BOGOMILES — BOHÊME
cratie juive et de l'Eglise chrétienne est son œuvre. Son siège était Jérusalem; actuellement il réside dans l'église Sainte-Sophie à Constantinople. Le fils cadet, nommé Logos, est le sauveur du monde. Conçu par la Vierge et issu de son oreille, il se revêtit d'un corps <Tange, entra en lutte avec son frère aîné et le vainquit. Il enseigna aux hommes la véritable manière de vivre et d'adorer Dieu. Les bogomiles condamnent le mariage, l'usage de la chair et des œufs ; ils rejettent la croix, les reliques, les images des saints, et ne reconnaissent d'autre communion que de demander le pain quotidien en récitant l'oraison dominicale, sept fois le jour eteinq fois la nuit. De l'Ancien Testament, ils ne conservent que les psaumes et les seize prophètes ; mais ils y ajoutent plusieurs ouvrages apocryphes : ils y trouvent leurs doctrines, grâce à la méthode d'interprétation allégorique. — Sources : Anna Comnena, lib. XV, p. 486; Euthymius Zygadenus, Panoplia, qui contient un exposé complet de la doctrine des bogomiles, pars IL itituî. xxiii, publiée d'une manière fragmentaire par J.-G. Wolf, Hài . Bogom., Vitenb., 1712, in-4°,et dans son ensemble par Gieseler, 2£W/. Zyg. Narratio de Bog., Gœtt. , 1842 ; OEder, Prodrom. histor. Bog. critic. , 'Gœtt., 1743; Engelhardt, Die Bogomilen (Kirch. gesch. Abhandl., ErL. 1832, n° 2) ; Gieseler, Lehrb. der Kirchen gesch., II, 2, p. 679 ss.
BOHÊME. Le vaste quadrilatère formé par les Sudètes, les Monts des Géants, l'Erzgebirge saxon, la Forêt de Bohême et les collines de Moravie occupe une place importante dans l'histoire du christianisme; il y a surtout joué dans les derniers temps du moyen âge un rôie trop considérable et trop curieux pour qu'on n'en retrace au moins une rapide esquisse, quelle que soit la difficulté de grouper tous ces faits d'une manière concise, tant à cause des fluctuations continuelles de la situation religieuse elle-même, qu'à cause des questions politiques et nationales qui viennent en Bohême heurter sans cesse et compliquer les questions ecclésiastiques. Ce fut au cinquième siècle que les Tchèques, le peuple slave qui forme actuellement la population des deux tiers de la Bohême, vinrent occuper les contrées qui portent aujourd'hui ce nom, et où ils trouvèrent encore quelques restes des Marcomans et des Boïens, peuplades germaniques occupant anciennement le pays. Ils étaient païens et le restèrent longtemps. Gharlemagne dévastateur pays, mais il ne put ni les soumettre, ni les convertir. Les premiers éléments du christianisme pénétrèrent dans ces contrées avec quelques nobles tchèques, qui étaient venus visiter le roi Louis le Germanique à sa cour de Ratisbonne et qui reçurent le baptême en 845. Ces conversions toutefois n'eurent aucune influence sur les masses, bien que le saint-siége s'empressât de rattacher la Bohême au diocèse de Ratisbonne. La véritable conquête religieuse se fit du côté opposé, et ce fut Constantinople qui l'emporta sur Rome, sans profit ultérieur, il est vrai. La légende religieuse, difficile à séparer de l'histoire pour ces temps reculés, raconte la conversion des Bohèmes de la façon suivante. Une sœur du roi des Bulgares, Bogoris, était prisonnière à Byzance; elle revint dans son pays, chrétienne, amenant un moine nommé Méthodius, qui réussit à convertir Bogoris en 861. Puis, de concert avec son frère Constantin.
