'imposa même à la cour de Rome sous un pontife aussi éclairé que Benoît XIV. Lès différends de la société avec les monarques catholiques commencèrent en 1750 dans l'Amérique du Sud à propos d'un traité d'échange entre l'Espagne et le Portugal, dans lequel étaient impliquées quelques-unes de leurs réductions du Paraguay. Les Indiens, à leur incitation, opposèrent aux troupes des deux couronnes une si vive résistance que la rectiOcation de frontières ne put s'opérer qu'en 1748. A cette époque, la compagnie avait déjà aitiré sur elle dans la métropole l'animadversion de Pombal, par le mauvais vouloir dont elle faisait preuve visà-vis de ses réformes et le soutien qu'elle accordait à la noblesse récalcitrante. Benoît XIV, sur la demande du tout-puissant ministre, interdit aux jésuites du Portugal de se livrer à aucun genre de négoce et chargea le patriarche de Lisbonne, le cardinal Saldanha, d'une enquête qui aboutit pour eux à la défense de prêcher et de confesser dans toute l'étendue du royaume. Une tentative d'assassinat contre Joseph I", dont furent accusés deux des plus grands seigneurs hostiles à Pombal, le marquis de Tavora et le duc d'Aveiro, et dans laquelle la complicité des jésuites put être établie avec une forte vraisemblance, acheva leur ruine (3 septembre 1758). Un édit du 3 septembre 1759 proscrivit la compagnie du Portugal et de ses colonies, confisqua ses biens, et embarqua ses membres de force pour le patrimoine de saint Pierre. Au moment où elle éprouva ce premier échec, elle comptait 24 maisons professes, 669 collèges, 176 séminaires, 61 noviciats, 335 résidences, 273 missions en terre païenne ou protestante et 22,589 membres de tout degré. A partir de ce jour, la fortune, qui lui avait été si constamment fidèle, lui devint

subitement adverse et les défaites se multiplièrent pour elle coup sur coup. — En. France, la catastrophe depuis longtemps suspendue sur sa tête éclata à Toccasion de sa déloyauté commerciale. Un de ses procurateurs, le Père Lavallette, avait, sous le prétexte d'une mission, fondé à la Martinique, pour l'exploitation des produits coloniaux, une maison assez puissante pour en monopoliser le bénéfice. Un vaisseau, dont le chargement devait acquitter une traite de deux cent quarante mille livres sur la maison Lioncy, de Marseille, fut saisi pendant }a guerre de Sept ans par un corsaire anglais danâ les eaux des Indes occidentales. La compagnie, plutôt que de faire honneur aux engagements pris par le Père Lavallette, préféra soutenir d'abord devant les consuls de Marseille, puis devant le parlement de Paris, un procès où non seulement elle fut complètement battue et condamnée au remboursement intégral de la somme contestée avec tous les frais et intérêts subséquents, mais qui permit un nouvel examen de ses constitutions et des plus scandaleuses parmi ses maximes probabilistes. Le procureur général ;iu parlement de Bretagne, René delà Ghalotais, lança contre eux un écrit qui par son âpre éloquence et la richesse de son contenu fit sur l'opinion publique une profonde impression. M. de Ghoiseul, alors premier ministre, et M"' de Pompadour, qui avaient à venger contre la compagnie d'anciens ressentiments, profitèrent, pour demander son expulsion, de circonstances aussi favorables. Louis XV, qui avait peur de l'enfer et subissait en matière religieuse l'ascendant d'un confesseur jésuite, le P.Desmarets, aurait voulu la sauver au moyen de changements à ses statuts, mais à toutes ses sollicitations le général Lorenzo Ricci opposa cette réponse mémorable : Sini ut suni aut non Hnt. Le 6 août 1761, un arrêt du Parlement déclara la doctrine enseignée par les jésuites meurtrière et abominable, ordonna que leurs livres seraient lacérés et brûlés en la cour du palais par le*bourreau comme séditieux et destructifs de tous les principes de morale chrétienne, fit défense par provision d'entrer dans la société de Jésus et arrêta enfin que leurs écoles seraient provisoirement fermées. Des lettres patentes du même mois suspendirent pendant un an l'exécution de cette sentence. Ce délai expiré, le 6 août 1762, un nouvel arrêt du Parlement prescrivit leur exclusion du royaiune irrévocablement et sans retour et enfin un édit du roi, en date de novembre 1764, supprima la société en France. Ces mesures rigoureuses coïncidèrent avec un dernier arrêt du Parlement qui, le 9 mai 1767, prononça le bannissement définitif des jésuites. En Espagne, leur chute fut provoquée par un soulèvement populaire contre le ministre des finances Squillace, dont leurs ennemis leur attribuèrent la paternité, mais sans fournir aucune preuve juridique. Charles III, qui les détestait de longue date, encouragea son ministre Ar^nda à prendre contre eux les mesures les plus rigoureuses. Quatre mille furent arrêtés dans la seule nuit du 31 mars 1767 pour être dirigés, de tous les points de l'intérieur, sur la côte de la Méditerranée et embarqués sur de mauvais vaisseaux h la destination de Civita-Vecchia. Le décret de suppression

ne fut rendu contre eux que le 3 avril, après qu'on fut certain de leur départ, afin d'éviter toute émeute. Le 6 novembre 1767 y le ministre Tannucci leur ferma les portes de Naples et le 7 février 1768 le duc de Parme se conforma à l'exemple que lui donnaient tous ses parents de la maison de Bourbon. On a pu lire dans un autre article (III, p. 224, 225) par quelles tergiversations passa Clément XIV, à quelles violences et à quels stratagèmes diplomatiques Bernis et Florida Bianca durent avoir recours pour obtenir la publication de la bulle Dominus ac Redemptor Noster (21 juillet 1773). —Marie-Thérèse n'expulsa de ses Etats les révérends Pères qu'après y avoir été autorisée par le document pontifical ; encore usa-t-elle envers eux d'une douceur qu'avaient dédaignée les autres monarques catholiques et leur laissa-t-elle la jouissance de leurs revenus pounu qu'ils déposassent leur habit et se plaçassent sous la surveillance d'un évèque ou se réu~ nissent à un autre ordre. Frédéric le Grand leur octroya le séjour en Silésie et l'éducation de la jeunesse, sous le nom de Pères de l'Institut scolaire royal, à la condition qu'ils se soumissent aux lois de la Prusse. Catherine II se montra plus généreuse encore à leur égard : après le premier partage de la Pologne elle leur avait rouvert les portes de son empire pour qu'ils la servissent auprès de leurs coreligionnaires. En 1782, sur la demande de son favori Potemkin, elle leur permit d'élire pour la Russie blanche un général. Leur choix, qui tomba sur le Polonais StanislasGzerniewictz, fut tacitement agréé par le pape Pie VI, très favorable dans son' for intérieur à l'ordre supprimé par son prédécesseur. La compagnie, d'ailleurs, n'interrompit pas un seul instant le cours de son existence et se perpétua sous des noms étrangers, alors qu'elle était légalement proscrite. Ses adeptes reparurent tour à tour sous les titres de pères de la Foi, paccanaristes, rédemptoristes, liguoriens. Si Frédéric-Guillaume II leur retira en Silésie les droits qui leur avaient été octroyés par son oncle, Paul pf leur accorda en 1800 la jouissance d'une des églises de Saint-Pétersbourg et leur permit de construire un collège dans sa capitale. Le 7 mai 1801, Pie' VII éleva le troisième vicaire général pour la Russie blanche, François Karew, à la dignité de général pour tout l'empire russe et étendit par son bref du 30 juillet 1804 les pouvoirs de son successeur, Gabriel Gruber, jusque sur le royaume des Deux-Siciles. Enfin, la rentrée solennelle du souverain pontife au Vatican lui fournit l'occasion depuis longtemps désirée de réintégrer dans son ancienne constitution et ses précédents privilèges un ordre dont le saint-siège avait pu apprécier les éminents services à l'heure du péril et qui en ce moment encore apparaissait comme la seule digue capable d'arrêter les flots de la Révolution (7 août 1814*. Bulle SoUicitudo omnium Ecclesiarum), Le 11 novembre de la môme année eut lieu la réouverture du ijoviciat, et, dix années plus tard (1824), ils reprirent possession du collège romain. Bien que Pie VII eût déclaré ex cathedra qu'en rappelant à la vie la société de Jésus, il n'avait fait qu'obéir à un vœu unanime de la chrétienté, son infaillibilité ne ressortit pas victorieuse des événements et plusieurs pays catho-

liques tels que la France, rA^llemagne, les Pays-Bas ne laissèrent pas de lui témoigner leur surprise. L'empereur François 1", toujours jaloux de son autorité, leur interdit l'entrée de l'Autriche, le princerégent de Bortugal ne recula pas devant une protestation formelle. A la lin de 1815 les jésuites n'étaient parvenus à se réinstaller qu'en Espagne et dans quelques Etats de la péninsule italique (Naples, Piémont, Modène). —Après Teur restauration, les membres de l'ordre se crurent tout aussi peu que par le passé enchaînés par les liens de la gratitude, mais tournèrent leurs efforts contre la dynastie qui, à l'heure de la catastrophe, leur avait seule offert un asile. Alexandre P% qui dans son exaltation mystique leur témoignait la môme bienveillance que ses prédécesseurs, éleva, en 1812, contre l'avis de son ministre de l'instruction publique, le prince Galitzin, leur collège de Polotzk au rang d'université, de manière à ce que tous leurs établissements scolaires fussent affranchis du contrôle de l'Etat et qu'ils jouissent en fait d'une complète liberté. CeUe nouvelle marque de confiance ne fit qu'aviver un zèle déjà enclin à toutes les usurpations : on les vit tour à tour ravir des enfants Israélites pour leur imposer le baptême, entraver dans ses travaux la Société biblique, malgré la volonté nettement manifestée du czar, multiplier les sournoises persécutions contre les communautés protestantes. Bientôt l'Eglise grecque elle-même, malgré la rigueur des lois impériales, ne fut plus à l'abri de leur prosélytisme indiscret et plusieurs conversions par eux opérées au sein de la jeune noblesse russe, celle entre autres du propre neveu du ministre de l'instruction publique, prince Galitzin (décembre 1814) éveillèrent l'attention de l'autorité sur leurs intrigues. Un ukase du 1" janvier 1816 ordonna la fermeture de leurs collèges et leur interdit le séjour, soit de Moscou, soit de Saint- Pétersbourg. Ce coup inattendu, loin de les effrayer, ne fit que stimuler leur ardeur et ils prétendirent se venger en ourdissant des complots au sein de l'armée ou en paralysant la mission scientifique envoyée en Chine avec l'aide de leurs collègues déjà établis dans le Céleste Empire. Un nouvel ukase du 23 mars 1820 mit fin pour toujours à leur activité dans les provinces placées sous la domination des czars. Un rapport circonstancié, publié au moment de leur expulsion parles ordres du prince Galitzin, jette un triste jour sur leur dureté vis-à-vis de leurs inférieurs. Il ressort de ce document officiel qu'ils possédaient dans la seule Pologne vingt-deux mille sprfs, tous plongés dans une complète ignorance et condamnés à une misère matérielle si excessive qu'ils en étaient réduits pour subvenir à leurs besoins à mendier sur les grandes routes. La conclusion du prince n'a aujourd'hui encore rien perdu de son actualité. « Tous les actes des jésuites sont inspirés par un seul mobile, leur intérêt, et poursuivent un seul but, l'extension illimitée de leur compagnie. Ils déploient une activité consommée à justifier leurs violations de la loi civile par une prescription quelconque de leur propre règle et sont servis dans leurs faux-fuyants par une conscience aussi large que subtile. » — Le bannissement de la compagnie hors dfr

Tempire russe avait coïncidé avec la mort* du polonais Thaddée Brzezowski, le dix-neuvième général à partir de Loyola et le premier depuis la promulgation de la bulle Dominus ac Redemptor Nosier. Après de longs retards, occasionnés en majeure partie par les divisions intestines qui s'éU^ient produites dans son sein, le choix de la congrégation générale tomba le 18 octobre 1820, sur un vieillard de 72 ans, Luigi Fortis. Quarante-sept annéîes s'étaient écoulées depuis que les généraux avaient cessé de résider dans la ville éternelle. Un nouvel orage sembla menacer la compagnie à la mort de Pie VU, (20 août 1823), mai» son successeur lui témoigna autant de bienveillance en tant que pape Léon XII qu'il avait paru mal disposé contre elle en tant que cardinal délia Genga. En 1821 il lui fit abandon du collège romain et de plusieurs autres maisons scolaires, de manière à ce que l'éducation du clergé fut entièrement livrée entre ses mains. Pie VIII s'inspira dans sa conduite envers la société de mêmes principes que ses prédécesseurs et donna toute sa confiance au général, un Hollandais d'une perspicacité et d'une énergie extraordinaires, Jean Roothan, qui avait revêtu jeune encore, à l'âge de quarante-quatre ans ses hautes fonctions (9 juillet 1829). — A partir de cette nomination, les destinées de la compagnie entraînèrent toujours dcivantage dans leur orbite celles du saint-siège, jusqu'à ce qu'elles se confondissent dans un seul et môme courant. Grégoire XVI investit les jésuites de la direction exclusive de la propagande (2 octobre 1836) et ne crut pouvoir leur donner de plus éclatants témoignages de sa sympathie qu'en canonisant successivement de 1839 à 1844 trois de leurs plus illustres Pères : Francesco de Geronimo, Pignatelli etCanisius. La béatification de Liguori, opérée le 27 mai 1839, contribua aussi à l'accroissement de leur prestige. Pie IX, qui leur avait tenu rigueur pendant sa période de libéralisme et leur avait lùôme interdit le séjour de Rome par son bref du 29 mars 1848, subit toujours davantage leur ascendant depuis son retour de Gaôte, si bien qu'au Vatican régna à côté ou plutôt audessus du pape blanc le pape noir en la personne de Roothan, puis à partir du 2 juillet 1853 de Beckx. La restauration de la théocratie, telle que l'avaient conçue les grands pontifes du moyen âge, constamment célébrée dans les allocutions de Pie IX, les résolutions et les mandements des évoques, lapresse qui recevait ses inspirations immédiates de la compagnie, en particulier la CiviUa cat/iolica^ devint toujours plus visiblement le but unique de l'activité pontificale. Dans cette campagne rétrograde qui devait compter une longue série d'étapes, toutes signalées par une victoire et qui trouva dans la proclamation de l'infaillibilité pontificale son digne couronnement, les jésuites, comme soldats, officiers ou généraux, déployèrent une hauteur de vues, une fécondité de ressources, un dévouement remarquables. Nous les rencontrons en 1853 lors de la canonisation de deux de leurs martyrs, Jean de Britto et André Bobola, le 8 décembre 1854, lors de la promulgation du dogme de l'Immaculée conception, à laquelle deux de leurs membres, Perrone et Passaglia, eurent une part prépondérante, le 8 décembre 1864, lors du Syllabus etdel'Ency-

clique Quanta Cura qui jetèrent un si audacieux défi à la science et à rétat modernes, le 29 décembre 1867 lors du centenaire des apôtres Pierre et Paul, le 2 avril 1868 lors du jubilé du souverain pontife. Après de longs préparatifs s^ouvrit enfin le 8 décembre 1869, ce concile œcuménique qui devait à la fois sceller leur victoire au sein de la catholicité sur toutes les tendances rivales et la livrer sans contrepoids au despotisme du saint-siège. Les postes les plus importants, tels que la direction du collège germanique et de la propagande où allaient résider les évoques inpartibus, se trouvaient depuis longtemps en leur possession ; d'autres, tels que la présidence du saint-office et celle de la congrégation deTIndex, qui en droit appartenaient encore à Tordre de Saint-Dominique, avaient passé de fait entre leurs mains, depuis que le général de leurs ex-adversaires, le P. Jandel, afi*ectait à leur égard une obéissance absolue. Xa préparation et la rédaction de tous les schémas essentiels, ceux de la foi. de l'église, du catéchisme, furent enfin confiés à des membres de Tordre: les PP. Schrader, Franzelin, Kleutgen, Weininger, sans compter le secrétaire du concile, Tévêque Fessier de Saint-Polten, dont le dévouement pour eux ne connaissait pas de limites. Plus qu*aucun autre fait la soumission successive des prélats antiinfaillibilistes prouva leur puissance au sein de la catholicité. La publication du Compendium de Morale du P.Gury qui avait eu lieu en 1850, avait déjà montré aux plus bienveillants qu'ils n'avaient renoncé à aucun de leurs errements casuistiques. Depuis sa résurrection par la bulle SoUicilttdo omnium, la compagnie a engagé dans toute TËurope avec la société civile une lutte opiniâtre, fertile en péripéties mais dont <iujourd'hui, malgré de nombreux succès partiels, elle ne saurait se dissimuler la fatale issue. — En Espagne les révérends Pères, qui le 29 mai 1815 avaient été remis par Ferdinand YII en possession de tous leurs biens et privilèges, furent de nouveau bannis le 14 août 1820 par les Gortès libérales, pour revenir il est vrai quatre ans après à la suite des armées du duc d*Angoulême et jouir de la pleine confiance du roi absolu (1824). Les actives sympathies que pendant la guerre civile qui éclata après la mort de Ferdinand VII (27 septembre 1833), ils manifestèrent pour le rebelle don Carlos, leur nuisirent momentanément auprès de la régente Marie-Christine qui le 4 juin 1835 signa contre eux un décret d'expulsion; déjà auparavant, le 17 juillet 1834, le peuple de Madrid avait incendié leur collège et exercé sur quelques-uns de leurs membres de terribles représailles. Avec leur patience habituelle, ils laissèrent passer Torage, et depuis quelques années déjà ils avaient repris leurs anciennes positions lorsqu'ils furent officiellement rappelés sous le ministère rétrograde de Gonzalès Bravo (1843). Leur autorité sur la péninsule demeura aussi étendue que par le passé, sauf les rares tourmentes qui se déchaînèrent sur eux aux heures de troubles, et dont ils se vengèrent par une répression aussi cruelle quant à ses efl'els que longue pour la durée (bannis en août 1853 par Espartero, rappelés en octobre de la même année par Narvaez). Le soulèvement politique qui, en 1868, mit fin à la domination d'Isa-

belle, amena également la chute légale de la compagnie dont Tinfluence avait été si funeste pour les véritables intérêts de la nation. La fortune leur fut moins propice en Portugal, où s'étaient maintenues dans toute leur vigueur les traditions de Pombal, le grand marquis. Dom Miguel put les rappeler le 10 juillet 1829, sans oser toutefois leur rendre leurs biens ; mais aussitôt que la monarchie constitutionnelle eut été rétablie à Lisbonne, don Pedro prononça de nouveau contre eux une sentence d'exil (24 mai 1834). Depuis cette époque, ils sont parvenus à se réintroduire dans la capitale et quelques villes de province, mais sans jouir d'un sérieux crédit sur un peuple franchement progressiste.— En Italie, leur influence antipatriotique crut ou diminua dans un sens directement contraire aux perspectives qui s'ouvrirent pour le parti national. Après 1815, quelquesuns des princes les plus dévoués àla réaction, entre autres Victor-Emmanuel 1*', les accueillirent avec empressement dans leurs Etats ; mais, par une ironie du sort, ce fut précisément le Piémont qui, de tous les royaumes de la péninsule, se déroba le plus fortement à leur action, du jour où il'se fut engagé dans les voies libérales (départ clandestin de Turin, 2 mars ; émeute de Gênes et pillage du collège , i" mars ; décret de bannissement, 25 août 1848). Les mesures prises contre la compagnie par Charles-Albert et que seul entre tous les princes subalpins ne révoqua point Victor-Emmanuel II après la défaite de Novare, furent étendues à Tltalie une en 1860. Les révérends Pères n'en rouvrirent pas moins, quelques années après, leur maison de Florence, grâce aux ménagements pour le clergé affectés par les hommes politiques delà-droite et sous prétexte de liberté religieuse. A Rome, on les laissa se montrer au grand jour, afin que l'Europe entière fût témoin de l'indépendance laissée au vicaire du Christ par ses prétendus oppresseurs (rejet de la proposition Mancini, 20 mai 1873). — Après le congrès devienne, l'Autriche et l'Allemagne semblèrent devoir se fermer pour la compagnie, vis-à-vis de l'incurable méfiance qu'elle inspirait à Metternich. D'abord tolérés en 1820 en tant que rédemptoristes (ils fondèrent leur premier collège àTarnopol en Gallicie), ils ne furent admis sous leur véritable nom qu'en 1838, au Thérésianum de Vienne et au gymnase d'Inspruck. Dans ce Tyrol assez intolérant pour que les évangéliques ne pussent y célébrer en paix leur culte, leur.impopularité à cette époque était si grande qu'un savant bénédictin, le P. Albert Jœger, de Marienberg, put les accuser, dans des séances publiques tenues à Inspruck (1843-44), d'avoir nui constamment au bien-être matériel du pays et au développement d'un sain esprit religieux. Cependant leur situation dans la monarchie des Habsbourg bénéficia peu à peu des services politiques qu'ils rendaient au prince chancelier. En Bavière où le roi Louis, malgré sa dévotion d'apparat, redoutait en eux les prétoriens de l'Eglise, ils ne purent, après de nombreux échecs, s'établir au collège d'Altotting que sous un nom d'emprunt (liguoriens), malgré la; protection de l'archevêque de Munich, cardinal de Reisach, et ne jouirent d'un réel crédit que sous le ministère Abel (1838). En Saxe, quoique les rois Fré-

déric-Auguste et Antoine eussent toujours choisi leurs confesseurs parmi les membres de Tordre, les habitants, sans distinction de parti, leur étaient si hostiles, qu'en 1831 il fut inséré contre eux dans la constitution un article spécial, et qu'en 1844 l'imminence d'une émeute empêcha de leur accorder une église à Annaberg. Loin de se laisser arrêter dans son œuvre par la défaveur des circonstances, la compagnie poursuivit avec un redoublement d'ardeur sa belliqueuse mission et porta l'offensive jusque sur terre protestante. Dans la province du Rhin, où depuis 4827 ils s'étaient solidement établis à Goblentz, à Cologne, à Dusseldorf, ils entretinrent contre le gouvernement de Berlin une agitation perfide et continue. A leur instigation, les jeunes prêtres se rendirent en si grand nombre à Rome au collège germanique, que Frédéric-Guillaume III, par son édit du 12 juillet 1837, interdit à ses sujets la fréquentation d'établissements étrangers placés sous la direction de la compagnie. A la même époque, le supérieur de la congrégation, le P. Ronsin, opérait à Paris la conversion du duc Frédéric d'Anhalt-Kœthen (24 octobre 1825) qui, par une mission adroitement organisée, se -flatta d'entraîner ses sujets dans son apostasie ; mais sa mort sans descendance, survenue en 1830, délivra les évangéliques de toute crainte à cet égard. En 1848, l'orage qui se déchaîna contre la compagnie dans toute l'Europe, sévit en Allemagne avec une véhémence inouïe. Le 17 février, le gouvernement bavarois supprima la mission d'Altôtting ; à Vienne, le 6 avril, un peuple furieux assaillit dans leur couvent les révérends Pères et les expulsa de vive force ; des scènes tout aussi tumultueuses se succédèrent coup sur coup àLinz, àGratz, dans toute laStyrie et l'archi- <iuché d'Autriche. L'ordre légal de leur bannissement hors de toutes les provinces de l'empire fut promulgué par l'empereur Ferdinand le 8 mai. Le Tyrol seul oublia ses anciens griefs contre eux et les protégea dans leur gymnase d'Inspruck par haine de la révolution. A la surprise générale, le parlement . de Francfort ne déploya pas contre la compagnie toute la fermeté qu'on aurait pu attendre d'une assemblée démocratique. Après avoir, dans la discussion des Droits fondamentaux, adopté en première lecture, le 27 septembre 1848, une motion du député Rheinwald ainsi conçue : « L'ordre des jésuites, y compris les rédemptoristes et les liguoriens, est expulsé pour toujours du territoire de l'empire allemand, » il la repoussa en second débat le 15 décembre sur la demande de la commission constitutionnelle et laissa, par son indifférence, libre carrière aux machinations de ses adversaires. Deux années ne s'étaient pas écoulées avant que la société eût recouvré tous ses avantages et pris la tête de la réaction. En Autriche, elle avait déjà rouvert ses collèges de Linz, d'Inspruck, de Leitmeritz (1854) avant que le concordat du 18 août 1855 l'eût investie suc l'école, l'Eglise et toutes les branches de l'administration d'une puissance absolue. Depuis qu'instruits parla défaite les Habsbourg sont entrés dans des voies nouvelles, sa main n'a cessé de se faire sentir dans toutes les tentatives ourdies pour le renversement de la constitution du 31 décembre 1867, qu'elles eussent lieu ouverte-

ment, comme sous le comte Hohenwart, ou qu'elles réussissent à paralyser les effets d'une législation libérale, comme sous le ministre actuel des cultes Stremayr. En Prusse, l'article 13 de la constitution donna à l'Eglise catholique les pouvoirs d'un Etat souverain au sein même de TEtat. Les jésuites, sûrs de l'impunité, favorisés même par Frédéric-Guillaume IV et ses conseillers ultra-luthériens, multiplièrent contre la société moderne leurs audacieux défis ; le couvent de Maria Laach, dans la province rhénane, se transforma en une forteresse d'où leurs agents se répandirent sur le grand duché de Baden, la Westphalie, toute l'Allemagne du Nord. La Hesse leur fut entièrement livrée depuis la nomination de Mgr de Ketteler au siège de Mayence. Parmi les plus habiles et ardents promoteurs de ces nouvelles croisades, il convient de citer les PP. Roh et Klinkowstrœm. Cette propagande indiscrète parut offrir d'assez sérieux dangers pour que l'Eglise évangéiique, dans son assemblée générale de Brème (15 septembre 1852) délibérât sur la conduite qu'elle avait à tenir vis-à-vis des missions catholiques romaines. L'expulsion de la compagnie, devait, dix-neuf années plus tar<l, ôtre simultanément demandée par le congrès des vieux catholiques à Munich et celui des protestants libéraux à Darmstadt (20-24 septembre ; 5-6 octobre 1871). La situation avait, en effet, complètement changé depuis Sadowa et l'issiie de la guerre avec la France. Les jésuites, après avoir mis tout en œuvre pour empêcher la résurrection de l'unité germanique, essayèrent de miner sourdement les bases du nouvel empire au moyen de leurs missions, de leurs casinos, des calomnies et des diatribes par eux lancées dans la presse, des discours et des propositions qui émanèrent de la fraction du centre. M. de Bismarck releva le gant avec sa vigueur habituelle et répondit à toute cette série de provocations par la loi qui bannissait à tout jamais les Jésuites du territoire de l'empire (15 juin 1872). — Le même sort les avait déjà frappés en Suisse vingt-quatre années auparavant. Immédiatement après la promulgation de la bulle : SoUicitudo omnium^ le Valais les avait réinstallés dans leurs anciens collèges de Sion et de Brigue ; trois années plus tard (1818), ils rentrèrent dans le canton de Fribourg, reprirent possession du collège Saint-Michel et se chargèrent de pourvoir de nouveau à l'instruction publique à la condition de recouvrer une dotation d'un million et demi de francs. Avec leur retour, coïncidèrent les obstacles mis par les évêques à la lecture de la Bible et l'interdiction des mariages mixtes ; les rapports amicaux cessèrent entre les membres de confessions différentes et de riches églises, consacrées au seul culte romain, s'élevèrent dans les villages où avait existé jusqu'alors le simulianeum . Le 13 juin 1841, le Grand Conseil d'Argovie sécularisa la fortune de huit couvents et vit après de longs débats sa conduite approuvée par la Diète (8 août 1843). Les hommes d'Etat catholiques, pour arrêter les progrès de la démocratie, contractèrent avec les jésuites une étroite alliance et les appelèrent en 1839 à Lucerne; déjà, en 1831, ils s'étaient établis à Schvi^ytz et avaient entraîné avec eux le nonce. En mai 1841 le même canton de

