CALLISTE — CALMET
d'hypothèses dans lesquelles la critique ne le suivra pas toujours, et surtout nous ne pouvons croire que le pontificat de Zéphyrin et de Calliste ne nous mette en présence d'une période de grand relâchement dans la discipline de L'Eglise. Ce n'est qu'ainsi que nous expliquons la réaction du montanisme, autre excès provoqué par ceux qui ont diminué la sévérité des lois de l'Eglise. s. Berger.
CALMET (Augustin), historien et exégète bénédictin; né le 26 février 1672, à Mesnil-la-Horgne en Lorraine, il fut admis en 1688 dans l'ordre des bénédictins (congrégation de Saint- Vannes), et fit ses études dans leur abbaye de Munster en Alsace, où il apprit l'hébreu d'un pasteur protestant de cette ville; employé d'abord à l'enseignement dans l'abbaye de Moyen-Moutier, puis sous-prieur dans celle de Munster, Cahnet poursuivait avec ardeur ses études sur la Bible, de sorte qu'il fut envoyé dès 1706 à Paris pour y terminer le grand commentaire qu'il avait entrepris et en surveiller l'impression ; après avoir rempli plusieurs charges importantes dans sa congrégation, il fut nommé en 1728 abbé de Senones en Lorraine, et y mourut le 25 octobre 1757, sans avoir jamais voulu accepter l'épiscopat qu'on lui offrait. Calmet fut un travailleur infatigable et le nombre de ses ouvrages, dont plusieurs sont très-volumineux, est considérable; il est vrai qu'il fut secondé par plusieurs de ses confrères. Gomme historien, il entreprit une Histoire universelle sacrée et profane (Strasb., 1735-71, 17 vol. in-4°, dont il n'écrivit lui-même que les huit premiers) ; on fait plus de cas de ses travaux sur l'histoire lorraine, en particulier de son Histoire ecclés. et civile de la Lorraine (2e éd., Nancy, 1745-57, 7 vol. in-fol.) et de sa Bibliothèque Lorraine ou hist. des hommes illustres qui ont fleuri en Lorraine (Nancy , 1751, in-fol., qui forme aussi le t. IV de l'ouvrage précédent). Mais ce sont ses ouvrages sur la Bible qui ont surtout à fixer notre attention : Commentaire littéral sur tous les livres de VAnc. et du Nouv. Test. (Paris, 1707-16, 23 vol. in-4°; 2e éd., 1714- 20, 26 vol. in-4° ; 3e éd. rev. et corr., Paris, 1724-26, 8 vol. in-fol. ; une trad. lat. fut imprimée plusieurs fois en Italie et en Allemagne). Ce commentaire a joui d'une grande autorité parmi les catholiques, malgré les vives critiques par lesquelles Fourmont et R. Simon saluèrent l'apparition de son premier volume, et, sous la forme abrégée que Rondet lui a donnée tout en le fondant avec les travaux de Carrières et de Vence (Paris, 1748-50, 14 vol. in-4°; 4e éd., Paris, 1820- 24, 25 vol. in-8°), il est encore consulté de nos jours. L'ouvrage de Calmet contient le texte de la Vulgate accompagné de la traduction française de Lemaistre de Sacy modifiée par endroits ; dans le commentaire, qui est avant tout une compilation des principaux exégètes catholiques et même protestants, Calmet, renonçant avec raison aux allégories mystiques, s'attache à rechercher le sens grammatical et historique, et le fait souvent avec bon sens, mais souvent aussi avec trop de longueur, avec peu de précision et de profondeur, et avec une connaissance insuffisante des langues originales. Une dissertation spéciale est consacrée à chaque livre de la Bible, comme aussi à certaines questions de critique, d'histoire ou d'archéologie, et c'était peut-être la meilleure
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partie de l'ouvrage, quoique là aussi il y eût bien des longueurs et peu d'esprit critique. Ces dissertations, revues et augmentées de tout tin volume, ont été publiées à part : Dissertations qui peuvent servir de prolégomènes de rEcritmre sainte (Paris, 1720, 3 vol. in-4°, plusieurs l'ois réimprimées, et traduites eu anglais, eu hollandais, eu italien, eu latin et eu allemand); dans la Bible de Rondet (dite de Vencé) citée ci-dessus, Galmeta ajouté dix. nouvelles dissertations qui if ont pas paru à part. Dictionnaire hist.,crit.. ckroHol., géogr. et littéral delà Bible (Paris, 1722-28, ï vol. in-fol; 2e éd., Paris, 1730, 4 vol.in-fol.; Genève, 17:H). I vol. in-4° ; Toulouse, 1783, 0 vol. in-8°; Paris, 1845-46, dansl'^wcpclop. Migne, 4 vol. in-4°. Ces trois dernières éditions sont sans figures). Ge dictionnaire a été traduit en latin, en hollandais, en allemand et en anglais ; dans cette dernière langue il fut remanié et considérablement augmenté par Gli. Taylor (1797, in-4°; 9e éd., Londres, 1845, 5 vol. in-4°). Cet ouvrage de Galmet, tiré en partie de son commentaire et de ses dissertations, résume tout ce que les recherches historiques, archéologiques et géographiques de l'époque fournissaient pour l'explication de la Bible, et a été fort utile; mais c'est en même temps celui de tous les ouvrages de l'auteur que les travaux modernes ont effacé davantage. La Bibliothèque sacrée, qui est en tête, offre une bonne bibliographie des éditions de la Bible et des ouvrages servant à l'expliquer, résumé de la Bibliotheca sacra du P. Lelong. Histoire sainte de /'Ane. et du Noue. Test, et des Juifs, pour servir d'introduction à Vlust. etclés. de Vabbé Fleury (Paris, 1716, 2 vol. in-4° ; 1770, 5 vol. in-4°). Elle va de la création du monde à la destruction de Jérusalem par les Romains. Nous passons sous silence plusieursouvrages moins importants. Pour résumer notre jugement, nous dirons que Galmet a été surtout un compilateur érudit, mais que le sens critique lui manque ; et nous ajouterons que Voltaire, qui le connut personnellement, et qui s'est beaucoup servi de ses travaux exégétiques comme de son Histoire universelle, eût peut-être moins méconnu la Bible s'il eût dû ses connaissances bibliques à un guide moins attaché aux opinions traditionnelles. — Sources : (Dom Fange), Vie du P. Aug. Calme t, avec mi catal. raisonné de ses ouvrages, Senones, 1762, in-8°; trad. en ital. et annoté par B. Passionei, Roma, 1770, in-4°; Maggiolo, Eloge fiistor.de Dom Cal met, Nancy, 1839,in-8°; et Mémoire sur la correspondance inédite de Dom Calmet, Paris, 1863, in-8° ; Digot, Notice biogr. et lit ter. sur D. Calmet, Nancy, 1860, in-8°; Guillaume, Documents inédits sur les correspondances de D. Calmet et de D. Fange, Nancy, 1873-74, in-8°: de Ba/.elaire, Cal/net et la congrég. de S. -Vannes (dans le Correspondant, 10 et 25 mars 1845) ; Calmet, Bibliothèque Lorraine; Rathlef, k. jetzlebender Gelehrten, 1, p. 66; Strodtmaun, Beytrœge zur Ilist. iler (ielalirtlieii, V, p. 200. A. Berni s.
CALOV (Abraham), un des représentants les plus illustres de l'orthodoxie Luthérienne du dix-septième siècle, naquit en 1612, à Mohrungeu (Prusse orientale); il lit ses études à L'université de Kœnigsberg et s'exerça dès l'âge de vingt-et-un ans à la polémique théologique. Il KiccessiTement de Rostock à Kœnigsberg. à Dantzig et enfin à
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Wittemberg, où il devint bientôt « surintendant général » et primarius. 11 y déploya une grande activité : à côté de ses cours, qui attiraient une foule d'étudiants, il ne cessait de lancer contre ses adversaires brochure sur brochure, et d'exposer dans nombre d'ouvrages son orthodoxie luthérienne. Sa vie de famille fut très-agitée : il vit mourir cinq épouses et treize enfants. A l'âge de soixante-douze ans il se maria encore avec la fille du théologien Quenstedt. Deux ans après il mourut, en 1686. Son nom est devenu le symbole de cette orthodoxie froide et acérée, qui ne se nourrit que de formules et de distinctions et que n'a jamais pénétrée le souffle brûlant de la vie religieuse. Son adversaire principal futCalixte et son école: c'est contre ce syncrétisme si abhorré qu'il composa en 1665 une nouvelle confession de foi, le Consensus repetitus fidei verxlutheranœ. Il s'attaqua aussi aux jésuites établis dans les environs de Wittemberg, au socinianisme, à l'arminianisme, etc. C'est contre Grotius qu'il composa son grand ouvrage exégétique, la Biblia illustrata. Mais l'œuvre de sa vie fut le Systema locorum theologicorwn (1655-1677, 12 tomes). Le premier il réunit les articles épars de la dogmatique luthérienne et en ht un système.
CALVAIRE (Goulgâthâ, roXyoOa, xpaviov, xpavtou t6t:cç, calvaria, calvarium, lieu du crâne), endroit élevé situé en dehors des murs de Jérusalem (Matth. XXVII, 33 ; Jean XIX, 17 ; cf. Hébr. XIII, 12) où se faisaient les exécutions, d'où lui est venu son nom, et non pas de sa forme semblable à celle d'un crâne ou, comme le veulent quelques Pères (Jérôme, In Matth., XXVII, 33; Augustin, Civit. Dei, XVI, 32), parce que la tète d'Adam y serait enterrée. 11 est impossible de déterminer de quel côté de la ville se trouvait le Calvaire. La tradition qui le place au nord-ouest de la colline de Sion, à l'endroit où s'élève aujourd'hui, dans r enceinte de la ville, l'église du Saint-Sépulcre érigée parl'impératrice Hélène et l'empereur Constantin, et souvent décrit parles pèlerins et les touristes, ne repose sur aucun fondement historique. Il n'est pas admissible que le lieu d'exécution se soit trouvé si près de la ville, d'autant plus que son élévation, au point de vue stratégique, n'expliquerait pas qu'on l'eût laissé, au temps de Jésus-Christ, en dehors de l'enceinte (voy. l'article Jérusalem). — On appelle calvaires des crucifix et des chapelles élevés sur un tertre, près d'une ville, et offrant aux fidèles qui s'y rendent en pèlerinage, à l'époque du carême, les images de la Passion. Généralement les crucifix sont au nombre de trois (Jésus et les deux malfaiteurs). Le long de la voie qui y conduit (via crucis, calvarii), se trouvent échelonnées de petites chapelles avec des images représentant les principales scènes de la Passion. On les appelle des stations. Leur nombre est d'ordinaire de quatorze: la condamnation par Pilate, l'imposition de la croix, la première défaillance de Jésus, la rencontre avec sa mère, la présentation du suaire de sainte Véronique, la seconde défaillance, les iilles de Jérusalem se lamentant, la troisième défaillance, le partage des vêtements, la crucifixion, la mort, la descente delà croix, l'ensevelissement. On attribue l'établissement de ces calvaires aux franciscains, dans le but d'offrir une compensation aux fidèles qui ne pouvaient entreprendre le pèlerinage en
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Terre-Sainte. Divers papes leur ont attribué des indulgences plénières.
CALVARISTES ou prêtres du Calvaire association fondéeen 1633 par
Hubert Charpentier sur le mont Betkaram, et, dans le diocèse d'Auch,
à Notre-Dame-de-Garaison, dont le pèlerinage était très-fréquenté.
Hubert Charpentier se proposait surtout d'honorer la Passion de Jésus-Christ et de reconquérir à la loi catholique le Béarn. Louis XIII lui avant permis d'établir une résidence au Mont-Valérien, près de Paris, l'association de la Propagation de la Foi instituée pour la conversion des protestants s'unit à la congrégation du Calvaire, qui fut autorisée en 1650 par lettres patentes du roi. Plus tard les prêtres de Betharam et du Mont-Valérien s'étant réunis, et les curés de Paris avant été admis dans leur association, on vit les paroisses de Paris se rendre en procession pendant la semaine des Rogations au Mont-Valérien, qui prit le nom de colline du Calvaire.