•plus connu sons sou nom monacal de ("vrille. Méthode se mit à évangéliser l'empire morave dont Swatopluk était alors le chef. En 871 le duc de Bohême Borziwov et son épouse Ludmilla vinrent rendre visite
à Swatopluk, et furent convertis à leur tour et baptisés à OlmÙtZ. On ne parlera pas ici plus en détail de l'activité des deux apôtres slaves, comme 00 les appelle (voy. l'article Méthodius). Il suffira de dire (pie, grâce à eux et contrairement aux règles de conduite de l'Eglise romaine, la religion nouvelle resta pour la Bohême une religion nationale, et qu'ils surent obtenir du pape Adrien II l'usage des Evangiles et d'une liturgie en langue vulgaire. Ce point de départ explique bien des phénomènes du développement religieux postérieur dans le pays. Le christianisme ne se développa d'ailleurs que lentement chez les Tchèques. Les successeurs de Borziwoy revinrent en partie au paganisme, regardé comme un boulevard contre l'invasion germanique. Ce ne fut que sous le règne d'Othon Ier, alors que la Bohème devint vassale effective de l'empire, que Boleslas le Cruel rétablit les églises détruites. En 972 Boleslas II, le Pieux, obtenait du pape Jean XIII la création de l'évêché de Prague, mais à la condition de suivre désormais les rites de l'Eglise latine et d'adopter sa langue aussi bien que •ses prescriptions dogmatiques. Ce fut le commencement d'une longue lutte entre l'esprit national et l'influence allemande du dehors. Pour le moment cette dernière, marchant d'accord avec le saint-siége, l'emporta. Un Saxon fut le premier évêque de Prague et son siège fut placé sous la suprématie de l'archevêché de Mayence. Un de ses successeurs tchèques, Adalbert, canonisé plus tard, préféra abandonner ses insignes pontificaux, plutôt que de soutenir une lutte incessante contre les prétentions centralisatrices de Rome, et trouva la mort en évangélisant les Prussiens (997). Pendant les longues querelles du sacerdoce et de l'empire, la puissance papale s'affermit de plus en plus en Bohême; les successeurs de Grégoire VII firent à peu près disparaître l'usage de la langue vulgaire dans les chants et les rites de la messe, et |le célibat des prêtres seul ne fut point accepté partout. Encore au milieu du quinzième siècle nous trouvons des prêtres mariés en Bohême. [Vers la fin du onzième siècle disparaissent aussi les derniers vestiges du paganisme; l'année 1092 vit la chute des derniers bois sacrés et l'exil des derniers prêtres restés fidèles aux dieux vaincus. La Bohême resta dans ce! état pendant plusieurs siècles, participant, elle aussi, à la lente décadence de l'Eglise universelle, amenée par les victoires mêmesqu'elle avait remportées jusque-là. — Au quatorzième siècle la Bohême atteignit L'apogée de son importance politique sous la dynastie des Luxembourgs qui succédait à la famille éteinte des Premyslides. Du règne du principal monarque de cette race nouvelle date aussi le réveil intellectuel et par suite religieux du pays. Charles IV (1346V1378) obtenait en 1343 la création de L'archevêché de Prague et nommait un métropolitain pour la Bohême en la personne d'Ernest de Pardubitz, brisant ainsi îe lien qui rattachait l'Eglise tchèque au siège de Mayence. Mais surtou; il tondait, le 7 avril 1348, la célèbre université de Prague, qu'il organisait sur le modèle de celle de Paris, avec ses quatre facultés de théo-
logie, de droit, de médecine et des arts, et ses quatre nations d'étudiants, les Bohèmes, les Bavarois, les Polonais et les Saxons. Il fit ainsi pour un temps de la Bohême le centre intellectuel de l'empire d'Allemagne où n'existait alors encore aucune université de ce genre; il en fit aussi Je foyer d'une culture intellectuelle relativement intense pour le pays luimême, en ordonnant que tout nouveau bachelier de Prague serait tenu d'enseigner deux ans dans les écoles des villes et des campagnes. C'était créer, sans y penser peut-être, un admirable instrument de propagande pour les idées nouvelles que l'université devait faire éclore dans la suite. Mais en même temps qu'il entreprenait ces utiles innovations, Charles IV augmentait les richesses du clergé par des donations fréquentes et se plaisait à redoubler de luxe dans les cérémonies du culte, augmentant ainsi, d'une façon peut-être également inconsciente, le dévergondage et l'avarice des prêtres bohèmes. — Les germes semés par lui soit en bien, soit en mal, devaient porter leurs fruits. Ce fut son fils Wenceslas (1378-1419) qui les vit mûrir lentement pendant un règne très-long, mais aussi tourmenté que celui de son père avait été glorieux. Intelligent mais brutal, fourbe et paresseux, Wenceslas se brouilla bientôt avec ses sujets d'Allemagne, comme avec ses sujets de Bohême, et l'apathie complète avec laquelle il laissait flotter les rênes du