Lucerne, par un changement de sa constitution, se transforma en une démocratie cléricale à Tinstigation de Leu, de Siegwart Muller, de Bernard Meyer et d'autres meneurs ultramon tains. Le 13 septembre 4843, pour répondre au recès de la Diète relatif aux couvents d'Argovie, il forma avec Fribourg, Zoug, le Valais et les Waldstœtten une alliance offensive et défensive, une véritable résurrection de la ligue Borromée, puis le 24 octobre 1844 il jeta un insolent défi à la Suisse protestante en confiant la direction exclusive de son enseignement aux Pères de la Société de Jésus. Le 19 août de la même année, Augustin Keller avait inutilement demandé à la Diète l'expulsion de la trop fameuse compagnie ; il ne fut appuyé que par un seul demicanton (Bâle-Gampagne) ; tous les autres considérèrent la question comme purement locale et se rangèrent à Topinion de Druey, suivant laquelle il ne convenait d'opposer aux jésuites d'autres armes que celles de la raison. Aux mauvais procédés d'un parti répondirent ceux de son rival, aux provocations les provocations, si bien qu'après plusieurs expéditions de corps francs éclata le 4 novembre 1846, la guerre civile connue sous le nom de Sonderbund. L'issue en fut fatale à l'ultramontanisme et les jésuites, qui en avaient été les principaux ins-

tigateurs,furent bannis pour toujoursdelaSuisse en vertu du cinquantedeuxième article de la Constitution fédérale (12 septembre 1848). — Dans la Grande-Bretagne, le bill d'émancipation pour les catholiques (1829) n'entraînait à sa suite ni la pleine' liberté pour les couvents ni l'admission des révérends Pères. Ils n'en pénétrèrent pas moins, malgré leur expulsion légale, sur le sol sanglais et réunirent de nombreux élèves dans leurs maisons d'Hodderhouse et de Stonyhurst dans le Lancàshire. En 1848, lord GlifTord reçut dans ses châteaux les jésuites italiens momentanément congédiés par Pie IX. Leur influence est aujourd'hui visible dans le mouvement ritualiste et les nombreuses conversions qui s'opèrent au sein de l'aristocratie. En Irlande également, ils ne se sont servis de la liberté religieuse que pour asseoir plus fortement leur domination. Aux Etats-Unis, il ne faut pas juger seulement de leur crédit par l'attraction très réelle exercée par leur collège de Georgetown, mais par l'accroissement de la population catholique, sa cohésion au point de vue politique, la multiplication des couvents et des biens de main morte. Dans l'Amérique du Sud enfin, ils se rient des mesures éphémères qu'ont pu prendre contre eux les congrès et les hommes d'Etat progressistes et sont sortis victorieux de toutes les révolutions. — En aucun autre pays de l'Europe, la compagnie, depuis sa restauration, n'a déployé une puissance aussi considérable et ne jouit d'un aussi réel crédit qu'en Belgique. Immédiatement après la création du royaume des Pays-Bas, ses membres fondèrent uki noviciat à Distelberg et s'en servirent comme d'un poste de guerre pour fomenter la discorde entre Tépiscopat et la maison d'Orange. Guillaume I" en ordonna la fermeture en s'appuyant sur les articles de la Charte qui prescrivaient une complète égalité entre les cultes et soumettaient tous les établissements scolaires à l'inspection de l'autorité civile. Les révérends Pères eurent

beau déclarer qu'ils ne céderaient qu'à la force et se placer sons la protection de révoque de Gand, Maurice deBroglie; ils n'en furent pas moins obligés, en 1846, de prendre la route de France en compagnie du turbulent prélat. La révolution d^i830 fut dans une troplarge mesure l'œuvre du clergé pour qu'il ne fît pas payer chèrement aux libéraux son concours. La constitution du 7 février 4834, en garantissant la liberté de l'enseignement, ouvrit à l'activité des jésuites pleine carrière : au bout de peu d'années, ils possédèrent dans toutes les grandes Villes des collèges et des noviciats alimentés par les enfants de la noblesse et de la riche bourgeoisie, firent au moyen de l'université cléricale de Louvain une active concurrence aux établissements de l'Etat et à l'université libre de Bruxelles, acquirent d'immenses richesses au moyen de dons et de legs, voire môme de captations stigmatisées par les tribunaux, et firent peser sur l'épiscopat un joug assez lourd pour que celui-ci s'en plaignît, inutilement il est vrai, au saint-siège (adresse de 4840 à Grégoire XVI). Leur puissance repose sur des bases assez solides pour qu'elle n'ait pas à se soucier des tluctuations politiques. Les cléricaux, lorsqu'ils.occupent le ministère, ne sont que leurs dociles instruments et les libéraux, par indifl'érence religieuse et par esprit doctrinaire, redoutent d'employer contre eux des armes efficaces. Leur domination paraît aujourd'hui assez sérieusèment menacée par la nouvelle loi sur l'instruction publique présentée aux Chambres par M. Frère-Orban (janvier 4879). — En France, le rétablissement de l'ordre était lié à celui des Bourbons. Louis XVIII, malgré son aversion personnelle^ confia aux révérends Pères, par son ordonnance du 5 octobre 4844, l'inspection des petits séminaires qui n'élevèrent plus désormais qu'un jeune clergé ultramontain. Pour l'éducation laïque, ils firent aux lycées de l'Etat une redoutable concurrence avec leurs collèges de Montrouge et de Saint-Acheul ; la province leur fut livrée par lesmissionsqu'ilsy organisèrent depuis 1816; la Congrégation accomplit au sein de la noblesse la môme œuvre de prosélytisme et recruta ses membres jusque dans la famille royale avec le comte d'Aj'tois et la duchesse d'Angoulôme. Les places dont elle disposa dans l'armée, l'administration, l'Université, la magistrature, les amendes et les destitutions qu'elle fit pleuvoir sur ses adversaires convainquirent de sa trop réelle puissance les plus incrédules. Depuis le 17 décembre 18:22, ses adeptes occupèrent ostensiblement le ministère sous la présidence de M. de Villèic. Les empiétements de la compagnie furent poussés assez loin pour préoccuper tous les bons Français et M. Casimir Périer se fit l'interprète de l'inquiétude générale dans son discours du 15 février 1823, lorsqu'il dit: « Ce n'est pas la démocratie qui est à craindre en ce moment, ce n'est pas elle qui menace de tout envahir ; ce qui nous menace, c'est le jésuitisme qui coule à pleins bords dans toutes les branches de l'admininistration et qui finira par nous englou'^ir. » En 1826, le péril s'était suffisamment aggravé pour qu'un royaliste de vieille souche, un catholique sincère, le comte de Montlosier, dénonçât à la France l'existence de la Congrégation, lui li\Tât le secret de son organisation et de ses actes^

et réclamât de la Chambre des pairs Texécution des lois. Le succès du Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la religion, la société et le trône {!•' mars 1826) fut immense : sept ou huit éditions furent enlevées en quelques semaines. Le gouvernement, pour se venger de Tapprobation que l'auteur rencontrait auprès des libéraux de toute nuance et le punir ^xx courage avec lequel il avait défendu les principes de la Révolution, le priva d'une pensioh qu'il touchait depuis plus de vingt ans. Tous les barreaux du royaume furent d'avis que les faits signalés dans le Mémoire étaient assez importants pour être déférés à la magistrature. L'existence d'un vaste réseau d'associations secrètes, suscitées et dirigées par la compagnie de Jésus, après avoir été glorifiée dans les mandements de plusieurs prélats, entre autres l'archevêque de Besançon, fut reconnue à la tribune de la Chambre des députés par le ministre des affaires ecclésiastiques, Mgr de Frayssinous (25 mai 1826). Le 18 août de la même année, la Cour royale de Paris se déclara incompétente, reconnaissant d'une part «que l'état actuel de la législation s'opposait formellement au rétablissement de la société de Jésus, sous quelque dénomination qu'elle se présentât; » d'autre part « qu'il n'appartenait qu'à la haute police du royaume de supprimer et de défendre les congrégations, associations ou autres établissements de ce genre qui se sont ou se seraient formés au mépris des arrêts, édits, lois et dé*crets ci-dessus énoncés. » Le 19 janvier 1827 la Chambre des pairs, par l'organe de MM. Pasquier et Portails et malgré l'opposition réitérée de Mgr de Frayssinous, s'associa à cette décision de la plus haute autorité judiciaire en renvoyant le mémoire de M. de Montlosier au président du conseil des ministres « pour la partie relative à l'établissement en France d'un ordre monastique non autorisé par le roi. » Le ministre des cultes sous l'administration Martignac, Mgr Feutrier de Béauvais, satisfît dans uile certaine mesure l'opinion publique par la suppression de huit d'entre les petits séminaires qui avaient dépassé pour leurs élèves le maximum accordé par la loi. Tous furent placés à l'avenir sous la surveillance de l'Université et nul ne put y être admis comme professeur avant d'avoir prouvé qu'il ne faisait pas partie de la congrégation. Une seconde ordonnance fixa à vingt mille le chiffre total des élèves des petits séminaires (16 juin 1828) mais les abus réapparurent dans toute leur force avec le ministère Polignac. On aurait pu espérer que tout danger dans ce domaine aurait été écarté par la révolution de 1830. Les révérends Pères dont le nombre avait atteint dans l'intervalle quatre cent trente-six furent bannis du territoire français; la maison de leurs missions à Paris, leurs collèges de Montrouge et de Saint-Acheul saccagés par un peuple furieux; les ordonnances du ^6 juin 1828 remises en vigueur, les tentatives faites par quelques-uns d'entre eux de franchir subrepticement la frontière sévèrement punies. — Cette période de rigueur dura peu et Louis-Philippe usa d'indulgence envers les révérends Pèr'es dans la mesure où il rechercha Pappui du clergé pour sa dynastie et s'éloigna des principes de 1789.

En 1837 le Père de Ravignan ressuscita avec éclat les anciennes missions de son ordre à Paris même dans la cathédrale de Notre Dame; en 1838 Tévêque de Glermont put impunément refuser au comte de Montlosier un ensevelissement religieux et les bénédictions de FEglise; en 1843 Michelet et Quinet répondirent de leurs chaires de la Sorbonne à la propagande ultramontaine par leurs leçons sur « les Jésuites » ; en 1845 Eugène Sue publia son Juif errant que devaient continuer sous le second empire les romans anonymes du Maudit^ de la Religieuse, du Jésuiie, Le 2 mai 1845, M. Thicrs interpella le gouvernement au sujet de Texistence illégale de maisons dirigées par les jésuites et réclama Tapplication des lois qui leur interdisaient le séjour de la France. Le garde des sceaux, M. Martin du Nord, reconnut dans sa réponse que les lois invoquées par M. Thiers étaient toujours en vigueur, mais revendiqua le droit d'en faire Tapplication suivant les circonstances. La Chambre vola à une grande majorité Tordre du jour proposé par M. Thiers à Tappui de son interpellation ; M. Rossi fut envoyé à Rome pour demander à Pie IX que les jésuites reçussent Tordre de sortir de France et réussit dans sa mission. — La loi sur Tinstruction publique du 15 mars 1850 livra à la compagnie les jeunes générations en abandonnant Tenseignement primaire aux congrégations religieuses, qu'elles fussent autorisées ou non, en mettant sur le même pied pour Tenseignement secondaire les établissements religieux et ceux de TÉtat, en constituant enfin un conseil supérieur de l'Université où pour la première fois les évèques obtinrent une place prépondérante. Sous le second empire Tinfluence jésuitique s'affermit en dépit de quelques désagréments temporaires, conséquence inévitable du système de bascule suivi par le souverain. Elle s'accrut encore davantage après la guerre avec l'Allemagne, la proclamation de l'infaillibilité pontificale, la soumission des prélats opposants au nouveau dogme. L'Assemblée nationale de 1871 adopta avec joie toutes les mesures propres à favoriser Tultramontanisme et à étendre ses privilèges. La puissance de la compagnie a brillé de tout son sinistre éclat le 24 mai 1873 et le 16 mai 1877. Depuis la consolidation définitive de la République une nouvelle ère ecclésiastique s*est ouverte pour la France. — Actuellement Tordre se divise en 5 assistances : 1" Angleterre, 4 provinces : Angleterre, Irlande , Missouri, Maryland; 2» Allemagne, 5 provinces : Allemagne, Autriche-Hongrie, Gallicie, Belgique, Hollande; 3* France, 5 provinces : Champagne, France, Lyon, Toulouse, New-York; 4* Italie, 4 provinces : Rome, Turin, Sicile, Venise; 5° Espagne, 3 provinces : Aragon, Castille, Mexique. Le nombre de ses membres s'élevait en 1876 à 9546, tandis iju'en 1847 il n'en comptait que 4852 (Angleterre, 1165; Allemagne, 2532; France, 3001; Italie, M66; Espagne, 1382); celui des missions étrangères à 1532, 240 de plus qu'en 1863 (28 en Europe, 296 en Asie, 2ft en Afrique, 276 dans l'Amérique du Nord avec Saint-Louis pour station principale,' 199 dans TAmérique du Sud, 33 enOcéanie). — Sources : HisioriaSoc. Jes., 7 vd.; comprend la période 1540-1625, successivement rédigée par Orlandini, Sacchini, Possinus, Jouvency,

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Cordsiva; Imago primisxcuH Soc. Je^., Anvers, 4640; Corpus Institulorum Soc. Jes.^ Prague, 4757, 2 vol.; Agricola, Historia provinciœ Soc. Jes. Germanise, Munich, 4727-54; Perrault, La èl orale des jésuites extraite fidèlement de leurs livres par un docteur de Sorbonne, Mons, 4667 ; Quesnel, Histoire des religieux de la Compagnie de Jésus, 3 vol., Utrecht, 4744 ; Joly de Fleury, Compte rendu des constitutio7\s des Jésuites, Paris, 4762; René de la Chalotais, Compte rendu des consiilulions des Jésuites, Paris, 4762; Rippert de Monlclar, Plaidoyer dans V affaire des soi-disant Jésuiins, Paris, 4763; Crétineau-Joly, Histoire religieuse, politique et littéraire de la Compagnie de Jésus^ 5 vol., Paris, 4844-4843; Monllosier, Mémoire; le môme, Pétition à la Chambre des pairs; le môme, Les Jésuites, la congrégation et le parti prêtre en France, Paris, 4826-4827 ; Dupin, Consultation sur la dénonciation adressée à la cour royale par M. de Montîosier, Paris, 4826; Bonald, Réflexio^n sur le mémoire de M. de Monflosier,AS26; d*Eckstein,Z)e.çJ^,<aï/M, Paris, 4827; Michelet et Quinet, Des Jésuites, Paris, 4843; de Ravignan, Ue L'Existence et de l'institut des Jésuites, 4844; Lutteroth, La Russie et les Jésuites de 4772 à J820, Paris, 4845; A. de Saint-Priest, Histoire de la chute des Jésuites au dix-huitième siècle, Paris, 4846; Guettée, Histoire des Jésuites, 4858-59; Augustin et Aloys de Backer, Bibliothèque des écrivains de la société de Jésus, 7 vol. in-4°, Liège, 4853-4864 ; Laurent, Lettres sur les Jésuites, Bruxelles, 4864 ; Spuller, Les Jésuites, Paris, 4876; WolfiF, Histoire générale des Jésuites, 4 vol., Leipzig, 4863; Kortum,^wtoire des origines de la société de Jésus, Mannheim, 4843; Sugenheim, Histoire des Jésuites en Allemagne de 4540 d 4773, Francfort, 4847 ; Nip- ]}o\d, VOrdre des Jésuites depuis sa restauration jusqu'à l'époque actuelle, Heidelberg, 4869; Zimgiehi, Etudes sur laCompagnie de J^5m.ç, Leipzig, 4870; Bluntschli, Rome et les Jésuites allemands, Beriin, 4872; F. de SchuUe, Lesnouveaux ordres catholiques, BoTlin, 4872; Pour et contre les Jésuites, Beriin, 4872, compte rendu sténographique des débats du Reichstag; W. Menzel, Histoire des récentes intrigues des Jésuites en Allemagne, Stuttgard, 4873; Huber, L'Ordre des Jésuites d'après ses constitutions et sa doctrine, Berlin, 4873;. traduction française de Marchand, Paris, 4873; Dove, Dictionnaire politique de Bluntschli, VIL Consulter en outre : Ranke, Histoire des papes; Gieseler, Histoire de l'Eglise, m. E.Strcehlin.

JESUS-CHRIST, fondateur de la religion chrétienne. Le premier nom, d'origine hébraïque et très fréquent parmi les Hébreux, lehosuha (aide de lahveh), est celui de la personne; le second, traduction grecque du mot Messie, désigne la fonction ou la dignité. Quel que soit le jugement que Ton porte sur le christianisme, il faut reconnaître ici la personnalité la plus importante de l'histoire. La seule influence qu'elle a exercée sur les destinées de l'humanité la rendrait incomparable. Son apparition a séparé l'évolution de la race humaine sur la terre en deux périodes, dont l'une, la période primitive, trouve en elle son couronnement et dont l'autre, la période moderne, y prend son point de départ. L'humanité chrétienne qui, jusqu'à cette heure, dans l'histoire de la civilisation, reste la forme supérieure

et comme la fleur de l'humanité, vit encore du principe de la vie nouvelle apportée par Jésus-Christ et continue sa marche en avant et son progrès sous l'impulsion qu'elle en a reçue. Cependant Jésus a été un homme et a paru dans des temps historiques. Quelque auréole que la superstition populaire ou la spéculation dogmatique aient jetée autour de son front, la science ne saurait renoncer à expliquer son apparition d'après les lois générales qui régissent l'humanité. Elle doit seulement se jendre compte de l'exacte portée de l'explication qu'elle peut donner. Trois éléments constituent les grandes individualités : un élément d'héritage et de tradition, reçu du passé ou du milieu où s'est écoulée leur vie ; par exemple, chez Jésus, la langue qu'il a parlée, la forme de son enseignement, son rôle de Messie. On comprend que, venue dans un autre temps et dans un autre pays, son apparition eût été différente. En second lieu, à cet élément traditionnel, il faut ajouter un élément personnel fourni par la décision intérieure, par l'activité libre. Nous ne sommes pas seulement les fils de nos pères, nous sommes aussi les fils de nousmômes, de notre propre volonté ; nous nous faisons ce que nous sommes. Enfin, cette puissance elle-môme de détermination intérieure vient de plus haut que nous. Le génie est un don de Dieu. C'est la manifestation particulière et individuelle du germe que Tauteur de toutes choses met dans un homme. On voit que nous n'appliquons pas à la vie de Jésus de Nazareth d'autres règles que celles qui sont de mise dans toute biographie. Mais il est évident que l'histoire n'atteint pas également les trois éléments que nous venons de distinguer. Elle peut déterminer et expliquer pleinement le premier ; elle peut encore constater le second, bien que ce soit déjà plus délicat et plus difficile. Mais le troisième échappe à toute constatation comme à toute détermination scientifique, car c'est une quantité purement virtuelle et comme telle incommensurable. La science ne pourrait donner une explication pleinement satisfaisante que d'une personnalité qui serait nulle. Mais plus cette personnalité s'affirme, tranche sur son milieu et sur sa race, plus le génie qui fait les artistes ou la volonté qui fait les héros éclate et grandit, plus le mystère est profond dans les vies individuelles. Il ne ffiut donc pas s'étonner si on le rencontre dans la personnalité la plus grande de l'histoire et si la science, avec ^es approximations et ses analyses, n'arrive guère en définitive qu'à le constater.

I. Introduction iustorique. Il convient de résumer tout d'abord les essais faits jusqu'ici et de donner la littérature d'un si riche sujet. On se rendra mieux compte d» progrès accompli. L'idée de ne considérer nos évangiles que comme des documents historiques et de s'en servir pour tracer une biographie scientifique et indépendante d'eux en quelque sorte est relativement moderne. Celte idée n'apparaît en effet que vers la fin du dix-huitième siècle. Dans les temps antérieurs, la vie de Jésus ne pouvait se présenter que sous deux formes : une forme dogmatique dans les essais d'harmonistique des quatre évangiles à qui la doctrine de la théopneustie litté-

raie donnait une valeur absolue (pour la série de ces essais, voyez l'art. Concordance des Evangiles et la préface de la synopse de Tischendorf,. où tous se trouvent relatés chronologiquement) ; une forme populaire dont les monuments les plus brillants sont les mystères du moyen âge. Les docteurs de cette époque qui ont fait des résumés de la vie de Jésus ne se sont point préoccupés de la vérité historique, mais de la seule édification. Ils ne songent à rappeler la vie de Jésus que comme type parfait de toute vie chrétienne. Leurs narrations, où se mêlent de Ik façon la plus naïve les données des évangiles canoniques et les légendes de la littérature apocryphe, sont enveloppées constamment par Texhortation pieuse. Telles sont les vies du Christ de saint Bonaventure ( ViiaClirisli, impr. pour la première fois en 1 480), de Ludoîphe de Saxonia, un ami strasbourgeois de Tauler au quatorzième siècle {VUa J, Christ, e quatuor Evang. el scriptoribus orihodox, concinnaia, impr. à Strasbourg en 1474), de Simon de Cassie, moine italien du quatorzième siècle [De Gesiis Domini, impr. à Florence, 1496); auxquels il faut joindre le missionnaire jésuite Jérôme Xavier, le neveu de François Xavier, qui composa pour les Perses une histoire de Jésus-Christ, traduite en latin et sévèrement critiquée par Louis de Dieu [Historia C/irisli persice conscripla simulque mullis modis coniamînata a H, Xavier et latine reddUa et anijuadv. notata a L, de Dieu, Lugd. Bat., 1639). En réalité, la vie de Jésus appartenait encore tout entière à la dogmatique et à la poésie. L'heure de la prose et de la critique n'avait pas sonné. Aussi les poèmes sur le Christ sont-ils encore plus nombreux et plus anciens que les narrations elles-mêmes qu'on vient de nommer. La liste en serait longue des premiers jours du moyen âge jusqu'à Klopstock ; il suffira de citer Juvencus, prôtre espagnol du quatrième siècle, qui mit en hexamètres l'histoire évangélique (Nisior. eming,, libr. IV, édité à Rome par Faustinus Arevalus, 1792) ; Nonnus, moine égyptien de la môme époque, qui sous la forme d'une épopée chrétienne, paraphrasa le quatrième évangile {lUetaphrasis Ev. Joli,, édit. à Leipzig en 1834); Cœlius Sedulius, un écossais du cinquième siècle (Mirabilium divinorum, lib. V, ou Carmen paschale , édité par Faustinus Arevalus, 1794) ; puis toute une série de centons où les moines dans leur couvent pensaient rivaliser avec Homère et Virgile. La plus remarquable de ces épopées est celle de Jérôme Vida, composée dans le goût semipaïen de la renaissance {Clirisiias, 1536). Mais toute cette poésie, à laquelle manque le souffle populaire, est bien inférieure à celle des mystères, où la naïveté et la candeur du moins nous sauvent de la raideur et delà sécheresse du pédantisme. — A partir de la Réformation, l'étude sérieuse des évangiles fit descendre peu à peu la vie de Jésus de cette poésie dans l'histoire. La critique moderne débuta ici par des écrits hostiles. A là foi crédule des âges passés, le dix-huitième siècle répondit par une incrédulité passionnée. En France, cependant, Voltaire fut bien plus mesuré que les rationalistes allemands. Le sentiment religieux, presque éteint, ne permettait plus la saine intelligence de la vie de Jésus. On en fit un politique ambitieux dont

la conspiration n'avait pas réussi. C'est ainsi que Reimarus, dans les fameux Fragments de Wolfenbûtul, édités d'abord par Lessing (4777), interprétait sa vie. son enseignement et sa destinée. Moins important est le roman de Venturini, où tout le surnaturel des récits évangéliques est expliqué parla complicité de quelques amis intimes aidant le Christ à mystifier le peuple et ses propres disciples {NaiûrUcke Gesrhiclue des grossen Propheten von Nazareth, Beihléhem, Copenhague, 4800). L'utilité de ces deux ouvrages fut du moins de poser le problème et de le poser nettement sur le terrain de l'histoire. Il était dans le goût du dix-huitième siècle d'expliquer l'origine des religions par une duperie politique. Cette théorie ne pouvait pas ne pas être appliquée au christianisme. Mais elle jurait si gravement avec l'inspiration intime et le caractère entier de Jésus, qu'il ne fut pas trop difficile d'en montrer l'insuffisance. Ce fut l'œuvre de Dœderlein {Fragmente und Amifragmente^ 1778), de Semler {Beantwort. der Fragm. tines Ungenannlen, 1779-80), de Reinhard {Der Plan Jesu, 4784), et surtout de Hcrder, qui précisément apporte dans cette étude ce qui y manquait jusqu'alors, l'intuition mystique, l'enthousiasme religieux et, par là, la renouvelle entièrement {Vom Erlœser, nach den drei e^^sl, Ev,y 4796; Vom Gottessolm, der Welt Ihiland, nack Joli, Ev., 1797). Le premier essai d'une exposition pragmatique de la vie de Jésus est celui de J. Hess, qu remonte sous sa première forme à l'année 4768 et a eu sept éditions Lebensgeschichte Jesu, 7' édit., 4823). 11 y règne une orthodoxie, légèrement teintée de rationalisme qui lui a permis de plaire au siècle précédent et de ne pas trop déplaire au nôtre. Bien que publiées seulement en 4864, il faut placer ici les leçons de Schleiermacher sur la vie de Jésus professées à Berlin dès 1819 ; car elles ont exercé à partir de ce moment une influence profonde {Leben Jesu. Vorlesungen aus Schleieiimachers Nu cillasse ^ édité par Riitenick, 1864). Nulle part n'apparaît mieux ce qu'il y a eu d'indécis et de contradictoire, au fond, dans la pensée du rénovateur de la théologie allemande. D'un côté, il sent très bien que quelque divin que soit le Christ, le divin en lui n'a pu se manifester que sous la forme de la pure humanité. Mais, de l'autre, il ne peut se résoudre à sacrifier le côté surnaturel de l'histoire évangélique; il ouvre cependant la porte à la théorie mythique de Strauss, en l'appliquant déjà aux premiers chapitres de Matthieu et de Luc. Le double caractère du Christ de Schleiermacher se trouve dans celui du célèbre rationaliste Paulus, dont on connaît l'art ingénieux pour changer en histoires simples et ordinaires les miracles les plus étonnants (Dos Leben Jesu, 48i8). ^ Le problème que le rationalisme vulgaire n'avait pu résoudre, la philosophie hégélienne allait l'aborder h son tour. La Vie de Jésus de Strauss est en efl'et la fille directe de cette philosophie. Auparavant îivait paru le manuel de Hase, qui, ne voilant aucune difficulté, tenant une voie étroite et glissante entre le rationalisme de Hcidelberg et le supranaturalisme de Schleiermacher, semblait donner le programme que les études critiques allaient remplir {Das Leben Jesu, vin Lvh'bucli zundclist fur acad, Vorlesung,, 4" éd., Augs., 4829; 5« éd.,

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i865). — Le livre de Strauss fit époque. Son apparition fut comme le coup de cloche qui donna le signal et concentra pour un temps sur ce problème tous les efforts de Texégèse et de la critique [Dos Leben Jesv, kritisckbearbeiiet, 1835). L'expoisition y est munie d^-une immense érudition qu'un style clair et facile rend accessible à tout esprit cultivé. On peut lui reprocher une assez fatigante monotonie. Le procédé littéraire, toujours le même dans chaque chapitre, laisse trop voir à l'avance le résultat uniforme où tend la discussion. L'auteur se met tour à tour au point de vue de l'interprétation rationaliste et de l'interprétation supranaturaliste et montre combien elles sont intenables. Alors vient, comme nécessaire et irrésistible, l'explication par le mythe. Nos évangiles ne sont point des documents historiques, mais le produit de la légende populaire, d'une mythologie inconsciente, dans laquelle la conscience chrétienne primitive reflétait naïvement son propre contenu. Le tout se terminait par une dissertation hégélienne sur ridée de THommc-Dieu, dans laquelle Strauss démontrait que le vrai fils de Dieu, qui naît du saint-Esprit, qui fait des miraracles, meurt et ressuscite glorifié, c'est l'humanité elle-même; c'est elle seule qui réalise le dogme chrétien, car il n'est pas dans la nature des choses que l'Idée absolue épuise sa richesse dans un individu; il y faut l'espèce tout entière. L'effet de- ce livre fut prodigieux et attira môme à son autour des persécutions auquelles, il faut le reconnaître, des théologiens conservateurs comme le pieux Néander eurent le bon esprit et le courage de s'opposer. Le désarroi fut grand tout d'abord dans le domaine de la théologie. La vieille et stérile lutte entre le rationalisme et le supranaturalisme cessa du coup. On s'apercevait que l'esprit scientifique venait de faire une évolution qui faisait apparaître le problème sous un jour tout nouveau. Les répliques à Strauss ne manquèrent pas. Dans le nombre, il suffira de rappeler celles de ïholuck (Me CUiubiviirdigkeil der eoang. GeschiclUe, 1837), d'Ullmann {Hisiorickes und IlJylhicheii)^ de Néander {Das Leben Jesu Chrùli, 1837), qui eurent le mérite d'ébranler un instant Strauss lui-môme et de le faire douter de ses doutes. Moins scientifiques et plus passionnées furent celles de Krabbe ( Vorlesimgen ûher das Leben Jesu. 1839) et d'Ebrard ( Wissenscha/Uiche Kriiik der evang. Geschichte, 1842), qui revinrent simplement au point de vue de l'ancienne harmonistique. Plus réservée et d'un plus grand mérite fut l'érudition de Wieseler dans sa Chronologiache Synopse (1843). Cependant le parti pris apologétique dominait dans tous ces écrits comme dans ceux de P. Loliiq {Dos Leben Jesu, 1844-47) et des théologiens catholiques Kuhn (i)ns Leben Jesu ivisscmcliafiUch bearbeilety 1838), Sepp (Das Leben Clivisii, 1843-46), et en affaiblissait l'autorité. 11 n'y a pas plus 'd'impartialité scientifique dans les œuvres contraires de ceux qu'on peut appeler les épigones de Strauss : Bruno Bnuer [Kriiik der evang, Geacliichie, 1840-42;, Gfœrer, qui croyait racheter sa vanité frivole et ses écarts par une défense violenté do l'authenticité du quatrième évangile [Geschichie des Urchnstenihuîns^ 1838), de Salvador, qui refit à Jésus son procès au nom du judaïsme

rationaliste de notre époque {Jésus-Christ et sa doctrine ^ iSSS). -^ An milieu de ces polémiques et de ce conflit d'opinions contraires, le problème historique n'avançait pas. En réalité, l'œuvre de Strauss l'avait laissé dans une impasse. Son effort de transformer l'histoire ^vangélique en une mythologie n'avait abouti qu'à une conclusion purement négative qui ne pouvait satisfaire la science. Sous la poésie, si poésie ilya, il s'agissait de retrouver l'histoire réelle. Constatons que Strauss,arrêté par son succès mômci était impropre à cette restauration positive. Sa nouvelle Vie de JésusVsL bien prouvé (/)a5 Leben Jesufûr das deuische Volk bearbe'uel^\%^\) . 11 a essayé d'unir, par un mariage forcé et fatalement stérile, sa théorie mythique à la théorie des « tendances » <ie son maître Baur, le chef de l'école de Tubingue, mais n'a rien apporté de nouveau. La véritable et définitive réponse à la négation pure de Strauss a été fournie par la critique des évangiles poursuivie avec patience et scrupule pendant ces quarante dernières années et qui a eu pour résultat d'en dégager un fond historique inébranlable. Le premier qui entra dans cette voie de reconstruction libre et positive fut H. Weisse {Die evangelîscke Geschichte kriiisch und philosophisch bearbeùet, 1838 ; Die Evangelienfrage, 1856). 11 fut suivi par Ewald (Geschichte Christus und seiner Zeti, 1855), Ritschl, Wilke, Holzmann, Scholten, Reuss, Réville, qui par leurs études critiques des synoptiques en ont expliqué la formation et en ont dégagé entre autres deux documents primitifs, l'évangile de Marc et les logia de Matthieu et de Luc qui fournissent une base solide à l'histoire de Jésus, comme Ta prouvé le remarquable essai de Weizsœcker {Untersuchungen ûber die evang. Geschichte, ihre Quellen und den Gang ihrer Entwickcluug, 1861). Les travaux de l'école de Tubingue, bien que dominés par un point de vue étroit, n'ont pas été inutiles; il faut rappeler ceux de Hilgenfeld, de Kœstlin, de l'Anonyme saxon sur les 'évangiles synoptiques, leur formation et leur valeur historique. 11 y aurait également de l'injustice à ne pas signaler les œuvres plus conservatrices de Ammon {Dos Leben Jesu, 184â-i7), de Riggcnbach (Vortesuugen ûber das Leben des Herrn Jesu, 1858), deBaumgarten (Die Geschichte Jesu, 1859). Mais rien n'a mieux montré combien, à la suite de ces travaux, étaient changées les dispositions scientifiques depuis Strauss, que la Vie de Jésus de M. Renan (1863). Alors que chez le premier il devenait à peu près impossible de dire s'il restait autre chose de l'histoire que le fait abstrait de l'existence de Jésus de Nazareth, sa vie prenait chez le second les couleurs vives, les arôtcs saillantes, le relief d'une histoire moderne. Que l'historien-poôte ait poussé trop loin et jusqu'au romanesque ce goût de peinture précise et vivante, il n'en faut pas douter. Mais il n'en demeure pas moins vrai qu'il avait eu l'intuition d'une vie humaine intense, originale, profonde, que l'analyse des documents évangéliques avait fait apparaître. La réalité triomphait du mythe. C'est le progrès que l'œuvre de M. Renan, malgré son imperfection scientifique, marque sur celle de Strauss. D'extérieur et d'historique le problème en môme temps est <ievenu intérieur et psychologique. Strauss se demandait : Y a-t-ii

