BOURBONNAIS — BOURDALOUE
ment la position des protestants du Bourbonnais devint si précaire qu'à la révocation de l'édit de Nantes on n'en signalait aucun dans la province. Aujourd'hui le culte réformé est prêché à Moulins, Montïuçon et Vichy par des pasteurs non salariés de l'Etat, et les protestants de ces localités se rattachent officiellement au consistoire de Bourges. — Bèze, Hist. eccl. ; Ballet, de la Soc. de l'hist. du prot. franc., 1863. p. 374; 1864, p. 18. E. abnaud.
BOURDALOUE (Louis). Sa vie n'offre pas d'événements considérables. On peut la résumer par ces mots de Vinet : « Il prêcha, il confessa, il consola, puis il mourut. » Ce fut une vie de saint, et Sainte-Beuve dit avec raison « qu'elle lui assurait dans l'ordre moral une autorité que nul en son siècle n'a surpassée, pas mêmeBossuet. » « Bourdaloue, dit le cardinal de Beaussetdans son Histoire de Bossuet, est peut-être le seul homme d'un mérite supérieur qui n'ait jamais eu ni ennemis ni détracteurs. » Il naquit à Bourges, «d'une des familles les plus considérables de la ville, » le 20 août 1632. A l'âge de quinze ans il entra dans la compagnie des jésuites, et il la servit jusqu'à la iin de sa vie (1704), d'abord comme professeur de théologie morale, et pendant trentequatre ans comme prédicateur. En 1669, l'année même où Bossuet descendait des chaires de Paris pour devenir le précepteur du Dauphin, Bourdaloue y montait, faisant succéder à l'éloquence vive et hère de son devancier une prédication moins brillante, mais plus solide peut-être, et plus riche en instruction et en édification. Elle fut.de tout temps appréciée de Louis XIV. En 1685 il envoya Bourdaloue à Montpellier pour y prêcher l'Avent en vue de la conversion des hérétiques. « Les courtisans entendront ici peut-être des sermons médiocres, lui dit-il, mais les Languedociens apprendront une belle doctrine et une belle morale. » Il lui témoigna le désir de l'entendre tous les deux ans. « J'aime mieux vos redites, lui disait-il, que les nouveautés des autres. » Quel dommage que Louis XIV se soit contenté d'admirer « cette belle morale » et qu'il l'ait si peu pratiquée! Bourdaloue ne se faisait point d'illusions à cet égard. Voici la réponse qu'il lit un jour au roi après une fausse retraite de sa favorite: « Mon père, lui disait Louis XIV, vous devez être content de moi : madame de Montespan est à Clagny. — Oui, Sire, répondit Bourdaloue, mais Dieu serait bien plus content si Clagny était à soixante-dix lieues de Versailles. » Quelques rares passages de ses sermons nous font lire dans l'âme de Bourdaloue, et nous montrent la sérénité dont elle jouissait. « Combien de fois, Seigneur, s'écrie-t-il dans son sermon sur la Récompense des saints, m'est-il arrivé de goûter avec suavité l'abondance des consolations célestes dont vous êtes la source? Combien de fois, rempli de vous, ai-je méprisé tout le reste, et compté le monde pour rien? »Dans le sermon sur la Paix chrétienne on trouve ce mot, souvent cité depuis : « Je ne sais si vous êtes content de moi, Seigneur, et je reconnais même que vous avez bien des sujets de ne l'être pas; mais pour moi, mon Dieu, je dois confesser à votre gloire que je suis content de vous, et que je le suis parfaitement. » Dans les dernières années de sa vie, se sentant courbé par l'âge et le travail, il écrivit au général de l'ordre une lettre admirable pour
BOURDÀLOUE 393
demander qu'on lui permit de se retirer dans une maison de retraite, éloignée de Paris. « Je souhaite, disait-il, de me retirer el démener désormais une vie plus tranquille ; je dis plus tranquille, afin qu'elle soit plus régulière et plu s sainte. Là, oubliant les choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les années de ma vie dans Y amertume de mon âme. Voila tout l'objet de mes vœux. «Cette lettre est littérairement et moralement toul aussi belle que le célèbre adieu tle Bossuet a la cour et à son siècle dans l'oraison funèbre du prince de Condé. Le repos que demandait Bourdàloue lui l'ut refusé, et il dut prêcher jusqu'à la fin. 11 prêcha son dernier sermon un des premiers jours de mai 17(H.Lel3, à cinq heures du matin, il mourait, « épuisé par la prédication et victime de l'obéissance, » dit M. Anatole Feugère, son dernier biographe. — Bourdàloue fut et reste un prédicateur de premier ordre, et en quelque sorte de première grandeur. Vinet a signalé l'accent d'autorité qu'il apporta dans la chaire. Il ne l'ait aucune concession sur ce qu'il croit être la vérité chrétienne. 