gouvernement favorisa grandement la révolte et l'anarchie des esprits qui ne tarda point à se manifester sur le domaine religieux comme sur celui de la politique. Le schisme dont souffrait l'Eglise, la corruption du haut et du bas clergé qui s'étalait sans pudeur, favorisèrent une réaction morale qui peut s'observer alors partout, mais qui trouvait en Bohême un terrain tout particulièrement préparé parles souvenirs nationaux. C'est à tort qu'on a voulu attribuer ce réveil bohème à l'influence vaudoise, comme Fa prétendu déjà Léger, le vieil historien des vaudois. Rien dans les recherches approfondies des savants contemporains n'est venu donner une base solide à ces affirmations répétées. Ce fut l'université de Prague qui, pour la Bohême, fut le centre de ce mouvement des esprits. La seconde moitié du quatorzième siècle vit toute une série de prédicateurs, de théologiens et de mystiques spéculatifs qui peuvent être regardés, à des titres divers, comme les initiateurs du réveil religieux. Parmi eux l'on distingue le moine augustin Conrad de Waldhausen, prédicateur à Prague (f 1369), l'archidiacre Jean Milic de Kremsier, secrétaire de Charles IV (f 1374), Mathias deJanow, chanoine à Prague (f 1394) ; tous ils se tinrent au point de vue dogmatique sur le terrain de l'Eglise, mais par leurs appels à la conscience chrétienne, leurs attaques véhémentes contre les vices du clergé, l'allure mystique de leurs prédications éloquentes, ils furent les précurseurs de Jean Huss. Ce dernier naissait au moment où Conrad de Waldhausen fermait les yeux (6 juillet 1369), et sa venue donnait à la Bohême son véritable réformateur. Nous n'avons point à raconter ici sa biographie ni à exposer ses doctrines (voy. l'article Huss); rappelons seulement qu'il commença ses cours à l'université, dès 1398, et qu'il fut nommé recteur de cette corporation savante en 1402. Son développement théo-
logique s'était fait avec une prudente lenteur, et pendant longtemps il n'enseigna rien qui lût en opposition avec l'orthodoxie catholique,
bien que la lecture des écrits de Wiclef ne restât pas sans influence sur ses idées, lue question plus politique encore que religieuse lit surgir les commencements d'un schisme religieux. Les trois nattons entre Lesquelles se répartissaient les étudiants étrangers de l'université, s'étaient prononcées en 1408 pour le pape Grégoire XII ; la nation bohème au contraire se prononça pour la neutralité entre Grégoire et son rival Benoit XIII. Pour faire triompher l'élément tchèque sur l'élément étranger, \\ enceslas, par lettres patentes du 18 janvier 1409, accorda trois voix à la nation bohème et décida qu'à l'avenir les trois autres nations n'auraient plus qu'une voix dans les délibérations universitaires. Cette violation des statuts primitifs irrita professeurs et étudiants étrangers. Ils quittèrent Prague et allèrent fonder l'université de Leipzig, eii 1409. Ce fait attira d'une part les haines dès longtemps existantes entre l'élément national et l'immigration allemande ; d'autre part, l'idée religieuse nationale, restée sans contre-poids par ce schisme académique, prit tout à coup un essor nouveau, favorisé par l'antipathie contre les idées cléricales étrangères. La lutte éclata au synode de Prague en 1410, où les écrits de Wiclef furent condamnés au feu, Huss lui-même excommunié. En 1412 quelques-uns de ses partisans, qui s'opposaient à la vente des indulgences, furent exécutés à Prague ; ce lurent les premiers martyrs bohèmes. Sur ces entrefaites se réunissait le concile de Constance; sur la foi des promesses de l'empereur Sigismond, Huss quittait Prague le 11 octobre 1414, pour aller défendre ses doctrines devant les Pères de l'Eglise. On sait le reste; condamné pour crime d'hérésie, il périssait sur le bûcher le 6* juillet 1415. Ses amis emportèrent en Bohême un peu de la terre où s'étaient mêlées ses cendres; ils y emportèrent surtout une haine inextinguible contre l'Eglise qui avait tué leur maitre, contre l'Allemagne sacrilège qui avait autorisé le crime. Les suites s'en firent bientôt sentir. Les Etats de Bohême, réunis à Prague, formaient entre eux une ligue offensive et défensive, et le 5 septembre 1415, par quatre cent cinquante-deux signatures, ils déclaraient mensongère la condamnation du concile de Constance. Le légat apostolique répliquait à cette déclaration par l'interdit lancé contre la Bohème ; la rupture était consommée. — Dès ce premier moment déjà il y avait des discussions et des querelles entre ceux que l'Eglise anathématisait ainsi. Les amis et partisans de Huss, à Prague, par exemple Jacoubek ( Jacobellus ) de Mies, ne voulaient que des réformes modérées dans la discipline ecclésiastique et l'obtention de la coupe pour les laïques dans la célébration de la cène; d'autres, plus ardents, rejetaient le culte des images, la doctrine du purgatoire, etc. Ces derniers se groupèrent surtout dans la petite ville d'Austi, et quand celle-ci eut été détruite en 1420, ils fondèrent à côté la ville de Tabor. De là les dénominations de calixtins et de taborites qui servent dès lors à désigner les diverses tendances au sein du schisme hussite. Déjà te pape .Martin Y et l'empereur Sigismond s'étaient entendus pour employer la luire contre cette hérésie nouvelle, quand le décès de