^ulre chose qu'un mythe dans la vie de ce personnage messianique? Aujourd'hui la question qui se débat est de savoir comment Jésus de Nazaretha pu se croire et se dire le Messie. Le fait historique étant mis hors de doute, c'est le phénomène psychologique qu'il s'agit d'expliquer. On connaît la solution présentée par M. Renan. Voulant montrer le développement par lequel Jésus est arrivé à ce rôle, il a établi trois périodes dans sa vie active. La prenàière est celle de l'idylle gali- -léenne où Jésus apparaît comme un doux et pieux rabbin, prêchant la pure religion de l'esprit. Puis, entraîné par ses propres succès, par l'enthousiasme de ses disciples, il consent à se laisser nommer fils de David et se prête moitié sincèrement, moitié par complaisance au rêve de ses amis. Enfin il entre en lutte avec la hiérarchie, s'exalte et se livre entièrement aux espérances apocalyptiques d'un prochain .retour triomphant et de l'établissement politique du règne de Dieu. Au fond et malgré tous les ménagements de l'historien, c'est la marche d'un esprit sain vers la folie. Le Christ de M. Renan flotte en effet entre les calculs de l'ambitieux et les .rôves de l'illuminé. Cette construction arbitraire n'a pas eu besoin d'être renversée par la critique. Elle croulait d'elle-même par les contradictions internes d'une narration affectée où se mêlent la frivolité du romancier et les pieux souvenirs du séminaire deSaint-Sulpice. Néanmoins l'étonnement du monde catholique habitué à ne voir dans le Christ qu'un être abstrait fut sans mesure en face d'un homme en chair et en os semblable à nous par ses faiblesses comme par ses élans. — L'effet du livre en France et en Europe dépassa infiniment celui de la Vie de Jésus de Strauss. Le pape, les évoques jetèrent des cris d'alarme. La curiosité ne fut que plus grande. Cependant il est juste de constater que ce livre, qui scandalisait les chrétiens, réveillait chez les libres penseurs le sentiment religieux et l'intérêt pour ce grand sujet de la vie du Christ qui fut pendant des années h l'ordre du jour. Entr.e les répliques qui vinrent de tous les côtés, il faut signaler celle de M. de Pressensé qui prend vis-à-vis de M. Renan à peu près la position de Néander eu face de Strauss {Jésus-C/irist, son4emps^ sa vie, son œuvre, 1865). En Angleterre, r£'cce/iomo( 1866) que l'opinion publique, égarée peutêtre, attribua à M. Gladstone, et en Allemagne le CliaraclerOildJesudG M. Schenkel (1864) continuèrent en pjiys protestant l'agitation commencée en France par le livre de M. Renan. C'était un double effort, heureux à bien des égards, de présenter Jésus comme Un homme vrai, sans porter atteinte à la sainteté de son caractère. Le rôle messianique que s'était attribué Jésus restait toujours la grande pierre d'achoppement.Ou calcul d'un ambitieux ou rêve d'un fou, tel était toujours le dilemme embarrassant. M. Colani essaya d'en sortir en établissant que Jésus ne s'était point cru lo Messie et qu'il n'avait jamais voulu que fonder la religion du Père céleste {Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps, 1864). Cette démonstration ne put se faire qu'en appliquant aux textes évangéliques une critique par trop subjective ou une théorie de l'accommodation plus périlleuse encore. C'est ici que se placent les travaux de Th. Kcim (deux courts

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es>ais (oui d*abord : Die menschlicht Entwiekelung Jcsv^ 1861 ; DU gcsehichilicheWûrde Jesu, 1861, et enfin sa grande histoire. Die Geschickte Jesu von \azara, i961'12t. Non moins fermement que MM. Schenkel, Colani ou Renan, Keim part de la simple et réelle humanité de Jésus dont il explique de la façon la plus rigoureuse et la plus positive le développement progressif et le caractère original. Mais Jésus ne loi apparaît pas moins le grand miracle de Tbisloire ; cette conscience humaine, à ses yeux, est la réalisation d*une pensée spéciale de Dieu et sa révélation positive et étemelle au sein de Thumanité. Aussi Keim n'a-t-il pas marchandé sa foi en la résurrection du Christ. Le seul point un peu étroit de cette riche exposition est le rejet absolu du témoignage du quatrième évangile. U a reconstruit le ministère de Jésus d*après les seuls synoptiques, surtout d*après Matthieu, et Ta réduit aux limites insuffisantes d'une année qui serait Tan 35 de notre ère. Pour clore cette revue déjà trop longue, il suffira de mentionner ï Essai sur les sources de la Vie de Jésus, du signataire de cet article (1866); ChriHus und die Evangelien, de M. Schwalb (187i); Gesckiclue Jesu, de K. Hase (1876j ; Dos Leben Jesu, de Wittichen (1877). L*ouvrage de Keim reste le monument de cette dernière période ; on peut roffrir comme le fruit des longs travaux de la critique moderne et comme la meilleure preuve des résultats partiels sans doute mais positifs auxquels elle est enfin arrivée. Jésus, de notre temps comme aux Jours de sa vie et à toutes les époques de crise, a été le plus fécond sujet de disputes et de contradictions qu'ofi're Thistoire. II n'en saurait être autrement. Sous la question scientifique s'agite toujours ici une question morale qui engage la personne de Ihislorieji tout entière. Aussi faut-il s'attendre à ce que ce procès, instruit depuis si longtemps et avec tant de soin, recommence sans cesse cl ne soit jamais vidé officiellement par la science.

U. Les sources. Ecrire une biographie de Jésus, au sens strict du mot, n'est pas possible. La seule inspection des sources qui peuvent ôlre ulilist'es le démontre suffisamment. On nd sait rien, on ne saura jamais rien de son enfance, de son éducation, du développement de son esprit, en un mol des trente premières années de sa vie, que par des inductions et des conjectures. Il n'existe pour l'histoire que dans le temps de son ministère public. Une vie de Jésus ne sera donc jamais que la peinture de la courte période qui va de son baptême à sa mort. Si l'on considère les circonstances extérieures, on peut donc dire que sa biographie est l'une des plus incomplètes, des plus obscures et des plus contestables de l'anliquilé. Mais si Ton tient pour chose essentielle dans une vie d'homme, la connaissance de l'âme elle-même, du caractère, delà foi inspiratrice, de la pensée originale, on peut dire par contre qu'aucune âme des temps passés ne s'est mieux révélée et mieux donnée à connaître que celle de Jésus dans ses discours, son œuvre et sa mort. Cela est suffisant. On se plaindrait moins de la rareté des documents si l'on ne négligeait pas trop souvent de les grouper et d'en embrasser l'ensemble. Voici comment on peut circonscrire dans un cadre positif et précis et fonder sur des

bases inébranlables Thistoire deJésus de Nazareth. — i'* Sources juives. Le sol où cette vie a surgi et s'est développée est d'abord fourni par le judaïsme contemporain qui nous est admirablement connu, grâce à la littérature apocryphe des derniers jours d'Israël, aux écrits de Philon et surtout de Josèphe, aux traditions des pères (Pirke Aboi), recueillies parleTalmud. Nous avons ici les points d'attache, les liens religieux, nationaux et politiques par lesquels cette vie tient à l'histoire de son peuple et de son temps. Il est vrai que Philon n'a jamais parlé de Jésus ni des chrétiens, que Josèphe garde le môme silence puisqu'il faut décidénient écarter comme interpolé .par une main chrétienne le passage des Antiquités qui concerne le Christ (XVIII, 3, 3). Le récit de la mort de « Jacques, frère de Jésus, dit le Christ » (XX, 9, i), qu'Origène connaissait déjà et que confirme Hégesippe, paraît moins suspect et prouve au moins Timportance de la religion nouvelle dès avant l'année 70. Autrement important est le passage incontesté et incontestable sur Jean-Baptiste (A tu., XVIII, 5, 2), qui nous fournit un point ferme et lumineux au plein milieu de l'histoire évangélique. Le Talmud a conservé sur Jésus plusieurs légendes inspirées par la haine mais d'où ressort clairement la lutte entreprise par le prophète de Galilée contre la hiérarchie, le foimalisnie légal des pharisiens à propos surtout du sabbat et d'autres prescriptions traditionnelles (Traités du Sanhédrin et du Sabbat] voy. Meefuhrer, Jésus ini Talmud , 1669; Eisenmenger, Entdeckt, Judenlhum, 1741; Schœtlgcn, Horx hebratcx et talmudicx ; Lighfoot, id.). Il convient à peine de mentionner le méchant roman juif de date très postérieure intitulé: SepherthC" ledoih Jeschua (édité par Huldricus à Leyde, 1705; cf. Wagenseil, Tela ignea Salanx, 1681), où se trouvent réunis tous les outrages débités dans les synagogues depuis le juif Tryphon et depuis Celse jusqu'au milieu du moyen âge. 11 ne faut pas espérer tirer de la tradition juive une histoire du Christ : sa grande importance est ailleurs. Elle nous permet de reconstruire exactement le milieu où grandit Jésus. Grâce à elle, nous pouvons devenir en quelque sorte ses contemporains ; non savons très bien non seulement ce qu'étaient les mœurs, les usages en général ; mais encore ce qu'étaient la famille, l'école, la synagogue, sur quoi portaient les discussions des rabbins, quelles étaient les espérances du peuple, les partis qui le divisaient. Celle connaissance du judaïsme contemporain, outre qu'elle nous permet de saisir les influences sous lesquelles Jésus se développe, nous fournit des critères sûrs et décisifs pour contrôler à chaque pas les récits évangéliques et les interpréter dans leur sens original et primitif. Voilà bien établi le fond général sur lequel se dessinera la figure du Christ. — 1* Sources païennes. Si des traditions juives on passe à la littérature païenne, on y constate la même absence de renseignements directs, avec cette différence que le silence ici vient non de la haine, mais du dédain. Ce silence ne peut toucher que des esprits superficiels qui ne jugent de l'importance des principes et des hommes qu'au bruit qu'ils font dans les milieux réputés cultivés. Or c'était un cercle bien étroit, bien muré de préjugés et de prétentions frivoles, que ce petit monde

de beaux esprits en qui se résume la littérature païenne de Néron à I

Trajan. On peut voir par la méprise de Suétone le peu d'attention qu ils prêtaient à ces questions religieuses d'où dépendait l'avenir de riiumanité. Dans sa Vie de Claude, cet historien parle du bannissement des Juifs poussés aux séditions par Chrestus, s'imaginant que ce Chrestus était venu à Rome et vivait encore sous le règne de Claude : Jud^os impulsore Chresto assidue tumuUuantes expulit (16). Tacite a été plus attentif et fournit une donnée historique sûre qu'il importe de recueillir : Auctor nominis ejus Chrislus^ Tiberio imperilante per procuralorem Pontium Pilaium supplicio affectus eral^ repressa que in prxsens exiliabilis supers tilio rursus ei-umpebaty non modo per Judxam^, originem eju^ mali, sed per urbem eliam quo cuncta undiqut atrocia aui pudenda confluunt celebranturque {^AnnaL, XV, 44). Ce précieux texte ne nous apprend pas seulement la naissance'du christianisme en Judée, * l'opposition de son principe avec le polythéisme romain, son indépendance relative du judaïsme vers Tan 64; mais encore que son fondateur le Christ a vécu sous le règne de Tibère, qu'il a été mis à mort par le procurateur Ponce Pilate, c'est-à-dire entre les aonées 26 et 36, ce qui confirme déjà la donnée de Josèphe sur la mort de Jean- Baptiste. La correspondance de Pline et de Trajan (X, 96) n'est guère moins importante. lien ressort que dès le commencement du second siècle, moins de 80 ans après la mort de Jésus, le christianisme menaçait l'existence même des cultes païens dans l'Asie Mineure, que les chrétiens s'astreignaient à une vie morale très pure, s'unissaient dans des repas communs et dans un culte où ils chantaient des hymnes au Christ comme à un Dieu. Il faut sans doute interpréter ce dernier trait du point de vue romain, et puisque Pline contraint les adhérents de la secte nouvelle à célébrer César, en conclure que Christ avait pris dans leur conscience la place qu'avait Terapereur dans celle des Romains. On voit par là quelle impression profonde avait faite la personnalité de Jésus sur l'àme de ses disciples ; mais il faut aussi en déduire que son action avait été purement religieuse et morale et que son évangile avait un principe universel, un caractère largement humain, assez fort pour vaincre les barrières des nationalités antiques, et réunir comme dans une famille nouvelle des hommes de toute origine et de toute condition ; Juifs et Grecs, Romains et barbares, riches et pauvres, esclaves et hommes libres. Cependant, ces premiers écrivains ne songent pas à discuter le christianisme ; ils le méprisent trop pour cela. Ce n'est que sous le règne de Marc-Aurèle que, la polémique païenne apparaît avec Lucien (Percjjirinu^), Celse [le Discours véritable). Fronton, etc. Sous Adrien, aii dire d'Origène. {Contra Celsum, II, 14, 33, 59 et IV, 51), le philosophe Numénius aurait parlé de Jésus dans un livre sur le « Souverain bien »,et un historien, Phlégon, l'aurait également mentionné et raconté qu'il s'exprimait habituellement en paraboles. Mais déjà ces écrivain*» et tous ceux qui, vinrent plus tard ne connaissent plus la vie du Christ que par les évangiles ou les traditions juives dont ils mêlent les données à plaisir. Il n'y a plus là de renseignements indépendants et l'on peut les.

négliger. Seulement de la difficulté toujours plus grande du monde juif et du monde païen à comprendre le christianisme, des défîgurations étranges que dans ces milieux subit alors la vie de Jésus, des bizarres copies qu'on tente d'en faire, comme l'Histoire d'Apollonius de Thyane, par Philostrate, il ressort avec évidence combien l'œuvre du Christ fut originale, combien il est impossible d'expliquer l'idéal religieux nouveau comme le produit de la fantaisie de cette époque. Il y a là une puissance mystérieuse qui, loin d'être le simple reflet de la conscience du temps, lutte contre elle de tous les côtés pour la surmonter et la transformer. Seulement, ce qu'il faut constater également, c'est que la vie et la mort du ChHst ne furent point pour les contemporains de grands événements historiques et n'attirèrent pas l'attention générale, que son action fut enfermée assez longtemps dans un cercle obscur de disciples, et que ce n'est que lentement et graduellement que la vertu qui était en lui se dégagea et changea les destinées du monde. Voilà pourquoi, si l'on veut connaître Jésus, il faut se tourner en définitive vers les sources chrétiennes. — 3** Sources chréiiennes. Celles-ci peuvent à leur tour se ranger en trois séries : les écrits du Nouveau Testament, sauf les évangiles, les évangiles et enfin les traditions patristiques ou apocryphes. Il n'est pas nécessaire d'insister longtemps sur ces dernières , qui n'ajoutent que bien peu de chose aux deux autres ou n'y ajoutent que des légendes sans fondement. Autrement importantes sont les données tirées des livres du Nouvf aji Testament, plus anciens que nos évangiles et dont le témoignage est par conséquent indépendant du leur. Les épîtres de saint Paul en particulier, en s'en tenant à celles que personne ne conteste, ofi'rent une première base historique qui défie toute épreuve. Paul est en efl'et le plus ancien témoin qu'on puisse directement consulter. Il touche à Jésus» ou du moins au souvenir vivant des premiers jours, puisque cinq ou six ans au maximum ont séparé sa conversion de la mort du Maître (33-38?). Comme sa vie depuis son enfance s'était écoulée à Jérusalem et dans les écoles du temple, il est impossible qu'il n'ait pas rencontré Jésus lui-môme et ne se soit pas intéressé aux discussions que celuici entretint avec les pharisiens et les sadducéens dans ses derniers jours, et au drame sanglant qui les termina. Sans doute on ne peut point déduire avec certitude ce contact personnel de 2 Cor. V, 11, comme on l'a fait parfois. Mais il y en a, croyons-nous, la preuve dans le genre de sa conversion. S'il est un point certain, c'est que cette conversion fut indépendante de tout concours humain; aucun homme n'y fut mêlé; c'est la déclaration solennelle de l'apôtre dans l'épître aux Galates, ce qui écarte l'influence d'Etienne aussi bien que de tout autre. Mais, d'un autre côté, comment la révélation qui illumina son âme a-t-elle pu se faire psychologiquement s'il n'avait rien su de Jésus? Tout s'explique au contraire de la façon la plus aisée, si Paul avait entendu et vu le Seigneur lui-môme, si la lumière divine qui éclate tout d'un coup dans son âme tombe sur cette matière antérieure qu'il considérait d'un regard hostile et qui va devenir la

base et Tobjet de sa foi. Il semble que cette hypothèse explique seule aussi suffisamment Tassurance qu'eut Paul dès les premiers jours d'être apôtre, directement choisi par le Christ au môme titre que les Douze. Tout en effet, sa conversion et sa mission, ne s'cst-il point passé exclusivement entre le Seigneur et lui? On sait d'ailleurs qu'il vécut longtemps dans l'intimité de disciples à qui la vie historique de Jésus était familière, Ananias, Barnabas, Silas; il visita Pierre et Jacques trois ans après sa conversion et resta avec eux quinze jours. Le mot dont il se sert à cette occasion indique qu'il voulait les connaître, et les connaître parce qu'ils étaient les témoins les plus autorisés de Jésus. Si ses lettres renferment peu de communications spécialement historiques, c'est qu'elles nous exposent sa théologie. Mais il est évident que dans sa prédication missionnaire l'histoire devait tenir une bien grande place, comme on le voit dans les discours des Actes (XIII et XX). N'est-ce pas à Paul que l'auteur de ce livre emprunte l'admirable parole du Seigneur qui conclut le discours de Milet ? Ses épîtres prouvent d'ailleurs qu'il laissait à ses Eglises des traditions précises sur la vie, l'enseignement et la mort du Christ (1 Cor. XI, 2. 23; XV, 1-11); sa théologie repose au fond sur les faits historiques de la mort et de la résurrection du Seigneur qui en sont les deux pôles. Ce n'est qu'occasionnellement qu'il nous renseigne dans ses lettres sur la vie de Jésus; mais à la précision et à la justesse de ces indications, on peut juger quelle connaissance il en possédait. Discute-t-on à Corinthe sur la résurrection, il raconte par ordre et d'original les apparitions du Christ ressuscité. S'il n'y avait pas eu des désordres dans la môme Eglise à propos des agapes, nous n'aurions pas eu ce remarquable récit de la nuit où Jésus fut trahi, de son dernier souper et de l'institution de la cène; de môme à propos des questions sur le mariage, il connaît assez bien l'enseignement de Jésus pour distinguer le point sur lequel il a donné un commandement précis qu'il rappelle et ceux dont il n'a rien dit et où il garde sa liberté. Que de fois d'ailleurs, à propos du prochain retour du Seigneur ou d'exhortations morales, il rappelle les mots caractéristiques du Maître {\ Cor. VII, 10; XIII, 2; ITh. IV, 15; 1 Cor. IX, 14; Rom. X, 10; cf. avec Matth. X, 32; Rom. XII, 14 ss. ; 1 Thess. V, 2) î En somme, voici déjà ce que nous saurions de Jésus si les lettres de Paul seules nous avaient été conservées. Homme, il naquit d'une femme comme l'un de nous, au moment où s'accomplissaient les destinées d'Israël; il descendait delà famille de David, il fut circoncis et soumis à la loi juive depuis le jour de sa naissance. Il vécut pauvre et méprisé du monde, mais oint de l'esprit de Dieu, en réalité le Messie attendu et libérateur de l'humanité. Faible de corps, puissant par l'esprit, il n'a pas connu le péché et il a réalisé pleinement la volonté de Dieu qu'il nous a révélé comme son Père et comme notre Père. Dans sa mission terrestre cependant, il n'a point dépassé les limites d'Israël, pour lequel il a choisi douze apôtres à qui il a laissé des instructions précises et qu'il a munis de son esprit et de sa vertu miraculeuse. Bien qu'il ne se

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soil adressé lui-môme qu'aux Juifs, il a donné son Evangile à toute riiumanité, et fondé avant de mourir et scellé par son sang une nouvelle alliance dans laquelle tous les hommes ont le droit d'entrer par la foi. Cette existence fut couronnée par le supplice de la croix que l'apôtre pouvait minutieusement dépeindre jusqu'à produire l'impression môme de la réalité (Gai. III, 1). Ce supplice eut lieu au moment de la Pàque et fut ordonné par les chefs du peuple. Jésus fut saisi la nuit, livré par un traître. Auparavant, il avait dans un dernier souper, prédit et accepté sa mort comme le gage de la nouvelle alliance. Car il a donné sa vie librement et par amour pour ses frères. Aussi a-t-il été immolé comme la victime sainte pour les péchés des hommes. C'est ce que rappelle le pain et la coupe de la cène, ce symbole qu'il institua au dernier moment pour y attacher la mémoire éternelle de son sacrifice. Il fut enseveli ; mais le troisième jour il ressuscita et apparut à une série de témoins qu'on peut compter et mettre par ordre : Pierre, les apôtres, cinq cents frères, Jacques, Paul enfin. Depuis lors, il est caché en Dieu, d'où il viendra, selon ses propres paroles, pour ôtre le juge des vivants et des morts. N'est-ce pas une esquisse riche et précise qui se dégage ainsi des allusions rapides de l'apôtre ? C'est un évangile primitif, l'évangile des premiers jours, antérieur,à tous les autres et qui peut servir justement à les contrôler. Du moins les grandes lignes de l'histoire de Jésus sont déjà arrêtées; le caractère de son enseignement, l'impression qu'il lit sur ses amis et ses adversaires, la grandeur de son dévouement et les derniers jours de sa vie sont en pleine lumière et assurés contre toute contestation. — L'Apocalypse, qu'elle vienne de Jean l'apôtre ou d'un autre, confirme sur tous les points essentiels ce premier résultat. Mais c'est surtout d*après les discours du livre des Actes des apôtres que nous pouvons le mieux entrevoir les contours de cet évangile des premiers jours, tel qu'il circulait par l'enseignement ^oral avant d'être écrit. Il commençait par le baptême de Jean, puis suivait Jésus en Galilée, prêchant aux foules, guérissant des malades et surtout des possédés, choisissant ses douze apôtres, allant de lieu en lieu, faisant du bien de Galilée jusqu'à Jérusalem. Trahi par un de ses disciples, Judas, il est accusé d'avoir menacé le temple et la loi, et mis injustement à mort par les chefs du peuple, les sadducéens surtout, qui le dénoncèrent à Pilate et forcèrent celui-ci à le leur sacrifier. Au troisième jour il ressuscita, se montra aux siens, et désormais c'est ea son nom qu'est prêchée la rémission des péchés. Il faut remarquer que, bien qu'il eût écrit un évangile, l'auteur des Actes ne répète pas ici son propre récit, mais suit d'autres sources antiques qui renfermaient une tradition difl'érente. La meilleure preuve du caractère original et primitif de cette tradition est non seulement sa grande simplicité, mais encore la conception qu'elle nous donne de Jésus qui nous est présenté surtout comme un juste, un homme approuvé de Dieu et des hommes, le serviteur fidèle de l'Eternel, que Dieu a élu et ressuscité pour ôtre le Messie et le Sauveur de son peuple. Cet Evangile oral qui se dégage surtout de la