11 ne cherche pas les éloges du monde, mais il ne redoute pas ses critiques. Parlant du devoir de faire la prière avant le repas : « Vous m'accuserez, dit-il, de descendre à un détail frivole et puéril?... Vous en penserez et vous en direz, mes frères, tout ce qu'il vous plaira ; pour moi, je ne me tairai pas sur un devoir si légitime et si raisonnable. )) Dans un autre sermon on litee passage : « Mais quoi ! toujours souffrir, et par de si longues et de si cruelles souffrances ne rien acquitter, cela se peut-il comprendre? — Comprenez-le, mes chers auditeurs, ou ne le comprenez pas, la chose n'en est pas moins vraie, et n Vu esl pas moins un article de votre foi. » Et encore dans le sermon sur le Pardon des injures : « Dieu veut que vous pardonniez... Dieu le veut, et je vous l'annonce de sa part. A cela vous ne pouvez rien répliquer qui ne tombe de lui-même. » Un autre caractère de sa prédication c'est la sévérité de sa morale, en quoi il tranchait sur son ordre, dont la morale est parfois si relâchée. Aussi l'on a dit que ses sermons étaient une victorieuse réfutation des Provinciales. Oui sans doute, ils prouvent avec éclat qu'il y a eu d'autres jésuites que ceux. dont a parlé Pascal, mais ils ne sauraient prouver que ceux que Pascal fouette dans ses Provinciales n'aient pas existé. Ses sermons ont des mérites de diverses sortes. Le principal est dans l'abondance et la huasse des observations morales, dans les peintures de mœurs et les analyses du cœur humain, dont ils sont remplis. Pour le don del'observaiion ci connue moraliste, Bourdàloue n'a pas de maître, et peut-être même pas d'égal. Ses peintures de mœurs, ses analyses des passions et des motifs par lesquels on essaye de les justifier ont conservé toute leur fraîcheur : on dirait des fruits cueillis de la veille. Ces parties du discours ruissellent d'intérêt, d'instruction et d'édification. Bourdàloue est remarquable aussi par la puissance de sa dialectique. Quand il tient une idée, il y enfonce sa réflexion comme un levier puissant, et il soulève de- masses de pensées neuves et fortes, qu'il prend ensuite une à une pour les polir. Seulement, à force de poursuivre ses idées, il tombe parfois dans la subtilité'; pour être plus complet, il devient obscur, surtout quand il développe quelque point de dogme.
o94 BOURDALOUE
Là, son raisonnement a quelque chose de la sécheresse de Spinoza : on dirait une sorte de géométrie religieuse, avec des preuves numérotées comme des théorèmes et tout un appareil de dialectique étalé; mais tout aussitôt une belle peinture morale succède à cette sécheresse et la fait vite oublier. On se sent alors comme porté sur une eau profonde! C'est par ses analyses morales et la solidité de ses raisonnements que Bourdaloue saisissait et remuait son auditoire; et c'est par là qu'il saisit et remue encore ses lecteurs. On peut dire qu'il est un grand renverseur d'excuses. En le voyant paraître en chaire, le prince de Condé un jour laissait échapper ce mot : « Silence! voici l'ennemi.» Et le prince de Grammont s'écria, un autre jour, en pleine église : « Morbleu, il a raison! » Madame de Sévigné, très-friande des allusions que Bourdaloue semait dans ses discours, écrivait : « Il frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l'adultère. Sauve qui peut! il va toujours son chemin ! » Et dans une autre lettre : « On est pendu à la force et à la justesse de ses discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait définir.» Les sermons de Bourdaloue ont un autre genre d'intérêt : on y trouve à tout instant comme des dialogues où l'amour-propre humain expose ses artifices, et où l'orateur les déjoue ; cela est vif, brusque, ingénieux, et soutient ou relève les parties faibles du discours; on y trouve aussi des pages d'un grand souffle, d'où respire une éloquence saisissante, et des morceaux moins étendus ou même de simples phrases qui rappellent la langue de Bossuet. Les qualités ordinaires du style de Bourdaloue sont la simplicité et la précision. Il manque un peu d'éclat, mais il exprime avec une telle précision des pensées si belles qu'il en acquiert lui-même de la beauté. Nul ne parle mieux que Bourdaloue cette belle langue du dix-septième siècle, d'une simplicité si sévère et si distinguée. Il faut signaler encore un autre mérite de Bourdaloue : sa connaissance des Pères; il enchâsse dans ses discours leurs plus belles pensées. Toutes, il est vrai, ne sont pas des perles, et on regrette parfois qu'il ne fasse pas preuve d'un