Wenceslas (16 août 1419) vint compliquer encore la situation politique. Sigismond devait être l'héritier de son frère; les partis ne voulaient point de lui comme monarque ou n'en voulaient qu'à certaines conditions que l'empereur refusait d'accepter pour sa part. Un désordre indicible s'empara du royaume ; à côté des calixtins et destaborites se forma un parti catholique, qui, tendant la main à l'étranger, se mit à persécuter d'une manière féroce les partisans de Huss. Dans le cours de l'année 1420 on aurait précipité vivants plus de 4,300 hérétiques dans les puits des mines de Kuttenberg. Une exaltation religieuse de plus en plus vive se manifestait d'autre part sous l'impulsion de ces persécutions. Du sein des taborites sortirent des groupes plus violents encore et plus fanatiques. Laurent de Brezowa annonçait l'arrivée de Huss ressuscité et le commencement du règne de mille ans prédit par l'Apocalypse ; un paysan, nommé Nicolas, créait la secte des nicolaïtes ou adamites , qui voulaient retourner à l'état de nature et se livrèrent aux plus absurdes excès. Nous ne pouvons entrer dans le détail des croisades •entreprises par Sigismond contre ses propres sujets après que le saint -siège eut fait prêcher la guerre sainte par toute l'Europe. Elles ne furent point heureuses, et quoique divisés entre eux, les Bohèmes hussites surent toujours se retrouver unis en face de l'étranger. Quand Sigismond eut été battu sur la colline de Wykow, près de Prague, le 14 juillet 1420, les calixtins lui proposèrent comme base des négociations les quatre articles de Prague, résumant l'ensemble des réclamations qu'ils prétendaient faire admettre par l'Eglise. Le premier demandait la liberté de la parole de Dieu par toute la Bohême, le second la communion sous les deux espèces (sub utraque) ; le troisième dépouillait le clergé de l'administration des biens de l'Eglise; le quatrième demandait l'abolition de tous les péchés mortels dans la •chrétienté, et de toutes choses contraires à la loi divine. Les taborites voulaient aller bien plus loin ; mais pour le moment, la demande des calixtins eux-mêmes fut repoussée avec dédain. Cherchant un monarque au dehors, les Bohèmes accueillirent alors en partie Sigismond iKorybut de Pologne comme leur roi ; d'autres refusaient de reconnaître une royauté quelconque. La mort de leur célèbre chef, Jean Ziska de Trocnow (11 novembre 1424) affaiblit vers cette époque le parti des taborites; mais les incursions de Sigismond et de l'électeur Frédéric de Brandebourg n'en furent pas moins repoussées par Procope le Grand, le plus connu des successeurs du redoutable aveugle. Une nouvelle ^croisade se termine par la défaite des Allemands à Taus, le 14 août 1431. Le concile de Bâle, qui venait de se réunir, invite alors les tBohêmes à venir discuter avec lui leurs griefs religieux. Le 15 octobre vde la même année, les délégués hussites, dont les plus marquants étaient Jean de Bockycana, Nicolas Biskupec de Pilgram et Procope le Grand, entraient à Bâle. Leurs négociations avec les Pères et le cardinallégat, Julien Césarini, ne purent aboutir une première fois. Après bien des allées et venues, on signa le 30 novembre 1433 les premiers compactais de Prague, qui rappelaient les quatre articles de 1420. Les taborites refusèrent de ratifier cet accord. Les calixtins durent les
combattre les armes à la main, et la défaite de Lipan. où périt Procope (30 mai 1434), mit un terme à leur influence politique. Leurs partisans se dispersèrent et les modérés restèrent maîtres <ia terrain. Us signèrent
avec Sigismond les m,,//, >!