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prédication de Pierre, ne comprenait point encore les récits de la naissance surnaturelle et de Tenfance de Jésus ; ou ces traditions, poétiques n'étaient pas nées, ou elles étaient laissées en dehors du cadre de Thistoire. C'est notre évangile de Marc qui peut le mieux donner l'idée de cette narration primitive. On voit qu'alors môme que nos évangiles seraient perdus nous ne serions pas sans renseignements sur Jésus. Déjà s'est formé sous nos yeux un noyau ferme et résistant qui servira de centre fixe et de critère pour juger des récits plus développés qu'il faut examiner en dernier lieu. — Les quatres évangiles canoniques qui nous restent sont aussi les plus autorisés et les plus fidèles. Il n'y a pas, au point de vue de la biographie du Christ, à regretter beaucoup la perte des autres, comme l'évangile des Hébreux, des Douze, des Egj^ptiens, de Pierre, de Marcion, etc., qui ne nous apprendraient rien de plus authentique certainement. En comparant nos quatre récits, on se trouve en présence de deux relations différentes : la relation synoptique et la relation johannique du quatrième évangile. Cette dualité a été longtemps la plus grande difficulté dans la reconstruction de la vie de Jésus. L'une de ces narrations faisait douter inévitablement de la fidélité de l'autre. Choisir n'était pas moins embarrassant, le choix, quelqu'il fût, restant subjectif et arbitraire. L'analyse sévère des éléments de chacune d'elles a fini par modifier la position môme du problème et par amener une solution plus objective. Quelqu'opinion que Ton professe sur l'authenticité du quatrième évangile, on ne saurait plus aujourd'hui le prendre pour base d^une vie de Jésus. Non seulement la narration qu'il nous donne est toute pénétrée de notions théologiques étrangères au Christ historique qui font de l'histoire un symbole permanent, mais elle est encore fragmentaire, laissant entre les événements qu'elle relève d'énormes lacunes. De plus, cette narration ne se suffit pas à elle-même; elle suppose toujours la narration synoptique, que l'auteur a connue, qu'il commente et dont il donne comme un extrait théologique. Ce dernier Uûi surtout, mis aujourd'hui en pleine lumière, contraint l'historien h chercher sans hésitation son point de départ et sa base d'opération dans les trois premiers évangiles. 11 est vrai que ceux-ci posent à la critique un nouveau problème qu'il a fallu résoudre préalablement, le problème de leurs rapports et de leur parenté mutuelle. On était arrêté ici par les ressemblances du récit, qui vont souvent jusqu'à la coïncidence littérale, et par les divergences qui vont parfois jusqu'à la contradiction. Y avait-il eu dépendance directe entre deux de nos évangiles et l'un d'entre eul, lequel serait alors l'évangile primitif, le type reproduit par les deux autres? Après avoir essayé toutes les combinaisons possibles pour retrouver un lien de succession, la critique a repoussé cette hypothçse ; il a fallu également renoncer à l'explication un moment en vogue, tirée d'une tradition orale stéréotypée et librement reproduite par chacun d'eux. Une étude plus attentive a fini par montrer que la littérature évangélique que nous poî>sédons aujourd'hui est de formation secondaire, qu'il a existé

avant elle des essais nombreux d'évangiles qu'elle a utilisés et incor- • pores dans ses récits. Le témoignage de Luc (I, 1) et celui de Papias, rapportant doux jugements du presbytre Jean sur un écrit de Marc et sur les logia de Matthieu, qui ne peuvent concerner notre Marc ni notre Matthieu actuels, sont péremptoires et ont servi de guide pour retrouver les éléments principaux de cette littérature primitive, absorbée aujourd'hui dans la relation synoptique. — Voici ces documents anciens tels que l'analyse les constata et les dégage de nos textes actuels : 1° Un résumé de la prédication de l'apôtre Pierre, rédigé par Marc son disciple et son interprète, et qui doit remonter entre i'an 60 et 70, résumé qui fait le fond de notre évangile de Marc actuel et dont on peut rétablir les lignes primitives par la comparaison de cet évangile avec celui de Matthieu et de Luc, car il a été également reproduit par l'un et l'autre. 2° Un recueil des discours, sentences et paraboles de Jésus, fait en langue araméenne, par Matthieu lui-môme, dont témoigne également le presbytre Jean chez Papias. Ce recueil, antérieur sans doute au récit primitif de Marc, peut remonter dix ans plus haut et demeure d'un prix inestimable, car il nous met à même de nous faire une idée précise de l'enseignement authentique de Jésus. Plusieurs traductions grecques avec d'assez nombreuses variantes mais nullement essentielles circulaient. Luc et l'auteur de notre Matthieu actuel en ont suivi deux copies différentes que l'on peut heureusement contrôler Tune par l'autre. Notre premier évangile en effet a été formé par un ingénieux rédacteur qui a joint dans un plan nouveau et suivant un intérêt apologétique précis, le résumé de Marc et les logia de Matthieu, en y ajoutant un certain nombre de traditions orales qui, par cela môme, jouiront aux yeux de la critique d'un moindre crédit. Chez Luc, nous retrouvons outre le récit primitif de Marc et les logia de Matthieu un troisième document d'une grande valeur. 3" Il s'agit de l'évangile des voyages de Jésus (IX, 5- XVIII, 44), grand fragment original et propre à Luc où se trouvent en particulier des faits comme la visite de Jésus chez les deux sœurs Marthe et Marie, l'histoire de Zachée le péager, et d'admirables paraboles comme celles du bon samaritain, de l'enfant prodigue, du pharisien etdupéager, du figuier stérile, etc., etc. Luc a également recueilli la tradition paulinienne sur la passion et d'autres données orales qui Tiennent en seconde ligne. Tels sont les résultats généraux auxquels la critique historique sous une forme ou sous une autre arrive aujourd'hui. 4^ Si l'on y joint en quatrième lieu la tradition johannique, indépendante de la tradition précédente, la complétant et la corrigeant souvent heureusement, laquelle se trouve au fond du quatrième évangile (voyez l'art. Jean, Evangile), on aura les éléments premiers avec lesquels l'histoire doit et peut opérer pour reconstruire la syn thèse et l'unité dramatique de la vie de Jésus. — De cette critique des sources, en effet, il ne ressort pas seulement que nous avons dans nos quatre évangiles un fond primitif et solide ; mais encore on en déduit avec certitude les critères qu'il leur faut appliquer pour discerner ce qui est historique de ce qui l'est moins ou de ce qui ne l'est pas du

tout, et la méthode à suivre pour obtenir un résultat scientifique. Ainsi l'historien \oit déjà qu'il ne saurait partir dans sa recherche que de l'évangile de Marc, non pas toutefois de l'évangile de Marc seul, mais de lui comparé avec les deux autres. Sur tous les points où les trois relations concordent et pour ainsi dire se répètent, il est évident que nous sommes sur le sol de îa plus antique tradition. Ensuite, si les trois récits diffèrent dans les circonstances secondaires il ne sera plus trop difficile en cherchant les causes de ces différences de décider quelle est la relation la plus ancienne, la plus pure d'éléments légendaires ou de préoccupations doctrinales et par conséquent la plus fidèle. Appliquez par exemple cette méthode critique à l'histoire du démoniaque de Gadara ou de l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem et vous la verrez aboutir à un résultat satisfaisant. Il est vrai que môme après avoir établi la plus antique tradition, on se trouvera encore souvent devant la question du miracle. Cette question des miracles de Jésus sera traitée plus loin. Pour le moment il suffira de dire qu'on nç peut pas imposer à l'histoire moderne l'obligation de renoncer à juger ces récits de miracles d'après les lois constatées de la psychologie, de la géologie, de la physique et des sciences naturelles en général. Seulement il convient 'd'éviter les conclusions précipitéss d'un bon sens vulgaire et superficiel, de se rappeler que nous sommes en présence de documents hébraïques, c'est-à-dire rédigés dans un esprit qui ne voyait partout enjeu que la causalité absolue de Dieu et pour lequel n'existait pas l'opposition dans laquelle notre philosophie se débat aujourd'hui du naturel et du surnaturel. Nous affirmons qu'aux yeux des premiers chrétiens tout absolument était surnaturel dans l'évangile et que par conséquent la critique peut et doit s'étendre à tout pour traduire leur récit sén^itique en récit japhétique et moderne. Mais, d'un autre côté, il ne faut pas oublier qu'on se trouve ici en un temps extraordinaire, en présence d'une personnalité extraordinaire, et que c'est se méprendre complètement que de la juger au point de vue étroit de l'expérience quotidienne et de la psychologie vulgaire. C'est dire qu'il ne faut pas moins se garder du parti pris de l'incrédulité que de celui de la foi aveugle. Après ce premier pas on peut en faire un second et restituer l'enseignement de Jésus en se servant surtout des logia reproduits à la fois par Luc et Matthieu. La comparaison constante des deux versions permet de faire la critique de chacune d'elles. Jésus était un Hébreu, nourri de la tradition de son peuple et de sa littérature sacrée, surtout de la lecture des Prophètes et des Psaumes. C'est laque se trouvent avec les racines preiîiières de sa pensée les moules mômes qui ont servi à l'exprimer. En recherchant dans la traduction grecque la forme hébraïque primitive, enrapprochant les détails du type général de son enseignement suffisamment constaté, on n'aura pas trop de peine à distinguer la version la plus fidèle. Les paroles de Jésus d'ailleurs ont un son particulier si plein et si pur, si différent de celui des meilleures paroles de ses disciples que sur ce point la méprise est presque impossible et qu'on les reconnaît bien vite comme on reconnaît des pièces d'or au

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milieu d*une monnaie de billon. Retrouver la suite et les complications de la vie de Jésus sera plus difficile. La tradition primitive, sans tenir compte de la succession chronologique des faits et des discours, les a concentrés en deux grandes masses : le ministère de Galilée et celui de Jérusalem dans les derniers jours. Les choses n'ont pas eu cette simplicité mécanique. C'est ici que vient l'emploi légitime de la troisième source de Luc, le récit des voyages de Jésus , qui forme comme une longue transition entre les deux groupes primitifs. Luc a eu le sentiment des confusions commises à ce point de vue par la tradition première, il a voulu y mettre un ordre nouveau et raconter les événements dans leur suite réelle (àxptêwç xaÔ£;^ç). Le résultat de ses recherches et de ses efforts a été de faire entrevoir la complexité réelle de la vie de Jésus, sans réussira la rétablir entièrement. A ce point de vue, comme à beaucoup d'autres, son exposition forme une transition à celle du quatrième évangile dont le moment vient de tenir compte. C'est ainsi que contrôlés l'un par l'autre nos documents incessamment confrontés et discutés livreront à l'histoire moderne la réalité dont ils sont l'écho sonore et les gardiens. Enfin l'unité psychologique obtenue dans le portrait de Jésus lui-môme, la marque de sa race et de son temps reconnaissable sur sa physionomie, l'originalité vivante et fraîche de son enseignement, la suite dramatique de sa vie engrenée dans les complications religieuses et politiques de son temps et de son peuple, en un mot l'harmonie naturelle de l'en^ semble seront la meilleure contre-épreuve du résultat obtenu et le critère suprême de l'historicité de sa vie.

III. Chronologie. Il n'y a de chronologie absolue que l'astronomique. Comme il est plus que malaisé de l'appliquer aux événements de l'histoire de l'antiquité d'une façon suivie, la chronologie des anciens reste flottante et incertaine le plus souvent. Il faut donc se contenter des synéhronismes qu'on peut établir et n'accorder aus chiffres sur lesquels on diisputera éternellement qu'une valeur relative. Lorsqu'on dit qu'on ignore l'annéelde la naissance de Jésus, l'année de son entrée dans la vie publique, l'année de sa mort, il semble que tout devient incertain, cespremières données étant tenues pour essentielles et pour les plus simples. C'est une illusion. Le cadre de. l'histoire ne tient pas à ces chiffres qui sont de pure convention, mais aux faits contemporains, à l'état général de la société où il a vécu et que nous pouvons sûrement établir. Que cette vie remonte ou recule sur l'échelle que nous avons imaginée pour mesurer le temps, cela au fond a peu d'importance, si les événements auxquels elle est liée, les personnages qu'elle implique, l'ensemble enfin du moment historique auquel elle appartient monte ou recule avec elle ; et c'est ce qui arrive comme un va le voir. — Il s'agirait de déterminer tout d'abord l'année de sa naissance. La date vulgaire, 754 de Rome, â été fixée dans la première moitié du sixième siècle par Denys le Petit, moine fort savant sans doute, mais dont nous ne pouvons aujourd'hui contrôler les calculs. En tout cas il est aisé de voir que cette chronologie ne s'accorde pas avec les données évangéliques, en particulier avec

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celles de Luc II , 1 ; cf. III , 23 , qui veut que Jésus ait eu trente ans environ la quinzième annnée du règne de Tibère, c'est-àdire en 781, ce qui porterait sa naissance à l'an 750 ou 751 au plus tard. Nous avons deux traditions postérieures sur la naissance et l'enfance du Christ conservées par Matthieu et par Luc. Malheureusement les déductions chronologiques qu elles permettent restent incertaines et contradictoires. Avant de les utiliser il faudrait être bien au clair sur Tannée de la mortd'Hérode. Or Thistorien Josèphe le fait tantôt mourir en 750 et tantôt en 752, ou môme 753. D'après Matthieu, Jésus serait né trois ans au moins avant la mort d'Hérode (II, 16), c'est-à-dire en l'an 747 ou 749, et peut-être même plus tôt, si le séjour en Egypte a duré plus d'une année. On voit que de là rien ne peut se déduire. Il est vrai que l'astronomie a voulu venir sur ce point au secours de l'histoire en essayant de retrouver l'étoile des mages. Très frappé de la conjonction de Jupiter et de Saturne dans le signe du Poisson auquel, dans les traditions rabbiniqucs, était attachée la fortune d'Israël, Kepler trouva par ses calculs qu'elle avait eu lieu en 747 et la donna pour l'astre miraculeux {De Jesu Ckrisii servatoris noslri vero anno natalitio, 1606 ; De vero anno quo œternus Dei filius humanam naluram in utero benediclœ virginis Marix adsumpserit^ 1614; Mûnter, Der Stem der Weisen, 1827). Il resterait à prouver que ce phénomène astronomique a quelque rapport avec le récit de Matthieu. Ou bien ce récit est historique et alors on n'a pas le droit de prendre pour une conjonction de planètes une étoile surnaturelle marchant devant les voyageurs jusqu'à Bethléhem ; ou bien c'est une légende et alors quel appui peut-elle fournir à de pareils calculs? Luc semble plus précis en indiquant (II, 2) le recensement de Quirinius comme l'occasion du voyage de Marie et de Joseph à Bethléhem. Malheureusement le seul recensement que connaisse l'histoire n'a eu lieu qu'en 760, époque évidemment trop tardive (AcL V, 37; Antiquités Juives, XVIII, 1, 1; Res gestœ divi Augustin éd. }ilommseny 1865). On a parlé d'une méprise de Luc. Je ne crois pas qu'il soit permis de lui imputer une date qui jurerait d'une façon si violente avec sa chronologie de III, 1. D'ailleurs la présence du mot irptoTii, caractérisant ce recensement comme le premier fait par Quirinius, le distingue suffisamment du second, celui de 760. Maintenant, ce premier recensement a-t-il eu lieu? C'est une autre question. II paraît bien prouvé par une inscription latine découverte aux environs de Rome en 1765, restituée et relue à nouveau par M. Mommsen, que Quirinius s'est trouvé deux fois à la tête de l'administration de la Syrie et de la Phénicie, d'abord vers l'an 750 ou 751, et ensuite en 760. Mais d'un recensement fait durant sa première administration, il n'est nulle part question, et il faut avouer qu'une telle mesure, dans un royaume vassal et allié sans doute, mais jouissiint de son autonomie administrative, est peu vraisemblable. Elle reste donc au compte de l'évangéliste, ou plutôt dans notre pensée au compte d'un copiste postérieur qui l'aura introduite à cet endroit pour distinguer cet ordre de recensement donné par Auguste du re-

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<iensement effectué plus tard, en attribuant les deux opérations à Quirinius. La remarque, en effet, ne tient pas au récit, elle Tarrôte plutôt et l'interrompt de la façon la moins opportune. En tous cas, d'un tel passage, authentique ou non, la chronologie peut encore moins tirer que de la visite des mages. En général on ne saurait accorder une valeur historique à ces traditions poétiques que nous ont conservées le premier et le troisième évangiles. Cependant il est un point qu'on en peut retenir. C'est une chose digne de remarque que, bien que nées indépendamment l'une de l'autre et dans des milieux très éloignés, elles s'accordent à placer la naissance de Jésus sous le règne d'Hérode (Matth. Il; Luc I, 5). La première, sans doute, en avait besoin pour raconter le massacre des innocents. Mais la seconde n'avait aucune raison et semble bien nous avoir conservé une donnée primitive. Qu'on ne dise pas qu'il plaisait à l'imagination chrétienne de faire se rencontrer et comme se succéder le roi Messie et le roi terrestre et païen. Car I4 tradition talmudique, qui n'avait pas le môme intérêt, confirme sur ce point la tradition chrétienne qu'on trouve également unanime chez tous les Pères de l'Eglise. Ce qu'on peut conclure donc sur ce premier point: c'est que Jésus est né vraisemblablement dans les derniers temps du règne d'Hérode, que ce prince soit mort en l'an 753, ou plus vraisemblablement en l'an 730. Cela n'empêche pas l'année réelle de flotter encore dans un espace de dix années au moins, entre 714 et 733. Si l'on ignore l'année, à plus forte raison on ne sait rien de la saison ni du jour de la naissance. La fête de Noôl, fixée au 23 décembre, n'a été établie qu'au milieu du quatrième siècle, à Rome tout d'abord, et pour des raisons autres que des 'motifs chronologiques (voyez art. Noël).— Plus importante est la chronologie de la vie publique du Christ. En arrivant au chapitre 111 de Luc, on est sur un sol historique plus ferme ; aussi doit-on tenir plus sérieusement compte des synchronismes^que l'évangéliste établit en commençant son récit ; « La quinzième année du règne de Tibère César, Ponce -Pilate étant gouverneur de la Judée , Hérode (Antipas), tétrarquê de la Galilée, Philippe son frère, télrarque de l'iturie et de la Trachonite, etLysanias del'Abilène, sous le pontificat d'Hannah et Caïphe» la parole de Dieu vint sur Jean, le fils de Zacharie, dans le désert. » On peut chicaner Luc sur quelques détails, demander si riturie était bien sous le gouvernement de Philippe, s'il ne se trompe point en parlant ici d'un Lysanias d'Abilène (voyez l'art. Abilène), s'étonner de l'épithète de souverain sacrificateur donnée à Hannah, dépossédé de cette dignité depuis assez longtemps. Tout cela n'infirme point l'autorité du texte et peut d'ailleurs se justifier par de fort bonnes raisons. Au point de vue général, l'affirmation de Luc est confirmée par Tacite, qui place également le ministère et la mort de Jésus sous Ponce-Pilate (26-36). Tous les personnages que cite Luc ont été les contemporains du Christ ; Hérode Antipas, Ponce-Pilate, Hannah, Caïphe ont été mêlés à sa destinée. Aucune raison particulière n'indiquait la quinzième année du règne de

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Tibère plutôt qii'und autre, et dès lors on ne voit pas de raisons sérieuses de doute. Monté au pouvoir en 766, Tibère atteignait cette quinzième année en 781 de Rome. Si Jésus, comme le dit Luc, avait plus de trente ans à ce moment-là, il avait dû naître avant 750, avant la mort d'Hérode par conséquent, et nous obtenons de cette manière une suffisante concordance avec le résultat précédent. Mais il y a plus. Le quatrième évangile, à propos d'une parole de Jésus certainement authentique, nous dit qu'il y avait quarante-six ans que durait la construction du temple, quand elle fut prononcée au début de l'œuvre du Christ (II, 20). Or, nous savons que ce travail fut commencé la dix-huitième année du règne d'Hérode (717), par conséquent en 733, ce qui nous mène encore par une voie nouvelle à cette môme quinzième année du règne de Tibère, en 781. Celte frappante coïncidence entre le troisième et le quatrième évangile procédant par des calculs tout à fait indépendants, donne à cette date un caractère presque absolu de certitude. Keim cependant a cru la renverser en calculant d'après Josèphe seul la mort de Jean- Baptiste. Cet historien, racontant la lutte d'Hérode avec le roi des Arabes Arétas, semble placer en 36 la défaite du premier. Il ajoute que plusieurs Juifs y virent le châtiment qu'avait mérité Hérode pour avoir fait mourir le prophète de Dieu. D'après Keim, il ne peut donc pas s'être écoulé un long temps entre cette mort et cette expiation, deux ans au plus, d'où il suit que Jean a été décapité tout au plus en 34. Jésus serait mort une année plus tard, en 35. Le récit de Josèphe est loin d'avoir cette précision. Ce n'est qu*accidcntellement et en passant qu'il mentionne la mort du Baptiste comme une chose qu'il a vaguement apprise ; ce n'est pas bien connaître la passion juive d'appliquer la loi de la responsabilité dans l'histoire, que de croire qu'elle ne pouvait pas franchir six ou sept ans aussi bien que deux. Les calculs de Keim souffrent de bien autres embarras : la possession de Machaîrus par Arétas en 33 et 34; l'ûge d'Hérodias, qui aurait eu plus de quarante-cinq ans lorsqu'elle séduisit Hérode ; l'âge de sa fille Salomé dansant au festin^ laquelle était veuve de Philippe en l'an 33. Plus que tout cela pèse encore le témoignage de Paul dans l'épître aux Galates. Lors de son second voyage à Jérusalem (Gai. II, 1), dix-sept ans s'étaient écoulés depuis sa conversion. Or ce voyage n'a pas été postérieur à Tan 50 ou 51. Sa conversion remohte|donc précisément à l'an 34 au plus tard. On voit qu'il faut reculer la mort de Jésus. Nous maintenons donc la date de Luc et de Jean, c'est-à-dire l'année 781 de Rome ou l'année 27-28 de l'ère vulgaire comme celle de l'inauguration du ministère du Christ. — Combien ce ministère a-t-il duré? Il s'est établi depuis l'antiquité l'opinion devenue générale que nos trois premiers évangiles le bornent à une année. Keim a môme essayé d'enfermer dans ces limites étroites l'histoire de Jésus de Nazareth. Il faut remarquer cependant qu'ils ne donnent à cet égard aucune indication positive. Les récits anecdotiques qu'ils groupent sans même les relier ne ressemblent à rien moins qu'à une histoire chronologiquement

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ordoiinco. Ils peuvent tenir dans quelques mois comme remplir plusieurs années. Leur suite apparente se complique étrangement au premier examen critique. Plus les évangélistes gardent un profond silence sur toute visite de Jésus à Jérusalem durant le cours de son ministère, plus on est étonné de la situation qu'il y possède à son dernier voyage. Il y a des amis et des disciples, comme le maître de l'ànon qu'il emprunte à Bethphagé (Matth. XXI, 3), l'hôte qui doit lui préparer le repas pascal (Matth." XXII, 18), ou la famille de Béthanie qui lui accorde une si douce hospitalité, ou le propriétaire du jardin de Gethsémané qui lui donne asile, ou encore Joseph d'Arimathie qui vien.dra pieusement ensevelir son corps (Matth. XXVÏI, 57). Dès les débuts de son ministère, nos trois évangiles mentionnent parmi les foules qui le suivaient des groupes judéens (Matth. IV, 25). Des scribes et des pharisiens de Jérusalem viennent l'observer en Galilée (Matth. XV, 1 ; Marc VII, 1). Le grand fragment inséré par Luc au milieu de son récit (IX, 53-XVIII, 44) nous parle d'une course de Jésus h Béthanie chez les deux sœurs, d'excursions en Samarie et en général nous montre sa vie plus complexe qu'on ne se le figure communément. Il est certain que Jésus considérait la Judée et la Galilée comme le théâtre naturel de son ministère. Jérusalem et le temple sont l'objet de ses préoccupations et restent constamment dans son horizon. Le discours sur la montagne y fait des allusions précises. La parabole du figuier stérile (Luc XIII, 6-9) est certainement adressée à Jérusalem. La mention des trois années consécutives pendant lesquelles le Maître y est venu chercher du fruit est une allusion transparente aux tentatives répétées de Jésus. Il reste enfin ce reproche mélancolique adressé à la ville sainte (Matth. XXIII, 37) : « Jérusalem, combien de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins et tu ne l'as pas voulu ! » Comment expliquer ces paroles au moment de l'entrée de Jésus dans la ville quelques jours avant sa mort, s'il n'y est déjà venu et n'y a pas fait entendre sa prédication ! Il y a une raison plus générale de ne pas enfermer cette activité de Jésus dans une seule année; le développement naturel de son enseignement ne se comprend plus. Il n'y a ici ni coup de théâtre ni brusque surprise. Loin de montrer une hâte fiévreuse, impatiente, Jésus observe dans son action un progrès mesuré, un plan méthodique et montre au moins autant de prudence que de décision. Qu'on songe surtout à la manière dont il fait l'éducation de ses disciples. Ils sont à une école où ils s'éclairent tous les jours; mais leurs progrès sont loin d'être rapides. Le Maître les mène pas à pas; il a déjà prêché longtemps avant d'instituer le groupe des Douze ; puis il les met à l'essai en leur confiant une première mission; il les interroge à leur retour, les encourage, les avertit. Il ne presse pas, il semble plutôt retarder, pour ne pas la compromettre, l'éclosion de leur foi. Non seulement une telle œuvre ne saurait tenir en quelques mois; mais comment expliquer la catastrophe finale? Cette catastrophe imprévue et subite à Jérusalem qui arrête Jésus après quelques mois de prédication en Galilée est vrai-

ment inconcevable, parce qu elle n a plus.de lien avec sa vie précédente. En réalité, rien n'est moins imprévu. Jésus, depuis longtemps, avait entrevu ce dénouement tragique et s'y était préparé. Son existence a été courte, non incomplète. Elle a donné tous les fruits qu'elle devait porter. Aucune vie d'homme ne laisse moins l'impression d'une vie inachevée. Quand la mort arrive, Jésus a fini sa tâche et peut dire : aPère,j'ai achevé l'œuvre que tu m'avais donné à faire. » Les renseignements nouveaux apportés par le quatrième évangile débrouillent heureusement toutes ces difficultés. D'après ce document la vie publique de Jésus comprendrait trois Pâques (II, 23; VI, 4; XIII, l),en comptant celle où il fut crucifié. Comme il avait commencé à prêcher avant la première, son ministère semble avoir duré deux ans et demi environ, et tomberait ainsi du milieu de l'an 27 ^u commencement de l'année 30 de l'ère vulgaire. En observant dans les synoptiques le changement des saisons qu'indiquent les récits, on arrive à une confirmation de ce cadre chronologique. Ainsi Marc II, 23 et Matth. XII, 1 (les épis froissés un jour de sabbat) nous placent au printemps, aux environs de la fête de Pâques. Voilà déjà une fête de Pâques tombant au milieu du ministère de Jésus. Mais est-elle la seule? Il est question dans Matth. XVII, 24 du recouvrement de l'impôt du temple; or ce recouvrement se faisait au mois de mars un peu avant Pâques. La suite montre que la Pàque suivante ne fut pas celle où mourut Jésus. Si l'on récuse cette indication comme appartenant à une anecdote suspecte que le premier évangile seul raconte, on en trouvera une plus sûre sans doute dans LucXlII,!, où il est question deGaliléens dontPilate mêla le sang à celui de leurs sacrifices. On ne saurait donc réduire à moins de deux ou trois ans la vie publique de Jésus. Il nous semble superfiu d'aller chercher une confirmation nouvelle à ces résultats dans les calculs deWieseler et de Wurm sur le « sabbat second premier » mentionné Luc VI, qui succédait certainement à une fête de Pâques, ou sur le vendredi 14 ou lo nisan pour trouver, par le calendrier, l'année à laquelle il pouvait appartenir. Les calendriers juifs sont matière trop compliquée et trop mal connue pour en tirer des conclusions certaines. On peut consulter d'ailleurs pour ces questions chronologiques : Ideler, Handbuch der mathematischenund lechniscken Chronologie, 1823-26; Wieseler, (^/ironologische Synopse, 1843 ; Beitrxge zur richtigen Wùrdigung der Evan-gelien, 1869; Winer, Real- Wœrterbuch. Jésus ;Keim, Geschicfue Jesu von Nazara, 1867, I, p. 615; EaLUS^TSith, Neuiestamentliclic Zeitgeschichle^ 1868; Chavannes, Revue de théoL de Slrasbourg, 1863, S'' livraison, etc. IV. Le développement de Jésus. De l'analyse des récits évangéliques que nous avons résumée plus haut, il ressort clairement que seule la vie publique de Jésus appartient à l'histoire. Ses origines, son développement durant les premières années de l'enfance, restent pour nous dans une obscurité profonde que la poésie ou la dogmatique peuvent essayer d'éclairer, mais où la constatation historique est impossible. Les récits de Luc et de Matthieu touchant sa naissance surnaturelle et les prodiges qui l'ont accompagnée, gardent,

€omme poésie et comme expression populaire et naïve de la foi chrétienne, une inappréciable valeur. Mais y voir de Thistoire matérielle et positive c'est ne pas les comprendre et les gâter à plaisir. Pour les apôtres et les deux premières générations chrétiennes, la vie historique du Christ commençait au baptême de Jean et finissait à la résurrection (Act. I, 22; X, 37; XIII, 24). Aussi ne rencontrez-vous aucune trace de cet évangile de l'enfance ni chez Paul qui l'ignore et le dément (Rom. 1, 3), ni dans Tépître de Jacques, ni dans l'Apocalypse, ni dans les discours de Jésus, ni dans aucun des livres du Nouveau Testament. Sur quatre de nos évangiles, le plus ancien, celui deMarc, l'omet parce qu'il reproduit fidèlement la première prédication apostolique et a été rédigé avant la formation de cette poésie chrétienne; le dernier venu, celui de Jean, qui pouvait l'accueillir, l'a laissée de côté parce qu'il avait dans la théorie du logos une explication plus profonde, et meilleure à ses yeux de la divinité du Christ. Il faut noter de plus que, môme dans les évangiles de Matthieu et de Luc, ces deux chapitres ne tiennent pas au corps principal du récit, qu'ils en demeurent séparés par une solution de continuité si profonde qu'on peut se demander s'ils n'y ont pas été ajoutés après coup. Enfin, nées dans des milieux très différents et indépendamment l'une de l'autre, ces deux séries de légendes populaires restent absolument inconciliables. — 11 n'est pas impossible que Jésus, par suite d'une occasion accidentelle, soit né àBethléhem.M«is il n'en est pas moins vrai que sa vraie patrie fut la Galilée, et dans la Galilée la petite ville deNazara. Il vint au monde dans l'humble famille d'un charpentier nommé Joseph; sa mère s'appelait Marie, qui probablement se trouva veuve de très bonne heure. Ouvrier charpentier lui-môme, il dut continuer le métier de son père jusqu'au moment de son activité publique. Le souvenir du moins en était encore vivant durant son ministère (Marc YI, 3); il eut des sœurs et des frères qui ne le virent point sans anxiété s'engager dans son extraordinaire mission, qui le surveillèrent comme suspect de folie et qui essayèrent vainement de le retenir et de le garder (III, 21). Jacques, l'aîné sans doute, juif austère et quelque peu rude, finit par croire à la vocation messianique de son frère; plus tard il dirigea l'église de Jérusalem dans un esprit qui était plutôt celui de Jean-Baptiste que celui de Jésus. Marie, sa mère, et les autres membres de la famille suivirent, attachés plutôt par l'espoir de son retour triomphant comme Messie d'israt^l, que convertis et gagnés par sa prédication et ses miracles évangéliques. La famille était-elle de descendance royale? Il y a bien des raisons de le croire, malgré le peu de valeur des deux généalogies inconciliables qu'on établit plus tard. Paul et l'auteur de l'Apocalypse, à un moment où la légende chrétienne n'existait pas encore, l'affirment. Jésus est salué du nom de fils de David dans le cours de son œuvre; ce fait expliquerait peut-fftre mieux que tout autre la conversion définitive de toute sa famille. — De la jeunesse de Jésus nous ne connaissons que les <iuelques traits glanés parLuc, le voyage de Jérusalem fait à douze ans, le mot si simple et si riche par lequel il répond aux reproches de sa

