TOME I
l46 ENCYCLOPÉDIE DE L'ANTIQUITÉ.
construit ^sous le règne du môme prince : outre un nombre infini de temples , de cirques, de théâtres, de forts et d'aqueducs , dont il ordonna la construction , il voulut prendre lui-même le soin du cheinip de Flaminius, qui conduit depuis Rome jusqu'à Rimini ; sur ce chemin étoit un pont remarquable , où l'on érigea un arc de triomphe à sa gloire.
L'histoire nous parle encore de quatorze aqueducs immenses *, élevés du temps des Césars dans l'espace de i a5 ans ; ces aqueducs , soutenus sur des arcades, conduisoient l'eau très abondamment dans Rome, et y entretenoient continuellement cent cinquante fontaines jaillissantes , cent dix-huit bains publics , sans compter les mers artificielles destinées à représenter les combats connus sous le nom de Nauma** chies. Elle nous apprend également qu'un nombre considérable de statues ornoient les places publiques, les carrefours , les temples, les palais, et que sous ces règnes mémorables, on voyait quatre-vingt-dix colosses élevés sur des portiques, quarante-huit obélisques de marbre granit, taillés dans la haute Egypte , ouvrages étonnants , qui nous laissent à peine concevoir comment on a pu, du tropique aux bords du Tibre, transporter des masses aussi prodigieuses.
Mais jamais on ne vit plus de somptuosité et de
* Plus loin , nous donnons quelques détails sur les aqueducs , les ponts et les grands chemins , construits avec une magnificence sans égale-
magnificence que dans le palais de Néron , qu'il fit joindre à celui des empereurs 1 .
Au lieu où était l'étang de ce palais, Vespasien * et son fils Titus ** firent élever Yamphithéâlrè > connu aujourd'hui sous le nom de Colisée. Quinze mille ouvriers avoient déjà travaillé dix ans à la construction dé cet édifice, avant qu'on en eût corn* mencé la sculpture ; sa forme extérieure et intérieure étoit elliptique : il avoit de longueur , hors oeuvre > quatre-vingt-cinq toises sur soixante-dix de largeur.
Vespasien fit aussi élever dans Rome le superbe temple de la Paix ; on en voit encore aujourd'hui des vestiges, dont les mesures nous ont été données par Desgodets.
Parmi les ouvrages publics qui ont signalé la gloire des Romains , les grands chemins tiennent sans doute un rang distingué : nul peuple , d'ailleurs, n'est devenu aussi célèbre par des travaux de ce genre.
Domitien *** , dont les mœurs étoient des plus
1 f^ojrezh la fin de ce chapitre , une description du palais, ou maison dorée de Néron. Cet empereur se donna la mort à l'âge de trente-deux ans> et la 68* année de notre ère , après avoir régné treize ans.
* Néron , Galba , Othon et Vitellius étant morts , Vespasien , né dans un village du pays des Sabins , près de Rome , Tan 8 de l'ère chrétienne , fut salué empereur par son armée , le I er juillet de l'an 69.
** Titus, son 61s , appelé les Délices du genre humain , lui succéda le 34 i um de l'an 79 de l'ère chrétienne.
*** Domitien , Gis de Vespasien , le dernier des douze Césars , naquit le ^4 octobre de Tan 5i de l'ère chrétienne,
l48 ENCYCLOPÉDIE DE L'ANTIQUITÉ.
corrompues , et que l'on n'auroit pas cru capable de concevoir des entreprises également remarquables par leur utilité et leur magnificence, ne se fit cependant pas moins admirer par un grand nombre de temples, de palais et aautres édifices qu'il fit élever.
Sous l'empire de Trajan* fut construit le pont du Tage, monument de ce genre le plus beau qui soit en Espagne. Ce pont, tout construit en pierres, est élevé de deux cents pieds au-dessus de l'eau; sa longueur est de six cent soixante-dix pieds; il n'est composé que de six arches, chacune de quatrevingt-quatre pieds d'ouverture. Quant aux piles , elles ont chacune vingt-huit pieds en carré. Une inscription qu'on lit sur la porte de l'église de Saint-Julien , à Âlcantara , nous apprend que Ce pont fut construit par C. ïulius Lacer., et que l'église étoit un temple que cet architecte avok consacré à la gloire de Trajan.