CALVIN (Jean), le plus grand réformateur de langue française et le théologien le plus éminent du seizième siècle. — I. Le Réformateur. Calvin naquit à Noyon en Picardie, le 10 juillet 1509. Sa famille appartenait à la moyenne bourgeoisie : il se désigne lui-même comme étant unus de plèbe komuncio. Son grand-père était tonnelier à Pont-PEvêque, petite ville de Normandie. Son père, Gérard Chauvin, ou Cauvyn, était parvenu par sa persévérance et son savoir-faire à conquérir une position honorable ; il était secrétaire épiscopal, procureur fiscal du comté et syndic du chapitre de la cathédrale de Noyon. Jean fit sa première éducation dans sa ville natale, en la compagnie des enfants de la maison de Mommor. Il paya plus tard sa dette de reconnaissance à cette noble famille en dédiant son premier ouvrage {De Clementiâ) à l'un de ses condisciples d'enfance, Claude de Hangest, abbé de Saint- Eloy de Noyon. Au mois d'août 1523, il fut envoyé à Paris, où il étudia pendant quatre ou cinq ans : d'abord au collège de La Marche, sous l'habile direction du savant latiniste Mathurin Cordier, et peu après au collège de Montaigu, dont l'austère discipline allait si bien à son tempérament. Ardent au travail, d'une aptitude merveilleuse à tout saisir, d'une sévérité de mœurs inflexible pour les autres comme pour lui-même (ses camarades l'avaient surnommé Y accusatif), il montrait déjà sur les bancs de l'école quelques-uns des traits qui, en se développant, devaient dessiner la forte physionomie du réformateur. Son père l'avait destiné à la théologie, et dans ce but il lui fit accorder le bénéfice de la chapelle de la Gésine en la cathédrale de Noyon (1521) et plus tard (1527) la cure de Marteville qui fut échangée, en 1529, avec celle de Pont-1'Evêque. Mais « puis après, dit Calvin lui-même dans la préface de son Commentaire sur les Psaumes, d'autant qu'il considérait que la science des loix communément enrichit ceux qui la suyvent, ceste espérance luy fait incontinent changer d'avis. Ainsi cela fut cause qu'on me retira de Tétude de philosophie, et que je fus mis à apprendre les loix. » Il suivit d'abord, à Bourges, les Leçons du Milanais André Alciat, puis à Orléans, celles de Pierre de l'Estoile. Il lit dans ces universités, de 1528 à 15:{(),srs deux premières années de droit qui le menèrent à la licence; mais il n. 34
ne fit la troisième et dernière année, qui était nécessaire pour l'obtention du doctorat, que de mai 1532 à juin 1533, à Orléans. Noua le sa\ons, grâce à la découverte toute récente de deux actes notariés à la date de mai et de juin 1533, dans lesquels il intervint en qualité de « substitut annuel du procureur de la nation de Picardie, de l'université d'Orléans ».Dans le cours de ses études de jurisprudence, il perdit son père, le 26 mai 1531 ; et cet événement lui permit sans doute de suivre sa pente naturelle, laquelle le portait de préférence d'un autre côté. Son début dans la carrière des lettres fut encourageant. La remarquable préface qu'il mit, en mars 1531, à un ouvrage de l'un de ses amis, Nicolas Duchemin (Antapologia, etc.), révélait déjà, en effet, les qualités de premier ordre qui distinguent son style latin : concision , élégance et mâle vigueur. On y trouve aussi, dans un sujet foncièrement juridique et classique, une élévation de sentiments, un pur amour de la vérité en matière de sciences, qui étonnent chez un écrivain de vingt-deux ans. Dans les universités de Bourges et d'Orléans, il se lia de la plus étroite amitié avec plusieurs jeunes gens studieux et estimables; et nous relevons ce fait parce qu'il prouve qu'à cette époque de sa vie Calvin était très-sociable. Il écrivait, à l'âge de trente ans : Cum innumeros aliquando amicos in Galliahabuerim.1.. Parmi ces amis, dont sa conversion aux idées nouvelles le sépara sans retour, il faut nommer François Daniel, d'Orléans, auquel il adressa les premières lettres qui nous soient restées de lui, et qui devint bailli, avocat au présidial et conseiller du roi ; et Nicolas Duchemin, chez lequel il logea quelque temps dans sa maison de la rue du Pommier, et qui était chanoine de Saint- Vrain-de-Jargeau. Peu après la mort de son père, il se fixa à Paris, qui était déjà, comme aujourd'hui, le centre intellectuel de la France; et son ambition se borna à se faire un nom parmi les humanistes. A cette fin il publia, à ses frais (avril 1532), « un docte et singulièrement beau Commentaire sur le livre de Sénèque touchant la vertu de clémence » (Bèze, Vie de Calvin, 1565). S'il choisit ce traité, ce ne fut point pour exciter la sympathie ou la pitié de François Ier en faveur des évangéliques persécutés; rien absolument n'autorise à lui prêter cette intention : il fit ce choix parce que Sénèque était pour lui vir eximix éruditions et insignis facundiœ et qu'il voyait en lui alterum Ciceronem. Il faisait œuvre de littérateur et non d'évangéliste. — A Orléans comme à Bourges, il eut certainement l'occasion de voir et d'entendre des partisans des idées nouvelles : ses relations avec l'évangélique Melchior Wolmar, son professeur de grec, étaient continuelles, et il vivait dans l'intimité (vêtus nostra familiaritas) avec son cousin Pierre-Robert Olivetan, qui, nous semble-t-il, se réfugia à Strasbourg, en avril 1528, pour fuir la persécution. Ces universités se distinguaient, d'ailleurs, avantageusement de celle de Toulouse : on y comptait parmi les élèves beaucoup d'Allemands pour qui la lutte soutenue par Luther contre le clergé était la grande affaire. Rien ne prouve cependant qu'à cette époque le jeune étudiant eût embrassé, môme secrètement, ces croyances pour lesquelles mouraient déjà nos martyrs. Quelques mots mal compris de
ses premières lettres ou quelques lettres maladroitement antidatées out induit en erreur la plupart de ses récents biographes. Sa conversion, dont il parle lui-même comme avant été « subite », ne dut avoir lieu que dans les premiers mois de 1534. Et encore ne croyons-nuiis pas qu'il ait alors prêché Ouvertement la foi nouvelle, à ses risques et périls. 11 ne le fera qu'après sa sortie de France, par la publication de son Institution chrétienne, .Nous insistons sur ce point parce qu'il a son importance et qu'il nous parait clairement démontré depuis la belle publication de la Correspondance des Réformateurs, par A.-L. Herminjard, Nous ne pouvons ici fournir toutes nos preuves. Rappelons seulement que, pour la première fois, Calvin, dans une lettre écrite d'Àngoulême (ex Acropoh), vers le mois de mars 1534, nous fait entendre une note qui n'avait encore résonné dans aucune des douze lettres antérieures que nous connaissons de lui. Dans ces lettres, les élans religieux, le langage de la charité chrétienne font complètement défaut. Ici au contraire, il déclare que la tranquillité dont il jouit lui a été (( donnée par la main de Dieu. Reposons-nous sur lui, ajoute-t-il, il aura soin de nous » (Hœc omnia manus Domini, cui si nos committimus, ipse erit sollicitusnostrî). Aussi bien, tout ce qui vient de nous être révélé de lui pendant les années 1532 et 1533 (Bulletin du Prot. fr., avril 1877) est venu confirmer notre opinion déjà faite sur ce point. Un jeune homme si profondément enfoncé dans les études du droit ne devait pas, ne pouvait pas s'occuper beaucoup des questions religieuses; tout au moins sa conversion aux idées nouvelles n'était certainement pas accomplie. Avant le commencement de 1534, il pouvait avoir senti se relâcher les liens qui l'attachaient au catholicisme, mais il n'avait pas encore pensé à les briser. Le discours même qu'il rédigea pour le compte du recteur Nicolas Cop, et qui fut prononcé par celui-ci, le 1er novembre 1533, devant l'université de Paris, sentait évidemment l'hérésie, car il roule sur la foi justifiante; mais le jeune littérateur devra faire de grands progrès dans la connaissance de la vérité évangélique pour devenir le réformateur que l'on sait. Cop, averti qu'il allait être emprisonné, se réfugia à Bâle. « Calvin aussi, pour la familiarité qu'il avoit eu avec le dit Cop, fut contreint de sortir de Paris, estant recerché jusques là, que le bailly Morin alla en sa chambre au collège de Fortet, où il se tenoit pensant le constituer prisonnier; mais ne le trouvant pas, saisit tout ce que il peut de ses livres et papiers : entre lesquels estans plusieurs lettres de ses amis, tant d'Orléans que (railleurs, on tascha de leur en faire fascherie ; toutesfois Dieu voulut que cela ne vint à effect » (Rèze, Vie de Calvin, 1565). Bèze ajoute qu' « il fut envoyé en cour pourchasser quelque provision, là où il fut recognu et très-bien recueilli de wwx qui a\oyent quelque droite affection et jugement en ces affaires. » Ailleurs, il affirme que, dans cette circonstance, la reine de Navarre l'accueillit avec beaucoup de considération (Vita Calmai, 1575). Calvin étira ensuite en Saintonge chez un ami, Louis du Tillet, curé de Claix et chanoine d'ÀngOttiême. Ce fut là, comme dans un « nid paisible », que tout entier à l'étude de la Bible et des Pères de L'Eglise, il
arriva à rompre les derniers liens qui le retenaient dans le catholicisme. 11 n'avait pourtant pas encore éprouvé qu'une libre profession de ses croyances était impossible dans son pays. Aussi le voyage qu'il fit à Nérac, avant de quitter Angoulême, peut-il être l'indice d'une certaine inquiétude, du besoin qu'il avait de s'éclairer encore. Qu'on serait heureux de savoir ce que se dirent ces deux hommes, dont l'un avait été le timide précurseur de la Réforme en France, et dont l'autre en sera le puissant organisateur ! Mais Bèze se contente d'indiquer cetle conversation par ces laconiques paroles : « Le bon vieillard fut fort aise de voir Calvin, et conférer avec lui » (Vie de Calvin, 1565). Calvin n'hésita plus : il sacrifia volontairement le brillant avenir qui l'attendait sans doute dans la carrière qu'il abandonnait. Le lundi 4 mai 1534, il résigna, à No von, sa chapelle de la Gésine et sa cure de Pont-1'Evêque. Il parait toutefois, d'après Le Vasseur, qu'il reçut pour ce double désistement une compensation en argent. Quant à ses autres pérégrinations jusqu'au mois d'octobre 1534, il est impossible d'en indiquer la série avec certitude. En quittant Noyon, il dut s'arrêter plus ou moins longtemps à Poitiers, où le jurisconsulte Pierre de La Place l'entendit « parler magnifiquement de la connaissance de Dieu » (Bavle, art. La Place),- et dans la ville d'Orléans, d'où est datée la première préface de la Psychopannychia, son deuxième ouvrage (au moins dans sa forme primitive). C'est peut-être à ce moment qu'il faut placer les prédications qu'il auraitfaites, d'après Bèze, à Lignières, dans le voisinage de Bourges {Vie de Calvin, 1565). Toutefois, s'il a réellement prêché en 1534, on peut affirmer qu'il usait d'une grande réserve en exposant la doctrine de l'Evangile. Le témoignage d'un homme qui fut son ami, son compagnon, pendant cette même année, est assez péremptoire pour que nous devions contrôler les récits fantaisistes dans lesquels tant de ses historiens se sont complu. Du Tillet, qui était revenu au catholicisme, écrivait le 1er décembre 1538, à Calvin lui-même : « C'est devant ceulx à la plus grand part desquels vous sçavez que votre doctrine est agréable, non pas ailleurs, que vous la maintenez; car vous avez abandonné vostre nation pour oe que vous ne l'y avez osé divulguer et maintenir publiquement. » Si l'on objectait la science scripturaire qu'il montre dans le traité polémique qui sera plus tard désigné sous le nom de Psychopannychia, et l'impossibilité où il a dû se trouver d'acquérir cette science en si peu de temps, cette objection se retournerait contre ceux qui la feraient. Car il est aujourd'hui prouvé que cet ouvrage n'a été publié qu'en 1542 (à Strasbourg), malgré les deux préfaces datées d'Orléans, 1534, et deBàle, 1536 (Calvini Opéra, édit. Reuss, etc., 2e partie, p. 39). Son premier travail, qu'il soumit à Capiton et à Bucer, n'était, de son propre aveu, qu'un « amas de notes sans plan bien ordonné, un brouillon informe où il avait jeté ses pensées pêle-mêle. » Et ses amis de Strasbourg lui conseillèrent d'attendre, avant de le mettre sous presse, qu'il eût (( une connaissance plus intime de toutes les saintes Ecritures, et que ses débuts théologiques fussent plus dignes de lui. » Or, comme l'œuvre imprimée est certainement d'un théologien qui n'est plus no-