mère et qui marque Téveil de sa conscience religieuse, enfin cette caractéristique qui tranche si fort avec les légendes des évangiles apocryphes : « Il progressait en sagesse, en force, en grâce devant Dieu et devant les hommes et était soumis à ses parents «(II, 51-52). Jésus n'entre dans l'histoire qu'homme fait et en maturité pleine. Cependant, en le rencontrant alors avec son caractère si original et si fort, il est impossible de ne pas se demander comment une telle personnalité s'est formée et dans quels rapports il s'est trouvé avec les diverses influences, écoles et doctrines de son temps. Si l'on ne peut deviner les accidents de sa jeunesse, on peut au moins se rendre compte de son éducation. Sa première école fut évidemment le cercle de la famille. Dans la famille juive les enfants étaient bien plus près des parents que dans les familles grecques ou romaines. Leur éducation n'était point confiée à des esclaves ou à des serviteurs mercenaires. La loi de Moïse en avait chargé les parents eux-mêmes, leur recommandant d'apprendre à leurs enfants de très bonne heu re, à table, en chemin, en toute occasion, les commandements de Jéhovah, ses délivrances merveilleuses, ses promesses ou ses menaces (Gen . XVIIl, 19; Exod. XII, 26 ; Deut. VI, 7. 20 ; XI, 19, etc. , et cette parole du rabbin Siméon dans leTalmud : Très qui edunt in una meusa neque loquuuturin ea vcrba leyis, perinde est ac si comedissent de sacrificiis mortuoiunt ;\^"\nerf Real worier'jvch y ^ri, Kinder). En revanche, dans la loi, immédiatement après l'honneur dû à Jéhovah, venait pour les enfants le respect dû à leurs parents. Loin de s'afl^aiblir, cette piété et cette éducation domestique s'étaient développées et fortifiées depuisl'exil et surtout depuis les Machabées. La famille de Jésus était certainement une de ces familles pieuses, comme le prouve la dévotion de Jacques son frère, laquelle, d'une autre nature que celle du Christ, datait certainement de la maison paternelle. Si Jésus plus tard déclare que l'enfant est le plus près du royaume de Dieu, qu'un père ne saurait résister à la prière de son fils, n'y a-t-il pas là jusque dans son âge mûr des ressouvenirs purs et frais de son enfance heureuse et douce? — L'école qu'on trouvait toujours attachée à la synagogue et que les enfants fréquentaient dès l'âge de cinq ou six ans, continuait et développait cette éducation domestique. Il n'est pas invraisemble que Jésus ait fréquenté celle de Nazareth. C'est là sans doute ou dans sa famille qu'il avait appris à lire. Des passages comme Matth. V, 18, son interrogation familière dans ses disputes avec les scribes :« N'avez-vous pas lu dans l'Ecriture? » la scène de sa première prédication à Nazareth (Luc IV, 17) prouvent qu'il connaissait l'Ancien Testament autrement que par la récitation orale. Il le lisait d'après Matth.V,i7, dans l'écriture assyrienne qui est encore celle où Ton écrit l'hébreu de nos jours. On a demandé s'il avait appris à écrire. Outre que les enfants juifs apprenaient à l'école Tart de l'écriture, il est impossible de penser que Jésus, qui lisait si assidûment les manuscrits bibliques, qui connaît par le meiîu la forme des lettres et sait fort bien les distinguer, fût incapable de les reproduire. L'araméen était sa langue maternelle. Mais il pouvait aussi s'exprimer en grec comme le grand nombre de ses compatriotes gali-

léens, ce qui explique qu'il ait pu se mettre parfois en rapport avec des païens et s'entretenir avecPilate. Il était dans les habitudes des bonnes familles de posséder un manuscrit de l'Ancien Testament. Toutes n'avaient pas les moyens de se le procurer complet. Mais les plus pauvres en avaient toujours au moins quelques rouleaux, celui de la loi ou ceJui des psaumes, ou celui d'un prophète. On sait d'ailleurs que les Juifs aimaient à inscrire des passages de la loi sur leurs portes, sur des bandelettes attachées à leurs vêtements. Les phylactères ne manquaient nulle part. C'étaient, pour Jésus, autant de moyens de s'instruire. Il n'a fréquenté aucune haute école ni à Jérusalem ni ailleurs. C'est ce que prouvent et l'étonnement de ses compatriotes qui se demandent d*où lui vient une telle sagesse et les railleries des Juifs de Jérusalem qui ne l'ont jamais vu parmi les élèves des rabbins (Matth. XIII, 54; Marc VI, 2; Jean VU, J5). Le passage de Marc surtout est décisif. Les Galiléens l'ont toujours connu charpentier ; ils ne s'étonneraient point s'il était allé passer quelques années d'études dans les écoles célèbres. Ainsi s'évanouit la conjecture que Jésus a été un rabbin. Son originalité précisément, c'est d'être autodidacte et d'inaugurer un enseignement libre et en dehors de tous les cadres officiels.— Nous trouvonscependant dans sa pensée des traces de presque toutes les tendances qui s'affirmaient alors en Palestine ; il connaît bien les sadducéens, leur vie et leurs doctrines, il n'ignore pas les esséniens; il connaît mieux encore les pharisiens. En discutant avec eux, il suit leurs doctrines et leur casuistique jusque dans le détail. Oîj a-t-il donc rencontré toutes ces idées contemporaines au milieu desquelles il faut replacer son enseignement pour le bien comprendre? Dans la synagogue. Là fut la grande, libre et longue école de Jésus. Là il entendait lire et exphquer la loi ; il entrait en communion profonde avec son peuple, apprenait à connaître ses besoins, ses espérances, ses misères. Mais là aussi, il voyait se succéder incessamment toutes sortes de docteurs et de doctrines. Là venaient retentir toutes les voix du temps qui provoquaient ses réflexions, et, par leurs contradictions mômes, les décisions intimes de sa conscience. Naturellement, sans être soumise à aucune règle systématique et extérieure, celle-ci s'assimilait ce qui lui était analogue et profitait encore de ce qu'elle repoussait en le jugeant. Voilà comment, tout en étant fils de son temps, Jésus n'est point le fils des rabbins. Il date de plus haut; il a joui, dans son développement religieux et moral, de la liberté des prophètes; il a retrouvé le vieil esprit hébraïque, la libre inspiration des temps anciens qui l'a sauvé de la scolastique dont mourait le judaïsme autour de lui. Nous venons de nommer la grande école de Jésus, l'Ecriture, rétude de la loi, des prophètes et des psaumes. C'est dans ce sol antique que plongent les racines de sa pensée. Sa conscience s'y appuie et s'en nourrit incessamment. Pour lui comme pour les Juifs, ses contemporains, cette Ecriture est la parole de Dieu, dont il accepte l'autorité absolue, et qu'il proclame éternelle. Mais il s'en faut qu'il la lise avec les yeux myopes, le scrupule méticuleux et la supersti-

tion littérale des pharisiens ou des esséniens. Il ne lui applique pas davantage Texégèse allégorique de Talexandrinisme auquel il est entièrement étranger; sans jamais prendre Tattitude de critique, sans se poser aucune question proprement historique ou théologique, sa conscience y fait néanmoins spontanément une sorte de départ entre ce qu'elle peut s'assimiler et ce qu'elle a dépassé. On peut dire qu'elle en épuise ainsi toute la sève vivante et n'en laisse que Técorce extérieure et morte (Matth. V, 17-48 ; XII, 1-6, 39-42; XIX, 7-9; XXII, 31 et 32). Il garde vis-à-vis d'elle, jusque dans sa soumission héréditaire, une rovale liberté. Elle a servi à éveiller et à entretenir sa vie religieuse; mais celle-ci, à son tour, lui fait d'instinct mettre le doigt sur les éléments éternels des révélations du passé. Ce sont surtout les psaumes et les prophètes que lisait Jésus, et parmi ces derniers, c'est Esaïe et Jérémie dont il s'est le plus inspiré. Il retrouvait ici exprimée avec une force incomparable cette religion toute morale, indépendante de tout rite et de toute nationalité, dont il fit le centre et le fond constant de sa prédication : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. » Cette parole du prophète Hosée devint un des mots qu'il aimait à répéter. En même temps, il y rencontrait les espérances de rédemption finale, qui retentissaient d'autant plus profondément dans son cœur qu'il voyait son peuple plus malheureux, et qui éveillèrent naturellement sa conscience messianique. — A toutes ces influences, il en faut joindre encore une autre. Après avoir entendu Dieu dans l'Ancien Testament, il voyait sa face sereine et bienveillante dans la joyeuse et paisible nature épandue sur les collines de la GaHlée et les bc^^rds du lac de Génésareth. On ne peut séparer Jésus de ce cadre poétique et vivant. L'observation de la vie des plantes, des animaux, du travail des laboureurs, des bergers ou des pêcheurs, tient une place incomparable dans son enseignement et prouve que de bonne heure il a vécu dans l'intimité de cette révélation permanente du Père céleste. Cet élément donne à sa parole son charme et sa sérénité, sa largeur et sa poésie, et c'est par là surtout qu^elle forme un singulier contraste avec la scolastique sèche et dure du rabbinisme. 11 suffit de le comparer sur ce point à saint Paul, pour sentir qu'il est le fils bien authentique de la Galilée et non l'élève du pharisaïsme. — Nous venons de marquer toutes les influences au milieu desquelles.grandit Jésus et qui en ont fait l'homme de son temps, de sa race et de son pays. Mais il serait bien vain de vouloir expliquer sa personnalité coçfime le produit naturel de leur action combinée. Cette explication mécanique ou physiologique ne suffit jamais à expliquer un grand génie. On peut bien nous dire ce qui a façonné le caractère général des Anglais. Mais pourquoi parmi les Anglais y a-til eu un Shakespeare et n'y en a-t-il eu qu'un? A cela vous ne verrez jamais de nécessité. C'est qu'il reste dans toute grande individualité, à côté des actions extérieures qui l'ont façonnée du dehors, une force intime, un nescio quid divinum qui vient du dedans et qui échappe à toute appréciation. Or, cet élément primitif, spontané et divin a fait l'originalité de Jésus. Qu'était-il? La notion de r/criîc ne saurait lui

être appliquée, car elle est dans la catégorie de Testhétique, et Toriginalité de Jésus est d'appartenir tout entière à Tordre religieux et moral. Cette originalité est non dans l'esprit, mais dans l'unité profonde de l'àme, au point où s'unissent indivisibles la pensée, le cœur et la volonté. La marque distinclive de Jésus est d'avoir apporté dans le monde et conservé jusqu'à la fin une conscience pleine de Dieu et qui ne s'en est jamais sentie séparée. S'il trouvait Dieu si sûrement dans l'Ancien Testament, s'il le voyait si clairement dans la nature, c'est qu'il l'avait en lui-môme et vivait intérieurement avec lui dans un perpétuel entretien. Il ne faut point parler ici d'illuminisme, car cette conscience de Dieu grandit parallèlement avec sa conscience personnelle et se développe par les mômes moyens, c'est-à-dire par l'expérience de tous les jours. Aussi l'on peut dire que la première en lui n'écrase jamais la seconde. Il ne se dépouille pas de lui-môme pour mieux posséder Dieu. Au contraire, c'est dans la possession de son moi véritable qu'il 'a également la calme, rationnelle et claire possession de Dieu. Voilà l'originalité de la conscience religieuse de Jésus et ce qui le sépare de tous les mystiques. C'est au moment où il a de Dieu la notion la plus haute et la plus vive, qu'il a aussi de la valeur de la personne humaine et de sa dignité inaliénable le sentiment le plus net, en sorte que leudéveloppement normal de sa conscience est comme la révélation progressive et simultanée de l'homme vrai et du Dieu éternel. Uni à ses contemporains par tous les autres côtés de son être, il s'en séparait par là et prenait une position unique. Use sentait enfant du Père, et en môme temps entrevoyait peu à peu comme son œuvre spéciale, la mission de réaliser cette filialité divine au sein de l'humanité. Telle est la racine psychologique de sa vocation messianique et de son rôle de fils de Dieu envoyé dans le monde pour le sauver. Vouloir faire venir du dehors cette grande vocation sans la rattacher au développement intime de sa conscience morale, comme a essayé de le faire M. Renan, c'est se condamner à ne jamais pouvoir la comprendre que comme une accommodation peu sincère ou le rêve d'un illuminé. Il ne faut pas expliquer la conscience que Jésus a eue d'ôtre le fils de Dieu par son histoire, car son histoire ne s'explique que par elle. C'est ici la racine pivotante qui supporte et nourrit l'arbre tout entier. — Un tel développement religieux suppose un développement moral non moins régulier et harmonieux. Encore une fois Jésus n'arrivait au sentiment de sa filialité divine que par l'action normale de sa volonté comme de son intelligence. Il ne s'est jamais séparé de Dieu ni senti en lutte avec lui par suite d'une résolution mauvaise. C'est là ce qu'on appelle sa sainteté. A cet égard l'impression qu'il a laissée a été profonde chez tous se3 disciples. L'apôtre Paul déclarait qu'il n'avait jamais connu le péché. Le fait est qu'un seul sentiment manque à sa vie, celui du repentir. Néanmoins si l'on conçoit la sainteté de Jésus, comme une .addition extérieure de toutes les vertus et l'absence de toute action coupable dans sa vie, il est clair qu'historiquement elle ne pourra jamais ôtre prouvée puisque des trente ou

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quarante ans de son existence, à peine trois nous sont connus et encore très imparfaitement. Mais nos sources fussent-elles cent fois plus explicites, de quelle autorité nous prononcerions-nous sur des actes accomplis il y a deux mille ans dans un milieu que nous ne connaissons pas ? Que vaudrait notre jugement individuel? 11 ne peut donc ôtre question de la sainteté objective du Christ, mais seulement d'une sainteté subjective, c'est-à-dire conçue comme un état intègre de conscience. Or cet état psychologique de Jésus s'affirme à chaque pas de sa carrière et demeure permanent. Non seulement il ne se sent jamais séparé de Dieu par le sentiment de sa faute, mais il n est pas divisé au-dedans de lui-môme. L'équilibre de sa vie intime n est jamais rompu. 11 jouit d'unô paix parfaite avec lui-môme et avec son Père. Jamais un souvenir pénible de honte ou de regret ne vient troubler ce calme. Sa conscience n'a pas reçu de blessures, car elle ne porte pas de cicatrices. Il faut signaler également l'absence de ces plaintes qu'arrache aux meilleurs des hommes le sentiment de leur impuissance morale, la distance qui sépare toujours la réalité de leur vie de l'idéal qu'ils poursuivent, l'inégalité douloureuse de leurs efforts et du but à atteindre. Sans doute il y a eu tentation humaine, lutte, effort dans la vie de Jésus et c'est parla qu'il a pris un sentiment si vif et si profond du pécjié ; il a senti en lui les aiguillons de la chair, les rôves de l'orgueil, la séduction du succès facile et prochain. Mais il n'a jamais lutté en vain, son effort ne s'est jamais trouvé trop court, sa volonté trop faible. L'intervalle entre la réalité et l'idéal s'est trouvé chaque fois comblé. Ce qui devait ôtre a été. — C'est dans ce sens que Jésus reste l'idéal de l'homme. On s'est trompé quand on a voulu retrouver en lui toutes les facultés, tous les dons, tous les génies, comme toutes les vertus. Cet idéal humain n'est qu'une abstraction. Pour avoir tous les caractères, Jésus n'en devrait avoir aucun. Il ne faut donc pas demander s'il a donné le type de l'artiste, du savant, de l'homme d'Etat ou d'une vocation particulière quelconque. II. n'a pas eu toutes les grandeurs. Pour lui, la vie humaine était placée tout entière sous la dictature de la religion et de la morale. C'est là, dans l'ordre de la sainteté, de la loi remplie, de l'idéal obligatoire réalisé, dans cet ordre général et uniquement humain, antérieur à toute spécialité et se retrouvant dans chacune d'elles, que Jésus a donné l'exemple et reste le modèle parfait. Car, en lui, l'homme d'un côté atteint sa pleine stature morale, et de l'autre est pleinement en harmonie avec Dieu. Après cela, il est tout à • fait légitime de parler d'un caractère individuel et môme d'un tempérament de Jésus. Loin d'avoir rien de vague ou d'effacé, son individualité a été des plus vives et des plus accusées. S'il est difficile de la peindre, cela tient à l'harmonie heureuse des puissances en apparence contraires qui la constituent. D'un côté les facultés rationnelles les plus claires et les plus fermes, de l'autre l'intuition mystique, l'élévation intérieure du sentiment la plus aisée et la plus pure. Un regard toujours ouvert sur le monde extérieur, une sympathie sociale qui le fait se donner sans réserve et, tout à côté, un

recueillement intérieur, un mouvement de retraite, un goût de solitude qui le met à Tabri de tout entraînement involontaire. Tantôt la décision héroïque et presque violente, l'intrépidité calme de l'homme sans faiblesse; tantôt le tremblement nerveux, l'émotion jusqu'aux larmes d'une organisation féminine. —De ces dispositions morales peut-on conclure à celles de la nature physique de Jésus? Oui, si le caractère n'était que la suite du tempérament. Mais ici intervient la volonté, l'éducation, les longues habitudes de l'âme. Tout cela pourrait troubler les déductions. Seulement de l'équilibre de ses facultés on peut conclure à celui de ses forces physiques. La santé de l'âme fait nécessairement croire à celle de l'organisme. Gomme en Jésus se trouve le type de la beauté morale,on lui a attribué le type de la beauté physique. Le fait est que nous ne savons rien de ses formes extérieures. L'Eglise des premiers siècles semble avoir répété le mot de saint Paul : « Nous ne connaissons plus Christ selon la chair. » Les premiers Pères, Justin martyr, Tertullien,Clément d'Alexandrie, Irénée, appliquant littéralement à Jésus la description du serviteur de Jéliovah (EsaïeLII, 14; LUI, 2), l'ont représenté comme laid dévisage, petit de taille, sans rien de remarquable au dehors (ne aspeclu quidem honestus; Tert, Adv. Jwd.,14; t^v 5']/iv aîc/poç ; Clém, Psedaj., 111,1, 3 ; Orig., Conira Celsum^yi, 75). Il ne faut sans doute voir en cela qu'un produit de l'exégèse patristique ou une réaction de l'Eglise contre l'adoration païenne de la forme. C'est parmi les sectes gnostiques (basilidiens,carpocratiens)qu'on trouve les premières représentations* figurées de Jésus, tracées sur des gemmes, des plaques de métal, d'après un dessin qu'aurait laissé Pilate lui-même (formam Chrisii flictam a Pilalo, Irén., Contra hxr, ,1, 24, 5 et 25, 6 ; Philosophoum. ^yil, 32). Au troisième siècle cette image gnostique du Christ pénétra dans l'oratoire d'Alexandre Sévère où elle prit place entre celles d'Orphée, d'Abraham et d'Apollon. Eusèbe raconte avoir trouvé en Palestine plusieurs images de Jésus, sa statue entre autres à Panéas devant la maison de la femme que le Sauveur avait guérie d'une perte de sang {ff, -E.,V1I, 18). Il est probable qu'il se trouvait en présence d'un monument païen que l'interprétation pieuse des chrétiens de Panéas appliquait à une scène évangélique. Cependant il se fait à partir de Jérôme et d'Augustin un revirement dans les idées de l'Eglise. Non seulement les images du Christ se multiplient, mais s'appuyant sur un autre texte de l'Ancien Testament (Ps. XLV, 3) on se représente maintenant Jésus comme « le plus beau des enfants des hommes. » C'est alors que naissent les légendes de l'image du Christ peinte par Luc ou envoyée par Jésus lui-même au roi Abgar d'Edesse, ou conservée sur le voile de sainte Véronique. Entre ces portraits de Jésus trois sont restés célèbres et ont servi aux tableaux des peintres : celui de Jean Damascène (huitième siècle), celui de Lentulus dans sa fameuse lettre au sénat romain, un apocryphe du douzième siècle comme Ta prouvé Gabier {In auihentiam epist. Leniuli. Oper, II, 636, édit. d'Ulm, 1831 ; et Fabricius, Codex Apocry. N. T., I, 301), enfin celui de l'historien Nicéphore Calistius au quatorzième siècle. Dès

lors le type esthétique du Christ a été fixé comme celui d'un beau Galilécn aux cheveux blonds tombant en boucles sur ses épaules et séparés au milieu de la tête, à la barbe blonde et courte, au visage d'un jçune dieu, une sorte d'Apollon chrétien plein de force, d'éclat et de grâce douce et majestueuse. G'est.la revanche au sein même de l'Eglise de la mythologie païenne vaincue au second siècle et triojnphante au seizième.

V. Le drame de la vie de Jésus. La prédication de Jean-Baptiste ne fut pas seulement la préparation historique de celle de Jésus. Elle amena encore la crise intérieure et décisive d'où sortit claire et désormais sûre d'elle-même sa conscience messianique. Tous les évangiles s'accordent en effet à faire dater du baptôme qu'il reçut des mains de Jean, l'éveil du sentioaent de sa vocation. C'est ce -que symbolise d'une façon bien frappante la vision où Jésus voit l'Esprit descendre sur lui sous la forme d'une colombe et entend la voix de Dieu môme qui l'appelle son fils. Le développement de Jésus arrivait à son teritie ; le Christ était formé en lui. Cette crise de conscience n'alla pas sans luttes douloureuses dont le récit de la tentation, qui suit immédiatement, est le fidèle et mystérieux écho. Cet appel intérieur de Dieu qu'il entendait dans son àme, le mettait en présence de l'idéal messianique populaire qui se présentait dès lors comme une douloureuse tentation. Les promesses que lui fait le diable, en effet, dans nos évangiles ne sont pas autre chose que celles du mesëianisme politique et terrestre, consistant en prodiges, en triomphes, en domination matérielle. Durant des jours de solitude prolongée et fiévreuse, Jésus lutta contre ces inspirations de la chair et leur opposa victorieusement le messianisme du renoncement, de la foi, de l'obéissance filiale à Dieu. Il résulte de cette première période d'épreuve et de stage, s'il est permis de parler ainsi, deux choses également importantes : d'abord que ce n'est pas plus tard, au milieu de sa carrière et d'une façon accidentelle, qu'est venu à Jésus le sentiment de sa dignité messianique. S'il a continué k interroger les circonstances et à en recevoir des clartés pour préciser ses sentiments intérieurs et spontanés, il n'y a point eu de révolution dans sa conscience durant son court ministère. En second lieu, Jésus, loin d'obéir à une exaltation mystique, à un entraînement extérieur pour prendre ce rôle de Messie, n'y est arrivé que normalement. Il y a eu là de sa part délibération longue et sérieuse et décision morale. Loin d'être possédé par l'espérance messianique, il lutte longtemps contre elle comme contre le démon tentateur, il la repousse avec une calme fermeté, il ne l'accepte qu'après l'avoir transformée de fond en comble, l'avoir épurée de tout fanatisme comme de toute superstition grossière et en avoir fait la réalisation du royaume de Dieu spirituel, invisible et moral dans les âmes repenties et régénérées. Aussi, pour éviter tout malentendu, ne se pressera-t-il pas de prendre ce titre de Messie ; il va faire l'œuvre avant de révéler l'ouvrier, laissant peu à peu déterminer le caractère de celui-ci par la nature de celle-là, et n'acceptera définitivement et

ouvertement ce titre glorieux que lorsqu'il ne tiendra plus rien « de la chair ni du sang », mais tout de la seule grâce de Dieu. Tel est le principe fondamental et premier de la vie publique de Jésus qu'il faut établir avant tout, sous peine de se mettre dans Timpossibilité absolue de la suivre et de la comprendre. — Nous ne pouvons raconter ici en détail Thistoire de cette vie. 11 suffira d*en marquer le mouvement intérieur et le progrès dramatique. Les évangélistes, il est vrai, n'ont pas eu cette préoccupation purement historique. Leur récit eât une sorte d'accumulation sans division ni point d'arrêt. Mais, ressortant de la nature des faits eux-mêmes, les périodes quQ l'on arrive à marquer dans cette histoire ont quelque chose de plus objectif et s'imposent avec plus d'évidence que si elles étaient marquées directement par les narrateurs que l'on pourrait suspecter, comme cela arrivé pour le quatrième évangile, d'avoir imposé à la vie de Jésus un schéma qui lui était peut-être étranger. A suivre de près les faits et les discours, on sent bien que la situation a changé, aussi bien pour Jésus que pour ses auditeurs, à la fin du ministère galiléen. A un point donné, nos quatre relations, malgré leur diversité, se rencontrent et coïncident admirablement. Comparez-les aux chap. XVI de Matthieu, VlU de Marc, IX de Luc et VI de Jean. A ce moment le Baptiste a été décapité; Jésus, surveillé de près par les émissaires d'Hérode Antipas, est préoccupé d'éviter leurs embûches; il s'écarte des centres populeux vers les régions solitaires ; un moment même il sort des limites de la Palestine et va jusqu'aux quartiers de Tyr et de Sidon. 11 fait une pointe vers Césarée de Philippe. Evidemment il ne se sent plus en sûreté. On connaît son message à Hérode : « Allez et dites à ce renard : aujourd'hui et demain je fais des guérisons et chasse les démons, et le troisième jour ce sera fini de moi » (Luc XIll, 32). En même temps l'attention populaire, qui un moment s'était fortement attachée à lui, l'enthousiasme des premiers jours se sont refroidis. 11 se voit abandonné; il vit plus intimement avec ses disciples ; il provoque sur le chemin de Césarée de Philippe la confession de Pierre pour se les attacher plus décidément et assurer l'avenir de son œuvre. Il désespère en effet de lavoir se réaliser par sa parole ou par ses miracles. Il renonce à obtenir la conversion de son peuple qu'il avait sérieusement entreprise ; il comprend que sa mission, ^ous peine d'être lâchement abandonnée, demande sa mort. La croix entre dans son horizon comme une réalité positive. Il se fit à ce moment comme un nouvel épanouissement dans l'âme de Jésus. Du baptême et de la tentation'était sorti le Messie spirituel et moral, des dernières épreuves de Galilée et des tentations de celte période sort le Messie souffrant décidé à s'immoler à son peuple et à sceller son ministère de son martyre. On remarquera en effet qu'en acceptant l'hommage de Pierre il y joint immédiatement la prédiction de ses souffrances inévitables et de son prochain supplice. Nous ne saurions trop relever encore à ce propos combien la conscience de Jésus se développe moralement et humainement, par décisions aussi mûres qu'héroïques et toujours parallèles aux événements extérieurs de sa

vie. Il n'est pas moins certain que ce ministère galiléen,qui finit ainsi d'une façon si sombre, avait débuté sous de tout autres auspices. Qu'on se rappelle l'espérance et la joie avec lesquelles Jésus y était entré, les sympathies populaires qu'éveillaient sa personne, ses miracles de charité et lés applaudissements qui accueillaient ses discours et ses premières attaques contre les représentants officiels de la religion théocratique. Ces revirements de la faveur populaire sont trop naturels et se reproduisent trop constamment dans toute œuvre de réformation pour ne pas apposer à cette histoire du Christ le sceau de la réalité vivante. Dès lors, on peut distinguer sûrement dans les deux ans et demi que dura celte activité publique si riche et si féconde trois moments bien distincts ou trois périodes naissant logiquement l'une de l'autre : 1° La prédication de l'Evangile du royaume se terminant à peu près à l'institution solennelle des douze apôtres qui en est comme la première réalisation positive (Matth. X ; Marc III). 2° La crise galiléenne qu'on peut faire dater de la mort de Jean-Baptiste ou de l'accusation portée contre Jésus de chasser les démons par Béelzébub qui marque sa rupture avec les pharisiens. Elle a son terme et son couronnement dans la scène du chemin de Césarée de Philippe et dans la décision de Jésus de monter h Jérusalem et d'v mourir (Marc III, 26; VI, 14; VIII; Matth. Xlï-XVI; Jean VI). 3° La lutte et la catastrophe finale en Judée (Jean VII-XX; Matth. XX- XXVIÎI; Marc X-XVI). — La lumière est inégalement répartie sur chacune de ces périodes ; plus on avance, plus elle abonde. La première est comme enveloppée dans un crépuscule où se noient les contours précis des événements. Il y a là toute l'indécision et toute la fraîche poésie de l'aube d'un grand jour. Plus nombreux et plus nets sont les renseignements qui éclairent la seconde. La troisième enfin est en pleine lumière. Mais il faut dire qu'elles s'appellent et s'appuient Tune l'autre, et la chaîne qui les relie est la trame solide dont a besoin toute biographie historique. — Les plus sûrs documents pour reconstruire la première d'une façon positive sont les paroles de Jésus comme les béatitudes qui ouvrent le sermon sur la montagne et qui appartiennent, sinon tout le discours, à ce premier moment (Matth. V, 3-11), le mot d'Esaïe qui lui sert de texte dans la synagogue de Nazareth (Luc IV, 12), la parabole du semeur (Marc IV, 1-9), etc. Jésus a pris môme soin de la résumer dans la réponse bien authentique qu'il fait aux envoyés du Baptiste anxieux au fond de sa prison: « Allez et dites à Jean ce que vous voyez ^et ce que vous entende/ : les aveugles recouvrent la vue, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent et l'Evangile est annoncé aux pauvres» (Matth. XI, 4-5). L'enseignement et les guérisons, voilà le double côté de l'activité de Jésus dès le commencement. Ces deux parts de son œuvre ne doivent pas être séparées. Il faut les saisir dans leur unité supérieure pour bi^n comprendre la portée de son initiative. Il ne vient pas seulement éclairer, il vient aussi guérir. Lenouveau docteur est en môme temps un médecin. Ce serait se méprendre que de ne voir dans les actes qui guérissent que la confirma-