Quelque remarquable que fut le pont du Tage y il s'en falloit beaucoup qu'il approchât de la ma~ gnificence de celui que Trajan fit construire sur le Danube ». Apollodore de Damas, célèbre architecte du second siècle de notre ère, construisit ce grand ouvrage , qui suffiroit seul .pour immorta** liser Trajan. Adrien son successeur, craignant que — » — - — ■ —
* Trajan , après la mort de Nerra , fut proclamé empereur par les sol* date , l'an 98 de l'ère chrétienne.
« La description du pont du Danube et celle de la colonne Tmjane sônt à la fin de et; chapitre.
ARCHITECTURE. l4<>
les barbares ne se servissent du pont contre les Romains , en fît abattre les arches : néanmoins un motif, contraire avoit déterminé Trajan à le faire bâtir,
La bienfaisance de ce prince et les victoires qu'il avoit remportées, déterminèrent le sénat et le peuple à lui ériger un des plus beaux monuments qui aient été consacrés à la gloire des empereurs ; nous parlons de la colonne Trajane , qui subsiste encore aujourd'hui à Rome. Comme elle étoit destinée à préconiser un Romain, on ne voulut pas se servir dès ordres grecs, quoiqu'ils fussent employés des lors en Italie. L'ordre toscan fut préféré , et ce monument prouve bien qu'il n'est rien de si simple que l'art ne sache embellir, et qu'un ordre rustique , enrichi par le secours de la sculpture, peut offrir le plus beau chef-d'œuvre.
Nul empereur ne montra tant de zèle qu'Adrien * pour la construction des édifices; on est étonné du nombre de ceux qu'il fit élever ou rétablir : d'abord il fit bâtir un temple magnifique qui fut consacré à la mémoire de Trajan , et fit rétablir le Panthéon (F À grippa, la basilique de Neptune, la place appelée Forum Augusti 9 \es bains d? Agrippine , et plusieurs autres édifices ruinés ou brûlés ; il ordonna la construction d'un mur de quatre-vingts milles de longueur, entre l'Angleterre et l'Ecosse, pour arrêter lescourses des barbares. Ayant pris Jérusalem , qu'il
* Adrien , nommé QEtius Adrien , mourut l'an i 38 , après un règne de « ans.
l5o ENCYCLOPÉDIE DE L'ANTIQUITÉ.
nomma A lia, il bâtit un temple de Jupiter sut le Calvaire, et plaça une statue d'Adonis sur la crêcha de Bethléem.
Adrien fit encore ériger en Grèce plusieurs édifices : ceux qu'il fit construire à Athènes, ou aux environs, passèrent pour les plus réguliers de ceux qui furent élevés par ses ordres dans toute l'étendue de son empire : c'est à Athènes qu'il fit achever le temple célèbre de Jupiter Olympien, dont nous avons parlé.
Sous Antonin * fut construit le pont du Gard, destiné à conduire les eaux du Rhône au réservoir de la fontaine et dans l'amphithéâtre de Nîmes. (La description de ce pont se trouve quelques pages plus, loin.)
Marc Aurele ** fit élever en l'honneur d'Anton nin , son prédécesseur , la colonne appelée colonne Antonine , dont la plus grande partie subsiste eni core aujourd'hui à Rome.
L'édifice connu sous le nom de thermes de Dio*=> clétien***, fut commencé sous cet empereur, continué sous Maximien et achevé sous Constantin .
* Antonin, successeur d'Adrien , vit le jour l'an 86 de l'ère chrétienne i il régna trente-cinq ans , et eo airoit soixante-treire lorsqu'il mourut.