vice, mais qui a plutôt le sentiment de sa force, nous devons nous dire que nous avons là un livre nouveau et non le brouillon primitif; luimême lui donne ce nom : novum librum, sic enim appellare licet. Et ce livre nouveau, il L'achevait en' même temps qu'il mettait la dernière main à son institution chrétienne. — Une fois converti aux idées nouvelles, Calvin les propagea avec ardeur autour de lui, quoiqu'il le lit avec prudence. Il ne craignit pas de se mettre en avant pour les détendre contre ceux qui pouvaient en ternir la pureté. La petite communauté évangélique qui tenait à Paris ses réunions secrètes comprit quelle importante recrue elle venait de faire. Ce fut là que, dans cette même année 1534, il rencontra pour la première fois Michel Servet, lequel venait de publier deux livres contre la Trinité (1531, 1532). <( Calvin ne refusa point, dit Bèze, de conférer aveclui pour le convaincre et redarguer par la parole de Dieu. Pour ce faict fut accordé qu'ils se trou\ eroyent tous deux à une heure nommée en une certaine maison de la rue Saint-Antoine, ce que Calvin fit, combien qu'il y eustdu danger pour sapersonne ; mais ledit Servet ne comparut, quoyqu'on l'attendist longtemps » (Vie de Calvin, 1565). La lutte que Servet refusa à ce moment s'engagea dix-neuf ans plus tard à Genève, pour le malheur de l'un et de l'autre. Le 18 octobre 1534, des placards contre la messe furent affichés dans Paris, Orléans et jusque sur la porte de la chambre à coucher du roi qui était alors à Blois. Ce violent pamphlet qui provoqua une persécution sanglante était l'œuvre d'Antoine Marcourt, collègue de Farel à Neuchâtel. Calvin partit de France à cette époque, et peut-être à l'occasion de ces placards. Il se retira à Strasbourg, puis à Bàle. Dans cette dernière ville, tout entier à l'étude, caché sous le pseudonyme de Lucanius, anagramme de son nom, il travailla à avancer l'œuvre de Dieu, mais par ses écrits seulement, car il se sentait plus homme de cabinet qu'homme d'action : c'était la plume à la main qu'il voulait prendre sa part du combatengagé contre l'erreur et la corruption. Il s'occupait en particulier d'achever la composition d'un « petit livret », espèce de catéchisme qu'il destinait à ses compatriotes, lorsqu'il apprit qu'alin d'excuser envers les princes protestants d'Allemagne les bûchers qu'on allumait pour les évangéliques français, on faisait passer ces derniers pour anabaptistes et séditieux. Indigné d'une si atroce calomnie, il met comme préface à son livre une épitre à François Ier, dans laquelle il le conjure d'examiner sérieusement la doctrine professée par ses frères qui périssent journellement dans les flammes. Jusqu'ici leur cause a été jugée mais non instruite. Il réfute ensuite les arguments que les prêtres allèguent pour nier la légitimité de l'Eglise réformée, et il termine eu exprimant l'espoir que le ressentiment du monarque fera place à la bienveillance. Cette admirable épitre est datée de Bâle, 23 août 1535, el elle esl en latin, comme le reste de l'ouvrage avec lequel elle forme corps. Le latin était la langue la plus universellement connue au seizième siècle, et Fauteur devait l'employer préférable ment à la française, car il voulait que son ouvrage lût lu avant tout, d'après sa propre déclaration, par ceux auprès desquels on avait noirci ses coreligionnaires martyrs. L'Institution chrétienne sortit de presse au mois
de mars 1536. L'ouvrage n'avait que six chapitres; mais on y trouve déjà en germe, comme dogme et comme discipline, toutes les idées qui formeront plus tard l'ensemble du système calviniste : la foi du nouveau converti avait rencontré du premier coup sa formule définitive. Calvin pensa un instant à donner une traduction française de son Institution, mais il ne réalisa pas immédiatement ce projet : des travaux de tous genres réclamèrent toute son activité au poste nouveau où Dieu le plaça. Lui-même d'ailleurs n'était pas très-content de son œuvre : dans la préface de la seconde édition latine (Strasbourg, 1er août 1539), il dit qu'il s'était acquitté de sa tâche légèrement (leviter... defunctus eram). La première traduction française parut en 1541 ; elle était faite d'après l'édition latine de 1539, qui avait dix-sept chapitres. 11 y eut dix éditions latines du vivant de l'auteur; l'édition définitive fut celle de Genève (1559) ; elle avait quatre-vingts chapitres. Quant à la traduction française, elle eut au moins quatorze éditions avant la mortde l'auteur; mais à part la première, qui est faite par Calvin, et où celui-ci se montre véritablement l'un des créateurs de notre langue, par la façon magistrale dont il l'assouplit et la force à exprimer des pensées qu'elle n'avait jamais reproduites auparavant, à part, disons-nous, l'édition de 1 541 , toutes les autres laissent beaucoup à désirer : l'auteur n'a pas dû les voir même en épreuve, car il y a bien des contre-sens et des non-sens. Calvin ne révéla à personne, à Bàle, le grand projet qui l'occupait; et personne ne soupçonna dans ce paisible et studieux étranger qui s'enveloppait d'ombre et de mystère, l'auteur d'un livre qui devait être l'œuvre capitale du siècle, et qui, même dans sa forme primitive, dépassait déjà en profondeur et en puissance dialectique les quatre ou cinq grandes expositions des vérités chrétiennes dont la Réforme avait doté la naissante Eglise. Cette même raison de timide réserve lui fit sans doute quitter Bàle « incontinent après » la publication de son ouvrage. Sous le nom de Charles d'Ëspevilîe, il partit pour faire un voyage en Italie. Il voulut saluer, ne fût-ce que de loin, comme le dit de Bèze, cette terre illustre vers laquelle tous les amis de l'antiquité classique tournaient leurs regards avec amour (Vita Calv., 1575). Il fit ce voyage en compagnie du chanoine du Tillet avec lequel il avait quitté la France et qui portait son nom seigneurial de M. de Hautmont. Ils s'arrêtèrent à Ferrare. Là Calvin eut avec la princesse Renée de France des entretiens intimes sur la religion, et il gagna entièrement sa confiance. Mais rien ne prouve qu'il ait manifesté ses opinions en pleine cour : il y a plutôt de bonnes raisons pour affirmer le contraire. Au reste, durant ce voyage dans la péninsule, il composa en latin deux épitres adressées à deux de ses amis de France, Nicolas Duchemin et Gérard Roussel, qui avaient été élevés aux honneurs de l'Eglise : le premier remplissait depuis deux ans au Mans les importantes fonctions d'official; le second était devenu évoque. Ces épitres furent publiées à Bàle en mars 1537, sous ce titre général : Epistolœ duœ de rébus hoc sœculo cognitu apprime necessariis. Dans la première, il montre qu'il faut fuir l'idolâtrie et garder la pureté delà religion chrétienne ; dan sla seconde, qu'il est du devoir d'un chrétien et d'un honnête homme de se démettre des fonctions dusacer
CALVIN 53ô
doce en l'Eglise romaine. — Après avoir séjourné quelque temps & Ferrare, les deux voyageurs repassèrent les monts. Arrivés à Hàle, ils se séparèrent: duTiflel alla à Neuchâtel, puis à Genève, et Calvin revint une dernière lois dans sa ville natale poura donner quelque ordre à ses affaires » (juin 1530). Il pouvait impunément retourner à Noyon, car un édit de François Ier, daté de Lyon, Le 31 mai, venait d'être promulgué, par Lequel le roi pardonnait « à tons hérétiques », voire même aux « sacramentaires et relaps », pourvu qu'ils vinssent abjurer « dedans six mois ». il déeida son frère Antoine à partir avec lui; sa sœur Marie le rejoignit plus tard. La guerre qui venait d'éclater lui fermant « le droit chemin pour aller à Strasbourg », il dut passer par Genève pour retourner à Baie, il arriva sur les bords du Léman dans la seconde moitié de juillet, lut reconnu par du Tillet qui en donna avis à'Farel,et malgré sa répugnance il se rendit à la véhémente adjuration de Tardent Dauphinois, « comme si Dieu Teust saisi alors du ciel par un coup violent de sa main », dit-il lui-même (préf. Ps.) : il promit de rester dans cette cité où l'attendaient tant de tribulations, mais dont il devait faire la métropole de la Kéformation française. Le Français (Me Gallus, comme le désigne le registre du Conseil du 5 septembre 1536) donnait à Saint- Pierre des leçons de théologie, probablement en latin à cause des nombreux réfugiés de tous pays qui affluaient déjà dans la ville hospitalière; et vers la fin de Tannée il se chargea en outre des fonctions pastorales. 1 1 ne tarda pas à conquérir de l'ascendant sur ses collègues. Les discours qu'il prononça à la célèbre dispute de Lausanne (1-8 octobre 1536) et au synode de Berne (16-18 octobre) firent comprendre à tous qu'un maitre s'était révélé. Le 1er janvier 1537, un mémoire sur le gouvernement de l'Eglise fut présenté par les pasteurs au Conseil de Genève : il avait été certainement rédigé par Calvin, car le fond des idées est à lui, comme le style. L'auteur de Y Institution dut saisir avec empressement l'occasion de faire passer dans la pratique le système dogmatique et disciplinaire qu'il avait exposé dans son ouvrage, il voulait en particulier obtenir 1 usage de l'excommunication et faire imposer à tous les citoyens une adhésion directe et explicite à la confession de foi. il publia bientôt dans ce but un Catéchisme en français (dont il n'existe plus un seul exemplaire); le catéchisme en latin parut en mars 1538. Il n'y avait pour lui d'Eglise chrétienne vraiment digne de ce nom qu'avec une semblable discipline. La requête ne fut pas agréée (novembre 1537). Les vieux Genevois indépendants <pi"on flétrit plus tard du nom de Libertins repoussèrent le joug sous Lequel Les « nouveaux venus » prétendaient les courber. Les Conseils décident, le \ janvier 1538, que la sainte cène ne sera refusée à personne. Et la raison comme l'intérêt de la lutte que les pasteurs soutinrent, depuis ce moment, contre la nation avec une ténacité inflexible, consistera précisément dans ces prétentions contraires du corps politique et du corps pastoral. L'antagonisme ne cessa que vers 1555, par la destruction de Tun des partis* Le 3 février 153S. Les quatre syndics qui furent portés au pouvoir par le murage populaire étaient des adversaires déclarésde Fareletde Calvin; le Lendemain, le renouvellement du Petit
Conseil s'opéra dans le même sens. Un conflit ne tarda pas à éclater. Le 11 mars, les Conseils, sans consulter les pasteurs, adoptent le mode de célébration de la cène pratiqué par l'Eglise bernoise (avec du pain sans levain), et ils défendent à Farel et à Calvin de se mêler des affaires du gouvernement. Ceux-ci n'auraient pas eu sans doute l'idée de résister, à ce moment du moins, sur l'admission de tous à la sainte table; car, le 25 mars, en partant pour le synode de Lausanne, ils avaient annoncé aux magistrats qu'ils étaient « prêts à obéir aux commandements ». Mais ils refusent, le 18 avril, d'administrer la cène à la mode de Berne : ils auraient voulu sur ce point une entente préalable entre les magistrats et les pasteurs, et l'affaire des cérémonies bernoises adoptées par les Conseils proprio motu fit déborder la coupe. Leur collègue, Elie Coraud, qui avait blâmé dans ses prédications les actes du pouvoir civil, fut mis en prison (20 avril), et défense fut faite à Farel et à Calvin de prêcher s'ils ne voulaient pas se soumettre. Bravant cette défense, ils occupent la chaire, le premier à Saint-Gervais, le seconda Saint-Pierre, et se retirent sans avoir distribué le sacrement : ils estiment que les dissensions civiles auraient fait de cet acte une profanation (22 avril). Ils sont bannis de la ville par le Conseil général, ainsi que leur collègue Coraud (23 avril). « Eh bien ! s'écria Calvin quand le sautier vint lui enjoindre de quitter Genève dans trois jours. A la bonne heure! si nous eussions servy les hommes, nous fussions mal récompensés ; mais nous servons ung grand maystre, qui nous récompensera. » Les magistrats de Berne et les Eglises de la Suisse firent de solennelles démarches pour que l'arrêt de bannissement fût levé ; ce fut en vain : la sentence fut confirmée par le peuple en Conseil général, le 16 mai. Forcé de prendre le chemin de l'exil, Calvin s'arrêta quelque temps à Berne, à Zurich, à Baie, et se fixa à Strasbourg dès les premiers jours de septembre 1538. Il y donna chaque matin une leçon publique sur les épîtres de saint Paul, et organisa une petite Eglise (Ecclesiola) de réfugiés français, espagnols ou italiens, que la persécution avait jetés dans la ville impériale. Dans ce milieu si bien préparé à tous les sacrifices, il appliqua sans la moindre opposition l'austère discipline dont Genève n'avait point voulu. Sa gêne fut extrême, les premiers temps; mais il ne voulut pas accepter l'offre d'argent que lui fit son ancien protecteur du Tillet, qui était retourné au catholicisme; il préféra vendre ses livres pour vivre : « J'espère bien, lui écrit-il avec dignité, que nostre Seigneur m'en donnera d'autres au besoing» (20 octobre). Bientôt cependant le Conseil de la ville s'occupa de fixer son traitement, et plus tard lui accorda le droit de bourgeoisie. Il épousa à Strasbourg (septembre 1540), à l'instigation de ses amis, la veuve de l'anabaptiste Storder, la vertueuse Idelette de Bure, qui lui donna près de neuf ans de bonheur domestique. Les magistrats l'adjoignirent à d'autres députés qu'ils envoyaient en mission en Allemagne. Il assista à Worms (novembre 1540) et à Ratisbonne (avril 1541), aux conférences qui s'ouvrirent entre les réformés et les représentants autorisés de l'Eglise romaine; mais cette suprême tentative pour éviter un déchirement échoua comme les autres. Aussi bien, il ne se croyait pas dégagé