>'/<, ts (I ' /(//au, le 5 juillet 1436, et l'empereur les garantit à perpétuité par une Lettre de Majesté. Le concile, las de la lutte, reconnul de son côté les Bohèmes comme de bons chrétiens, et le 11 février 1437 la ratification des légats pontificaux arrivait à Prague. Le schisme bussite «tait donc extérieurement terminé par suite des concessions du saint-siége qui reconnaissait l'existence d'une Eglise Htraquiste. Au tond les antipathies, religieuses et politiques restaient les mêmes; la suite des événements le prouva sans réplique. Sigismond étant mort en 1437 et son gendre Albert de Habsbourg l'ayant suivi dans la tombe en 1439, la minorité de Ladislas le Posthume vit les dernières querelles entre taborites et calixtins, mais sans que les premiers pussent se relever de leurs défaites antérieures. A la mort de Ladislas, en 1457, les Bohèmes choisirent comme monarque un ardent défenseur de leurs libertés politiques et religieuses, Georges de Podebrad, sous lequel les tendances réformatrices qui avaient autrefois inspiré les chefs des taborites purent se développer à l'aise en Bohême, malgré les excommunications de l'Eglise. Parmi les sectes nombreuses que nous y rencontrons alors, la plus digne d'intérêt est celle des Frères Bohèmes, dont le fondateur Pierre Chelcicky, né vers 1390, exerça son ministère de 14 30 à 1440 surtout. Son successeur Grégoire, regardé communément, mais à tort, comme un parent de Rockycana, fonda V Unité des Frères Bohèmes, au village deKunewald, vers 1457, afin d'y mettre en pratique les doctrines et les mœurs de la primitive Eglise, que les utraquistes ne réalisaient point suffisamment à son gré. La confession de foi des Frères, rédigée en 1503, nous révèle un esprit religieux assez conforme à celui des réformateurs (voy. l'article Frères Bohèmes), — Au moment où l'Allemagne vit éclater le mouvement de Luther, il y avait donc en Bohême des catholiques en assez petit nombre, une Eglise utraquiste qui, plus ou moins infidèle aux doctrines de son maitre, aceeptait l'héritage des traditions de l'Eglise, les enseignements des conciles, les sacrements et les rites catholiques, et n'en différait guère que par l'usage de la cène et de la langue nationale dans les rites ecclésiastiques. A côté de ces deux partis religieux se trouvaient des sectes assez nombreuses, où la vie religieuse, presque éteinte dans le schisme utraquiste, continuait à vivre grâce à l'ardeur d'une loi souvent plus intense qu'éclairée. Dès 1519 les doctrines professées à W ittemberg firent leur entrée en Bohême. Un ancien marchand de fourrures, Mathias l'Hermite, un pasteur de Prague, Jean Poduska, Jean Miras, répandirent presque simultanément la doctrine du moine augnstin. Poduska entra même en correspondance avec Luther, dès juillet 1519, mais ce fut seulement trois ans plus tard que le réformateur noua des relations plus directes avec les Bohèmes, par un écrit adressé aux Etats du royaume, le 15 juillet 1522. S'il conquit des partisans parmi les Frères Bohèmes, les utraquistes purs ne cessèrent de le regarder comme un hérétique. Vers la même époque les doctrines ré-
formées pénétraient également dans ces contrées ; un ancien moine de Breslau, Jean Cézek, brûlé plus tard à Briinn en Moravie, répandit après 1525 les idées de Zwingle parmi ses compatriotes. Les questions religieuses vinrent se compliquer encore unefois de questions politiques. Le jeune roi de Bohême et de Hongrie, Louis l'Enfant, tombait à la bataille de Mohacs, le 29 août 1526, et avec lui linissait la dynastie des Jagellons. En vertu d'anciens traités de famille, Ferdinand d'Autriche, frère cadet de l'empereur Charles Y, lui succédait en Bohême. Sous son règne (1526-1564), les relations avec l'Allemagne et la Suisse protestante amenèrent un développement, de plus en plus marqué dans le sens de la Réforme parmi les descendants des anciens hussites. Les nombreux Bohèmes devenus protestants, dans le sens ecclésiastique qui s'attachait dès lors à ce mot, eurent à pàtir, comme leurs coreligionnaires d'Allemagne, des suites de la défaite de Mùhlberg (24 avril 1547). Les Frères surtout durent quitter la Bohême en grand nombre, chassés par les édits royaux du 5 et du 12 mai 1548. En même temps l'ordre des jésuites se répandait dans le royaume où plusieurs d'entre ses membres, comme le bienheureux Pierre Canisius, surent acquérir en peu de temps une influence extraordinaire. Sous le fils de Ferdinand Ier, le tolérant Maximilien II (1564-1576), les protestants purent respirer plus à l'aise. En 1575 les différents partis religieux, utraquistes, luthériens et Frères, présentèrent même à l'empereur une déclaration de foi commune en vingt-cinq articles, amalgame de la confession d'Augsbourg et de la confession des Frères Bohèmes, que Maximilien promit, mais verbalement seulement, dereconnaitre et de respecter. C'était une large tolérance qu'il accordait à ses sujets, ce n'était point la liberté légale. On le vit bien sous le règne de son fils, l'incapable Rodolphe II (1576-1612). Les jésuites, qui l'avaient élevé, devinrent tout-puissants. L'archevêque catholique de Prague sut obtenir le serment d'obéissance de l'administrateur du consistoire utraquiste de la capitale, et les successeurs de Rockycana allèrent s'humilier à Rome devant le pape (1593). Cette décrépitude du mouvement vieux-hussite offre un contraste frappant avec le développement de l'Unité des Frères. Cette même année 1593 voyait paraître la fin de la grande traduction tchèque