goût plus sévère dans ces citations. On regrette aussi qu'il ne s'applique pas davantage à expliquer les textes évangéliques. Ses textes ne sont le plus souvent que des prétextes. Le livre qu'il tient ouvert sous ses yeux et qu'il explique, c'est moins l'Ecriture que le cœur humain : mais celui-là il l'explique en maître. Pour ce qui est de sa doctrine, elle est, comme il le dit souvent, « conforme aux principes de la plus exacte théologie » catholique. Il faut observer qu'il traite toutes les questions par les côtés où elles touchent à la morale, plutôt que par ceux où elles touchent au dogme. Ainsi dans un sermon sur la Sainteté, prêché à l'occasion de la fête des Saints, il s'attache « à l'exemple des saints, sans rien dire du secours que nous pouvons attendre d'eux et que nous en attendons. » C'est-àdire qu'il ne nie pas le dogme de l'intercession des saints, mais il le néglige pour s'attacher à une question toute morale et plus conforme aux goûts de son esprit : leur exemple. Cette tendance se révèle dans sa définition de la sainteté : « Elle est de remplir ses devoirs et de les remplir dans la vue de Dieu. »Au point de vue du dogme et même delà
BOUKDALOUE — BOURGEOIS 395
vre chrétienne, la prédication de Bourdaloue offre une lacune considérable : le rôle et le secours du Saint-Esprit y sonl presque passés sous silence. Bourdaloue ne voit pas que ces victoires qu'il demande à l'homme sur le péché, l'homme ne peut les obtenir sans l'aide de l'Esprit de Dieu. Sans doute, il dit bien cela une t'ois et même (Tune manière frappante, mais il faut le répéter plus souvent. Son discours sur V Aumône exagère encore, si possible, l'erreur de la doctrine catholique sur ce point. 11 voit dans l'aumône un moyen «de nous purifier devant Dieu, d'acquitter nos dettes, et d'avoir même de quoiacheter la terre promise.)) « Le pauvre satisfait Dieu par ses souffrances, dit-il, et le riche par ses charités. )> Le sermon sur le Pardon des injures reproduit une autre erreur de l'Eglise catholique sur la certitude de notre salut : « Nous savons que nous avons péché, dit-il, et nous ne savons si Dieu nous a pardonné. Les plus grands saints ne le savaient pas eux-mêmes. » Pour ce qui est de la morale, on regrette les éloges qu'il donne à Louis XIV, qu'il appelle « le plus chrétien de tous les rois », et surtout les félicitations qu'il lui adresse sur « la destruction de Thérésie)). — Voyez la Préface du P. Bretonneau; l'article de Gallais dans la Biographie universelle; Alexandre Vinet, Mélanges ; Sainte-Beuve, et surtout M. Feugère, Bourdaloue, sa prédication et son temps.
J. Bastide.
BOURGEOIS (Lovs). Le parisien Bourgeois, que la persécution religieuse avait conduit à Genève, y donnait des leçons de musique, quand Calvin y rapporta les dix-huit psaumes et les trois cantiques qu'il avait fait imprimer à Strasbourg. Bourgeois, dont le génie n'attendait < pi* une occasion pour éclater, corrigea les airs du recueil et en supprima quelques-uns auxquels ilen substitua de nouveaux. C'est àlui que Ton doit les mélodies des cinquante psaumes de Marot et des quarante premiers de Bèze, encore chantées aujourd'hui, après avoir fait le tour du monde et excité tout à la fois la jalousie des catholiques et celle des luthériens, qui n'avaient rien d'aussi beau à leur opposer. Quelques-unes de ces mélodies sont des chefs-d'œuvre de musique religieuse. Pauvre et dévoué à l'art, au point de recommencer sans cesse son œuvre, pour la porter à la perfection, Bourgeois rappelle son coreligionnaire et son contemporain, Bernard Palissy. Devenu chantre de 1 Eglise de Genève (1545), il fut mis en prison pour avoir modilié les psaumes sans autorisation. Il publia en 1550 un ouvrage qui avait pour but la simplification de l'étude de la musique, chose alors des plus compliquées. 11 eût voulu introduire dans le culte les chants à quatre parties en harmonie consommante; mais Calvin s'y opposait de la manière la plus absolue. Jaloux de la liberté de l'art, Bourgeois retourna a Paris en 1557. et ses psaumes à quatre voix, chantés l'année suivante par ses ("lèves, provoquèrent la célèbre manifestation du Pré-aux-Clercs, où tout Paris courut entendre la grande nouveauté, l'incomparable merveille des chants huguenots.— Voir Fétis, Biographie des musici ns; Haag, La France prot., art. Goudirnel; Félix Bovet, HisL du Psauti /• des Egl. réf.,p. 60; Riggenbach, Der Kirchengesang m Basel, p. 66, et surtout notre Clément Marot et le Psautier huguenot, sous presse. o. Douen.