par l'exil des lions qui Punissaient à l'Eglise de Genève où Pavait appelé une vocation divine. A peine installé à Strasbourg, il avait écrit à ces « bien-aimés frères » une lettre pastorale dans laquelle s'épanche toute la tendresse de son cœur à leur égard. Il sait par quelles épreuves et quels dangers ils continuent à passer, et il leur prêche l'humilité, La pénitence et la confiance en Dieu (Ie* octobre 1538). Et quand le cardinal Sadolet adressa de Carpentras (18 mars 1539) une lettre fort habile aux Genevois pour les engager à revenir au catholicisme4, ce fut lui qui répondit (1er septembre) : il maintint « la vérité de Dieu contre ce renard », suivant l'expression de Bèze, et il le fit avec tant de puissance, que Sadolet se tut, n'ayant rien à répliquer. Luther goûta fort cette manière franche et vive d'imposer silence à des adversaires qui étaient les siens : « Voilà, dit-il, un écrit qui a des mains et des pieds. Je me réjouis de ce que Dieu suscite de tels hommes. Ils continueront ce que j'ai commencé contre l'Antéchrist, et avec l'aide de Dieu, ils l'achèveront. » Le réformateur allemand ne croyait peut-être pas si bien dire. — A la suite d'une révolution intérieure survenue à Genève en mai 1540, on fit entrevoir à Calvin la possibilité de rentrer dans cette Eglise dont il disait qu'il se sentait «obligé à toujours de luy tenir l'oy et loyauté ». Ses adversaires politiques furent écartés du pouvoir, et le 21 septembre le Conseil décida de le faire revenir. Calvin hésita longtemps : « Pourquoi, écrit-il à Farel, me replongerais-je dans ce gouffre dévorant? Vu le tempérament de la plupart des Genevois, je ne pourrai pas les supporter et ils ne pourront pas davantage s'accoutumer à moi. » Il versa d'abondantes larmes avant de se décider. Mais les sollicitations pressantes et multipliées de Berne, de Bâle, de Zurich, de Genève, et les « tonnerres » de Farel triomphent enfin de sa résistance. Il revint à ce poste de péril. Toutefois, dès son arrivée, il exigea du Conseil (13 septembre 1541) qu'on procédât sans retard à la rédaction &" ordonnances ecclésiastiques. Ces ordonnances établirent le consistoire, véritable tribunal de doctrine et de mœurs, composé mi-partie de laïques et d'ecclésiastiques, qui devait veiller sur la foi et sur la conduite de chacun jusque dans l'intimité du foyer, et qui disposait à son gré de l'admonition privée, de la censure publique, et plus tard même de l'excommunication. Le Conseil toutefois se réserva le droit d'infliger, s'il y avait lieu, les châtiments corporels ou pécuniaires. Disons à ce sujet qu'il n'y a jamais eu à Genève, même dans les jours de la plus haute influence de Calvin, ce qu'on pourrait appeler une théocratie. Il n'obtint jamais, par exemple, même en 155G, qu'on lit sortir de la ville tous les habitants exclus de la cène et qui ne se; mettraient pas en mesure d'y être admis de nouveau. Sans doute les ministres, plutôt que les laïques, furent toujours les personnages importants du consistoire : aux yeux du réformateur, il y avait dans la Bible toute une législation concernant la doctrine et les mœurs divinemenl imposée à la société, et c'était aux ministres, considérés connue « la bouche du Seigneur », à lixer cette législation. Sans doute encore l'influence extraordinaire que posséda Calvin depuis son rappel à Genève, son génie d'organisation dont il donnait chaque jour de non-
velles preuves, ses vastes connaissances dans lesbranehes diverses de la jurisprudence lui assurèrent le premier rang dans les commissions qui furent nommées par le Conseil pour s'occuper de la législation civile et politique : des brouillons écrits de sa main attestent l'importance de ses travaux à cet égard (Calu. opéra, édit. Reuss, etc.,X, 125-146). 11 fut même déchargé de tous les sermons de la semaine (septembre 1542) pour qu'il eût plus de liberté de vaquer à cette tâche; et le Conseil le gratifia, deux mois plus tard, d'un tonneau de vin pour les peines qu'il prenait pour la ville. Mais l'Etat ne fut jamais sous la dépendance de l'Eglise ; le magistrat, au contraire, exerça sur l'Eglise, à beaucoup d'égards, un pouvoir qui nous paraîtrait excessif aujourd'hui. Après tout, ce n'est point l'Etat que Calvin a voulu enchaîner, c'est l'individu; et il est inexact de prétendre qu'il a exercé à Genève, dans le domaine politique comme dans le domaine religieux, un pouvoir sans contrôle. Et il le savait bien, lui qui, en 1553, disait des magistrats : (( Ils en sont venus à un tel degré d'aveuglement et de folie, que tout ce que je leur dis devient suspect, à tel point que si je disais qu'il fait jour à midi, ils commenceraient aussitôt à en douter. » Comme le plus obscur des citoyens, il devait, avant de publier un écrit, le faire examiner par une commission du Conseil, et quelquefois l'impression n'en était autorisée que si quelques mots trop injurieux étaient biliés. A plusieurs reprises môme il dut comparaître devant le magistrat pour recevoir des admonitions au sujet de ses prédications qui avaient provoqué du mécontentement. Il eut assez d'influence toutefois pour faire partir de Genève ou forcer au silence tous ceux qui avaient en critique sacrée ou en dogmatique des opinions différentes des siennes, ou qui blâmaient, même discrètement, la direction qu'il cherchait à imprimer à l'Etat. Le savant et pieux Sébastien Castalion, qui avait émis des doutes sur l'inspiration du Cantique des cantiques et sur la réalité de la descente de Jésus aux enfers, fut contraint à s'éloigner (1544) ; et retiré à Bàle, il y vécut clans une gêne voisine de la misère. Pierre Ameaux, fabricant de cartes, un rêveur mystique et nullement matérialiste, qui avait (( mesdit et blasphémé du seigneur Calvin », fut jeté en prison (1546), et il dut faire le tour de la ville « en chemise, teste nue, une torche allumée en sa main, et venir ensuite devant le tribunal crier mercy à Dieu et à la justice, genoulx en terre, » et confesser avoir mal et méchamment parlé. Le pasteur de Jussy, Henri de La Mare, jugé son complice, fut déposé. Le médecin français Jérôme Bolsec, qui niait la prédestination, fut banni (1551); et il serait plus cligne d'intérêt, si, pour se venger, il n'avait publié d'ignobles calomnies contre le réformateur et contre Bèze. L'année suivante (1552), le" Genevois Jean Trolliet, qui avait tenu quelque propos malsonnant contre l'auteur de Y Institution, dut reconnaître sa faute et se taire désormais. Les évangéliques italiens, à peine échappés aux inquisiteurs de Rome et qui s'étaient flattés de trouver un refuge à Genève, ne furent pas même épargnés, car ils n'étaient pas trinitaires. Alciat, Blandrata, Gribaldi, Gentilis, essuyèrent pour leur indépendance chrétienne de cruelles vexations de la part du consistoire.
GFentilis, en particulier, entendit prononcer contre lui une condamnation à mort <|ui fut incontinent commuée en un bannissement perpétuel après amende honorable en public (1558). Mais il n'échappa au dernier supplice, à Genève, que pour le subir huit ans après, à Berne, pour crime d'hérésie (1566). Les libres penseurs lurent naturellement moins supportés que les libres croyants. Jacques Gruet, esprit inquiet et folâtre, qui avait été eu relation avec Le célèbre humaniste Etienne Dolet, brûlé vit' à Paris en 1546, pour outrage à la religion, déposa un jour dans la chaire de Saint-Pierre un billet en patois savoyard contenant (( plusieurs parolles villaines et infâmes contre les ministres de la parolle de Dieu. » Il fut mis en prison ; et comme on trouva chez lui des feuilles de papier sur lesquelles, pour essayer sa plume peut-être, il avait griffonné des phrases qui le tirent accuser d1 « impiété » et de et rébellion », sans qu'il y eût pourtant des raisons suffisantes, il eut la tête tranchée (juillet 1547); et deux ans et demi plus tard, un livre de treize feuillets écrits de sa main, qui fut trouvé dans les combles de sa maison, et qui contenait réellement des attaques grossières contre la religion de Christ, dut subir un procès en règle : il fut lacéré et brûlé par la main du bourreau « pour ses énormités » (mai 1550). ■ — Mais la condamnation la plus odieuse et qui pèse le plus lourdement sur la mémoire de Calvin, c'est celle de xMichel Servet. Ce médecin espagnol qui le premier, paraît il, soupçonna la circulation du sang, avait étudié avec passion la plupart des sciences et particulièrement la théologie. Pour lui, la Réforme s'était arrêtée à moitié chemin, et il se crut appelé à lui faire accomplir sa dernière évolution, et à rétablir ainsi le christianisme dans sa pureté primitive. Le titre du nouvel ouvrage (Chràtianismirestitutio) qu'il publia au printemps de 1 553 sous le pseudonyme de Villeneuve, son lieu d'origine, disait nettement son ambition à cet égard, et semblait s'annoncer comme la contre-partie de Y Institution chrétienne de Calvin. Aussi entier, aussi dogmatique en fait de croyance que son implacable rival, il voulait vider avec lui non une question de liberté, mais une question de théologie. Le duel qu'il esquiva à Paris, en 1534, et qu'il avait repris durant plusieurs années par correspondance, devait être sans merci : Il faut, disait-il dans une de ses requêtes au Conseil de Genève, il faut que « la cause soyt diffinie pas mort de luy ou de moy. » Mais son illusion étaitgrande d'espérer que ce ne serait pas lui qui serait la victime, même dans le cas où il aurait appris quelque chose de la lutte que sa détention avait suscitée entre Calvin et les Libertins. Son système, il est vrai, avait à sa base la révélation surnaturelle, les faits miraculeux du christianisme officiel : mais sur plusieurs points, notamment sur le dogme de la Trinité et le baptême des enfants, il renversait ce que, dans l'Eglise évangélique comme dans l'Eglise de Rome, on s'accordait à regarder comme les vérités essentielles et fondamentales de la foi chrétienne. On pouvait même induire de certaines de ses déclarations (pic sa pensée conlinait parfois au panthéisme. Le malheureux devait donc fatalement succomber. Aussi pouvons-nous invoquer en faveur de Calvin le bénéfice des circonstances atténuantes, lorsque nous le voyons s'acharner
contre l'hérétique dès que celui-ci fut découvert à Genève (13 août 1553), après s'être échappé des prisons inquisitoriales de Vienne. Il mit sa gloire à réaliser l'ancienne menace qu'il avait déjà faite, en 1546, de ne pas le laisser « sortir vivant » de la ville. L'aberration du réformateur sur ce point est celle du seizième siècle tout entier; car tous les peuples, à cette rude époque, avaient écrit dans leur code la peine du feu contre le blasphème et l'hérésie ; et les réformés comme les catholiques se croyaient chargés de défendre ce qu'ils appelaient l'honneur de Dieu. Mais quand nous le voyons dénoncer son adversaire à l'Inquisition par son ami de Trie, et faire passer aux mains du redoutable Ory, comme pièces de conviction, les nombreuses lettres confidentielles qu'il avait reçues en divers temps de Servet et qui permirent au tribunal de Vienne d'intenter un procès à ce dernier, nous n'avons pas le courage de défendre le réformateur. « Etait-il donc chargé de la police des consciences dans les contrées catholiques ? » dirons-nous avec A. Roget. Peut-être nourrissait-il l'espoir d'attendrir par cette dénonciation le terrible inquisiteur préposé aussi au procès des cinq étudiants français détenus à Lyon, pour la délivrance desquels il faisait alors de si actives démarches (la première lettre de Trie à Arneys est datée du 26 février 1553). Dans ce cas, il aurait fait un mauvais calcul, car les cinq évangéliques montèrent sur le bûcher trois mois après (16 mai). Quoi qu'il en soit, l'auteur de la Restitution du christianisme, après deux mois et demi de détention et de souffrances dans les prisons de Genève, fut condamné au feu avec son livre, et il mourut sur la place de Champel avec l'héroïsme des martyrs, pardonnant à ses accusateurs et à ses juges, et répétant cette parole d'humilité et de foi: « Jésus, Fils du Dieu éternel, aie pitié de moi ! » (27 octobre 1553). S'il avait consenti à dire : « Jésus, Fils éternel de Dieu..., » il aurait pu échapper au supplice. 11 préféra la mort à ce qui était pour lui un mensonge. Les villes suisses, consultées, avaient répondu aux Genevois « de mettre le méchant hors d'état de répandre son poison ». Elles saisirent avec empressement l'occasion qui leur était offerte de repousser par un argument défait le reproche qu'on leur faisait à l'étranger d'accueillir l'hérésie. C'est une tache sur la Réforme, une tache que « tous les Ilots de l'Océan et tous les parfums de l'Arabie, suivant le mot du poète anglais, sont impuissants à laver, car c'est une tache de sang. » Rolsec lui-même applaudit. Quelques nobles cœurs seulement protestèrent: le Sicilien Camille Renato, dans une pièce de vers où il invite Calvin en termes émus et éloquents à « apprendre à conserver les hommes et à tuer les erreurs» ; Castalion, dans un livre célèbre qu'il inspira, s'il ne le composa pas lui-même; et Nicolas Zurkinden, magistrat bernois, qui écrit à Calvin lui-même ces mémorables paroles: « Le temps ne viendra jamais d'une parfaite unité dans les opinions, et si nous prétendions réserver l'exercice de la charité pour le jour de cet universel accord, je crains bien qu'elle ne trouvât jamais d'emploi. L'homme est d'ailleurs ainsi fait qu'il cède plus sûrement à la persuasion qu'à la force, et tel s'est roidi devant le bourreau qui n'eût pas résisté au langage de la douceur. » Il faudra plus de trois siècles pour que ces paroles vraiment évangéliques soient