de la Bible, avec commentaires, en six gros volumes in-folio. Les persécutions qui recommencèrent au dix-septième siècle ne purent entraver d'abord cet épanouissement du protestantisme bohème. Un bref de Clément YIÏI à l'archevêque de Prague, Zbinko de Berka, en avait donné le signal (1604). Toutes les professions libérales ne devaient être exercées à l'avenir que par des catholiques. Déjà les rares seigneurs appartenant encore à l'Eglise romaine commençaient à reconvertir leurs vassaux hérétiques parles mesures les plus brutales, quand les querelles suscitées entre Rodolphe II et son frère Mathias forcèrent le premier à implorer l'appui de la noblesse sub utraque dans le royaume. Comme les protestants ne voulurent pas s'engager à l'aventure, l'empereur dut leur signer, le 9 juillet 1609, la célèbre Lettre de Majesté qui non-seulement donnait aux barons, aux chevaliers et aux bourgeois une liberté complète du culte, mais qui leur permettait
encore de nommer des défenseurs qui veilleraient au respect de leurs droits. Plus de cinq cents églises lurent ouvertes à la suite de cet édit, et de beaux jours semblaient s'annoncer pour l'Eglise bohème. .Mais le successeur de Rodolphe II, son frère Mathias (1612-1619), souverain presque aussi unique lui, obéissait également à l'influence d'un clergé forcément réactionnaire. Poussé par son premier ministre, le cardinal Melchior Khlesl, il autorisa les administrateurs du royaume à commencer une guerre de chicanes contre l'édit de 1609. Les temples bâtis sur des terres d'église furent, démolis, celui de Klostergrab, celui de Braunau et bien d'autres encore ; les serfs des domaines royaux furent traqués et forcés d'aller à la messe. Les défenseurs réclamèrent en vain ; l'empereur leur défendit de se réunir. Ils appelèrent alors les Etats sub u traque dans la capitale, et le 23 mai 1618 les meneurs du parti montaient au château royal de Prague, au Hradschin, et après des discussions violentes finissaient par jeter deux des gouverneurs du royaume, Slawata et Martini tz, par les fenêtres du château. La défenestration de Prague fut le signal de la guerre de Trente- Ans. — Nous n'avons point à la raconter ici; ni l'avènement de Ferdinand II au trône impérial, ni celui du comte palatin, Frédéric V, au trône de Bohême, ne touchent directement à l'histoire religieuse du pays, et notre récit reprendra donc au moment où la bataille de la Montagne-Blanche, près de Prague (8 novembre 1620), décidait la question politique d'une façon favorable à la dynastie des Habsbourgs et détruisait pour longtemps les libertés constitutionnelles de la Bohême. Ferdinand II, désormais maitre absolu de la situation, avait juré, dès son enfance, de ramener à la vérité religieuse, telle qu'il la voyait, tous les sujets que lui avait confiés la Providence. Il voulut tenir parole, bien que la tâche fût immense. Le légat apostolique, Carlo Carafa, qui vint présider à la recatholisation de la Bohême, nous dit que la dixième partie du royaume à peine n'était point infectée du venin de l'hérésie. Une exécution terrible, celle de tous les anciens défenseurs de la foi et directeurs de l'insurrection bohème, sur lesquels on put mettre la main, inaugura, le 20 juin 1621, l'ère de la répression religieuse. On commença par attaquer les calvinistes en ménageant les luthériens, pour ne pas froisser l'électeur de Saxe, allié de l'empereur. Un décret du 3 juin bannissait tous les prédicants calvinistes et ceux des Frères Bohèmes, les forçait à évacuer le pays dans les huit jours et à vendre tous leurs biens. Puis le gouverneur impérial, le prince Charles de Lichtenstein, expulsa les ecclésiastiques luthériens tchèques, et finalement les prédicateurs allemands eux-mêmes durent prendre le chemin de l'exil. Après avoir ainsi privé la population du royaume de ses conducteurs religieux, on se mit en devoir de la ramener dans le giron de l'Eglise. Les principaux soutiens des libertés politiques et religieuses de la Bohême se trouvaient dans les rangs de la haute et de la petite noblesse. La bourgeoisie de tout temps a manqué dans les pays slaves, et son absence y explique bien des catastrophes politiques. Sous prétexte qu'ils avaient trempé dans la révolte, on confisqua les biens de presque tous les -rigueurs protestants, pour les donner à des aventu-