** Marc Aurèle , apcès avoir régné dit-neuf au» / mourut Tan 180 K . âgé de cinquante*neuf ans, . .
*** Dioctétien régna trente-neuf ans, et mourut l'an 3i3, âgé de soixante-huit ans. T
***■* Constantin, qui atoit régné un an avec Liemius, demeura, en 3a4, >eul maître de l'empire , dont il transféra le siège à Byaance , nommée depuis Constant! nople,, où il mqurut en 337.
1 A la fin de ce chapitre, on trouvera des détails sur les thermes ou bains.
ARCHmCTURË. l5l
Ces thermes ou bains sont presque tous ruinés. Ce fut aussi Constantin qui fonda la première basilique Saint-Pierre à Rome. %
Tant de vastes monuments , tant de grands édifices, d'ouvrages utiles et célèbres , fruits du luxe et de l'industrie dé cette nation puissante , servirent à former des artistes du premier ordre. D'ailleurs, les cérémonies pompeuses de la religion des Romains , la foule d'étrangers qu'attiroient leurs fêtes solennelles 9 la nécessité de construire de vastes édifices pour contenir la multitude des spectateurs qui assistaient aux combats des athlètes et aux autres jeux , furent autant de causes qui contribuèrent à la construction de ces monuments admirables, dont les vestiges nous étonnent encore.
Mais ensuite l'Architecture éprouvâ les mêmes revers qui divisèrent et détruisirent l'empire ftomain ; elle dëvicit la proie de la licence et du mauvais goût. Elle demeura plongée dans cet état d'abaissement durant tout l'intervalle que la grandeur de Rome fut éclipsée , et në se releva que lorsque cette superbe ville fut devenue la xàpitaie du monde chrétien.
C'est en Egypte que la construction des temples prit naissance , le goAt en fut porté de là chez les Assyriens , les Phéniciens et 'les' Syriens, ensuite' il passa dans la Grèce avec les colo'niés, et de la Grèce, il vint.à Home. Il n'y eut que quelques peuples , tels que les* Perses, de tous ceux qui suivoientla doctrine des Mages , qui n'eu» reut point de templc3 , disant, que le monde entier étoit
l5a ENCYCLOPÉDIE DE L'ANTIQUITÉ.
le temple de Dieu , et qu'il ne falloit pas renfermer dans des caves étroites, celui que l'univers ne pouvoit contenir; mais l'idée contraire des nations civilisées prévalut dans le monde. Il arriva même avec le temps , que chaque divinité eut ses temples, favoris , dont elle ne dédaignoit pas de porter le nom ; et c'étoit là que son culte étoit le plus honoré. Les villes qui leur étaient dévouées, et qui se donnoient le titre ambitieux de villes sacrées :, tirant avantage du grand concours de peuple qui venoit de toutes parts à leurs solennités, prenoient sous leur protection ceux que la religion , la curiosité et le libertinage y attiraient, les ddfendoient comme des, personnes inviolables , et corabattoient pour l'immunité de leurs temples avec autant de zèle que s'il se fût agi du salut de leur patrie.
Pour en augmenter la vénération, ils n'épargooient ni la somptuosité des bâtiments , ni la magnificence des décorations , ni la pompe des cérémonies^ Les prétendus miracles ou prodiges, excitant encore davantage le respect et la dévotion populaire, il n'y avoit guère de temples dont on ne publiât des choses surprenantes , de dieux auxquels on n'attribuât des pouvoirs surnaturels. Dans tel temple, les vents ne troubloient jamajUles cendres de l'autel; dans tel autre, il ne pieu voit jamais, quoiqu'il fût découvert. Falloit-il faire la guerre ou la paix, établir des lois, réformer les états, ou changer la constitution , ou s'y r en doit pour consulter les dieux. Un particulier „ vouloit-il se marier, entreprendre un voyage, guérie d'une maladie , réussir dans quelques affaires, il avoit recours aux dieux qui avoient la réputation de prédire l'avenir A car ils n'ayoient pas tous ce privilège. La simplicité superstitieuse des peuples, croyoit aveuglément à ces prétendues merveilles, recevoit avec respect les conseils que leur donnoient, par l'organe de leurs ministres, imposteurs, les dieux qu'ils iuvoquoient.