comprises même des meilleurs. — L'ascendant de Calvin fut depuis lors à peu près irrésistible. Cette même année 1553, il lit un suprême effort pourque la toute-puissance disciplinaire lût enfin attribuée au consistoire. Rendons-lui, d'ailleurs, cette justice que cette réglementation draconienne était pour tous: elle frappait tous les fronts indistinctement, les plus illustres, les plus haut placés, comme les plus humbles. 11 Pavait déjà dit dans son Institution de 1536 : «Il faut que les dispensateurs de la parole divine forcent tous les grands de ce monde à s'incliner devant la majesté de Dieu; qu'ils commandent à tous; qu'ils épargnent les brebis et exterminent les loups; qu'ils lient, délient, foudroient, le tout selon la parole de Dieu. » Bonnivard avait été cité à comparaître (1541) pour avoir, un soir, en attendant que le souper fût prêt, joué aux dés un quarteron de vin avec Clément Marot. Un riche marchand, François Favre, qui avait jadis conduit les galères genevoises destinées à l'attaque de Chillon, avait aussi été amené sur la sellette pour cause de libertinage (1546) ; et son gendre, Ami Perrin, capitaine général de la république, sa lille, femme de Perrin, et son fils Gaspard avec une vingtaine des premiers de la ville, parmi lesquels le syndic Corne, alors président du consistoire, avaient subi quelques jours de prison pour avoir pris part à une danse aux tambourins au logis d'Ant. Lect. (( Quand il y aurait dans la maison des Favre, écrivait à ce sujet Calvin à Farel, autant de diadèmes qu'il y a de têtes à l'envers (furiosa capita), cela ne saurait empêcher que le Seigneur ne demeure victorieux. » La victoire lui resta du moins à lui. Pendant que s'instruisait le procès du docteur espagnol, le Conseil, contrairement à une décision antérieure du consistoire, avait permis à Ph. Berthelier de communier, «s'il se sent net en sa conscience, » dit le protocole; mais Calvin, le dimanche 3 septembre, dans le temple de Saint-Pierre, sur la fin de son sermon, « proteste que sa vie en respondroit présentement plustôt que de bailler la cène à ceux à qui elle estoit défendue » ( Vie de Calvin, 1565) . Berthelier, du reste, ne se présenta point. Après une passagère réconciliation entre les deux partis, la lutte continua plus ardente que jamais. Calvin aurait préféré quitter Genève plutôt que de céder sur ce point capital. Et grâce au concours de plusieurs centaines de réfugiés presque tous français, qui avaient été admis à la bourgeoisie (il y avait eu 1,360 admissions de 1548 à 1554), et qui formaient autour du réformateur comme une phalange fidèle, il resta finalement maître du champ de bataille. Les Genevois choisirent parmi ses amis les quatre syndics de 1555; et comme le parti national des Libertins tenta, sans succès, une prise d'armes nocturne contre les réfugiés, le 16 mai de cette même année, quatre de leurs chefs eurent la tête tranchée, soixante et un furent impitoyablement condamnés à l'exil et à de fortes amendes comme rebelles, et la peine de mort fut prononcée contre qui proposerait leur rappel. Dès ce moment donc la royauté morale du réformateur ne rencontra presque point d'opposition. Ce ne fut pourtant pas par son vote qu'il exerça cette espèce de royauté, car il ne se lit recevoir bourgeois de Genève qu'en 1560, et encore fallut-il que le magistrat lui suggérât cette démarche; il l'exerça parce
que ses amis appelaient « la majesté de son caractère ». Il avait mis vingt ans à pétrir de sa forte main cette population frivole et si aisément'ameutée; mais il parvint à la marquer de son empreinte; et cette empreinte fut si profonde qu'aujourd'hui encore, après trois siècles, elle n'est pas complètement effacée. A l'exemple de Luther, de Zwingle, de Sturm, d'OEcolampade, il fit de l'instruction un auxiliaire puissant de la Réforme. Libre désormais de porter toute sa sollicitude de ce côté, il fonda, le5 juin 1559, cette académie à la tête de laquelle il plaça Théodore de Bèze, et qui, si rapidement illustre, est devenue la gloire la plus incontestée, la plus pure de Genève. On compta par milliers des hommes de toute condition et de tout âge qui, accourus de tous les points de l'Europe pour écouter les prédications et les leçons du réformateur, s'en retournaient bientôt dans leur pays d'origine, enflammés de foi et de prosélytisme, et, bravant tous les périls, se mettaient à l'œuvre sainte avec là vocation du martyre. C'était à lui, après Dieu, qu'ils regardaient, de lui qu'ils réclamaient les encouragements et les conseils ; et quand ils devaient souffrir et mourir pour la cause de l'Evangile, c'était encore une missive adhortatoire écrite de sa main qui les fortifiait dans les tortures des prisons et au moment du supplice. Ils savaient avec quelle brûlante sympathie il cherchait à soulager leur misère : il fallait d'une façon ou d'une autre que des secours leur arrivassent, « quand je devrois, dit-il, y engager teste et pieds » . Ils l'aimaient, ils le vénéraient comme un père. Aussi comprend-on sa hère réplique à des adversaires qui tournaient en opprobre le fait que Dieu ne lui eut pas donné des enfants: « N'ai-je pas des milliers d'enfants dans le monde chrétien ? » — Qui dira l'ardeur, la persévérance, la virile tendresse déployées par Calvin dans cette immense propagande religieuse dont il fut l'àme jusqu'à son dernier soupir? Qui dira cet apostolat presque universel qu'il exerça plus d'un quart de siècle auprès de tous ceux, grands ou petits, rois, princes, seigneurs, savants, simples fidèles ou prisonniers obscurs, qui le considéraient comme leur guide spirituel? Il faut le demander surtout à ses lettres intimes dont de pieuses mains ont publié ou publient en ce moment le vaste recueil. Aussi bien, ce n'est pas à Genève que se présentent à nous, sous leur plus favorable aspect, les grandes parties de la personne et de l'œuvre de Calvin. Dans les murs étroits de la remuante cité, sans cesse aux prises avec des intérêts mesquins, il s'amoindrit à nos yeux; ses qualités maitresses sont voilées par ces contestations puériles où son inflexibilité dogmatique et sa polémique à outrance, les susceptibilités de son amour-propre et son irritabilité nerveuse sont trop en vue. Il ne se révèle à nous dans toute la grandeur de son génie que sur ce théâtre plus vaste qui s'étend des Pyrénées et des bords de l'Océan aux contrées septentrionales de l'Europe. Et s'il reste à Genève, malgré les oppositions, les tracasseries incessantes dont il fut harcelé, à Genève que jamais il n'aima, c'est que, dans sa conviction, il ne pouvait trouver ailleurs un coin déterre qui pût servir de forteresse à la Réforme et qui fût plus propice au développement de son œuvre. Rien que sur le sol français, plus de 2,000 Eglises furent, de son vivant, « dressées » par lui ou par ses disciples. On
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peste miment confondu devant une activité si dévorante et une si prodigieuse capacité de travail. Cette correspondance quotidienne à laquelle tout antre n aurait pu suffire, ne lui prenait que ses loisirs. Il réservait tout son temps à ses fonctions de pasteur et de professeur de théologie, à ses prédications, à la rédaction d'écrits innombrables. On a conservé de lui 2,025 sermons manuscrits, et la collection de ses ouvrages comprend dix volumes in-folio. C'était «un arc toujours tendu », selon la juste expression d'un contemporain. Ses délassements étaient rares et (Tune simplicité antique. « Quelquefois, ditBèze, quand cela venoit à propos et en compagnie familière, il se récréoit au palet, à la clef, ou autre tel jeu licite par les loix et non défendu en ceste république; mais encore c'estoit bien peu souvent, et plustost à fincitation de ses familiers amis, que de son propre mouvement » ( Vie de Calvin, 1565). « Ce qui rend ses labeurs plus admirables, dit encore son illustre biographe, c'est qu'il avoit un corps si débile de nature, tant atténué de veilles et de sobriété par trop grande, et qui plus est sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyoit n'eust peu penser qu'il eust peu vivre tant soit peu » {ibid.). Ce lutteur infatigable, ce prodigieux travailleur ne connut le repos qu'après qu'il eut achevé son œuvre, quand Genève fut devenue par ses soins (( la ville située sur la montagne », éclairant le monde de sa fécondante lumière. Il mit longtemps à mourir. Le 30 mars 1564, il siégea pour la dernière fois au consistoire ; rentré chez lui, rue des Chanoines, il n'en sortit plus. Le 27 avril, le Conseil, apprenant qu'il est « pressé de maladies jusqu'à la mort, décide qu'il ira le trouver en son logis pour entendre ce qu'il voudra dire, et après, luy présenter toute bonne affection et amitié pour les agréables services qu'il a faits à la seigneurie et qu'il s'est acquitté fidèlement de sa charge ». Calvin, recevant chez lui cette visite officielle, remercie d'abord les membres du Conseil « de ce qu'ils l'ont supporté en ses affections trop véhémentes esquelles il se desplait et en ses vices, et de ce quetousjours ils luy ont monstre te4 signe d'amitié qu'ils ne pouvoient mieulx faire ». Puis il les exhorte à mériter toujours plus la bénédiction divine. « Et cela faisant, combien que nous soions comme pendans d'un fil, Dieu continuera comme du passé à nous garder ainsi que desja nous avons expérimenté qu'il nous a saulvés en plusieurs sortes. » « Finalement, ajoute le secrétaire du Conseil dans le protocole de ce jour, après avoir derechef prié d'estre excusé en ses infirmités, prenant en gré son petit labeur, il a prié ce bon Dieu qu'il nous conduise et gouverne tousjours, augmente ses grâces sur nous et les fasse valoir pour notre salut et celui de tout ce pauvre peuple. » Le lendemain 28 avril, ses adieux à ses collègues furent des plus touchants : « J'ai eu beaucoup d'infirmités que vous aviez à supporter, leur dit-il (nous citons quelques lignes des notes prises par le ministre Jean Pinaut), et même tout ce que j'ai fait n'a rien valu. Les méchants s'empareront de ce mot, mais je le répète, tout ce que j'ai fait n'a rien valu ; je suis une misérable créature ! .Uais je puis din; que j1ai eu la bonne volonté, et mes vices m'ont toujours déplu ; et la racine de la crainte de Dieu a été dans mon cœur; et vous
pouvez dire cela, que l'affection a été bonne ; et je prie que le mal me soit pardonné ; mais s'il y a du bien, que vous vous y conformiez et le suiviez. »I1 expira le samedi 27 mai, vers huit heures du soir, « Voilà, dit Bèze, comme en un mesme instant ce jour-là le soleil se coucha; et la plus grande lumière qui fust en ce monde pour l'adresse de l'Eglise de Dieu fut retirée au ciel... La nuict suivante et le jour aussi, il y eut de grands pleurs par la ville. Car le corps d'icelle regrettoit le prophète du Seigneur; Je povre troupeau de l'Eglise pleuroit le départ de son fidèle pasteur ; l'escole se lamentoit de son vray docteur et maistre ; et tous en général pleuroyent leur vrai père et consolateur après Dieu » ( Vie de Calvin, lo6o.) Farel, son plus intime ami avec Viret, et qui, dans les moments difficiles, était toujours accouru de Neuchâtel à Genève pour le soutenir devant les Conseils ou le peuple, épancha sa douleur dans une lettre qu'il adressa, le 6 juin, au pasteur Fabri de Thonon : « Oh ! que ne suis- je en son lieu retiré, et que lui, tant utile, tant servant, n'est en santé ici, longuement, servant les Eglises de notre Seigneur! Lequel soit béni et loué que, de sa grâce, là. où je n'y avais jamais pensé, me l'a fait rencontrer, et contre ce qu'il avait délibéré, l'a fait arrêter à Genève et s'en est servi là ! Oh ! qu'il a couru heureusement une belle course ! Le Seigneur fasse que nous tous courions selon les grâces qu'il nous fait, comme Calvin a fait! » Le lendemain dimanche, sur les deux heures après midi, son corps fut porté au cimetière commun de Plainpalais, « sans pompe ni appareil quelconques, » dit Bèze ; nul monument ne marque la place où il fut inhumé ; et quatre jours après sa mort on inscrivit sur le registre du consistoire ces mots d'une éloquente simplicité : « Calvin est allé à Dieu le 27 mai de la présente année. » En esquissant à grands traits la biographie du réformateur de Genève, nous n'avons eu qu'un souci : l'exactitude historique. Nous nous sommes tenu à égale distance des écrivains qui ont tourné cette biographie en pamphlet, décidés qu'ils étaient à tout noircir, quand cen'était pas à tout falsifier, et de ceux qui, au pôle opposé, ont cherché à tout excuser, quand ce n'était pas à tout applaudir. A l'encontre des derniers, nous répétons le mot que disait déjà, de son temps, l'un de ses plus ardents admirateurs : « C'était un homme, mais non pas un ange. » A l'encontre des premiers, qui veulent en faire un monstre d'iniquité, nous dirons : « C'était un homme, etnon pas un démon. » C'était un homme qui, par sa foi et son incorruptible amour pour la vérité, , a changé la face d'une partie du monde. Et si, dans « la belle course » qu'il a courue, selon la juste expression de Farel, il a souvent bronché, que ses fautes inséparables des temps troublés où il vécut soient, en partie du moins, rachetées par ses rares vertus. L'œuvre sainte qu'il a eu pour mission de fonder et dont le glorieux développement se poursuit sous nos yeux dans la moitié du protestantisme, lui assigne à jamais une place parmi ces grands serviteurs de Dieu qui, par leur vie d'immolation et leurs écrits, ont le plus contribué à l'avancement de son règne ici-bas. — A consulter : Th. de Bèze, ses trois Vies de Calvin, 1564, 1565, lo75; A.-L. Herminjard, Correspondance des néformateurs dans les pays de langue française, I, II, III, IV; Calvini
Opéra, édit. Banni, Ctlnitz él Reuss (15 volumes ont déjà paru); A. Roget, Hist. du peuple de Genève (3 volumes ont paru) ; L'Eglise ci VEtat à Genève du rimai de Calvin; Galwie. suisse, t. 1, p. 313-328; J. Bonnet, Lettres françaises de Calvin, 2 vol.; Récits du seizième siècle; les frères Haag, La France prot.; L. Vulliemin, Hist. de la Réformation île la Suisse: Le Chroniqueur,' Hist. de la Confédération suisse, art. Calvin, dans le t. II; Bulletin de VHist. du Prot. fr., passim ; Kampschulte, Johann Calvin, seine Kirche vnd der Staat in Genf; Merle d'Aubigné, Hist. de la Réf. au temps de Calvin; P. Henri, Das Leben Johann Calvins ; Gaberel,i//s£. de VEql. de Genève ; Galifï'e, Notice sur C air in; Bungener, Calvin ; Ern. Stœhelin, Calvin, 2 vol.; A. Savons, Etudes sur les Réformateurs ; Guizot, Saint Louis et Calvin, Le Lien, 186()-I870; Albert Rilliet, Lettre à M. Merle d'Aubigné sur deux points obscurs de la vie de Calvin; Etrennes chrétiennes, Genève, 1871; Hoff, Vie de Calvin; Journal de Genève, 2 juillet 1874, 30 octob. 1875, 30 décemb. 1876; Alfred Franklin, Vie de J. Calvin, etc., etc.