riers espagnols, italiens ou wallons. Les ordres religieux, les jésuites surtout, reçurent d'immenses dotations en biens-fonds. Un peu plus tard (1624), on défendit aux nobles non catholiques tout mariage dans le pays. Enfin l'édit du 31 juillet 1027 les mit dans l'alternative d'abjurer ou de partir pour l'exil. Ils avaient le droit de vendre ce qui leur restait à des chalands catholiques ; mais qui donc aurait voulu payer à sa valeur ce qui pourrait bientôt s'obtenir pour rien? Néanmoins plus de deux cents familles seigneuriales passèrent les frontières, préférant la misère au reniement de leur foi. Pour les habitants des villes, l'instruction générale de juillet 1624 indiquait les moyens de les ramener à la religion catholique. Il leur était défendu d'exercer une profession libérale, un commerce, une industrie quelconque ; toute abstention des pratiques du culte était punie par des amendes ; tout enfant devait être envoyé à l'instruction religieuse du curé; tout blasphème contre la sainte Vierge, les saints et la glorieuse maison de Habsbourg était puni de mort ; les pauvres et les malades étaient expulsés des hôpitaux s'ils ne confessaient point la foi catholique. Les unions non bénies par les prêtres étaient déclarées œuvre de prostitution ; les enfants qui en naîtraient, regardés comme bâtards. Mais ce qui fit plus que tout le reste pour ramener les hérétiques, ce fut «l'emploi décent de la force coercitive » autorisé par Ferdinand II, par ses lettres patentes du 5 février 1627. On mettait à [la disposition de la Haute- Commission de Réforme les dragons de Lichtenstein, et dès lors les conversions marchèrent vite. On ne se contentait pas de mettre des garnisaires dans les maisons des récalcitrants; à Kœnigingrsetz, par exemple, on enfermait les hommes à l'hôtel-de- ville, tandis que les femmes étaient livrées aux outrages de la soldatesque ; à Schlan, on leur refusait trois jours durant toute nourriture; à Saatz, on assommait à coups de bâton les malheureux qui refusaient de s'agenouiller devant le saint-sacrement. Ceux qui ne voulurent point céder néanmoins, virent leurs biens confisqués et durent partir, eux aussi, pour l'exil. Quant aux malheureux paysans, on ne les exilait point ; c'était une propriété des maîtres, il fallait la respecter. Mais à quels supplices ces malheureux serfs ne furent-ils pas soumis pour les amener à l'abjuration de leurs erreurs ? Les dragons de Lichtenstein avaient imaginé, entre autres, d'attacher les jeunes mères en face de leurs nourrissons affamés et de les tenir séparés jusqu'à ce qu'elles eussent promis de devenir catholiques. Autre part , on enfermait les paysans dans des cages étroites dans lesquelles ils ne pouvaient ni s'asseoir, ni se coucher, ni se tenir debout. On les empêchait de nourrir leur bétail et l'on spéculait sur les beuglements de ces brutes affamées pour les pousser dans la voie du salut. Autre part encore on ouvrait la bouche aux malheureux avec le canon des fusils pour les forcer à recevoir l'hostie consacrée. Il n'est point étonnant que des procédés si barbares aient fini par triompher de la constance des populations protestantes de la Bohême. Quel mérite les jésuites avaient-ils à convertir des milliers d'hérétiques avec le secours de pareils auxiliaires? Le général des capucins, le P. Valerianus Magnus, avait bien raison quand il répondait au
pape Urbain VIII, qui louait devant lui les jésuites : « Saint-Père, donnez-moi beaucoup de collaborateurs semblables et j'aurai bientôt converti le monde eu'ier. » On peut dire <pie la Terreur catkoiique organisée par toute la Bohême depuis 1027 mit lin, d'une façon générale, au protestantisme dans ce pays. Les quelques débris de la population protestante qui survécurent, obligés de feindre une dévotion qu'ils ne partageaient point au fond du cœur, n'avaient aucune existence extérieure. Mais en même temps que ses libertés religieuses, la Bohême perdit également son importance politique et sa réputation méritée d une des nations les plus éclairées et les plus civilisées de l'Europe. Grâce à la tyrannie et à l'oppression intellectuelle que tirent peser dorénavant sur elle ses possesseurs temporels et ses guides spirituels, la population de ces contrées devint bientôt et reste encore aujourd'hui l'une des plus arriérées de notre continent. A cette décadence intellectuelle et morale correspond une décadence matérielle pour le moins aussi complète. Selon les calculs les plus modérés, plus de trente mille familles s'expatrièrent, plus d'un tiers de la population périt par la guerre, la peste ou la famine, près des deux tiers des villes, et des villages du royaume étaient changés en ruines au moment où cessait la guerre de Trente-Ans. Et si le plan de conquête, habilement tracé par la curie romaine, impitoyablement exécuté par Ferdinand II, semblait avoir atteint le but, c'est-à-dire la destruction complète de l'hérésie, cette conquête violente et contraire aux lois éternelles de la justice renfermait pour le vainqueur le germe de bien des dangers et des malheurs futurs, comme la dynastie des Habsbourgs peut en faire aujourd'hui l'expérience. — Les victoires de Gustave-Adolphe ravivèrent un instant les espérances des nouveaux convertis de Bohême; quand, après