A RCHITECTTJRE . 1 53
L'aspect de ceê temples étoit fort imposant : on trou* voit use grande place accompagnée de galeries couvertes ^ en forme de portiques, a l'extrémité de laquelle on voyoit le temple, dont la figure étoit le plus souvent ronde ou carrée. Ces édifices étoient partagés en plusieurs partie» sJWre ou le vestibule , où étoit la piscine dans laquelle on puisoit l'eau lustrale, pour purifier ceux qui vouloient y entrer; ensuite ce qu'on appelle Naos, ctoit comme la nef de nos églises , où tout le monde entrait; et enfin le lieu saint ou YAdytum , dans lequel il n'étoit pas permis au peuple d'entrer, et qu*il ne devoit même pas regarder. On mou toit aux temples par des degrés, et fort souvent ces degrés régnoient tout autour, comme les galeries.
L'intérieur étoit ordinairement très orné , car outre les statues des dieux qui étoient quelquefois d'or, d'ivoire, d'ébène, ou de quelque autre matière précieuse , et celles des grands hommes , qui s'y trouvoient en grand nombre , on y voyoit des dorures, des peintures et autres embellissements, parmi lesquels il faut comprendre les offrandes , le» ex voto, c'est-à-dire des proues de vais^ seaux, lorsque l'on croyoit avoir été garanti du naufrage par le secours de quelque dieu, des tableaux pour la guérison d'une maladie , des armes prises sur les ennemis, des trépieds, des boucliers votifs, et souvent de riches dépôts.
Parmi les écrivains modernes, il règne une uniformité d'opinion tendante à établir que les temples des anciens ou ne recevoient pas de lumière , ou n'en recevoient que par l'ouverture de leur porte. Vitruve a gardé entièrement le silence sur cette partie de la construction des édifices sacrés. Il résulte des recherches savantes de M. Quatremère de Quincy, que les temples anciens , dans le» débris desquels on ne trouve plua que des murailles
l54 ENCYCLOPÉDIE DE l'àNTIQUITÉ.
et des colonnades , étoient qon - seulement éclairées par la porte, mais encore par des ouvertures latérales et des travées pratiquées aux combles; que ces dernières ouvertures étoient garnies de pierres spéculaires, qui ropandoient dans l'intérieur de l'édifice «ne lumière douce et sombre, infiniment appropriée à lasolennitédu, culte* ■
ARTICLE UI
OMCIXE DES ORDRVTS d'aRCHITECTCRE , SOURCES DANS LESQUELLES OH DOIT PUISER LES PRECEPTES DE LA DECORATION EXTERIEURE DES BATIMENTS. V
§ I. Division de l'Architecture.
L'Architecture se divise en trois branches : la construction , la décoration et la distribution. Les tiens sont les peuples qui se sont le plus signalés par la solidité de leurs monuments , les Grecs et les Romains , par l'ordonnance de leurs édifices*.
De toutes les parties de l'Architecture , il n'en est point qui annonce plus la magnificence de l'art, que les ordres qui décorent les édifices; aussi l'Architecture ne parvint-elle à son dernier degré de perfection y que lorsque les proportions de ces ordres furent fixées , leurs différents caractères établis, et leurs divers usages déterminés par les Grecs.
Le premier pas que les hommes rirent dans Fart de bâtir , fut de se creuser des asiles dans le sein (tes montagnes ; ensuite ils élevèrent sur la terre des
ARCHITECTURE* l55
huttes de forme coniques avec des branches d'arbres et de la terre grasse ; puis ils se formèrent des cabanes quadrangulaires , en enfonçant perpendiculairement des troncs d'arbres , au - dessus desquels ils en posèrent d'horizontaux , et sur ceux-ci d!autres qu'ils disposèrent dans une forme triangulaire. Enfin on éleva des édifices plus solides et plus vastes, que l'on construisit avec des piliers circulaires , faits à .l'imitation - de la tige des arbres, et avec d'antres quadrangulaires, fa* çoimés d'après ceux que l'art avait équarris : de là les colonnes et les pilastres. On s'en servit pendant plusieurs siècles sans en connoître les avantages, et sans se douter que du rapport de leur grosseur à leur hauteur, il pouvoit résulter des effets si admirables , relativement aux divers degrés de beauté et d'élégance , réunies à une solidité réelle et apparente.