Charles Dardier.
II. Le Théologien. Voici les traits principaux du système dogmatique àe, Calvin : — 1 . La connaissance de Dieu, créateur et conservateur du monde, estinnée à renne; mais elle a été obscurcie par le péché. Dieu s'est également révélé dans Y univers; malheureusement, dans notre obstination inexcusable, nous fermons les yeux à la lumière qui brille dans ses œuvres, et nous attribuons au hasard les événements extraordinaires dont nous sommes témoins. Le paganisme représente l'abandon par l'humanité de cette double manifestation de Dieu. Dans un autre ordre d'idées, Calvin affirme que la révélation divine dans la nature est imparfaite et insuffisante pour nous conduire à la vérité. Dieu s'est encore révélé dans Y Ecriture. Il s'est fait connaître aux patriarches et aux prophètes, et la certitude qu'il a fait naitre en eux quant à l'origine* divine de ce qu'ils entendaient, était supérieure à tout raisonnement humain. La même certitude s'éveille encore en nous à la lecture de la Bible : son autorité ne dépend pas du témoignage extérieur de l'Eglise, mais du témoignage intérieur du Saint-Esprit. La perception de cette voix de l'esprit est un « privilège dont Dieu honore ses seuls élus. » D'autres « preuves humaines et secondaires » corroborent cette autorité collective des livres saints. Qu'on n'oppose pas l'illumination intérieure del'Esprit à la doctrine des Ecritures, car l'Esprit ne saurait tenir un double langage: c'est par la lecture de la Bible que nousreconnaitrons si nous avons l'Esprit ou non, car « le Seigneur a uni entre elles par un lien réciproque la certitude de la parole écrite et celle de PEsprit. » L'Esprit est le seul interprète autorisé de la Bible : aussi rencontrons-nous chez Calvin une exégèse éminemment dogmatique, basée sur le principe de « l'analogie de la foi », ou de l'unité de l'enseignement scriptural iv. L'Ecriture parle très-rarement de la substance de Dieu : elle nous le fait connaître « non tel qu'il est en lui-même, mais tel qu'il est vis-à-vis de nous. » « Le Saint-Esprit n'a pas eu pour but de] satisfaire chez nous une vainc curiosité : tout, dans ses oracles, a pour but L'édification. » Le dogme de la Trinité est conforme; selon h. 35
Calvin, à Ja doctrine des Ecritures. Dès 1530, Calvin a enseigné qu'il existe en Dieu une substance unique et trois personnes ou « subsis tances », appelées aussi par lui « propriétés », non qu'il eût incliné vers le sabellianisme, mais pour bien accentuer le caractère particulier de chacune des trois personnes. Lors de ses démêlés avec Caroli (1337), il protesta contre V usage obligatoire de la terminologie des anciens symboles ; plus tard, sa lutte contre les antitrinitaires lui fit regarder cette latitude comme dangereuse et l'amena à exiger l'emploi des expressions consacrées. La perversité du diable et de ses anges provient d'une chute et n'est pas attribuable au Créateur. Ailleurs cependant Calvin l'ait dépendre la persévérance de certains anges dans le bien et la chute des démons de la prédestination éternelle de Dieu, et il nomme Satan « l'esprit qui a été tait pour combattre la gloire de Dieu et le salut des hommes. » Les démons, comme les bons anges, sont les ministres de Dieu, « sans la volonté et le consentement duquel ils ne peuvent rien l'aire. Satan est si bien tenu enchaîné par le frein de la puissance divine, qu'il obéit, qu'il le veuille ou non, à son Créateur, car il est contraint de prêter ses services . à tout acte auquel Dieu le pousse. » Uhomme a été créé à l'image de Dieu, c'est-à-dire « il a été revêtu de la sagesse et de la vérité, delà justice et de la sainteté ;ila possédé la lumière de l'intelligence, la rectitude parfaite du cœur et de la volonté, et la domination de la raison sur la nature physique, portant elle-même l'empreinte de la gloire intérieure. » Mais Dieu lui a refusé le don de la persévérance dans le bien, qui eût exclu toute possibilité de pécher; avec la connaissance du bien et du mal, il lui a donné le libre arbitre. Dans un autre ordre d'idées, Calvin appelle la volonté d'Adam non-seulement « flexible dans l'un et dans l'autre sens », mais encore « caduque »; Dieu l'a donnée à l'homme « pour tirer de sa chute la matière de sa propre gloire. » De même, il explique la facilité de la chute d'Adam par le fait que Dieu lui a refuse la constance dans le bien. « La providence de Dieu n'est pas seulement sa prescience, mais encore son activité infinie, par laquelle il gouverne le ciel, la terre, ainsi que les résolutions et les volontés des hommes, et les mène au but qu'il leur a fixé. » Elle est à la fois générale et spéciale; de plus, elle est immuable. Calvin se défend contre le reproche d'enseigner le fatalisme des stoïciens : c'est au Dieu personnel qu'il attribue le gouvernement de l'univers, et non à la « nécessité qui résulte de l'enchaînement sans fin des causes naturelles ». La volonté de Dieu est « la cause suprême et première de toutes choses ». Mais au-dessous d'elle agissent des « causes inférieures » qu'il nous importe de ne pas négliger; l'idée de l'activité infinie de Dieu ne nous dispense pas d'être reconnaissants envers nos bienfaiteurs, d'attribuer à notre imprudence les pertes que nous faisons, et d'user de remèdes contre les maux qui nous affligent. La doctrine de la providence divine est destinée à donner aux fidèles une grande tranquillité d'esprit, car ils se savent toujours entre les mains de Dieu, et une profonde humilité dans leurs jugements : « Puisque Dieu s'attribue un droit de gouverner le monde qui nous est inconnu, notre devoir est de nous soumettre à son pouvoir, de
manière que sa volonté soit pour nous la règle unique de justice, et la cause souverainement juste de toutes choses. » La providence de Dieu
embrasse les bons et les méchants, par lesquels Dieu manifeste également sa puissance. Dieu n Vu est pas pour cela Fauteur du mal, car « il se sert de la matière du mal, qui réside dans l'homme mauvais, selon son bon plaisir, de même que le soleil produit l'odeur fétide du cadavre sans que la pureté de ses rayons en soit altérée. » L'Ecriture elle-même enseigne que Dieu obscurcit les esprits et endurcit les coeurs* qu'il crée la lumière et les ténèbres et forme le bien et le mal (Es. XLV, 7; Amos III, 0). Ce qui est contraire à la volonté de Dieu exprimée dans la Loi, n'en est donc pas moins conforme à cette volonté, car elle est simple en elle-même, et c'est notre intelligence bornée qui seule peut trouver une contradiction entre les diverses manières suivant lesquelles se manifeste la sagesse de Dieu (Eph. III, 10). — 2. L'œuvre entière de la création a été viciée par la chute d'Adam. C'est par une désobéissance volontaire que le premier homme est tombé. Dans un autre ordre d'idées, ce péché est représenté comme ayant son principe dans la prédestination éternelle de Dieu. « Dieu n'a pas seulement prévu la chute du premier homme, il l'a ordonnée par un décret de sa volonté. » Juxtaposant les deux points de vue sans les concilier, Calvin s'exprime ainsi : te L'homme tombe en vertu d'une décision de la providence divine; mais il tombe par sa faute. » L'image de Dieu a été profondément corrompue dans l'homme, mais non anéantie, par le péché. L'aveuglement de l'intelligence, l'impuissance de la volonté, l'impureté du cœur ont remplacé les trésors spirituels qu'Adam avait possédés dans son «union avec Dieu ». Adam a entraîné dans sa ruine tous ses descendants. « Avant de naître, nous sommes souillés et condamnables aux yeux de Dieu, car nous provenons d'une semence impure. La nature entière de l'homme est une semence de péché ; l'homme tout entier n'est que concupiscence. » Par suite de ce péché, la colère divine pèse sur nous, non à cause du délit d'autrui, mais à cause du vice de notre propre nature, lequel mérite d'être puni. Quant au mode de cette transmission héréditaire, il suffit de savoir qu'Adam a perdu pour lui et pour toute sa race les biens dont Dieu avait gratifié dans sa personne la nature humaine entière, et que le péché d'Adam s'est transmis à toute sa race « parce que Dieu l'a bien voulu ainsi ». S'il y a eu de tout temps des hommes non régénérés qui se sont distingués par « une certaine pureté d'âme, » c'est que, « dans cette» corruption de la nature humaine, qui n'est pas absolue, il y a une place pour la grâce de Dieu, non pour purifier complètement cette nature, mais pour y cohabiter (avec le mal). Dieu réprime par le frein de sa grâce la rébellion des réprouvés, autant que cela est utile à la conservation ne runivers. » Le mal n'est pas une «propriété substantielle' » de notre être, mais une « qualité qui s'y est ajoutée». Il nous reste encore de notre splendeur première comme des « ruines informes ». L'intelligence, avec la l'acuité de distinguer le bien et le mal, et la volonté n'ont pas été anéanties, mais seulement affaiblies et corrompues, Nou ne pouvons plus ni penser ni désirer rien de bon : il nous peste tout
au plus T aptitude à la « justice civile ». « L'intelligence des choses
célestes, » la connaissance de Dieu et de sa volonté, nous a été enlevée ;
les philosophes, sans doute, ont conservé une « saveur exiguë de la divinité », mais qui est aussi insuffisante pour les conduire à la vérité, que le sont les -éclairs pour guider le voyageur égaré au milieu des
énèbres. L'homme a conservé « l'intelligence des choses terrestres », ou l'aptitude à la politique, aux arts mécaniques et aux disciplines libérales, dont Calvin a fait un splendide éloge. La présence de fous et d'idiots dans le monde montre jusqu'où la faute d'Adam aurait entraîné l'humanité entière si Dieu n'était intervenu dans sa clémence pour circonscrire le mal. Privée de sa liberté, la volonté est entraînée « nécessairement » vers le péché. Cette nécessité n'en est pas moins « volontaire », car c'est en vertu de sa liberté que la volonté s'est faite esclave. Nous ne pouvons même pas soupirer après la délivrance : c'est Dieu qui commence en nous l'œuvre de la conversion en éveillant le désir de la justice ; il la continue en déterminant notre volonté vers le bien, sans aucune préparation ni coopération de notre part. Les exhortations et les remontrances ecclésiastiques n'en deviennent pas pour cela mutiles, car c'est par ces moyens extérieurs que l'Esprit agit dans le cœur des hommes pour convertir les uns et convaincre les autres de la légitimité de leur condamnation par le témoignage de leur conscience. Christ, en effet, n'en a pas moins prêché larepentance, tout en enseignant que personne ne peut venir à lui si le Père ne l'attire. Seul, un médiateur envoyé par Dieu peut nous apprendre que malgré la voix de notre conscience, qui nous condamne, Dieu est disposé à nous pardonner. Ce médiateur, c'est Christ, dont la venue future, promise à Abraham, a été l'objet de la foi d'Israël, et dont l'œuvre rédemptrice a été la substance de toutes les expiations de l'Ancien Testament. La venue de Christ a aboli toutes les cérémonies par lesquelles sa mort et sa résurrection étaient préfigurées au peuple d'Israël. Elle n'a pas aboli la loi morale, à l'accomplissement de laquelle Dieu avait attaché ses récompenses : non que nous soyons autorisés à conclure du nombre de ses préceptes à l'étendue de notre liberté, car ce n'est pas à notre faiblesse que Dieu a pu demander la mesure de la règle suprême de justice qu'il a donnée dans la loi. Pareillement Dieu ne s'est pas joué, des hommes quand il a subordonné ses promesses à des conditions qu'ils ne pouvaient remplir : il a voulu leur apprendre par là que ses promesses sont pour eux sans effet, à moins qu'ils ne cherchent leur refuge en sa bonté gratuite, clans la foi au Sauveur. La loi écrite a dans l'économie du salut une triple utilité. D'abord elle nous fait connaître nos péchés et sentir la malédiction divine. En cela elle est d'accord avec la loi de notre conscience. En outre elle nous retient par la crainte du châtiment, et elle nous prépare à la conversion en domptant notre rébellion. Enfin les fidèles, qui ont la loi divine inscrite dans le cœur, mais qui ne sont pas délivrés des tentations et de la paresse de la chair, trouvent en elle des enseignements et des exhortations toujours nécessaires. L'Ancien et le Nouveau Testament ne diffèrent point « quant à la substance » ; sous ce rapport ils sont «une seule et même alliance »