tion extérieure de la doctrine. Jésus n'a pas une doctrine nouvelle. Ce n'est pas sans intention qu'il commence son énumération par les guérisons et la clôt par la Lonne nouvelle annoncée aux pauvres; quelle est cette bonne nouvelle, sinon la nouvelle de leur soulagement, de la consolation effective de leurs peines, de la satisfaction de leur faim et de leur soif, de la guérison de leurs maux, de l'accomplissement entier de leurs vœux et de leurs espérances. Jésus n'apporte pas une doctrine abstraite. Sa doctrine elle-même est une œuvre de guérison morale. C'est l'année favorable deJéhovah, prédite si souvent par les prophètes et si douloureusement attendue par les âmes simples et fidèles, qui vient enfin de commencer. Ainsi interprété (et il ne peut l'être autrement sans violence), on voit que ce message de Jésus ne renferme point d'équivoque et est bien l'affirmation positive qu'avec lui le règne de Dieu commence et que, si Jean-Baptiste attendait « un plus fort que lui qui devait venir » (îor/upoTÊpoç 6 çpxoV^vo;), Jésus, dès le commencement, n'a pas attendu d'un autre que de lui la réalisation de l'œuvre messianique. Ce n'est pas le seul point par où il se distinguQ de Jean d'une façon radicale. Gomme pour réfuter ceux qui ont voulu le réduire au rôle de son disciple, il prend soin dès le début de bien marquer l'antithèse de son œuvre et de sa parole avec celle du prophète du désert. Celui-ci n'avait prêché qu'une réforme morale du peuple sur l'antique base de la théocratie israélite (Marc II, 18; Matth. IX, 14). H reste un homme de la loi et du rite extérieur. Jésus, au contraire, dégage hardiment l'élément moral de l'ancienne alliance et fait du changement intérieur de l'àme le principe nouveau de son. évangile, principe de liberté et d'universalité. C'est ainsi qu'il fonde la religion absolue et définitive. Jean s'adressait aux Israélites pour en faire des Israélites plus fidèles. Chez le Juif, Jésus s'adresse à l'homme môme. A ses yeux, le Baptiste est le plus grand des prophètes, mais le plus petit dans le royaume des cieux. Il lui reproche de coudre du drap neuf à de vieux haillons, de verser du vin nouveau dans des outres usées. Ascète rigoureux, il ne se dégage point de l'esclavage des formes ni de la lettre. Plus humain et plus libre, Jésus proclame l'affranchissement de la conscience; parce qu'à ses yeux tout est grâce, tout est amour chez le Père céleste; tout est liberté, paix et joie chez l'homme renouvelé (Matth. XI, 12-19.25-30). «Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués ou écrasés. Mon joug est doux et mon fardeau léger. Heureux ceux qui ont faim et soif, ils seront rassasiés; heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. » Voilà le principe essentiellement original et nouveau de la prédication de Jésus. Si vous y ajoutez toute la fraîche poésie qu'il puisait dans l'inspiration d'une nature riante et fertile, les accents de compassion humaine qui sortaient de ses entrailles émues par les misères et les souffrances qui l'entouraient et la joyeuse sérénité qui lui venait de son harmonie inaltérable avec la volonté de son Père,' vous aurez à peu près l'idée de ces commencements de Jésus qu'on a improprement appelés l'idylle galiléenne. — Mal reçu à Nazareth, sa patrie, il vint s'établir àCapernaiim

ainsi que sa famille. II y avait une maison qui se trouva bientôt assiégée nuit et jour par la foule des malades ou des curieux que la réputation du nouveau prophète attirait de toutes parts (Jean II, 11; Marc III, 19-20). C'est sur cette côte septentrionale du lac de Galilée, entre Capernaum et Bethsaïda, qu'il recruta ses premiers disciples parmi les pêcheurs et les péagers. C'étaient de jeunes hommes à l'âme ardente et simple que sa parole avait saisis tout d'abord et dont quelques-uns ne semblent pas avoir été destitués de toute instruction et de toute fortune. Deux couples de frères, les deux fils de Jonas et les deux fils de Zébédée, pêcheurs du lac, furent les premiers qui s'attachèrent à lui. Il songeait déjà à en faire des pêcheurs d'hommes (Marc I, 16-20). La guérison d'un démoniaque dans la synagogue de Capernaum fit grand bruit dans toute la contrée. Lui-môme la parcourait d'ailleurs, prêchant dans toutes les synagogues et excitant partout un vif enthousiasme par Ses discours aussi bien que par ses guérisons merveilleuses. Il ne devait pas tarder à se heurter aux autorités officielles et à rompre avec la tradition pharisienne qui était ici dominante. Une démonstration qu'il fit alors à Jérusalem, en chassant les profanateurs du Temple et une parole aisément interprétée comme un sacrilège éveilla l'attention de la police religieuse (Jean II, 14-20). Son attitude indifl'érente vis-à-vis du jeûne, des sacrifices, du sabbat et des autres rites extérieurs provoquèrent les premières attaques. On n'était pas moins scandalisé de le voir se plaire dans la société des gens de rien, des péagers, de tous les gens méprisés par la piété formaliste. Ceux-là mômes qui avaient écouté avec le plus de foi la prédication du Baptiste commencèrent à [murmurer contre son extrême liberté. Présentant ces premiers beaux jours comme ceux d'une noce joyeuse, il disait que ses apôtres auraient l'occasion de s'attrister et de jeûner quand l'époux leur serait ôté. Des menaces d'un effet encore indécis et lointain dans tous les cas venaient déjà obscurcir son horizon et éveiller de noirs pressentiments. Il ne poursuit pas son œuvre avec une moins ferme décision. Il attaque surtout la prétendue sainteté des pharisiens ; ceux-ci entrent en lutte ouverte avec lui et rapportent ses miracles et son inspiration non à Dieu mais au diable. Nous touchons à un premier nœud de sa vie, à une crise qui le force de constituer son œuvre à part et do lui donner un caractère plus tranché. Il répond à cette excommunication morale que lancent contre lui les docteurs officiels, en instituant le groupe des douze disciples dont il fera ses douze apôtres au peuple d'Israël. On entre ainsi dans la seconde phase de son activité. — La création d'un groupe particulier, au sein delà théocratie juive, est le germe et le commencement d'un schisme. Jésus en comprenait toute la gravité ; il n'y procéda qu'après une nuit de méditation et de prières (Luc VI, 13), passée sur la montagne où il avait coutume de se retirer et qui dominait au nord le lac et la ville de Capernaum. Le jour suivant, il réunit ses élus et leur adressa, en présence d'une foule sympathique, une sorte de discours de consécration que l'on retrouve assez facilement dans le Sermon de la Montagne^ conservé par Luc et

par Matthieu. A cette occasion, il définit leur caractère de membres du royaume, en les appelant les pauvres, les humbles, les doux, les messagers de la paix, les fils de Dieu ; marque leur mission en les nommant le sel de la terre, la lumière du pays, une ville placée sur une montagne; il précise en même temps le principe de la révolution qu'il apporte, la filialité divine ; ses rapports avec la loi et les prophètes qu'il veut non détruire mais accomplir, la nature de la justice nouvelle en opposition avec la justice ancienne, et Tidéal définitif: ôtre parfait comme le Père est parfait. Chose bien remarquable,. il n'institue aucun rite, il ne pose aucune règle. Plus tard seulement, il apprit aux siens une courte prière, l'oraison dominicale, qui n'est pas autre chose que le résumé de sa prédication personnelle et qui devait leur servir de programme et non de formule liturgique. Il leur apprit dès la première heure le renoncement, la confiance en l'amour du Père ; il les initia aux mystères du royaume nouveau en leur expliquant à part les paraboles qu'il jetait dans le peuple comme des semences enveloppées mais fécondes. Quand il les crut assez forts, il les envoya deux à deux en mission dans les environs pour multiplier son action et essayer de sauver son peuple en y provoquant une transformation religieuse et morale. Jésus, en efi'et, avait sérieusement entrepris la conversion de la nation juive et ne désespère pas encore de la voir s'accomplir. Le nombre douze de ses apôtres, correspondant aux douze tribus d'Israël, révèle le but qu'il poursuivait. Ceci trouve sa confirmation dans l'attitude des Douze qui, même du temps de saint Paul, disaient avoir reçu en partage l'apostolat de la circoncision et laissent à celui-ci la mission parmi les païens (Gai. II, 7). Cependant la situation se transformait et s'aggravait par cette extension même de l'œuvre de Jésus. Jean-Baptiste avait été décapité et la nouvelle de sa mort fit sur lui une impression profonde. A poine débarrassé de ce fauteur de désordres populaires, Hérode Antipas, apprenait qu'un prophète nouveau agitait encore la Galilée. Il se promit bien de s'en débarrasser comme du premier (Matth. XIV, 2; Marc VI, 14-16; Luc XIII, 31-33). Ses émissaires furent chargés de le surveiller, et les hérodiens s'unissent aux pharisiens contre Jésus. A partir de ce moment, celui-ci ne prêche plus dans les synagogues ; il quitte même Capernaiim et se tient plus au nord, sur la frontière de la Phénicie et de la Décapole ; il cherche souvent un refuge sur la rive orientale du lac, sauvage et déserte. Le peuple, qui déteste Hérode et a cru que le Messie allait se révéler, vient le chercher encore ; un moment môme il veut l'enlever, le mettre à sa tète et commencer la grande révolution. Les Galiléens étaient toujours prêts à relever l'étendard abattu de Juda le Gaulonite. Ils n'attendent plus que le signe messianique, le grand miracle ; ils le réclament de Jésus ; les docteurs pharisiens se joignent à eux et les excitent encore. N'étaitce pas le plus sûr moyen de se débarrasser de cette voix importune ? Gomme au début de son ministère, Jésus rencontra encore ici le messianisme populaire qui fut la grande tentation de sa vie. 11 le repoussa une fois de plus, avec autant de prudence que de décision ; il

376 JEISUS-CHRIST

parla d'un pain spirituel, d'un royaume invisible, de la régénération de l'âme. Mais cette prédication, qui avait touché les cœurs au début, ne pouvait paraître aux imaginations échauffées qu'une fin de nonrecevoir. Ce n*est jamais impunément que l'on trompe les espérances sociales qu'on paraît avoir éveillées. Jésus en fit l'expérience; il fut. définitivement abandonné. Tous ces faits éclairaient sa conscience, l'affligeaient douloureusement, mais ne Tébranlaient pas. Il ne lui restait plus que de transporter en Judée un ministère devenu impossible en Galilée. S'il prolonge encore quelque temps ici cette situation si précaire, avec le danger de tomber dans quelque piège « du renard Hérode, » c'est pour se mieux révéler à la communauté religieuse qu'il a déjà fondée, c'est pour s'attacher plus fortement ses disciples fidèles. Quand le but semble atteint, avec la scène du chemin de Césaréede Philippe, par la confession qu'au nom des Douze Pierre fiiit hardiment du Messie méconnu, Jésus annonce son dessein de monter en Judée. 11 n'a point d'illusions ; il sait bien qu'il doit trouver un sol encore plus ingrat que celui qu'il laisse derrière lui ; qu'il ne va à Jérusalem que pour y mourir. Mais toute autre issue s'est fermée devant lui. Dans les heures de prière et de veille qu'il passe dans la solitude et où toute sa personne se transfigure par Teffet de la lutte intérieure et de la tension de son énergie morale, il trouve la certitude que c'est la route que lui montre le Père. Il obéira jusqu'à la fin à cette voix intérieure qu'il a appris depuis longtemps à reconnaître. Et puis il ne veut pas être obscurément massacré dans une embuscade, ou finir dans un cachot comme Jean-Baptiste. Il ne faut pas qu'un prophète meure hors de Jérusalem. L'héroïsme de Jésus a été de faire de sa mort même le plus grand acte de sa mission. Il ne se laissera point ravir sa vie ; il veut la donner à son peuple pour essayer encore par là de le sauver. — Ici commence la troisième et dernière phase de sa carrière. Menacé par l'autorité religieuse, mal compris par le peuple^ suivi d'une poignée de disciples hésitants, il doute moins que jamais de son œuvre et de lui-même. Tous ses instants sont consacrés à l'éducation religieuse et morale des amis fidèles qui l'accompagnent. Ce qu'il a le plus de peine à leur faire admettre, c'est l'idée de sa mort. Quand il leur parle de l'heure solennelle qui va sonner, ils entendent toujours celle de son triomphe extérieur et se hâtent de demander les premières places dans le nouveau royaume en récompense de leur renoncement et de leur fidélité dans les mauvais jours. Jésus s'épuise à leur faire comprendre qu'ils doivent se charger de la croix comme lui, qu'on ne sauve sa vie qu'en la perdant, que le grain de froment ne porte du fruit qu'en mourant dans le sillon (Marc VIlï, 34-38), que le plus petit et le plus dévoué serale plus grand, qu'il faut devenir comme un petit enfant (Matth. XX, 20-28 ; Jean XII, 23-26). Jésus quitta enfin le nord de la Galilée, visita encore une fois à Capernaiim sa famille qui le pressa de rendre sa messianité évidente par une grande manifestation à Jérusalem, puis gagna aussi secrètement que possible le Jourdain en côtoyant la Samarie et vint en Pérée; il traversa ensuite le fleuve en face de Jéricho, et recommença

JESUS-CHRÏSÏ 377

îà dans le courant de Tautomne, six mois avant la Pàque où il devait mourir, ses prédications et sesguérisons. 11 parut à Jérusalem durant la fête des. tabernacles, puis à celle de la dédicace, et y soutint les discussions rabbiniques les plus épineuses; il passait le reste du temps dans les villages voisins où il avait des disciples, à Béthanie, à Bethphagé ou plus loin encore dans les montagnes d'Ephraïm. Aux environs de la Pàque, il se rapprocha de la ville sainte. Quand il parut aux portes, les caravanes galiléennos en le retrouvant lui firent une entrée triomphale, qui poussa sans doute le sanhédrin à prendre la résolution d'en finir. Jésus devenait réellement dangereux pour la théocratie juive. Les représentants* de celle-ci sentaient môme la difficulté de se saisir de lui durant la fôte; ils craignaient une révolte populaire. Il est probable qu'ils avaient décidé d'ajourner Texécution de la sentence de Caïphe (Jean XI, 50) jusqu'après la Pàque, pour être plus libres d'agir, lorsqu'un des disciples de Jésus, le seul judéen du groupe des Douze, Judas deKerioth, se laissa acheter par eux,- promit de leur révéler la retraite où Jésus passait les nuits et de le leur livrer ainsi clandestinement. Le Maître avait deviné son dessein, mais ne fit rien pour s'y soustraire. Son heure était venue; en toute autre occasion sa mort seraitmoinssolennelle. Jamais il ne parut plus sûr du succès de son œuvre et de la prochaine destruction de la théocratie de Jérusalem. IL prédisit l'une et l'autre à ses disciples dans des discours tout pleins du symbolisme de l'apocalypse juive et pour cela assez mal rendus et plus mal compris. Il annonça la ruine de Jérusalem et du temple et Tavènement d'un ordre de choses nouveau qu'allait inaugurer sa mort. Le jeudi soir, le 13 nisan, alors que déjà partout commençaient les préparatifs du. grand jour de Pâques qui devait commencer le lendemain au coucher du soleil, Jésus prit avec ses disciples son dernier repas. Etait-ce le repas pascal anticipé, ou bien un souper ordinaire, c'est ce qu'il est impossible de décider. Ce qui paraît sur, c'est que le lendemaiA vendredi où Jésus mourut n'était pas un jour de grande fête. Plus dévoué, plus tendre encore qu'à l'ordinaire, le Maître scella son union avec ses disciples et le sacrifice qu'il faisait de sa vie, en instituant alors le symbole de la sainte cène qui n'est rien autrque l'image sensible du don de son être tout entier. Il fit comprendre à Judas qu'il connaissait sa trahison, mais n'insista pas. Il ne songea plus qu'à donner à ses amis fidèles ses dernières consoliitions et à leur faire ses adieux. Puis, sentant le tristesse le gagner, il se retira dans lejardin de Gethsémané, de l'autre côté du Gédron, et soutint là les dernières luttes morales de sa vie La prière lui rendit le calme et la sérénité, et quand parut au milieu de la nuit la bande qui venait le saisir, il se livra à elle sans résistance. Après un premier interrogatoire chez Hannah, le chef des sadducéens, il fut jugé et condamné par le sanhédrin. Les autorités juives n'obtinrent pas sans peine de Pilate la 'confirmation de la sentence capitale. Elles la lui arrachèrent en le menaçant de 4e dénoncer à César, s'il ne voulait pas sévir contre un rebelle qui se disait le roi des Jaifs. Jésus fut crucifié hors delà ville, sur le sommet appelé Golgotha,

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avec deux brigands. Avant le coucher du soleil, il était mort, et Joseph d'Arimathie et quelques femmes pieuses obtenaient l'autorisation de Tensevelir. Ici s'arrête la vie terrestre et historique du Christ. Le sacrifice qui devait changer la face religieuse du monde était consommé.

VI. Les miracles. Entre les questions particulières que renferme la vie de Jésus, se dresse tout d'abord celle des miracles que du commencement à la fin les évangélistes lui attribuent. On ne gagne rienà se retrancher derrière une un de non-recevoir pure et simple, au nom d'une philosophie qjui exclut à priori le surnaturel; car il reste toujours à constater les faits historiques et à les expliquer dans leur enchaînement. La critique doit donc ici, comme partout, garder son indépendance aussi bien à l'égard d'une dogmatique superstitieuse que d'une négation systématique. Elle n'a pas à discuter des idées, mais à apprécier des documents. A ce point de vue trois remarques préliminaires doivent être faites sur nos évangiles: i°Gesont des documents d'une époque ancienne, où l'on n'avait aucune idée du lien de causalité naturelle qui rattache les uns aux autres tous les phénomènes de la nature et tous les événements de l'histoire. C'est un fruit de notre culturç scientifique moderne qui ne remonte guère au delà du dix -huitième siècle ; 2° les récits de la vie de Jésus sont des écrits populaires et l'on sait que l'imagination du peuple, commecelle des enfants, enveloppe tout dans un nuage de poésie et que pour elle non plus il n'y a pas de limites entre le réel et le merveilleux ; 3° enfin ce sont des écrits hébraïques ; or le génie religieux d'Israël a surtout pour caractère principal de supprimer toutes les causes secondes et de montrer en tout l'action directe de la volonté de Dieu, c'est-àdire que pour lui tout est miracle et que rien ne lui est plus étranger que notre distinction vulgaire entre la nature et le surnaturel. Dès lors, il ne nie pas les causes naturelles des faits ; il ne les voit pas et leur substitue partout la volonté de Dieu. Mais doit-il nous être interditde rechercher aujourd'hui, autant que cela est possible, lecours naturel des événements? Rien au contraire n'est plus légitime, c'estla traduction nécessaire en style moderne de toute antique narration d'Israël. Il en est ainsi, par exemple, des récits de l'évangile de l'enfance. On peut et l'on doit même les garder comme l'expression poétique d'une profonde vérité religieuse, de la sainteté et de l'origine divine de Jésus ; mais nul critique qui s'est rendu compte de la place extérieure et de l'adjonction tardive de ces récits à la tradition évangélique ne saurait les prendre pour de l'histoire matérielle. Il est vrai que,pour^ les origines de Jésus,- il nous est impossible de retrouver la réalité positive sous la poésie de la légende, par la bonne raison que sur ce point il n'y avait pas de tradition primitive spéciale. Le peuple chrétien de la fin du premier siècle n'en savait pas plus que nous. Il tenait seulement à affirmer sa foi profonde que Jésus était le fils de Dieu et ill'a tait dans le langage poétique qui était à sa disposition et que tout le monde parlait alors. C'est donc bien entendre ces. récits que de ne leur donner que la valeur de symboles. L'esprit de Dieu

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peut être dans la poésie, aussi bien et parfois mieux que dansThisloire. Il est certainement dans les cantiques des anges qu'entendent les bergers de Bethléhem et dans ceux que chantent Elisabeth et Marie, comme dans la belle et profonde légende de la visite des mages. Il y a là comme Tépopée pastorale du christianisme à laquelle TEglise tient avec raison et ne renoncera jamais. Il en est un peu autrement des récits du baptême et de la tentation de Jésus au désert, enveloppés aussi d'apparitions merveilleuses. Ici les faits mêmes du baptême et de la tentation sont hors de doute. Ils étaient fournis par la tradition primitive la plus authentique et la seconde génération des chrétiens, loin d'être tentée de les inventer, s'est efforcée au contraire de les expliquer et d'en écarter ce qu'ils avaient pour elle de scandaleux. Il est donc facile, non seulement de faire le départ entre la tradition historique et l'enveloppe poétique postérieure, mais encore de comprendre celle-ci comme l'expression objective et matérielle de phénomènes tout spirituels et moraux. Jésus prenant à*ce moment la conscience de sa mission, c'est dans son âme que la révélation céleste s'accomplit, c'est l'esprit de Dieu qui descend en lui, c'est dans son cœur que retentit la voix âe Dieu qui l'appelle son fils. De môme pour la tentation; celle-ci a été tout intérieure, et représente d'une façon dramatique la lutte que Jésus a soutenue contre l'idéal du messianisme vulgaire qui s'offrait à lui avec toutes ses séductions visibles et ses promesses théocratiques. La traduction de ces récils populaires en langage historique moderne n'est ni difficile ni douteuse et loin d'y rien perdre ils gagnent en profondeur et en vérité. — Nous arrivons maintenant aux miracles directement accomplis par Jésus. La plupart sont des guérisons. Ici nous nous trouvons sur un terrain historique très ferme. Là plus ancienne tradition nous le présente comme oint de l'esprit de Dieu et de force, allant de lieu en lieu en faisant du bien, et guérissant tous ceux qui étaient retenus sous la puissance du diable. (Actes X, 38). L'évangile de Matthieu nous a laissé une peinture semblable ; il allait par la Galilée, prêchait dans les synagogues, annonçait l'Evangile du royaume et guérissait toute maladie et toute infirmité dans le peuple (IV, 23). L'évangile de Marc, qui représente ici la plus ancienne narration évangélique, confirme cette tradition générale et trace un tableau plein de relief et de réalité vivante de ce ministère de charité pratiquB et efficace. Enfin, dans* la réponse certainement authentique que Jésus fait aux envoyés du Baptiste, il énumère ses guérisons et il y insiste d'autant plus qu'il y voyait l'accomplissement et le symbole de la pleine délivrance messianique qu'il apportait .au monde. Il est donc absolument certain non seulement que Jésus a accompli des guérisons tenues pour miraculeuses par les spectateurs, mais encore que ses disciples et lui ont regardé cette partie de son œuvre comme un élément essentiel de sa mission. Il ne se considérait pas seulement comme appelé à prêcher une doctrine nouvelle, mais surtout à guérir et à réparer les maux d'Israël. C'est dans ce sens que Jésus en appelle à ses œuvres, non pas que

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des prodiges doivent attester extérieurement la vérité de son évangile, mais parce qu'étant le Messie, il doit accomplir la restauration qu'on attendait de lui. Les guérisons de Jésus sont en effet présentées comme autant de victoires sur la puissance des mauvais esprits, comme des actes de délivrance et de soulagement pour ceux qui les éprouvent et des actes d'amour et de compassion de la part de celui qui les accomplit. Telle est la lumière sous laquelle il faut considérer ces guérisons, qui perdent ainsi leur caractère de prodiges pour devenir des actions religieuses et morales que l'histoire aurait tort d'écarter ou {Je méconnaître. Le premier miracle qui nous est raconté de Jésus est celui du démoniaque de la synagogue de Capernaum (Marc I, 24). Avant ce moment, il s'était borné à prêcher. Il semble que nous surprenons dans le récit de. Marc comment il en vint soudainement à prendre sentiment de la force qui résidait en lui. Interpellé par le possédé en pleine synagogue et ne pouvant le faire taire,^ Jésus trouva un de ces mots d'autorité qui, accueillis par la foi, ont un effet psychique merveilleux. Le malade fut guéri. Un peu plus tard, il guérit la belle-mère de Pierre. Incontinent le bruit se répandit qu'il guérissait toutes les maladies. La foule et les malades l'assiégèrent. Jésus n'accomplissait pas ces délivrances sans efforts. La fatigue morale qui lui en restait était grande. Aussi le voyonsnous fuir ces manifestations populaires : il se retire dans des lieux écartés et il prie, tout ému de la force nouvelle qui vient de se manifester en lui. Ce cours des choses est si naturel et si psychologique qu'il n'y a pas à douter de l'exactitude de ces premiers récits évangéliques. La preuve que Jésus n'accomplissait pas ces actes pour accréditer sa mission, c'est q.u'il défend aux malheureux guéris de publier leur guérison. Ce ne sont point ici des miracles absolus et au sens abstrait du mot ; car la force qui part de Jésus ne s'exerce pas sans condition et n'a pas toujours un résultat décisif. La condition toujours réclamée par Jésus, c'est la foi ; non seulement chez le malade mais aussi chez le peuple. Il demande souvent au malade : « Croistu ? » ou bien il le renvoie en lui disant : « Ta foi t'a guéri « (Matth. IX, 28 ; Marc V, 34), Quand cette condition manque, l'action de Jésus reste inefficace. A Nazareth, il ne peut faire aucune guérison à cause de l'incrédulité de ses compatriotes (Marc XI, 5, 6; Matth. Xllï, 58). Dans les milieux favorables, la personnalité et la parole de Jésus, au contraire, excitent une émotion et provoquent dans les masses populaires des mouvements psychiques qui produisent des effets extraordinaires. Le malade n'a pas besoin d'être présent. L'effervescence de la masse qui l'entoure le met en communication directe avec Jésus. L'air ambiant suffit pour apporter l'action bienfaisante et il ne faut pas plus douter des guérisons accomplies à distance que des autres. La foi d'un père, d'une mère ou de voisins peut guérir un fils, une fille ou un ami. Ces phénomènes, qui plus tard se sont répétés autour des apôtres et dans bien d'autres époques de surexcitation morale, ne sont donc que les effets et les preuves de la puissance individuelle de Jésus et de l'impression extraordinaire

que faisait sa personne ou sa parole. S'il n'y faut pas voir des prodiges absolunoent surnaturels, il serait encore nîoins historique de les expliquer naturellement, comme faisait l'ancien rationalisme, par l'emploi de remèdes particuliers et la pratique d'une médecine plus ou moins mystérieuse. S'il interroge quelquefois le malade sur sa maladie (Marc V, 9 ; IX, 21), ce n'est point là un examen médical; s'il lui impose les mains ou touche les organes atteints, ou même emploie sa salive ou de la boue (Marc VIÏ, 33 ; VllI, 23 ; Jean IX, 6), ce ne sont pas des remèdes au sens strict du mot, mais des véhicules ou des symboles de son action libératrice, comme l'huile dont il engage ses disciples à oindre les malades (Marc VI, 13). Nous sommes ici dans le domaine de la foi et de l'action morale. — Le mer\cilleux de ces guérisons ne saurait être écarté par l'explication naturelle du rationalisme, mais il se laisse fort bien comprendre comme un phénomène historique dépendant de la personne du Christ, et cela d'après les indications précises de la tradition évangélique la plus ancienne. Qu'ensuite cette tradition en se développant ait tendu à présenter ces miracles comme de plus en plus extraordinaires, de plus en plus miraculeux, si j'ose ainsi dire, il n'en faut pas douter. C'est dans la nature môme de la tradition, et nous pouvons le constater dans nos évangiles. Déjà chez Luc, le caractèrç miraculeux est plus prononcé que chez Marc, etdans le quatrième évangile encore plus que dans tous les autres. C'est de cette manière sans doute que certaines de ces guérisons sont devenues de véritables résurrections de personnes déjà mortes, comme celles de la fille de Jaïrus, du fils de la veuve de Naïm, ou de Lazare. Si l'on demande où résidait cette puissance extraordinaire de Jésus, nous voyons que dans la tradition la plus ancienne, représentée par le récit de Marc et les logia de Matthieu, on la rapportait à deux causes ; tantôt on se la représentait comme une vertu en quelque sorte physique résidant dans le corps de Jésus, dont le simple attouchement pouvait guérir môme à son insu (Marc III, 10; VI, 56;.V, 30); tantôt comme résidant dan« sa parole qui avait le pouvoir de se faire obéir, comme un officier de ses soldats (Matth. VIII, 9). Des guérisons en effet ont dû se faire par ces deux moyens également capables de produire la commotion qui sauvait le malade. Mais il faut remarquer que, môme dans les deux cas, Jésus va au devant de l'interprétation superstitieuse en disant à la femme guérie d'une perte de sang après avoir touché son habit : « Ta foi t'a sauvée ; » et en s'écriant, à propos du centurion de Capernaiim qui lui donnait en exemple son autorité militaire : « En vérité, je n'ai pas trouvé une si grande foi même en Israël. » La partie principale et culminante de cette action libératrice de Jésus est, sans contredit, la guérison des démoniaques. C'est par un malade de cette nature, nous l'avons vu, qu'elle a commencé. Lui-même a dit, dans sa réponse aux entreprises insidieuses d'Hérode : « Allez et dites à ce renard : Voici, je chasse les démons et j'accomplis des guérisons, aujourd'hui et demain et le troisième jour ce sera fini » (Luc XIII, 32).— La description que nous

avons de ces maladies ne laisse point de doute sur leur caractère physiologique. Elles comprenaient tous les états de perturbation dans le système nerveux, depuis la paralysie jusqu'à la folie furieuse. Les Juifs expliquaient par la présence d'un mauvais esprit toutes ces infirmités où l'individu n'est plus maître de lui et semble être opprimé par une cause mystérieuse. Peut-être même attachaient-ils un démon particulier à toutes les maladies sans exception, comme on pourrait le conjecturer de Luc XIII, il, où nous voyons une femme tenue pliéo en deux par un « démon de maladie » (wveû|i« f/oMQOL àdOeveia;). Alors il faudrait, ce qui ne serait peut-être pas impossible, placer toutes les guérisons de Jésus sous ce point de vue d'une lutte et d'une victoire sur l'empire des mauvais esprits (cf. Luc X, 18-20). Quoi qu'il en soit, toute une mythologie démoniaque s'était acclimatée chez les Juifs depuis l'époque persane avec Bèelzébub, l'ancien dieu philistin, pour chef de cette armée. On les trouve déjà dans le livre de Tobie. Le livre d'Enoch en donnait la généalogie fabuleuse, les présentant comme le produit de l'union des anges déchus avec les lilles des hommes. Ce ne sont- pas encore les esprits infernaux du moyen âge. Etres intermédiaires, ils vivent sur la terre et font leur habitation du corps des malheureux dont ils s'emparent. On tombe sous leur puissance en faisant le mal. Telle est l'explication que l'on avait des maladies aux apparences mystérieuses et effrayantes. Depuis longtemps on avait cherché à venir en aide au moyen de formules de conjuration à leurs malheureuses victimes (To]). III, 17; YI, 7, 17; Hénoch LXIX, 12). Les disciples des pharisiens savaient aussi chasser les démons (Matth. XII, 27). Ce qui distingue ici Jésus de tous ses émules, c'est qu il n'use d'aucune formule magique. Il parle et les démons vaincus lai obéissent. Nos récits nous montrent Jésus partageant à cet endroit les conceptions de ses contemporains. C'est qu'il n'est ni un savant ni un philosophe dont la mission serait de réformer les idées erronées. Tout ce qu'il a fait, c'est de se placer ici comme partopt ailleurs au point de vue moral, de présenter ces guérisons comme des victoires de l'esprit divin sur l'empire de Satan (Matth. XII, 28 ; Luc X, 18-20), et d'y voir pour lui-môme et d'y montrer aux autres le signe de l'avènement du royaume de Dieu. Mais il est évident que sur ce terrain où l'on se meut en pleines conceptions mythologiques, la légende pouvait trouver encore plus qu'ailleurs une libre carrière et que certaines de ces guérisons, comme celle du fou furieux de Gadara, aient pris les proportions prodigieuses du récit de Matth. VIII, 28-34. Vaincre et chasser les mauvais esprits n'en était pas moins une partie essentielle de l'œuvre du Christ, et la preuve en est, qu'il a donné à ses disciples la mission et le pouvoir de la continuer sur ce point comme dans la prédication de l'Evangile (Marc VI, 13 ; Luc IX, 6). Dans la primitive Eglise, le don de guérir existait à côté du don d'enseigner (1 Cor. XII, 10. 28). Il n'y a donc pas à songer ici à des mythes. Nous sommes en présence de faits historiques que la tradition peut avoir amphfiés par endroits, mais

