CALAS
il portait dans ses poches dos vers et des chansons obscènes. Son caractère s'aigrit. L'idée du suicide s'empara de son esprit malade. II songea un instant à étudier la théologie à Genève; l'un de ses amis lui ayant lait observer que « tout métier qui t'ait pendre son homme ne vaut rien », il répondit : « Eh bien! je pense à une autre chose, que j'exécuterai. »11 tint parole. Le 13 octobre 1761 la boutique de J. Calas se ferma à l'heure accoutumée. Un ami de la famille, Fr.-Alex. Gaubert- Lavaysse, lils d'un célèbre avocat, fut retenu à souper. C'était un doux et bon jeune homme, que l'imagination populaire ne tarda pas àtransformer en « sacrificateur de religion». Au dessert, Marc-Antoine sortit. « Je brûle, » dit-il à la servante, selon le récit de madame Calas. Un peu plus tard, quand M.Lavaysse descendit à son tour, pour se retirer, on trouva Marc-Antoine pendu dans le magasin de son père. Celui-ci accourut, épouvanté, puis sa femme; on essaya en vain de ranimer le malheureux. Pierre sortit éperdu pour aller, dit-il plus tard, demander conseil partout. Son père le rappela en lui disant : « Ne va pas répandre le bruit que ton frère s'est défait lui-même; sauve au moins l'honneur de ta misérable famille. » Se rappelant la barbare législation du temps, il voyait déjà le cadavre de son fds, absolument nu, traîné à travers les rues sur une claie, le visage contre terre, aux huées de la populace; son sentiment paternel lui lit perdre de vue les terribles soupçons auxquels il allait s'exposer. On se donna le mot pour soutenir qu'on avait trouvé Marc-Antoine non pas pendu, mais étendu sans vie, sur le plancher du magasin. Cependant les capitouls accoururent sur les lieux. Ils se disposaient à se retirer, convaincus qu'il y avait eu suicide, lorsqu'une voix, partie de la foule, accusa Jean Calas d'avoir assassiné son lils, parce qu'il allait abjurer. Cela suffit aux capitouls pour faire jeter dans les prisons de l'hôtel-de-ville non seulement les parents de Marc-Antoine et son frère Pierre, mais encore Lavaysse et Jeanne Viguier. Ce fut, pour le parlement de Toulouse, une magnifique occasion de faire preuve de zèle; il n'eut garde de la manquer. 11 fut d'ailleurs admirablement secondé par l'archevêque, qui fulmina contre les accusés un monitoire à charge. Lu, dans les églises, avec un cérémonial effrayant, ce formidable document menaçait de l'excommunication tous ceux qui, ayant à révéler n'importe quoi à la charge des Calas, se tairaient. Ce monitoire n'eut guère d'autre résultat que de surexciter les plus mauvaises passions; il lit moins de tort aux Calas que la déclaration de l'apostat Louis Calas, qui ne craignit pas de soutenir que les protestants sont obligés d'étrangler, de leurs propres mains, leurs enfants devenus infidèles à leur foi : abominable calomnie que, sur la demande de l'avocat des Calas, la vénérable Compagnie de Genève et puis Paul Habaut (dans sa Calomnie confondue, au Désert, 1 7(52) mirent à néant. Aussitôt Marc-Antoine passa pour un martyr, un saint. Il fut décidé qu'on le ferait reposer en terre bénite. « Une cinquantaine de prêtres, toute la confrérie des pénitents blancs, une foule de peuple, portant cierges et bannières et marchant en procession, firent la levée du corps et le conduisirent à la cathédrale. » Dès lors l'issue du procès était facile à prévoir. Les capitouls ayant