Ils diffèrent «quant au mode de l'administration », ou quant à la forme de l'économie divine. « Si même l'homme était resté sans péché, il aurait eu besoin d'un médiateur pour pénétrer jusqu'à Dieu, à cause de l'humilité de sa condition terrestre; » à plus forte raison après le péché. Ce médiateur a été nécessairement homme et Dieu. » Christ, s'il n'avait été (pie Dieu, n'eût pu souffrir la mort; s'il n'avait été qu'homme, il n'eût pu la vaincre. » Lui refuser Tune des deux natures, c'est anéantir toute son œuvre. « C'est par un décret éternel de Dieu que l'œuvre rédemptrice de Christ a été attachée à son incarnation : » ainsi se trouve écartée toute question oiseuse sur la nécessite de l'incarnation, si même l'homme n'avait pas péché (Osiandre). Christ a été exempt du péché originel « non parce qu'il a été engendré par sa mère seule, mais parce qu'il a été sanctifié par le Saint- Esprit, afin que sa génération fût aussi pure qu'elle eût été. avant la chute d'Adam. » L'union des deux natures en lui est si étroite que l'Ecriture attribue quelquefois, au nom de l'unité indissoluble de la personne de Christ, par la « communication des idiomes », à l'une des natures ce qui n'appartient en réalité qu'à l'autre (Act. XX, 28; 1 Cor. II, 8; Jean III, 13). Christ restera notre médiateur jusqu'après le jugement. En cette qualité il occupe un rang intermédiaire entre Dieu et les hommes. Alors Dieu cessera d'être « le chef de Christ », et « la divinité de Christ, couverte jusqu'alors du vohVde son humanité, resplendira de nouveau par elle-même. » Comme médiateur, Christ a été chargé par le Père des fonctions de prophète, de roi et de sacrificateur. Il est le révélateur de la sagesse suprême, le roi de l'Eglise et de chaque iidèle, et i] est lui-même la victime qu'il a offerte à Dieu comme sacrificateur. Il a effacé notre culpabilité par son obéissance parfaite au Père depuis son entrée dans le monde jusqu'à sa mort, moment suprême de son obéissance. « Rien n'était cependant accompli si Christ était mort seulement de mort physique. Pour calmer la colère de Dieu, il devait encore lutter contre les cohortes infernales et éprouver l'horreur de la mort éternelle qu'éprouvent les scélérats, avec cette différence toutefois qu'elle ne pouvait le rétenir. Il devait soutenir un jugement invisible et incompréhensible devant le tribunal de Dieu et arriver à clouter de son propre salut dans le sentiment de l'abandon du Père. » C'est là la descente aux enfers du symbole apostolique; elle a commencé à Gethsémané. Le passage 1 Pierre III, 1(.) enseigne cependant que les élus et les réprouvés qui sont morts avant l'ère chrétienne, ont éprouvé un « sentiment commun de la mort de Christ»; les uns se sont emparés avidementdes fruits de cette mort; les autres ont senti avec une évidence plus grande qu'ils étaient exclus de tout salut. « Tout le mérite de la mort de Christ réside dans le bon plaisir de Dieu, » qui a voulu que cette mort lût méritoire. — & Sans l'Esprit, Christ et son œuvré objective nous sont « inutiles». La promesse du salut, quisanslui uefrapperail que nos oreilles ou « demeurerai! logée au sommet de notre cerveau ». pénètre tgrâce a lui dans notre cœur avec toutes ses conséquences. L'œuvre de 'Esprit en nous est la foi, qui consiste dans « la connaissance certaine
de la volonté bienveillante de Dieu envers nous, connaissance fondée sur la vérité de la promesse gratuite en Christ, et révélée à notre esprit et scellée dans notre cœur par le Saint-Esprit. Les réprouvés éprouvent quelquefois (d'après Matth. XIII, 5) un sentiment de foi semblable à celui des élus; l'Esprit, par son « opération inférieure », peut leur communiquer une « foi caduque et temporaire » jointe au désir d'un amour mutuel entre eux et Dieu, afin de les rendre « plus inexcusables » et d'exciter par leur chute inattendue les élus à la vigilance. L'œuvre de la foi en nous est la régénération. Considérée dans son principe objectif, cette vie nouvelle est contenue tout entière dans la foi, qui justifie et sanctifie. Considérée dans sa réalisation subjective, en tant qu'état intérieur de l'âme, elle est contenue dans la pénitence, qui est « une vraie conversion de notre cœur à Dieu, partant d'une crainte sincère et sérieuse de Dieu, et consistant dans la mortification delachairetdansla sanctification de l'esprit; elle est, en un mot, la régénération, par laquelle l'image de Dieu est rétablie en nous. » La foi et la pénitence ne sont donc qu'un seul et même fait, la régénération, envisagé à deux points de vue différents mais inséparables, de manière cependant que le premier moment de la pénitence (le repentir, auquel Calvin donne aussi parfois le nom de pénitence) est un effet de la foi, car, pour changer notre rébellion en repentir, la prédication de la colère de Dieu ne suffit pas : il faut l'annonce et l'acceptation subjective de la promesse divine sous l'influence de l'Esprit, c'est-à-dire la foi. La pénitence ne doit jamais cesser chez les fidèles, car ils ont toujours besoin de pardon. L'homme est justifié par la foi, quand il est déclaré juste par une sentence divine, non en vertu du mérite de ses œuvres, mais en vertu de la justice de Christ qu'il a saisie par la foi, et qui lui est imputée gratuitement. Aucune de nos œuvres n'étant absolument bonne, même après la conversion, et ne pouvant subsister devant Dieu sans pardon, c'est par la foi seule que nous sommes justifiés, quoique le mot « seule » ne se trouve point dans l'Ecriture. Cette justification est gratuite : « Dieu trouve en lui seul le mobile qui le pousse à sauver l'homme. » Inséparable de l'amour, car l'Esprit qui la produit est l'Esprit de sanctification, la foi ne puise pas dans la charité sa vertu justifiante : bien au contraire, elle est active par la charité parce qu'elle justifie. La miséricorde du Père est la « cause efficiente » du salut, l'obéissance de Christ en est la « cause matérielle », et la foi en est la g cause formelle ou instrumentale ». Si l'Ecriture attribue parfois le salut aux bonnes œuvres, elle ne fait qu'appeler ce qui précède le don de la vie éternelle la cause de cette vie; Dieu mène en effet les fidèles à la vie éternelle par le chemin des bonnes œuvres, qui sont des « causes inférieures » qui le décident à ajouter de nouvelles grâces à celles qu'il a déjà accordées. La sanctification est intimement unie à la justification. Par l'obéissance nous nous élevons peu à peu à la sainteté, qui est le « trait d'union » entre Dieu et nous. La forme de cette vie nouvelle est la liberté chrétienne. « Notre conscience n'est plus soumise au joug de la loi ; nous obéissons de plein gré à la volonté de Dieu gravée dans nos cœurs par le Saint-Esprit ; enfin nous
ne sommes plus tenus dans notre conscience à l'observation des « choses indifférentes », et, tout en évitant de scandaliser les faibles, nous savons résister à ceux qui voudraient restreindre notre liberté, sous prétexte qu'elle leur est un scandale. La prière sert à entretenir cette fie de sanctîficatioi : elle est un sacrifice d'adoration, en même temps | qu'une communion directe avec Dieu, par laquelle nous pénétrons dans le sanctuaire du ciel, et, admis en présencede Dieu, nous t'interpellons sur ses promesses. » Si l'expérience intérieure enseigne que la loi est un don gratuit de Dieu, l'expérience extérieure montre qu'elle n'est point donnée à tous les hommes. « Dans cette diversité se manifeste la profondeur admirable du jugement divin, car il n'est pas douteux qu'elle ne provienne du décret de l'élection éternelle de Dieu. Nous appelons prédesti?iation l'éternel décret de Dieu, par lequel il a déterminé lui-même ce qu'il voulait qu'il advint de chaque homme. Les uns ont été créés pour la vie, en vertu de la miséricorde gratuite de Dieu ; les autres, pour la mort éternelle, par suite d'un jugement juste, mais incompréhensible. Notre salut dépend du bon vouloir de Dieu s (Rom. XI, 5). L'utilité de cette doctrine est que nous ne serons persuadés jusqu'à l'évidence de la gratuité parfaite de notre salut, que lorsque nous aurons connu qu'il a été résolu d'é^ ■terni té. 11 ne faut pas craindre d'aborder cette doctrine, puisque Dieu a jugé bon de nous en parler; mais « sachons cesser d'interroger quand Dieu cesse d'enseigner ». L'élection divine se rapporte à la fois aux individus et aux peuples ; l'élection spéciale est cependant le fondement de l'élection générale, car c'est en vue des individus qu'il a élus que Dieu déclare élire le peuple auquel ils appartiennent, par exemple la race d'Abraham. Christ est le centre de l'élection éternelle. C'est en lui, en tant que membres de son corps, que les lidèles de l'ancienne et de la nouvelle alliance ont été élus, car c'est en lui seul que Dieu a pu les aimer. Loin d'avoir son principe dans la prescience de Dieu, la prédestination est elle-même la cause de la prescience. L'action de Dieu en nous n'est pas une simple (( permission », car Dieu est la « nécessité des choses ». Oue Ton ne demande pas à Dieu de quel droit il fait des réprouvés les vases de sa colère : qui es-tu, ô homme, pour entrer en discussion avec Dieu? « La volonté de Dieu est si bien la règle suprême de la justice, que tout ce qu'elle veut doit être considéré comme juste par (••la seul qu'elle le veut. Nous ne nous représentons pas Dieu comme un être purement arbitraire, doué de puissance absolue, sans obéir à aucune loi : seulement, il est à lui-même sa propre loi. » 11 n'y a pas d'injustice à ce (pie ceux qui sont pétris de la « masse corrompue » soient livrés par son jugement éternel à une mort, vers laquelle ils se sentent entrainés par leur propre nature. C'est en vertu du « décret admirable » de Dieu que le péché d'Adam est devenu héréditaire, i décret horrible », mais qu'on ne peut nier, car il serait insensé d'attribuer la transmission du péché à la seule nature. Bien plus, «. c'est en vertu de la prédestination divine qu'Adam est tombé. Ce serait, en effet, une vaine iiction quede s'imaginer que Dieu a créé sa plus noble
créature en vue d'un but indéterminé, ou bien qu'Adam s'est créé lui-même sa destinée par le libre arbitre : que deviendrait la toutepuissance de Dieu, par laquelle il gouverne toutes choses suivant son décret mystérieux et absolu ? » Dieu a créé toutes choses « en vue de lui-même ». Les élus glorifient son nom par leur entrée dans la vie, les réprouvés le glorifient par leur mort. En pardonnant à quelques-uns, Dieu manifeste sa miséricorde ; en ne pardonnant pas à tous, il manifeste sa justice. L'exemple de saint Paul montre qu'on peut prêcher la doctrine de la prédestination aux fidèles, tout en les exhortant au bien. Cependant, pour porter de bons fruits, elle doit être prêchée avec prudence, et non de manière à amener l'inertie religieuse et morale chez les auditeurs. « Gomme nous ignorons qui appartient au nombre des élus, nous devons désirer que tous nos frères soient sauvés, et conformer à ce désir notre conduite envers eux. » L'élection éternelle se manifeste dans la vie individuelle par la vocation, ou par l'illumination efficace, irrésistible du Saint-Esprit, qui produit en nous la foi. C'est à ses effets, « signes postérieurs » du salut, que nous la reconnaissons, en comparant notre état intérieur à la norme des Ecritures. Par la vocation universelle, qui est la prédication de sa parole, Dieu invite tous les hommes à venir à lui, vocation inefficace pour le grand nombre et qu'il n'adresse aux réprouvés que «.dans le but de les faire mourir par elle et d'en tirer la matière d'une condamnation plus grave. » La vocation spéciale rend la vocation universelle efficace; elle seule communique le don de l'Esprit, par lequel la parole prêchée descend dans les cœurs. A cette vocation est joint le don de la persévérance, qui fait que les élus ne peuvent plus périr. — 4. Les fidèles se trouvent placés par la dispensation divine au sein de la société des chrétiens ou de Y Eglise visible, instituée par Dieu « pour les nourrir et les élever dans la vraie foi, et pour les gouverner jusqu'à ce qu'ils soient devenus semblables aux anges, étant dépouillés de leur chair mortelle. » A vrai dire, l'Eglise de Dieu est invisible ; Dieu seul la connaît. Elle a pour fondement l'élection cachée de Dieu et se compose de la totalité des élus qui ont vécu et qui vivent en ce moment. L'Eglise invisible est le corps de Christ ; elle est une et universelle; en elle se réalise la communion des saints. Cachée au sein de l'Eglise visible, elle n'est perçue avec certitude que par la foi. Cependant, comme il nous est utile de reconnaître à certains signes extérieurs la présence de la société des élus, Dieu, s'accommodant à notre faiblesse, nous permet de donner le nom de corps de Christ à « l'assemblée des chrétiens dans laquelle l'on prêche et l'on écoute avec sincérité la parole divine, où l'on administre les sacrements conformément à leur institution, et où l'exemple d'une vie pure se joint à la profession de la foi chrétienne. » Partout où se manifestent ces signes, nous devons être certains qu'il y a là « une certaine Eglise », c'est-àdire un nombre plus ou moins grand d'élus, car ces signes ne peuvent exister nulle part d'une manière durable sans porter leurs fruits. Dieu nous permet donc d'appeler « par un jugement de charité » l'Eglise visible la véritable Eglise des saints, malgré le nombre des réprouvés