.qui subsistent au fond et permettent de mesurer l'ébranlement populaire que causa Tapparition de Jésus. — Il est une autre série de miracles qui ne rentrent point dans cette catégorie et méritent un examen spécial, comme la pêche miraculeuse, la scène de la transfiguration le figuier maudit et desséché, le miracle du statère dans le ventre du poisson, celui de la multiplication des pains et de la marche de Jésus sur les flots. Ce sont là des miracles purs, c'est-à-dire des actes de souveraine et arbitraire puissance que rien ne limite ni ne conditionne. C'est confesser qu'il faut renoncer à les comprendre. Jésus ne s'est jamais attribué une telle puissance et ceux qui la lui accordent personnellement le font sortir tout à fait de l'humanité réelle. Il devient je ne sais quel être fantastique à qui sont inapplicables toutes les lois de la psychologie comme de l'histoire. Il est vrai qu'on peut les rapporter directement à Dieu et les considérer comme des actes créateurs absolus accomplis par Dieu, à l'occasion de telle ou telle circonstance de la vie de son fils. Mais cette explication n'est point dans le sens des récits évangéliques et n'est qu'un expédient de la théologie moderne. Il reste à voir jusqu'à quel point de tels faits sont documentés. La pêche miraculeuse (Luc V, 1-7), si le fait est historique, souffre parfaitement une explication toute naturelle et l'on n'a pas besoin de supposer un miracle. La scène de la transfiguration (Mar^IX, 1-8) appartient bien à la plus ancienne tradition évangélique, mais elle peut et doit être expliquée comme les scènes du baptême et de tentation. C'est le reflet extérieur d'une scène toute morale qui a eu pour théâtre l'âme de Jésiis et a sa cause dans Texaltation produite en lui par l'héroïque décision de monter à Jérusalem et d'y mourir. L'histoire du figuier maudit et desséché (Marc XI, 12-14) n'est qu'une parabole mal comprise et changée en un fait matériel, analogue à la parabole du figuier stérile (Luc XIII, 6-9). C'est sans doute ce que Luc a pensé et ce qui lui a fait omettre ce récit qu'il a cependant trouvé dans Marc. Le miracle du statère n'est rapporté que par Matthieu et tous les critiques s'accordent à voir dans la péricope qui le renferme (Matth. XVII, 24-27) une légende judéo-chrétienne d'origine fort postérieure. Autrement documentés sont les deux derniers, celui de la marche sur les eaux et celui de la multiplication des pains. Non seulement ils se retrouvent dans les quatre évangiles, mais encore ils entrent comme parties intégrantes et essentielles dans la crise qui mit fin au ministère de Jésus en Galilée. C'est dire qu'ils appartiennent à l'une des périodes les plus positives de la vie de Jésus. Qui voudra suivre l'enchaînement des faits à ce moment-là dans le récit synoptique, verra que la multiplication des pains est un des anneaux essentiels et qu'elle est nécessaire pour bien comprendre tout ce qui l'entoure. On ne saurait donc l'écarter 'en la présentant comme une légende postérieure. D'ailleurs la p^rt de la légende est déjà faite si l'on songe au redoublement du miracle que l'on trouve chez Marc et Matthieu. On sait en efl'et que ces deux évan- ^les racontent deux multiplications des pains, une première pour cinq mille hommes (Marc VI, 34-44), une seconde pour quatre mille

(Marc YIII, 1-9). Cette dernière n'est qu'une répétition gratuite et a été avec raison écartée par Luc. Il est vrai qu'on gagne peu de chose à cette réduction. Que le fait se soit produit deux fois ou une seule, la difficulté qu'il oppose à notre intelligence reste la même. On ne la lève pas en ayant recours à un ordre surnaturel ; car pour être expliqué, un fait, quel qu'il soit, doit auparavant être perçu. Or, ici le fait môme échappe et la description manque. Nos quatre récits s'accordent à en poser le commencement : un petit nombre de pains et de poissons, et à en marquer la fin : une grande foule rassasiée. Mais que s'est-il passé entre ces deux termes? Nul ne le sait, nul ne le décrit. Ils admettent sans doute que les vivres se sont multipliés sous la bénédiction de Jésus et la preuve en est dans les douze corbeilles • dans lesquelles les restes ont été ramassés. Mais c'est là une explication donnée par la foi des disciples ; c'est une conclusion qu'ils ont tirée. Il s'agit de savoir si aucune autre explication n'est possible. N'y a-t-il pas d'autres moyens de remplir la lacune qui reste ouverte entre la distribution des pains et le rassasiement des foules. L'explication naturelle qui réduit le fait à un immense pique-nique a contre elle le sens du récit et ne rend compte ni de l'enthousiasme de la foule, ni de la foi des disciples qui dès le premier jour ont vu ici un miracle. L'explication mythique est plus séduisante puisqu'on peut voir dans cette scène la brillante enveloppe de cette parole du Christ: <t Heureux ceux qui ont faim et soif, car ils seront rassasiés. » Mais elle a contre elle deux arguments décisifs : d'abord un mythe se serait formé sur l'antique récit de la manne du désert, et Ton peut voir que ni les disciples ni la foule ne voient ici rien de pareil, puisque immédiatement après on demande à Jésus un grand signe messianique, d'après les synoptiques (Matth. XVÏ, 1) et d'après saint Jean précisément, un miracle semblable à celui que fit Moïse au désert (Jean VI, 31). Mais il y a plus, comme nous l'avons vu, l'enthousiasme de la foule, excité par ce qui s'est passé sur la rive déserte du lac, est un élément essentiel dans le pragmatisme historique de . la crise galiléenne. Un mythe ici n'a aucune place. L'enchaînement nécessaire des faits implique donc la réalité d'un fait extraordinaire. Mais qu'a-t-il été? Dans l'état de nos sources, il est impossible de le rétablir. Nous pouvons maintenir les deux termes que nous posions tout à l'heure ; le peu de vivres et le rassasiement d'une grande foule, une disproportion immense entre les moyens visibles et le résultat. Mais il n'est pas nécessaire d'admettre que les pains et les poissons rôtis aient été substantiellement multipliés, ce qui est de la magie pure. On peut recourir à la puissance morale de l'esprit et de la parole de Jésus qui d'une façon ou d'une autre aura pro-duit ce merveilleux effet. Il nous reste encore un miracle, mais un mirade accompli par la foi dans des conditions psychologiques déterminées et par conséquent en harmonie avec les autres miracles de Jésus, inspirés par la charité et réalisés par L'action morale. La preuve qu'il n'y a pas eu autre chose, c'est que la foule n'y a rien vu de nouveau de la part du Maître, et que

précisément elle sollicite immédiatement après le signe messianique, le miracle de la manne, c'est-à-dire le prodige que Jésus refuse nettement et dont il s'est toujours gardé comme d'une tentation. Au récit de la multiplication des pains est intimement lie celui de la tempête apaisée et de la marche de Jésus sur les eaux (Marc VI, 45-52; Jean VI, 15-21). L'apaisement môme subit du vent et de la mer peut s'expliquer fort bien sans miracle. Quant à la marche de Jésus sur les flots, il faut remarquer que le phénomène a eu lieu la nuit, que les disciples eux-mêmes ont cru à un'fantôme, que leur barque était près du rivage et que leur étonnement, le seul fait que nous pouvons constater, s'explique fort bien par leur grande émotion et par une illusion d'optique. Vérification faite, on n'aurait encore ici rien trouvé de miraculeux. — Que faut-il conclure de cet examen critique ? une chose indubitable, c'est que le miracle prodige, le merveilleux magique n'a tenu aucune place dans 4a vie de Jésus, que loin de le rechercher il l'a repoussé dès le principe comme une tentation, que s'il y a eu des miracles pour la foi, il n'y en a pas eu pour l'incrédulité, qu'il n'a jamais tenté d'échapper aux lois régulières du monde physique pas plus qu'à celles du monde moral, qu'il s'est révélé aux cœurs et aux consciences, mais n'a jamais voulu s'imposer par des prodiges extérieurs et accomplis à son profit. C'est dire que les actes extraordinaires qui remplissent sa vie ne sont pas des miracles purs, ce sont des actes de foi et de charité faits dans des conditions déterminées et qui, dès lors, peuvent et doivent entrer comme des réalités dans l'histoire. Ce point de vue fermement établi nous permet de porter un jugement sur les miracles exceptionnels racontés dans le quatrième évangile. On aura remarqué que nous les avons négligés jusqu'ici. C'est qu'ils forment une classe tout à fait à part. L'auteur du quatrième évangile dédaigne tout à fait le miracle physique et ne craint pas de l'exagérer hors de toute proportion, non pour parler davantage aux sens, mais pour le rendre plus propre à exprimer la vérité morale et religieuse qui en forme le contenu et qui seule importe à ses yeux. Nous avons donc dans ses récits d'abord une tradition postérieure qui est allée s'embellissant en passant de l'apôtre aimé à ses disciples d'Ephèse, et ensuite des faits plus ou moins miraculeux transformés en allégories transparentes par la dogmatique du quatrième évangile. Nous en citerons trois exemples. La transformation de l'eau en vin qui inaugure le ministère du Sauveur n'est pas autre chose que le symbole du passage de la prédication de Jean et de son baptême d'eau à l'action toute-puissanjte, vivifiante et joyeuse du Christ. La guérison de l'aveugle-né à Jérusalem n'est que la mise en scène de la parole immédiatement antérieure de Jésus :« Je suis la lumière du monde, » et le récit de la résurrection de Lazare n'est fait avec tant de circonstances qui la rendent plus étonnante que pour mieux faire éclatera tous les yeux le mot qui lui sert d'épigraphe et d'explication :« Je suis la résurrection et la vie. » Il est naturel que l'histoire n'accepte pas sans discussion des faits qui se présentent avec ce caractère allégorique. Qu'il y ait au fond des faits historiques qui ont

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fourni le premier thème aux développements de la tradition et de la dogmatique johanniques, il n'en faut pas douter. Mais ce serait une entreprise illusoire que de vouloir, à la distance où nous sommes, faire le départ entre l'événement primitif et le symbole qui l'a recouvert. Ce n'est pas une négation philosophique de la possibilité du miracle qui nous a conduit aux résultats que nous venons de résumer, mais la seule critique des documents. L'histoire ne peut admettre que ce qu'elle trouve dans les sources. Or celles-ci, sévèrement contrôlées l'une par l'autre, ne fournissent pas autre chose. Jésus, d'ailleurs, n'est point diminué par cette critique. Personne aujourd'hui ne voudrait soutenir que c'est le miracle physique, le prodige extérieur qui donne à sa vie son caractère et sa valeur. Ce caractère tient avant tout à son esprit et se marque avec son originalité et sa grandeur incomparables dans son action morale et son enseignement.

VII. L'enseignement. Pour éviter toute méprise , il faut se défaire de ridée qu'il existe une doctrine de Jésus indépendante de son œuvre et de sa personne comme il existe une doctrine de Socrate ou d'Aristote. Son enseignement n'est qu'une face et qu'une part de son activité générale. Il ne repose point sur des principes d'école et ne se résume pas en un système logique et arrondi qui porterait en luimême sa démonstration et sa vertu. Les paroles de Jésus évitent . toute apparence scolastique ; ce ne sont point les formules de la vérité absolue et abstraite, ce sont de simples et continuels efforts pour créer dans les âmes une nouvelle communion avec Dieu, une nouvelle vie morale et religieuse. Lui-même les a très bien caractérisées en les comparant à des grains de froment, à des semences qui doivent germer, se développer organiquement en se réalisant et donner des fruits. Voilà pourquoi il mettait sa prédication sur la même ligne que ses guérisons et faisait de celles-ci le symbole de celle-là. Jésus enseignant, c'est encore le médecin qui veut donner la santé à Tàme (Matth. IX, 12. 13). Aussi a-t-il pris la forme la mieux appropriée à ce but pratique, la forme populaire. Il parle le langage de ceux auxquels il s'adresse, il enferme sa pensée dans des sentences paradoxales, dans des exemples saisissants, dans des paraboles poétiques et limpides, il ne recule ni devant l'ironie mélancolique ou le jeu de mots sérieux pour mieux frapper l'attention et produire dans les cœurs l'effet auquel il vise toujours. Il faut tenir compte de ce caractère populaire et poétique, de son enseignement, de la méthode pédagogique progressive qu'il emploie, des circonstances spéciales qui lui dictent ses mots les plus heureux pour ne pas se tromper dans l'exégèse de ses discours. Au premier aspect, les contrastes y abondent; des sentences cojitradictoires s'y rencontrent. Cependant nul ne peut nier la profonde harmonie et la puissante unité de sa doctrine. II est vrai que cette unité n'est point dans la forme, ce n'est pas l'unité logique des systèmes ; mais l'unité de l'inspiration et de la vie. Traduire dans nos langues analytiques et distribuer dans les cadres habituels de notre théologie cet enseignement synthétique

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du Christ, réTélation spontanée et libre de son âme à tous les jours de sa vie, n'est donc pas seulement une entreprise illusoire, mais encore une dangereuse tentation qu'il faut de prime abord écarter; car Fenvisager de cette façon, c'est prouver déjà qu'on ne l'a pas compris. Il faut donc renoncer à le systématiser pour se borner à le décrire. — 11 suffira de toucher ici à trois points principaux : la position qu'a prise Jésus vis-à-vis de la loi mosaïque et de la religion de son peuple en général; son idée du royaume des cieux; la révélation de lai-même. Sous ses trois, chefs peuvent se ranger en effet tousses discours, i"* Jésus se compare lui-même à un père de famille qui tire de son trésor des choses vieilles et des choses nouvelles (Matth. XIII, 52). Ce serait mal comprendre cette parole que de vouloir opérer dans sa doctrine une séparation entre les éléments anciens et les éléments nouveaux, comme si elle n'était qu'une addition extérieure de quelques vérités nouvelles à une tradition antique. Jésus parle d'un trésor intérieur qu'il s'est acquis et où sont entrés et se sont fondus dans une unité supérieure et l'héritage du passé et son expérience personnelle, en sorte que l'un est transformé par l'autre. Toutes les grandes et premières idées de son enseignement, l'idée de Dieu, l'idée de justice, l'idée du péché, du royaume de Dieu, etc., ont évidemment leurs racines dans l'Ancien Testament ; mais elles se sont renouvelées dans sa conscience, au point qu'elles ne sont plus dans sa bouche ce qu'elles étaient avant lui. Ce qu'il y a d'original en Jésus, ce qui l'élève au-dessus de Jean-Baptiste et le met en opposition radicale avec les scribes et les pharisiens, c'est que l'auto^ rite de la révélation au nom de laquelle il parle est pour lui une autorité' intérieure, une certitude intime de conscience, et non une lettre extérieure laborieusement interprétée et anxieusement prati- 4}uée. La foi subjective, libre et joueuse, reposant sur l'expérience constante de la communion avec Dieu, a pris la place de la foi d'autorité et de l'esclavage de l'esprit à un code qui ne sait que prescrire, défendre ou menacer. Voilà le principe premier de toute la révolution chrétienne. Il éclate admirablement dans le sermon sur la montagne où Jésus a nettement expliqué son attitude à l'égard du passé. « Ne pensez pas, disait-il, que je sois venu abolir la loi ou les prophètes; je ne viens pas abolir, mais accomplir. » L'accomplissement de la loi, Toilà en effet le but de sa doctrine. Mais en quoi consiste-t-il ? non dans la casuistique minutieuse qui s'attache à la lettre; mais en ceci qu'il saisit la loi dans son inspiration profonde et la réalise dans son sens véritable et éternel. Aussi dit-il immédiatement après : a Si votre justice ne dépasse point celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » Dans tous les exemples particuliers qu'il explique ensuite, on voit qu'il ne s'agit pas, en effet, d'une destruction de la loi, mais en quelque sorte d'un enchéris^ment sur la prescription littérale. La différence de degré entre les deux justices se montre bien vite comme une différence de principe; d'extérieur le commandement devient intérieur. L'obligatioa n'est plus dans la lettre de la loi, mais dans la volonté du Père

qui se manifeste incessamment dans notre conscience, et la morale n'a plus de limite ; il n*y a plus de bornes à la justice de celui qui est devenu membre du royaume de Dieu, car désormais son idéal est d'être parfait comme le Père céleste est parfait. Il est facile d'entrevoir toutes les conséquences de ce transfèrement de la loi de Textérieur à rintérieur. Du même coup tombent tout particularisme national et toute détermin^ation rituelle, la morale et la religion s'unissent et se pénètrent. Il n'est rien de vraiment religieux qui ne soit moral; rien n'est moral qui ne soit religieux. L'universalisme chrétien et l'indépendance de la conscience suivent naturellement. Le quatrième évangile n'a rien dit au delà de la pensée de Jésus quand il l'exprime en ces termes : « Dieu est esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité, » La doctrine de la grâce et de la foi formulée si laborieusement par la dialectique de Paul, en antithèse avec la loi et les œuvres de la loi, ne fera que traduire théologiquement sans l'épuiser encore, et surtout sans le dépasser, le principe posé par Jésus. Mais on se tromperait du tout au tout en se représentant Jésus comme un réformateur de la loi, abolissant la partie rituelle et confirmant la partie morale. Il n'y a point ici de réforme théorique* et systématique; s'il en avait été ainsi, on ne comprendrait pas les violentes luttes qui ont agité pendant un siècle et ont failli déchirer son Eglise, précisément à propos de cette question. Ses disciples n'ont pas cessé, après sa mort, de rester fidèles à la loi de Moïse, et pour justifier cet attachement, ils ne manquaient certainement ni de paroles ni d'exemples de Jésus. Leur maître avait bien pu élargir la loi du sabbat et celle des aliments, mais il n'avait jamais eu d'attitude ni de procédés révolutionnaires. Tant qu'on réduira Tœuvre de Jésus à une pure réforme doctrinale, et qu'on se tiendra à ce point de vue philosophique,* on ne comprendra jamais bien la vive originalité de son enseignement. Il faut se placer, pour la sentir, au point de vue théocratique et religieux qui était le sien. La vocation de Jésus était d'inaugurer le royaume de Dieu, le royaume messianique qui était précisément le but suprême auquel tendait la loi et l'accomplissement parfait de la théocratie d'Israël. La lettre de la loi est dépassée et vaincue pour les enfants du royaume, parce qu'ils entrent dans un rapport nouveau et supérieur avec Dieu. C'étaient jadis des serviteurs courbés sous le commandement; ce sont maintenant des enfants du Père qui font sa volonté parce qu'ils sont animés de son esprit. Il n'y a plus de contrainte parce qu'il y a communion familière. Toute la force et toute l'originalité du sermon sur la montagne est dans ce lien nouveau que Jésus pose entre ses disciples et Dieu. 11 les appelle des enfants et il leur montre leur Père dans le * ciel (Matth. V, 9-45-48; VI, 6-8-9-14-26-32; VII, 11). Il ne change donc pas seulement la forme et la matière de la morale et de la religion, il crée dans l'âme un mobile nouveau; l'inspiration filiale visà-vis de Dieu. L'obligation devient de l'amour; l'obéissance de la foi; la volonté de Dieu ou la justice de Dieu une grâce. En fondant ce royaume de Dieu, Jésus a donc fait une œuvre autrement profonde

et autrement originale qu'une réforme théorique de la loi : il a vraiment prêché une nouvelle justice ; il a ouvert une nouvelle voie de salut, il a établi une nouvelle alliance, c'est-à-dire un nouveau rapport entre Dieu et les hommes ; pour tout dire, en un mot, il a fondé une nouvelle religion : la religion éternelle. On voit dès lors avec quelle sincérité Jésus pouvait dire qu'il .venait non détruire mais accomplir, et dans quel sens son Evangile est tout ensemble la Un et le couronnement de la loi. L'histoire ne présente pas un autre exemple d'une révolution si hardie et si positive. Le fruit ne sort pas autrement de la fleur qui l'a engendré et qui meurt pour le laisser se développer et mûrir. — 2» L'attitude de Jésus à l'égard de la loi dépend donc essentiellement de l'avènement du royaume des cieux qu'il annonçait. Mais quelle idée s'en est-il faite et dans quel sens Ta-t-il prêché? Nos plus anciennes sources, le récit de Marc et les logia de Matthieu ne s'accordent point sur le nom lui-môme. Dans le premier, l'expression habituelle est « le royaume de Dieu »; dans les discours du second, c'est « le royaume des.cieux ». Cette dernière expression est certainenient celle dont se servait Jésus, l'expression jwive et primitive traduite dans la seconde d'une façon plus compréhensible aux païens et aux étrangers. Dans tous les cas, il ne peut y avoir de doute sur le sens précis et populaire de ce terme déjà connu : c'est le règne messianique prédit depuis Daniel par toutes les apocalypses (Hénoch XXIX, 2) qui devait venir du ciel et que le Fils. de l'homme, apparaissant sur les nuées, devait établir avec l'aide des anges (Matth. XVI, 27). Mais il est impossible de ne pas rapprocher, dans les discours de Jésus, le terme de BaaiXeia tîov oùpavcTjv de celui de Tuai^p 6 oupàvtoç, £v Toîç oupavoTç, qui l'accompagne et lui est parallèle. Le royaume des cieux est donc le royaume du Père céleste, un nouvel ordre de choses spirituel et moral où la volonté du Père'sera faite ici-bas comme elle l'est dans le ciel. La conception que Jésus a eue du Père a modifié essentiellement la notion du royaume, et il devient déjà éndent, par ce simple rapprochement, qu'il s'agissait pour lui d'autre chose que d'une révolution politique et d'un triomphe matériel de la théocratie. Cette transformation radicale de la conception populaire apparaît mieux encore lorsque Jésus énumère les biens du royaume des cieux qu'il engage ses auditeurs à acquérir et qui, loin de constituer des privilèges terrestres, sont en opposition avec les biens matériels (Matth. V, o; VI, 19). Ces biens sont l'humilité, la pureté du cœur, la douceur patiente, l'amour des ennemis, le pardon des offenses, la iilialité divine, en un seul mot la justice supérieure que Jésus appelle précisément Sixatoauvri t^ç 6acrtX£{aç. Nous savons ce qu'était la justice dans la doctrine de l'école par le discours sur la montagne, où Jésus nous l'explique en détail par les œuvres de l'aumône, du jeûne et de la prière. Toutes ces bonnes œuvres constituaient le mérite, la valeur morale d'un homme ; aussi devaient-elles être accomplies publiquement, ouvertement, à la vue du monde. Ainsi faisaient les pharisiens, et de là venaient leur gloire et leur autorité au sein du peuple. Jésus condamne cette justice comme une hypocrisie.

Elle consiste à laver les dehors de la coupe ou du plat, tandis •que le dedans reste plein de corruption. Ceux au contraire qui, rentrant en eux-mêmes, y constatent précisément Tabsence de la justice et sentent s^éveiller en eux la faim et la soif du pardoa et du renouvellement intérieur, ceux-là seront rassasiés et trouveront la justice de Dieu, c'est-à-dire la pénétration de leur être intime et de toute leur vie par la volonté de Dieu. Aussi le commencement de la vraie justice, dans la pensée de Jésus, est précisément ce désir intérieur de Tobtenir, cette aspiration de l'âme vers la perfection du Père, car cette faim et cette soif portent leur rassasiement en elles-mêmes (Matth. V, 6 ; VI, 4-6 ; Luc XVIII, i0-i4). De cette prédication ressort le caractère tout céleste et spirituel du royaume qu'annonçait Jésus. S'il devait amener une transformation radicale du monde visible, il avait sa racine première dans cette transformation des cœurs, et ceci nous explique comment Jésus a pu passer insensiblement de la prédication du royaume au futur à la prédication de ce royaume au présent. Il se réalisait dans la mesure même où les âmes s'appropriaient ces biens célestes qu'il avait montrés comme les biens du royaume. Il est certain, en effet, que Jésus a commencé par dire seulement : « le royaume des cieux est proche»; ce n'est que plus tard qu'il a dit : « le royaume est là )),mais le développement même de son œuvre amenait ce changement.Nousen avons la preuve décisive dans la parabole la plus ancienne et certainement la plus authentique de Jésus ; je veux dire la parabole du semeur. Cette parabole est l'histoire môme du royaume des cieux, telle que Jésus l'a conçue. Lin semeur sortit pou^ semer. A ce moment le royaume est encore à venir. Il jette la semence dans les âmes et elle lève, germe et porte des fruits là où elle a trouvé un sol propice. Le royaume a déjà commencé, bien que la moisson reste encore dans l'avenir. Le même progrès n'est pas moins clairement indiqué dans la parabole du levain. D'un autre côté, il est également certain que Jésus n'a d'abord adressé la prédication du royaume qu'aux enfants d'Israël. Il recommande même à ses disciples d'éviter les villes samaritaines et les pays païens. Mais, encore ici, la nature toute morale des conditions de l'entrée au royaume des cieux supprime la distance entre les peuples, comme tout à l'heure elle supprimait la distance dans le temps. Jésus a pu reconnaître au judaïsme une sorte de droit d'aînesse, il a pu y voir le sol préparé à l'avance sur lequel seul il pouvait jeter la racine de son évangile ; mais il ne lui a jamais attribué un privilège exclusif. Il est affranchi de toute étroitesse nationale. Comme son père fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes, il embrasse d'ans son regard l'humanité entière et la voit représentée dans toutes ses fractions au banquet messianique (Matth. VIII, 11). Bien plus, il prophétise le naoment où les enfants du royaume seront jetés dehors, où la vigne sera ôtée aux anciens vignerons et donnée à d'autres (Matth. VIII, 12; XXI, 33-44). En faisant du royaume des cieux un royaume vraiment céleste, c'est-à-dire idéal, Jésus Ta élevé inûniment au-

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dessus de toutes les barrières nationales et sociales, il a fondé vraiment le royaume des esprits qui ne dépend plus des limites du temps et de l'espace ; il s'est élevé sans effort et d'inspiration à une hauteur de spiritualité et d'universalisme où ses disciples n'arriveront que par degrés et au prix de luttes douloureuses. Jésus n'a pas été plus victime d'illusions qu'esclave des préjugés. 11 ne pouvait pas attendre pour l'œuvre morale qu'il accomplissait un succès rapide ; il n'a attendu ce succès que du temps et du développement natitrel et organique du germe qu'il mettait en t«rre. La parabole du grain de sénevé, l'image qui revient si souvent sur ses lèvres de la semence et de la moisson, le pressentiment qu'il eutde bonneheure qu'il devrait arroser de son sang le sillon qu'il avait ouvert, le prouvent suffisamment. Mais, d'un autre côté, il n'a jamais désespéré du succès final. Jésus n'est pas un idéaliste et n'a pas renoncé à attendre la transformation finaledu mondeet delà société entière. Seulement, ilarattaché ce triomphe suprême et glorieux à l'œuvre humble et douloureuse qu'il accomplit maintenant, comme la moisson est rattachée ail travail de^ semailles. De même qu'il fonde le royaume des cieux dans la peine, les larmes et par sa mort même; de même, il aura dans ses mains la direction de ce royaume aux jours de gloire au moment de l'issue triomphante que lui-même déclare ignorer, que Dieu seul connaît, mais qu'il attend par la foi. C'est ainsi que les discours eschatologiques des derniers temps de sa vie se relient par un lien organique à cette prédication idéale, d'une exquise pureté et d'une infinie tendresse de ses commencements. — S» De même que l'attitude de Jésus vis-à-vis de la loi ne se comprend pas sans l'inauguration du royaume des cieux et d'une nouvelle économie religieuse, de même celle-ci ne se conçoit pas sans la conviction intime que Jésus eut dès le commencement d'apporter avec lui dans sa parole, son œuvre et sa personne, la réalisation de l'espérance messianique d'Israël. C'est ainsi que nous arrivons à la question capitale de la vie de Jésus et de son enseignement : qu'a-t-il pensé de lui-même et comment s'est-il révélé à ses disciples? 11 faut constater d'abord que dans la première période de son ministère, l'unique objet de sa prédication a été le royaume des cieux, non sa personne. C'est un point très ferme dans les souvenirs de l'Eglise primitive que les révélations de lui-même à ses disciples, ses claires affirmations d'être le Messie appartiennent aux derniers mois de son activité galiléenne (Matth. XVI, 13-20). Mais il ne faut pas se hâter de conclure, comme on Ta fait trop souvent, que Jésus n'est arrivé qu'alors à cette conviction. Auparavant il ne s'est pas dit le Messie ; mais il a fait avec une claire conscience et une parfaite certitude l'œuvre du Messie. Nous l'avons vu repousser le messianisme populaire, d'une révolution politique et terrestre en faire une révolution religieuse et morale, transformer du tout au tout la notion héréditaire du royaume des cieux. Il est évident qu'il ne pouvait sous peine de donner lieu à des méprises fatales et de faire dévier lui-même l'œuvre qu'il accomplissait par sa prédication, se proclamer le Messie avant que cette

transformation fût assez avancée dans les âmes pour mettre hors de danger son entreprise elle-même. Jean-Baptiste avait lui*aussi prêché la prochaine venue du royaume. Cette espérance fut Tàme môme de son ministère. Mais elle ne suffit pas pour expliquer Feutrée en scène de Jésus. S*il n'avait eu que cette espérance prophétique, il ne pouvait apparaître que comme précurseur du royaume à venir ; il pouvait prédire l'économie nouvelle, non l'inaugurer; il aurait pu rappeler Israël à ses devoirs et à sa destinée, non réaliser ses espérances et proclamer la fin de Tordre ancien et Tavènement de Tordre nouveau et éternel. La prédication du royaume, telle que nous Tavons dans le discours sur la montagne, suppose donc de toute nécessité que Jésus avait le sentiment très clair d*une mission essentiellement différente. Ses jugements sur Jean-Baptiste, resté à ses yeux dans Téconomie ancienne et étrangerà Téconomie nouvelle., ne sont pas une objection moins décisive aux hypothèses des critiques qui veulent assimiler au moins dans le principe le prophète de Nazareth* à celui du Jourdain. Il y a entre eux, au contraire, dès le commencement le contraste le plus frappant. Jésus ne pouvait se placer ainsi au-dessus du Baptiste que s'il était sûr qu'il avait autre chose à faire et que nul ne viendrait après lui, que nul autre ne devait inaugurer le royaume que lui-môme. C'est ainsi que tombe d'elle-même la question de savoir à quel moment de son œuvre Jésus s'est cru le Messie; car, sans cette con\âction,iln'aurait jamais pu l'entreprendre. Son premier pas était déjà une solennelle affirmation. Il ne faut pas essayer davantage de faire sortir cette conviction du succès de son ministère, car on ne peut point parler de succès visible dans la carrière de Jésus. Quelques âmes humbles et ignorantes Técoutent, mais le peuple ne le comprend pas et les sages le méprisent en attendant de le persécuter. S'il remercie son Père, ce n'est pas qu'il voie là un triomphe, mais la révélation d'une volonté supérieure et mystérieuse qui a caché les vérités du royaume aux docteurs et aux puissants et les a fait connaître aux enfants. Transportez-vous un peu plus avant, dans la dernière crise de Galilée, alors qu'il se révèle comme le Messie avec le plus de décision. Il est abandonné par le peuple, mis au ban des synagogues, isolé et errant, n'ayant que la perspective de monter à Jérusalem pour y mourir. Si sa conviction lui était venue de la tournure que prenait son œuvre, il aurait dû se convaincre alors que les temps du royaume messianique étaient encore fort élqignés, et en réserver plus que jamais la réalisation à Tavenir. Au contraire, pas un moment il n'hésite et ne perd courage; c'est alors qu'il donne à son œuvre une forme plus précise, une forme définitive avec la pleine assurance que tout lui a été remis entre les mains par le Père (Matth. XI, 27). Il y a là plus que de la force d âme, plus que la marque d'une bonne conscience, il y a là le sentiment tout-puissant de sa vocation spéciale, Tassurance imperturbable qu'il ouvre une ère nouvelle et qu'avec lui le royaume est déjà présent dans le monde. Le progrès dramatique et toujours en ligne de sa vie tout entière jaillit des profondeurs mêmes de sa conscience.