la victoire de Leipzig (1631), l'électeur de Saxe entra dans le royaume, un certain nombre de prédicateurs exilés revinrent dans leurs paroisses et l'on comptait dans Prague, au bout de quelques mois, jusqu'à lo,000 protestants. Mais les chances de la guerre amenèrent un recul et la persécution devint plus féroce encore que par le passé. Les traités de Westphalie (1648) confirmèrent le droit de réformation de chaque Etat de l'empire, et dès lors on n'entendit plus guère parler du protestantisme en Bohême. Officiellement il n'existait plus; de temps à autre seulement quelque édit nouveau, quelque redoublement d'intolérance, apprenait aux nations étrangères que le ferment hérétique n'avait point encore été complètement extirpé. Malgré la vigilance des jésuites, censeurs officiels de toutes les presses du royaume, il y entrait parfois quelque livre tchèque, recueil de cantiques ou de prières, traduction de la Bible ou confession de foi: de hardis apôtres, dont plusieurs furent des martyrs, venaient à la dérobée visiter leurs ouailles dispersées et pourtant fidèles. Quelles que fussent V s mesures de rigueur prises surtout en 1696, 1710, 1715, 17±2. 17:;:;, 17o^. un petit noyau de protestants subsistait, tout en adhérant extérieurement aux doctrines de l'Eglise triomphante. Encore en 1760 on condamnait à mort des colporteurs et des hérétiques dénoncés à la vindicte gouvernementale. Knlin le moment vint où l'un des succès-
seurs de Ferdinand II, prince absolu comme lui, et comme lui dominé par les idées de son temps, décida démettre un terme à de trop longues souffrances. Joseph II avait déjà prononcé la dissolution de Tordre des jésuites (1773), qui comptait en Bohême 1,130 membres et y possédait huit millions de revenus fonciers, quand il signa, le 13 octobre 1781, son célèbre Edit de tolérance. Cet édit nous semble aujourd'hui bien intolérant et bien peu digne d'éloges; c'était néanmoins un immense progrès. Tout en déclarant le catholicisme religion d'Etat, la loi permettait dorénavant aux protestants de proclamer leurs croyances ; elle leur permettait de se réunir, sans appareil extérieur, dans des maisons particulières pour s'y édifier en commun ; elle laissait au curé la dîme des hérétiques, mais elle permettait aux iidèles d'appeler et d'entretenir à leurs Irais des pasteurs. Malgré les clameurs de l'Eglise, cette réforme porta bientôt des fruits. Dès 1789 on comptait à Prague trois cent dix familles protestantes, et l'année suivante les relevés officiels donnaient 44,000 protestants pour la Bohême entière. C'était bien peu quand on songe aux deux millions d'adhérents que possédait la Réforme en 1620; c'était assez pour prouver la vitalité de l'Evangile au milieu des plus longues et terribles persécutions. Quand les acatholiques (ce fut là l'expression officielle jusqu'en 1849) se constituèrent en paroisses, ils durent se poser une question qui ne manquait pas d'importance. A quelle dénomination protestante devaient-ils se rattacher? Seraient-ils calvinistes, luthériens, adhérents à la confession de foi de 1575 ? Les communautés de nationalité tchèque, qui dans les premiers temps eurent surtout des prédicateurs venus de la Hongrie calviniste, se prononcèrent pour la Confession Helvétique ; les communautés allemandes, ainsi que quelques paroisses tchèques, dont les premiers ministres furent Slovènes, adoptèrent la Confession d'Augsbourg. Ces deux dénominations se partagent le protestantisme bohème de nos jours. En 1870 , il comptait vingt-cinq paroisses luthériennes et quarante-quatre paroisses helvétiques, partagées en deux surintendances, les unes renfermant 35,600 âmes, les autres 63,500 fidèles, et donnant ainsi un total d'environ 99,000 âmes sur une population totale de 5,400,000 habitants. Ces communautés protestantes sont bien pauvres encore, bien faibles au milieu du pays le plus dominé peut-être par le clergé que l'on puisse voir aujourd'hui. Le gouvernement n'a fait que peu de chose pour les dissidents de l'Autriche. Ce n'est que depuis 1850 que l'école théologique de Vienne, changée en faculté, permet de trouver dans l'empire même les conducteurs spirituels nécessaires aux communautés; ce n'est que depuis la révolution de 1848 que la liberté, une certaine liberté du moins, a succédé dans l'empire à la tolérance souvent capricieuse des pouvoirs politiques. La constitution ecclésiastique provisoire du 9 avril 1861, remplacée depuis par celle du 6 janvier 1866, a enfin inauguré l'ère de l'indépendance et du développement légal des cultes dissidents d'Autriche, et la Bohême protestante, elle aussi, profitera, nous l'espérons, de cette plus grande liberté d'allures, pour reprendre peu à peu la place qu'elle occupait jadis parmi les pays les plus éclairés et les plus heureux de l'Europe.