Plusieurs auteurs prétendent qu'on vit pour la première fois des colonnes au temple de Jérusalem ; mais il paroît, par le témoignage de Tantiquit*, que les Assyriens , s'en étoient servis pour celui qu'ils» a voient érigé à Bélus. Les Egyptiens en avoient aussi employé dans leurs édifices, surtout dans, ceux où ils se proposoient de joindre une solidité durable à une grande magnificence.
Indépendamment de ces édifices , les Egyptien* élevèrent des pyramides, des obélisques , ctd'au* très monuments destinés à coi^eryer la mémoire-
l5tj ENCYCLOPÉDIE DE L**ÀNT1QUITÉ.
des morts illustres. La plnpart sont couronnés d'une urne , qui renferme les cendres de ceux à la mé* moire desquels on les a érigés. L'urne est couverte d'une brique qui la met à l'abri des injures du temps. Il y a lieu de présumer que ces sortes d'amortissement ont fait naître le chapiteau des co= lonnes , et que cette brique a donné lieu au tailloir qui le couronne. Ces urnes, d'ailleurs, représentoient un vase mi-plat, et c'est d'après son imita» tion qu'ont été formés les trois chapiteaux, dorique, ionique et toscan , que l'on a beaucoup plus élevés dans la suite pour l'ordre corinthien et l'ordre composite, en y appliquant, comme dans les précédents, les feuilles, les godrons, les oves, les festons, les volutes, enrichissements que l'on donnoit volontiers aux urnes.
L'heureux génie des Grecs leur fit apercevoir Ist relation de ces productions, et les conduisit au point de découvrir certaines proportions jusqu'alors inconnues dans l'Architecture.
DoruSy roi de PAchaïe, ayant fait élever sur des proportions moins arbitraires, un temple enl'hon= neur de Junon, on appela dorique , du nom de ce prince , l'ordre dont on décora ce temple. Mais il a fallu des siècles pour parvenir à la beauté , à la régularité et à la perfection des ordres que nous con= noissons, et les Grecs, pour ce qui regarde les ordres d'Architecture, ont d'abord été bien éloignés de l'élégance qu'ils ont su leur donner depuis,.
ARCHITECTURE. l5j
après même avoir été réduits en servitude par les Romains.
Les Grecs ayant passé daus l'Asie mineure, sous la conduite S Ion , un de leurs chefs, résolurent de consacrer dans leur nouvelle patrie des temples aux divinités qui les protégeoient. Ils cherchèrent donc à imiter celui que Dorus avoit érigé à Junon ; mais incertains encore sur la proportion qu'il falloit garder dans les colonnes dont ils prétendoient orner leurs édifices, ils imaginèrent de la régler sur celle du corps humain. Ayant remarqué que la longueur du pied de l'homme est ordinairement la sixième partie de toute sa hauteur , ils donnèrent à celle de leurs colonnes six fois leur diamètre ; mais voulant ensuite se rapprocher encore davantage de la nature, et s'ètant aperçus que la tète est la huitième partie du corps humain , ils donnèrent huit diamètres de hauteur à leurs colonnes : ainsi l'ordre dorique reçut sa proportion , et devint une sorte d'image de la force et de la beauté du corps de l'homme 1 .