Il ne faut pas expliquer celle-ci par son œuvre, car son œuvre ne peut s'expliquer qiie par elle. D'ailleurs, au temps de Jésus^ il était impossible de séparer le royaume messianique de la personne du Messie; dire que le premier était venu, c'était nécessairement dire aussi que la seconde était là. Si Jésus ne s'explique pas dès le commencement sur sa personne, il est facile de voir néanmoins que toute sa prédication du royaume repose sur elle en définitive. C'est de sa conscience personnelle que jaillit l'autorité de sa parole. « Il a été dit aux anciens, mais moi je vous dis, » Ses promesses comme ses menaces sont souveraines (Matth. V, 4-11; XI, 20). Bethsaïda et Capernaiim seront traitées plus rigoureusement que Sodome pour n'avoir point été touchées par les miracles et la prédication de Jésus. De môme il s'étonne douloureusement de l'impénitence de son peuple en disant qu'il a entendu pourtant quelque chose de plus grand que la prédication de Jonas et que la sagesse do Salomon. A propos du sabbat et pour justifier sa liberté à cet égard, il va jusqu'à dire que dans la présence de sa personne, il y a plus que le temple ou le culte du temple. Il se nomme lui-même l'époux. Jean-Baptiste n'est que son précurseur et ses disciples forment son cortège. Ils doivent se réjouir tant que l'époux est avec eux; car avec lui ils ont toute la joie du royaume céleste. Il faut donc conclure que si dans le commencement la prédication de Jésus a été celle de son royaume, non celle de sa personne, la seconde est cependant impliquée dans la première et va s'en dégager de plus en plus. 11 faut d'abord considérer la manière dont Jésus s'est nommé lui-môme. Le nom le plus fréquent qu'il se donne est celui de t Fils de l'homme. » C'était dans sa bouche une expression affectionnée que ses disciples ne paraissent pas avoir bien comprise, car ils ont cessé de )a lui donner. Jésus l'a choisie avec intention, mais ne l'a pas créée. Ici comme ailleurs il part d'une donnée traditionnelle dont il fait quelque chose d'original et de nouveau en la frappant à son image. Dans le livre de Daniel (VII, 13), après les quatre empires représentés sous des figures animales, apparaît le royaume messianique venant du ciel sous la forme d'un fils d'homme. Il n'y a pas le moindre doute que ce fils d'homme apparaissant sur les nuées devint dans les apocalypses juives l'image même du Messie. Le livre d'Hénoch en fait foi (XLVI, XLIX, LXII). Jésus a connu ce symbole, car dans les discours eschatologiques, à propos du jugement dernier devant le sanhédrin , il le répète en termes identiques en se l'appliquant (Matth. X, 23; XIII, 37, 41; XVI, 27; XVll, 9; XIX, 28; XXVI, 64, etc.). Mais ce symbolisme apocalyptique était resté sans doute l'affaire des rabbins; il n'était point devenu une appellation populaire du Messie; ou du moins le simple terme de fils de l'homme se prêtait à d'autres interprétations et voilà pourquoi Jésus a pu s'en servir assez longtemps sans paraître devant les foules usurper le titre et le rôle messianiques. Nous le voyons môme, quand il veut provoquer la profession de saint Pierre, poser à ses disciples cette question : « (Jue dit-on que je suis, moi le fils de l'homme » (Matth. XVI, 13)? C'est qu'en effet une autre antique

acception de ce terme l'avait consacrée dans un sens différent. Les prophètes s'en étaient servis pour se désigner eux-mênïes, et marquer davantage Thumilité de leur personne» en face de la haute révélation divine qui les choisissait pour organes. Jésus pouvait donc se donner ce nom, comme avait fait Ëzécbiel; sans attributions messianiques, il ne renfermait en effet que Tappel à une révélation supérieure, à l'autorité prophétique qu'il s'arrogeait dès le commencement II n'avait plus rien d'étonnant que le sentiment d'humilité qui s'emparait de Jésus en présence du contraste de son apparence extérieure et de sa mission divine. On constate en effet que Jésus l'emploie régulièrement dans deux séries de discours tout opposés c dans les prédications eschatologiques où le {ils de l'homme, apparaît glorieux et triomphant, et dans tous les autres passages où il veut marquer son dénuement, sa faiblesse et son humiliation comme dans ce texte : « Les renards ont des tanières, les oiseaux ont des nids, mais le ûls de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » On peut donc dire que Jésus a choisi ce nom parce qu'il le cachait et le révélait tout ensemble, parce qu'il correspondait admirablement à sa conscience et se prêtait à la fois par son sens humble d'abord et son sens glorieux au progrès réfléchi et intentionnel qu'il avait résolu de donner à son œuvre et à sa révélation personnelle. Gomme il ne voulait se dire le Messie qu'après en avoir transformé l'idée qu'on s'en faisait autour ^e lui, cette désignation lui permettait d'attendre. C'était en même temps un point d'interrogation posé devant les consciences sérieuses, qui éveillait leur attention sans provoquer aucune méprise. Le même nom qui avait nommé le prophète allait, au jour favorable, révéler le Messie. Cette dignité messianique ne donne cependant pas le fond de la conscience de Jésus. En réalité, ce n'est qu'un titre historique qu'il revendique occasionnellement parce qu'il apporte dans sa personne les biens messianiques, mais par lequel il ne se déiinit pas. Le fils de l'homme s'appelle aussi le « Fils de Dieu », et c'est cette seconde désignation qu'il faut étudier (Matth. XI, 27-30). Il est facile de s'apercevoir que Jésus met un tout autre soin à édifier ses disciples sur ses rapports intimes avec le Père, que sûr son titre de Messie. C'est qu'ici était la racine môme de son évangile. Jésus semble d'abord avoir conquis ses disciples par l'ascendant de sa personnalité. Il leur a dit : Suivezmoi! et ils l'ont suivi. Non seulement il cultive et développe cette impression première, mais dans ses entretiens intimes, il les fait lire dans les profondeurs de son âme, dans sa communion parfaite avec le Père pour les bien convaincre que les destinées du royaume céleste lui ont été remises et qu'ils doivent croire à sa parole et se donner à lui parce qu'il est la révélation suprême de Dieu. Dans la collection des logia de Matthieu et parmi les parties les plus anciennes, nous trouvons un texte admirable qui nous permet de surprendre ces révélations intimes de Jésus. Constatant que les sages le méconnaissent et que les humbles viennent à lui, Jésus reconnaît dans ce fait un dessein supérieur de Dieu et s'écrie aussitôt : « Toutes choses

m'ont été données de la part du Père ; nul ne connaît le Fils, si ce n*est le Père, ni le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut le faire connaître. » Ce n'est point là de la métaphysique, c'est le retour en Dieu de Tâme de Jésus, retour naturellement provoqué par l'expérience extérieure qu'il vient de faira. Et il continue : « Venez à moi, chargez-vous de mon joug, et vous trouverez en moi le repos de vos âmes.» Le suivre et l'aimer, l'aimer plus que son père et sa mère, croire en lui et se donnera lui avec une pleine et joyeuse confiance ; voilà l'essentiel. Il donne plus au monde qu'une doctrine, il se donne lui-même. Il se propose simplement et sans présomption comme l'objet de la foi et de l'amour, sachant bien que tous ceux qui croiront en lui y trouveront l'entière satisfaction de leurs vœux et de leurs espérances religieuses. Nous voilà transportés sur le terrain même du quatrième évangile, et l'auteur de ce dernier récit, quelqu'il soit, n'a en rien dépassé la pensée de Jésus ; il n'a même fait que la mettre mieux en lumière en faisant de sa vie la révélation progressive de- sa personne. Il est le chemin, la vérité, la vie. Le fond de la conscience de Jésus se trouve donc en dernière analyse dans ce sentiment de filialiié divin^-y qui fit la force et la joie de son âme dès les premiers instants. Ce n'était point pour lui un dogme ; c'était une expérience morale de tous les jours. C'est ce sentiment qui, du premier coup, le porte bien au-dessus de la loi et lui fait annoncer une nouvelle alliance de Dieu avec les hommes. C'est ce sentiment qui spiritualise et transforme naturellement la notion du royaume messianique et du Messie lui-même, et qui est devenu le caractère spécifique de la religion nouvelle. Mais encore ici Jésus ne se sépare en apparence du reste de l'humanité que pour l'élever jusqu'à lui. II ne nomme pas Dieu seulement « mon Père », mais « notre Père, votre Père » : sur cette connaissance de Dieu comme Père, sur le sentiment éveillé de cette filialité divine, il édifie toute la vie nouvelle de ses disciples. Il fait mieux et plus que de formuler une théorie; par sa parole et par la communion avec sa propre personne, il crée dans les âmes ce sentiment nouveau ; il donne aux autres ce qu'il possède pleinement en lui-même. De cette manière, le point le plus profond de sa vie intérieure est devenu le sommet de sa révélation, et c'est là le fond de l'Evangile qui a changé le monde.

YIII. La résurrection de Jésus. Avec la mort et l'ensevelissement de Jésus, on arrive au terme de sa vie historique. Quels que soient les événements survenus après ce moment, ils n'appartiennent plus à sa biographie terrestre, mais à sa vie transcendante et surnaturelle. Ce serait en effet se méprendre complètement sur la nature des faits é.vangéliques, que de se les représenter comme formant une histoire suivie et comme un chapitre supplémentaire de quarante jours, selon la tradition reçue, à ajouter au reste de sa vie. Ce ne sont que des récits d'apparitions soudaines et rapides qui, quelque jugement qu'on en porte, ne constituent pas une existence organique suivie et en relations naturelles avec le monde extérieur. Jésus n'a plus les pieds sur notre terre et nous n'y pouvons le suivre. A dire vrai, les

issues de sa vie comme ses origines échappent à notre connaissance scientifique et se dérobent à nos yeux dans un impénétrable mystère. Sans doute le mystère de sa résurrection, de môme que celui de ça naissance, couvre un grand miracle, c'est-à-dire un acte souverain du Dieu créateur, car sans un acte divin intervenant dans la chaîne fatalement solidaire des générations, nous ne comprenons pas Tanneau qu'y a formé la grande et sainte vie de Jésus, comme sans sa résurrection nous ne comprenons pas davantage le développement historique du christianisme. Mais ce double miracle échappe à toute observation sensible. Les disciples n'ont vu que les effets, sans voir agir la cause, et voilà pourquoi, au lieu d'une formule scientifique, il faut se contenter sur ces deux points, des représentations poétiques et populaires, expressions imparfaites et incohérentes, mais non fausses au fond, des réalités de la foi. Nous avons quatre versions et quatre versions différentes et par moments contradictoires de la résurrection du Christ : La première est celle de Matthieu et de Marc, en arrêtant le récit de ce dernier au verset 8 du chapitre XVL On sait que la fin actuelle du second évangile est très postérieure. Cependant il adû avoir une fin, car il ne pouvait s'arrêter à ce verset 8. Qu'est-elle devenue? Il n'est pas impossible de conjecturer qu'elle a été retranchée et remplacée par des compilations harmonistiques, comme celle que naus lisons aujourd'hui, soit parce qu'elle parût trjop défectueuse et incomplète, soit parce qu'elle offrait de trop grande^ divergences avec les autres récits. Quoi qu'il en soit, on peut, en combinant Matthieu et Marc, retrouver assez sûrement la forme de la première tradition évangélique sur la résurrection. A la fin du sabbat, les saintes femmes achetèrent des aromates et le premier jour de la semaine, de très grand matin, elles vinrent au tombeau. Elles le trouvèrent ouvert et virent un ange qui leur dit : « Ne craignez point, vous cherchez Jésus le crucifié ; il est ressuscité : allez, et dites à ses disciples qu'il les précède en Galilée et que là ils le verront. » Les femmes s'enfuirent épouvantées ; elles n'osaient tout d^abord raconter ce qu'elles avaient vu. Quand les disciples l'apprirent, ils allèrent en Galilée, se réunirent sur la montagne marquée par Jésus, et là le virent et reçurent ses derniers ordres. Nous avons retranché du récit do Matthieu l'apparition personnelle de Jésus aux saintes femmes, parce qu'elle est en contradiction avec ce que l'ange vient de leur dire que Jésus n'apparaîtrait -qu'en Galilée et que le récit primitif de Marc, que suit le premier évangéliste, semble bien ne pas avoir renfermé ce détail. Nous obtenons ainsi une première version simple suivie et d'une même teneur, qu'on peut appeler la version galiléenne de la résurrection. La seconde, celle de Luc, représente au contraire la version jérusalémite. Cet évangéliste reproduit d'abord le récit de Marc sur la visite des femmes au sépulcre. Seulement au lieu d'un ange elles en voient deux. Dans le discours que ceux-ci leur adressent, au lieu de l'ordre d'aller attendre en Galilée l'apparition du ressuscité, ils rappellent seulement ce que JésuSj en Galilée, disait à ses disciples sur la nécessité de sa mort et

de sa résurrection. G*est ainsi que l'auteur sans doute, qui va transporter toutes les apparitions en Judée, croit se mettre en règle avec la tradition primitive. Les disciples traitent le récit des femmes de bavardage et ne croient pas. Mais Jésus apparaît à deux d'entre eux sur le chemin d*Emmaus ; quelques autres sont allés vérifier le récit des femmes et ont trouvé le sépulcre ouvert et vide. Jésus s'est montré d'abord à Pierre; puis il apparaît au milieu des onze apôtres dans une chambre fermée, il leur fait palper son corps et pour les mieux convaincre se fait servir à manger du poisson et du miel et finit en leur ordonnant de prêcher FEvangile, en commençant par Jérusalem, à toutes les nations de la terre. Il les conduisit ensuite à Béthanie, les bénit et se sépara d'eux. De même que la première tradition ignorait les apparitions à Jérusalem, celle-ci ignore celles de Galilée et semble même les exclure car, d'après les Actes, Jésus aurait engagé ses disciples à ne pas quitter la capitale avant d'avoir reçu le Saint-Esprit. Il est vrai que l'auteur des Actes développe lui-môme sa première version en plaçant quarante jours après Pâques l'ascension de Jésus qu'il semblait mettre, à la fin de son évangile, au soir même du premier jour de la résurrection. La troisième version, qui se rapproche de la précédente, est celle du quatrième évangile. D'après elle, Marie Madeleine vient de grand matin au tombeau, et le trouvant vide elle court chez Pierre et chez le disciple que Jésus aimait et leur dit : « On a enlevé le Seigneur et nous ne àavons où on l'a mis. » Les deux disciples courent au sépulcre, constatent qu'il est réellement vide et reviennent. Madeleine cependant était restée pleurant à l'entrée du tombeau ; elle voit deux anges qui lui demandent : « Pourquoi pleures-tu ? » Puis elle rencontre Jésus lui-même qu'elle ne reconnaît pas jusqu'au moment où celui-ci la nomme par son.nom. Il ne veut pas être touché par elle et en donne pour raison qu'il n'est pas encore remonté vers son Père. Elle vient raconter l'apparition aux disciples. Le soir, Jésus se montre soudain au milieu d'eux dans la chambre où ils étaient enfermés. Thomas qui était absent est encore incrédule ; huit jours après, Jésus reparaît encore, lui fait toucher ses plaies et, après l'avoir convaincu, prononce cette parole qui semble prouver que la résurrection est chose qui s'adresse à la foi plus qu'aux sens : « Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru I » Enfin dans l'appendice de l'évangile nous avons un souvenir emprunté peut-être à la première version galiléenne ; l'apparition de Jésus sur les bords du lac de Génézareth. Ainsi la version du quatrième évangile semble combiner et concilier les deux versions précédentes. Enfin la quatrième, la première en date, mais la plus nue est celle de Paul (1 Cor. XV, 1-9). L'apôtre raconte qu'il a enseigné aux Corinthiens ce qu'il a reçu par tradition : que Jésus est mort, qu'il a été enseveli, qu'il est ressuscité le troisième jour et s'est montré d'abord à Pierre, ensuite aux Douze (les Onze) ; puis à plus de cinq cents frères à la fois, dont plusieurs vivent encore au moment où il écrit, ensuite à Jacques, encore une fois à tous les apôtres et enfin à lui-môme en dernier lieu. Ce qu'il y *

a de remarquable dans ce résumé, c'est que Paul met sur la môme ligne et considère comme étant de môme nature les apparitions accordées, aux apôtres et celle qu'il a eue lui-môme en partage; en second lieu, que ces apparitions n'ont pas duré seulement quarante jours, mais jusqu'au moment de sa conversion, et qu'elles ont pris fin à ce moment-là. — Voilà les quatre versions qui ont avec des éléments communs d'étonnantes divergences. L'harmonistique a fait les efforts les plus ingénieux et les plus opiniâtres, mais aussi les plus vains pour les fondre en un récit homogène et suivi. La critique se trompe, elle-môme, qui n'avoue pas l'impossibilité de faire concorder tous ces récits. tSe qui parait certain c'est que les apparitions ont duré un certain temps et ont eu deux Centres, la Galilée et la Judée, et que dans ces deux centres de l'activité de Jésus il s'est formé deux traditions à peu près indépendantes et qui n'ont d'abord qu'un point de commun : le tombeau de. Jésus trouvé vide au matin du troisième jour. Plus tard ces deux traditions se sont môlées plutôt que conciliées. En les étudiant par ordre chronologique, il est facile de voir dans quel sens marchait la traditiori chrétienne. Chei Paul, l'apparition du ressuscité est purement subjective, c'est-à-dire qu'elle n'est perçue que par celui ou ceux à qui elle est destinée. Si Jésus eut, d'après Paul, un. corps, c'est un corps tout spirituel.. Dans la première narration évangélique, la tradition a pour point de départ le récit des saintes femmes, Jésus se montre en Galilée sur la montagne, mais comme un ôtre tout spirituel, ainsi que dans le témoignage de Paul. Luc éprouve déjà le besoin de donner à ces manifestations plus de solidité. Il a peur qu'on ne les prenne pour celles d'un spectre, d'un pur esprit. Il fait palper le corps du ressuscité et le fait môme manger devant tous ses disciples. Venu le dernier, le quatrième évangile semble encore renchérir sur cette tendance dans l'histoire de l'incrédulité vaincue de Thomas. C'est ainsi que nous trouvons dans la primitive Eglise déjà les deux manières différentes dont on n'a cessé depui&lors de représenter la vie du Christ ressuscité. Paul et la première tradition la considèrent comme purement pncumaa'gue. Luc et l'auteur du quatrième évangile comme grossièrement matérielle. De graves difficultés pèsent sur Tune et l'autre de ces deux conceptions. A la première on objecte le fait que le tombeau de Jésus a été trouvé vide. Pourquoi est-il vide, si le corps pneumatique de Jésus n'est plus son corps terrestre? Or le fait de la disparition du corps de Jésus est tellement essentiel dans cette histoire de la résurrection qu'il semble avoir donné le premier éveil à la pensée des disciples, la première impulsion vers la foi au ressuscité. Quant à la résurrection corporelle, les preuves elles-mêmes par lesquelles Luc et Jean veulent l'établir éveillent involontairement le doute. Qui nous expliquera et justifiera cet acte physiologique du corps de Jésus mangeant du poisson ou du miel, en d'autres termes ayant un réel estomac capable de digérer, dans un corps qui en même temps peut se transporter soudain d'un lieu dans un autre devenir palpable et s'évanouir sous les sens ; entrer, toute issue close.

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dans uae chambre et se métamorphoser tantôt jusqu'à paraître inconnu et tantôt jusqu'à porter les marques à peine cicatrisées des blessures reçues ? Le fait de la résurrection peut s'imposer à la foi ; mais il faut avouer qu'il dépasse toute conception humaine ; car prise comme l'apparition d'un esprit, elle court le risqne d'apparaître comme une histoire de revenant ; et, prise au sens physique, elle nous jette dans un ordre matériel, sans rapport aucun avec celui dans lequel nous vivons. — Devant cette impossibilité d'arriver à une noUon rationnelle ou simplement intelligible de la résurrection du Christ, il est naturel que la science moderne ait essayé de l'écarter par des explications plus ou moins vraisemblables des récits évangéliques et de la fondation du christianisme. 11 faut les passer rapide* saent en revue. On ne s'est pas arrêté longtemps à l'hypothèse d'une fourberie des disciples • qui auraient ravi le corps de leur maître et auraient ensuite, contre leur propre conscience, prêché qu'il était ressucité. Contre cette hypothèse, l'argument si faible de Pascal : « J'en crois des témoins qui se font égorger » est plus que suffisant. D'ailleurs elle n'a pu trouver quelque crédit qu'en un temps oii, ne comprenant pas le génie propre des religions, on aimait, par haine contre elles, à les considérer toutes comme les créations arbitraires de quelques imposteurs et des dupes qu'il avaient rencontrés. Il est à peine besoin de s'arrêter davantage à l'hypothèse d'une mort apparente de laquelle Jésus serait sorti après vingt-quatre heures de léthargie dans la fraîche atmosphère du sépulcre, pour se montrer ensuite mystérieusement à* ses disciples. Malgré la faiblesse que le respectable théologien Hase a toujours eue pour une telle explication, il a suffi des sarcasmes de Strauss pour l'empêcher de jamais prendre pied dans la science. L'explication mythique n'a pas ici plus de place, car nous sommes en présence de faits psychologiques bien caractérisés et bien positifs, comme la conviction de l'apôtre Paul et les premières prédications de Pierre, qu'une simple légende sans liaison avec l'histoire n'explique d'aucune manière. L'hypothèse la plus vraisemblable. et qui a trouvé le plus d'accueil, est celle des visions. Celle-ci a pris son point d'appui dans l'expérience même de Paul. 11 n'était point trop difficile d'expliquer par une vision extatique la scène du chemin de Damas, et comme l'apôtre affirme que les autres apparitions de Jésus ont été de même nature, de conclure logiquement à une série de visions chez les autres disciples. Il ne restait plus, pour les rendre vraisemblables, que de peindre, avec de fortes couleurs, le milieu historique et l'état mental d'où elles seraient logiquement sorties. Est-il donc inconcevable que le premier moment de prostration chez les apôtres ait fait place promptement à une surexcitation fiévreuse, et qu'il y ait eu dans les extases des premières natures nerveuses, soulevées par une foi passionnée comme celle de Marie-Madeleine ou de Pierre, quelque chose de contagieux, de sorte que les autres, s'enflammant à leur tour, ont vu et entendu ce qu'avaient d'abord vu et entendu un ou deux seulement? Le miracle de la Pentecôte ne nous montre-t-il pas les premiers chrétiens dans cet état extatique ? On cite

ici des analogies. Les partisans de Thomas Becket et de Savonarole ont revu plusieurs fois vivants les martyrs dont leur conscience n'acceptait pas le supplice et la condamnation sans appel. Chez les natures héroïques, ces réactions sont inévitables ; elles ne se résignent pas à la défaite, et, après le premier abattement, on les voit se relever et reconquérir ce qu'un destin brutal leur avait enlevé. Quelque spécieux que soient les arguments des défenseurs de cette explication psychologique. Ils ne la feront pas triompher absolument. Ils ne vont qu'à établir une simple possibilité abstraite. De cette possibilité à la réalité, il y a encore un pas que rien ne fait franchir. Dès qu'on se met sur le terrain des textes solides, elle ne suffit plus. Le point de départ sur lequel elle s'appuie, je veux dire la vision de Paul, n'est rien moins que solide. Cet apôtre, qui a eu des visions, distingue très nettement entre ces visions subjectives et l'apparition du Christ, qui Ta brisé et vaincu en pleine hostilité, avant de le faire apôtre. Il n'y a rien de fiévreux, ou d'intermittent dans la calme et puissante harmonie, dans l'unanimité contiaue du témoignage apostolique. Les analogies que l'on cite, les visions qui ont suivi la mort de Thomas Becket ou de. Savoparole ne sont pas suffisantes, car de ces visions il n'est rien sorti qu'une protestation impuissante contre les bourreaux. Des visions apostoliques est sorti le triomphe de la cause du Christ, le christianisme historique tout entier. Il faut bien reconnaître qu'il y avait en elle un je ne sais quoi, une force intime qui manquait aux autres, et qui fait la triomphante assurance des premiers missionnaires chrétiens. Ou bien il faut nier la Providence dans Vhistoire, ou il faut aller jusqu'à reconnaître là quelque chose de plus haut que le hasard; mais alors ces visions prennent elles-mêmes un caractère surnaturel, et l'on touche encore par ce bout-là au miracle qu'on veut écarter. Entre la mort de Jésus et la première prédication chrétienne au jour de la Pentecôte, il y a comme une nuit profonde dans laquelle notre œil ne sait rien saisir ; mais ce n'est pas une nuit vide et stérile, c'est la nuit d'un prodigieux enfantement. Quand l'histoire recommence, nous nous trouvons sous un autre soleil, devant un autre horizon, et dans un monde nouveau. Ce dont la critique doit tenir compte, en effet, ce n'est pas seulement de la foi profonde et réfléchie des disciples en la résurrection de leur maître, c'est encore de la transformation religieuse et morale qui s'est opérée en eux dans le même moment. Alors s'éveille en eux, pour la première fois, la conscience chrétienne. Jésus revit dans leur âme, et va reprendre avec eux et par eux son ministère de rédemption universelle. Voilà une résurrection féconde et puissante que l'histoire atteste suffisamment, et qui est le signe d'une résurrection objective. Qu'on n'objecte point qu'on en peut dire autant de tous les grands hommes. Il y a dans l'expérience chrétienne quelque chose de spécial. C'est un fait incontestable dans son ordre que Jésus, après sa mort, a continué d'agir sur l'âme de ses disciples, de présider à leur œuvre, et, selon sa promesse, d'être présent en eux et au milieu d'eux. Cette action invisible, qui ne cesse jamais, est, pour la foi, la preuve der-

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