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qui peuvent s'y trouver. Les prérogatives de l'Eglise invisible; passent de eette manière à l'Eglise visible. Rompre avec Tune des communautés qui la composent, c'est rompre avec F Eglise entière, et parce que l'Eglise est le fondement de la vérité (1 Tim. 111, 15), c'est renier Dieu et Jésus-Christ L'Eglise ne peut se tromper dans les choses nécessaires au salut, car elle a abdiqué toute sagesse propre pour se laisser instruire par l'Esprit, au moyen de la parole divine. L'autorité dogmatique de l'Eglise est intimement unie à celle de la parole de Dieu. L'Église n'a pas le droit de produire de nouveaux dogmes; ses ministres doivent s'en tenir fidèlement à l'enseignement des Ecritures. S'il surgit quelque divergence d'interprétation, qu'un certain nombre de ministres se réunissent en synode, et « présentent, après une discussion équitable, une délinition puisée dans l'Ecriture, qui préserve le peuple de toute hésitation et ferme la bouche aux hommes méchants et cupides. » Les décrets des anciens conciles ne sont pas à rejeter, si ces assemblées « ont été présidées par Christ et dirigées par son Esprit », ainsi que l'ont été les quatre premiers conciles œcuméniques, « que nous vénérons comme sacro-saints, car leurs décisions ne contiennent que la pure et véritable interprétation de l'Ecriture, accommodée à la destruction des ennemis de la religion. » Le devoir de maintenir dans l'Eglise l'unité de la foi et de la vie religieuse, n'exclut pas celui de supporter patiemment l'imperfection morale de nos frères et les différences d'opinion qui peuvent exister chez eux sur quelques points secondaires de doctrine, tout en exigeant d'eux l'accomplissement général des devoirs chrétiens, et l'acceptation des vérités essentielles de la religion, telles que l'unité de Dieu, la divinité de Christ Fils de Dieu, la gratuité du salut. Sans doute l'Eglise est appelée sainte, mais c'est parce que Christ la sanctifie continuellement ; sa sainteté n'est que virtuelle, car c'est par la rémission des péchés que nous sommes devenus et que nous restons ses membres. Cette rémission s'opère dans l'Eglise par l'entremise des ministres, à qui Dieu a confié, avec le pouvoir des clefs, le soin de «confirmer les consciences pieuses dans l'espoir du pardon des péchés, soit publiquement, soit en particulier. » Dieu a institué en effet le ministère ecclésiastique avec ses charismes spéciaux, pour servir d'organe humain à l'action que FEsprit exerce dans l'Eglise au moyen de l'Evangile. Le ministère est le lien le plus solide de l'unité de l'Eglise. Ses prérogatives sont : la prédication de la parole de Dieu,, l'administration des sacrements, l'exercice de la discipline ecclésiastique. Le ministre tient ses fonctions d'une double vocation divine, consistant dans son élection éternelle • t dans le don des aptitudes particulières (pie réclame sa charge; et d'une vocation humaine, qui est son acceptation par la communauté ecclésiastique dont il va devenir le chef, assemblée sous la présidence de quelques pasteurs. Pour que le nom 'de corps de Christ, appliqué à l'Eglise visible, ne soit pas en contradiction flagrante avec son apparence extérieure, il faut qu'elle bannisse autant que possible de son sein toute souillure morale au moyen (Tune discipline rigoureuse, qui est le « nerf » de la vie ecclésiastique. Si chaque fidèle a le devoir de repren-
dre son frère à l'occasion, c'est aux pasteurs et aux anciens qu'incombe la charge de veiller constamment à la sanctification de l'Eglise. Ce serait insulter Christ que de conserver sciemment des membres corrompus dans l'Eglise, son corps ; ce serait en outre exposer les fidèles à la contagion d'un exemple pernicieux, et fermer aux pécheurs euxmêmes la voie de l'amélioration par une indulgence déplacée. Les « péchés cachés » ne doivent être repris publiquement que si la réprimande privée et celle devant témoins sont restées sans effet. Les (( péchés publics » au contraire doivent être repris publiquement, puisque le scandale a été public, et, selon leur gravité, punis d'une exclusion temporaire de la sainte cène. Cette peine ne doit être prononcée qu'avec l'assentiment de la communauté. En cas de désobéissance prolongée, il ne reste à l'Eglise qu'à abandonner le pécheur au jugement de Dieu, sans cesser d'espérer sa conversion et de prier pour lui, car elle n'a condamné que ses actes et non sa personne. « Un pareil jugement de l'Eglise est la promulgation de la propre sentence de Dieu, » car ce que les fidèles ont décidé ici-bas conformément à la parole divine, est ratifié dans le ciel. « Le sacrement est un signe extérieur par lequel Dieu confirme à nos consciences les promesses de sa bienveillance envers nous pour soutenir la, faiblesse de notre foi, et par lequel à notre tour nous attestons notre piété envers lui tant en sa présence qu'en celle des anges et des hommes. » 11 faut distinguer dans le sacrement la promesse divine ou la réalité intérieure, du signe extérieur. « Dieu donne réellement par le sacrement ce que le signe représente; il est donc fidèle et véridique : seulement il n'abandonne point pour cela au signe extérieur son propre rôle, qui est d'être le principe de toute grâce spirituelle. » Le sacrement ne possède aucune vertu propre, qui ferait de lui la cause du salut ; toute son efficacité dépend de l'action du Saint-Esprit. « C'est par la foi qu'il faut saisir la parole divine renfermée dans le signe visible». Aussi les réprouvés ne perçoivent-ils ((qu'une figure vaine et inutile. » Et cependant la réalité du sacrement n'est pas anéantie pour cela en elle-même ; la faute en est à l'homme s'il reçoit d'une manière charnelle la grâce qui lui est offerte d'une manière spirituelle. L'Ancien Testament a eu ses sacrements, identiques à ceux du Nouveau quant à la substance qui est Christ des deux parts (1 Cor. X, 3), mais non quant au degré suivant lequel la grâce de l'Esprit s'y est manifestée. Le baptême est « le signe de notre entrée dans l'Eglise et de notre implantation dans le corps de Christ. » Il est la garantie visible de notre purification par l'aspersion du sang de Christ, la garantie de notre mort et de notre résurrection avec Christ, et par conséquent celle de notre union parfaite avec le Seigneur et de notre participation à tous ses biens. Il ne contient pas seulement la rémission de nos péchés passés, si bien qu'il faudrait, ou le retarder jusqu'au moment de la mort, ou le renouveler fréquemment, à moins d'attribuer la rémission des péchés nouveaux à la seule pénitence, élevée à la hauteur d'un sacrement complémentaire du baptême ; son efficacité s'étend sur les péchés commis pendant toute la vie, car son souvenir nous ren-
dra toujours la certitude du pardon gratuit de Dieu. De cette manière il est Lui-même le vrai sacrement de la pénitence. Vis-à-vis des tidèles, le baptême est un témoignage de notre foi en la miséricorde gratuite de Dieu, et de notre intention de vivre avec nos frères d'une même fie dans le sein de l'Eglise. Les ministres seuls ont le droit d'administrer le baptême. L'ondoiement est une « usurpation » que rien ne justifie, car celui qui meurt sans baptême n'est pas damné pour cela, puisque le principe du salut est l'élection éternelle. Dieu déclare dans l'Ecriture qu'il adopte nos enfants dès avant leur naissance : les enfants des fidèles ne deviennent donc pas enfants de Dieu parle baptême; ils sont bien plutôt baptisés parce qu'ils sont déjà membres du corps de Christ avant de naître. A ce titre, le baptême leur est dû, car, puisqu'ils possèdent la réalité intérieure du sacrement, ils ont le droit d'en recevoir aussi le signe extérieur. L'exemple de Jean-Baptiste et de Jésus prouve que l'œuvre de Dieu dans les petits enfants est réelle, quoiqu'elle dépasse notre entendement. Les enfants que Dieu a élus possèdent «la semence de la foi et delà pénitence » en vertu dune opération mystérieuse de l'Esprit. « Le pain et le vin de la cène sont des signes qui représentent la nourriture invisible que nous recevons de la chair et du sang de Christ. » Le rôle principal du sacrement n'est pas de nous offrir simplement le corps de Christ, mais plutôt de conlirmer la promesse que Christ a faite de nous donner son corps et son sang comme notre vraie nourriture pour la vie éternelle, d'être pour nous le pain de vie. « Le sacrement nous garantit que ce corps et ce sang nous sont aussi réellement offerts que si Christ était luimême présent au milieu de nous sous une forme visible et palpable. » La manducation du corps de Christ a lieu par la foi ; elle n'est pas la simple foi, mais le fruit de la foi, « la participation à Christ. » Elle ne se borne pas à la communication de son Esprit : « quand la Parole vivifiante a habité dans notre chair, elle a rendu cette chair elle-même vivifiante pour nous, alin que la vie parvienne par elle jusqu'à nous. Christ a montré ainsi que la plénitude de la vie habite dans son humanité, aMn que quiconque entre en communion avec sa chair et son sang reçoive la vie. La chair de Christ est semblable à une fontaine inépuisable, qui fait couler jusqu'à nous la vie jaillissant du fond de la divinité. » Le corps incorruptible de Christ est fini, <( suivant la manière d'être perpétuelle du corps humain ; » il est contenu « localement » dans le ciel. <c Le lien de notre union avec lui est l'Esprit, dont les rayons nous transmettent la vertu de ce corps, comme les rayons du soleil communiquent la chaleur solaire à la terre. » Notre participation au corps du Seigneur est spirituelle et non matérielle; elle n'en est pas moins réelle et substantielle, car l'Esprit immatériel de Dieu est la réalité suprême. Les réprouvés ne reçoivent que les signes extérieurs; mais ils n'en mangent et n'en boivent pas moins leur condamnation, car « ils insultent à la majesté du sacrement et signent leur propre sentence alors qu'ils reconnaissent par leur présence que leur salut est renfermé dans ces éléments consacrés dont ils s'approchent sans une étincelle de toi ni de charité. » Vis-à-vis de nos frères,
la célébration de la cène est une profession solennelle de notre foi en l'efficacité de la mort de Christ, et de plus, « le lien de la charité » qui nous unit à eux, car nous sommes devenus avec eux les membres d'un même corps, qui est Christ. — 5. A côté du pouvoir ecclésiastique, chargé du gouvernement de « l'homme intérieur », Dieu a institué le pouvoir politique, pour gouverner « l'homme extérieur » et le contenir dans les limites de la « justice civile. » Les deux pouvoirs sont également d'origine divine. Pour être distincts, ils ne sont pas sans rapports réciproques. D'un côté, c'est bien au milieu des circonstances de la vie terrestre que le règne de Christ doit commencer en nous. De l'autre, c'est à l'Etat qu'il appartient de « protéger le culte extérieur de Dieu, de défendre la saine doctrine de la piété et l'existence de l'Eglise ». Ses représentants punissent toute atteinte à leur propre majesté : devraient-ils laisser impunies les atteintes à la majesté de Celui de qui ils tiennent leur autorité ici-bas? « Quiconque allumera que le contenu des Ecritures est fiction sera traîné au supplice. Jl est du devoir du magistrat de punir par le glaive et par d'autres châtiments ceux qui, après avoir renié leur foi, sollicitent les autres à une semblable apostasie. » Toute mansuétude à leur égard serait la pire des cruautés. En effet, la contagion physique ne met en danger que le corps; la contagion de l'impiété peut jeter les âmes dans la mort éternelle. Il faut donc user de violence pour ramener dans le droit chemin les âmes qui se seraient laissé égarer. « C'est avec raison que saint Augustin a dit : ïl est utile que les hommes soient amenés à la foi contre leur gré. » La fidélité à la parole de Dieu constitue seule les martyrs ; les victimes de la justice civile pour crime d'hérésie sont des « blasphémateurs » et des« monstres ». L'Etat le plus heureux est « celui dans lequel la liberté est constituée d'une manière régulière et durable, et renfermée dans les limites d'une juste modération. » Cet idéal est le plus facilement atteint «dans un gouvernement aristocratique ou dans l'alliance de l'aristocratie et de la république, car il est plus sûr que plusieurs tiennent le gouvernail ; ils pourront s'instruire réciproquement. » Les rois et les magistrats sont « les ministres et les vicaires de Dieu, les pères de la patrie; » leur charge est une « vocation sainte et légitime », qui les revêt d'une « autorité divine ». L'administration politique les regarde seuls. « Les simples particuliers doivent s'abstenir de toute ingérence dans les affaires publiques et de toute usurpation du rôle du magistrat. » Les dépositaires du pouvoir politique, quels qu'ils soient, ont également droit au respect et à l'obéissance des hommes. « Même dans le plus misérable et le plus indigne des hommes, s'il est revêtu du pouvoir extérieur, réside la puissance divine que le Seigneur a conférée à ses ministres. Les bons rois ont été donnés par Dieu pour être des manifestations vivantes de sa bienveillance ; les rois injustes ont été suscités par lui pour punir l'iniquité du peuple, afin d'exercer les hommes à L'humilité par le souvenir de leurs fautes, et afin de leur enseigner à implorer sou secours, car lui seul tient dans sa main les cœurs des rois et les destinées des royaumes. » Si Dieu seul a le droit de punir