JOUBERT
pèce de journal où sont consignées ses Pensées, et qui a fait sa célébrité. Peu d'événements sont à noter dans sa vie, bien qu'elle se soit déployée à une époque très agitée. Ce fut la vie d'un penseur et d'un sage. A l'âge de vingt-quatre ans, il alla se fixer à Paris pour y cultiver les lettres. Bientôt il se lia d'amitié avec La Harpe, Marmontel, d'Alembert et Diderot. Ce dernier exerça sur lui une influence philosophique assez profonde, quoique cependant de peu de durée. Joubert s'est plus tard reproché comme une faute de s'être laissé gagner aux idées du célèbre directeur de l'Encyclopédie. Les premières années de son séjour à Paris furent d'ailleurs assez agitées, moralement, et elles contrastent avec l'ensemble de sa vie. Il disait, en y faisant allusion :•« Mon âme habite un lieu où les passions ont passé, je les ai toutes connues. » Mais il retrouva vite la foi et le calme de son enfance. Son amour pour l'étude, sa santé délicate et ses relations avec la haute société de Paris lui créèrent une existence paisible remplie par les plaisirs de la lecture, de la méditation et de la conversation. Fontanes et Chateaubriand fure^t ses deux plus intimes amis, et l'influence qu'il exerça sur ce dernier suffirait, à elle seule, à lui valoir une place dans une encyclopédie des sciences religieuses. Joubert, en eff'et, se montra de bonne heure et resta jusqu'à la fin un moraliste chrétien. Il contribua, pour une large part, au mouvement en faveur de la religion chrétienne qui marqua les premières années de notre siècle, et dont Chateaubriand, son ami, se fit l'interprète plus brillant que solide dans le Génie du ckristiaJiisme. Son influence dans les salons du temps fut considérable ; il était le conseiller des écrivains et des poètes, et parfois même des hommes qui, plus tard, devaient être môles aux afi'aires publiques. M"" de Beaumont, rendue célèbre par l'amitié de (Chateaubriand, resta son amie aussi et sa confidente, de 1794 à 1803, époque de sa mort. Après son mariage, qui lui apportait une fortune suffisante, Joubert s'installa à Paris dans une maison de la rue Saint-Honoré, qui appartenait à la famille de sa femme. C'est là qu'il vécut retiré jusqu'à la fin, au milieu de ses livres et de ses amis, fort préoccupé de sa santé, et, à force de la croire et de la dire mauvaise, réussissant à la rendre telle. Il était fait pour la solitude du c«ibinet plutôt que pour les charges publiques. Lorsqu'on 1809 Bonaparte créa l'Université, Fontanes qui en .était le grandmaître, fit nommer Joubert inspecteur général en môme temps que M. de Bonald et Mgr de Beausset. Plus tard, il en devint conseiller. Son. érudition et son goût littéraire le désignaient pour ces hautes fonctions. Il mourut en 1824.— Joubert n'avait jamais rien publié. 11 disait: « Je suis impropre au discours contenu... Mes idées! c'est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir. » Et encore : « Le ver à soie file ses coques et je file les miennes: mais on ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieu. » Fort heureusement, elles ont été dévidées; une première fois par Chateaubriand, en 1838, du vivant de sa veuve, et une seconde fois, en 1842, avec une aff'ection plus patiente et plus tendre encore, par un neveu de Joubert, M. Paul de Raynal. Il a paru encore deux éditions, en 1852 et en 1860, toujours sous le même
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litre de Pensées, Joubert était une âme naturellement religieuse ; sa piété est modérée, émue, pénétrée de délicatesse morale, mais ou y trouve plus d^une trace de Thomme des salons et de Thomme de lettres. Ce qui lui plaît surtout dans le culte chrétien, ce sont les pompes extérieures, le son des cloches, Tencens... On voit que c'est la piété poétique et littéraire de Tépoque où apparut le Génie du christianisme. Elle est môme presque constamment absente de sa correspondance, où elle fait place à une causerie pleine • d'art, de bon sens et d'élégant badinage. Hâtons nous d'ajouter que lorsqu'il en parle dans ses Pensées^ il y mêle toujours un sentiment moral, profond et délicat, et la définit en termes excellents : « La pieté est une sagesse sublime qui surpasse toutes les autres, une espèce de génie qui donne des ailes à Tesprit. Nul n'est sage s'il n'est pieux... La piété est une espèce de pudeur. Elle nous fait baisser la pensée comme la pudeur nous fait baisser les yeux, devant tout ce qui est défendu. » Joubert est aussi un philosophe, sinon éminent, du moins très éclairé. Il s'était rendu familier avec les hautes spéculations de la pensée, et s'était arrêté à un spiritualisme élevé qu'il accordait fort bien avec la foi chrétienne. Les idées se clarifiaient en passant par son esprit ; les plus obscures sortaient de là lumineuses et parées, comme pour une fête. Quelques-unes de ses Pensées sur ce sujet sont devenues classiques : « Ce n'est pas ma phrase que je polis, c'est mon idée. Je m'arrête jusqu'à ce que la goutte de lumière dont j'ai besoin soit formée et tombe de ma plume... La lumière est l'ombre de Dieu, et la clarté l'ombre de la lumière. » Tout, dans son esprit, tourne à l'image : « Le soir de la vie porte avec soi sa lampe »; môme quand il écrit sur la théologie : « Le monde a été fait comme la toile de l'araignée : Dieu l'a tiré de son sein et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. Sa puissance est un peloton, mais un peloton substantiel contenant un tout inépuisable, qui se dévide à chaque instant en demeurant toujours entier... »0n voit le charme et on peut entrevoir le danger de ces images. Où Joubert excelle, c'est comme moraliste. Sans citer l'Evangile, il s'eh inspire et c'est pour cela que nous l'avons appelé un moralfste chrétien. On a rarement exposé les vérités morales avec plus de sagacité et de bonheur. Tout ce qu'il a écrit sur ce sujet est à la fois profond, vif et fin. 11 veut qu'on vive surtout par l'âme, et qu'on considère en tout le devoir. C'est son grand mot ; il l'avait appris dans ri£vangile et dans la philosophie de Kant, dont il a fait d'ailleurs une si fine critique. Il a écrit : « Vivre, c'est penser et sentir son âme. Tout le reste, boire, manger, quoique j'en fasse cas, ne sont que des apprêts du vivre, des moyens de l'entretenir. Si on pouvait n'en avoir aucun besoin, je m'y résignerais facilement et je me passerais fort bien du corps si on me laissait toute mon âme. » On retrouve bien là celui dont M"' de Châtenay disait : « Qu'il avait l'air d'une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui s'en tirait comme elle pouvait. » — « La vie est un devoir, écrivait-il à M"' de Beaumont ; en vous obstinant à la regarder comme un simple amusement ou comme une affaire vous la trouvez avec raison insupportable, mais c'est la