Une heureuse découverte conduit ordinairement à de nouveaux succès ; ce premier pas en fit faire un autre. Les Ioniens , voulant élever à Ëphèse un temple magnifique en l'honneur de Diane, cherchèrent une nouvelle proportion, qui, sans être moins régulière que la dorique, offrît néanmoins
* Les colonnes de l'ordre dorique n'avoient d'abord été portées qu'à quatre diamètres de hauteur , et ce lie fut que successirement qu'elles furent fixées à seize modules ou huit diamètres.
i58 Encyclopédie de l'antiquité.
un genre de beauté plus délicat. Comme ilsavoient déterminé le premier ordre sur le corps de l'homme > ils imaginèrent de régler la proportion du nouvel ordre sur la taille plus dégagée des femmes grecques, et donnèrent au diamètre de la colonne qui fut nommée ionique, la neuvième partie de sa hauteur. Avec cette proportion , il voulurent offrir l'image des coiffures des dames de la Grèce; ils taillèrent pour cet effet le chapiteau en forme de volutes ; ils ajoutèrent aux colonnes des bases pour représenter leurs chaussures ; enfin voulant imiter jusqu'aux plis de leurs vêtements, ils creusèrent des cannelures sur la longueur du fût de la colonne : en sorte que les Grecs , en prenant pour modèle ce que la nature leur offroit de plus beau , introduisirent dans l'Architecture la progression arithmé= tique ; et l'un et l'autre sont devenus des objets d'imitation et une règle presque invariable pour les artistes.
Un événement singulier produisit à Corinthe une nouvelle forme de chapiteau, plus riche et plus élégant encore qu'aucun de ceux qui l'avoient pré= cédé , et fit naître la proportion du troisième ordre des Grecs. L'histoire raconte qu'une jeune fille étant morte la veille de ses noces , sa nourrice posa sur sa tombe une corbeille en forme de vase, contenant plusieurs bijoux qu'elle avait aimés pendant sa vie; elle couvrit la corbeille d'une tuile , pour la garantir des injures de l'air. Le hasard fit placer
ARCHITECTURE. t5g
cette corbeille r sur la racine d'ime branche d'acanthe, laquelle venant à pousser au printemps, ses rameaux s'étendirent autour de la corbeille; mais se trouvant arrêtés par les angles de la tuile , ils furent obligés de se recourber en forme de volutes. Cal~ limaque* , sculpteur grec , frappé de l'heureux effet que produisoit cet ensemble , conçut l'idée du chapileau corinthien, que l'on nomma ainsi, parce qu'il fut inventé près de la ville de Corinthe. On posa d'abord ce chapiteau sur la tige de la colonne ionique ; mais comme il acquit plus de hauteur que celui de cette colonne, et que par là il raccourcissoit la tige de cet ordre , on imagina une nouvelle proportion , dont la légèreté répondît à la délicatesse du chapiteau de Callimaque ; pour cela , ce nouvel ordre fut porté à dix diamètres , dans l'intention d'imiter la taille svelte d'une jeune 611e, pourvue de toutes ses grâces. Dès lors cet ordre (l'ordre corinthien) , appelé par Scamozzi l'ordre virginal , fut destiné à l'embellissement des temples dédiés à Vesta, à Flore, à Hécube. L'ordre ionique, qu'il appelle l'ordre féminin , fut employé à l'ordonnance des temples dédiés à Junon, à Cérès, à Proserpine; et l'ordre dorique, nommé aussi par cet auteur ordre mascu* lùi ou viril, fut consacré à la décoration extérieure des temples élevés en l'honneur de Jupiter , de Mars , d'Hercule , etc.
* Callimaque de Corinthe vivoil vers l'an 54q avant l'ère chrétienne.
l6o ENCYCLOPÉDIE DE L'ANTIQUITÉ.
On attribue aux Romains l'origine de Tordre toscan. Bien des auteurs ont cru qu'ils remployèrent pour la première fois au temple de Janus, roi d'Italie, puis à Florence, au temple de Mars, aujourd'hui Téglise du Baptistère de saint Jean , et qu'ils ne voulurent rien devoir aux ennemis qu'ils avoient vaincus, quoique les effets admirables des trois or» dres grecs ne leur fussent pas inconnus. D'autres assurent que cet ordre fut inventé en Etrurie , appelée aujourd'hui la Toscane, lorsque les Grecs ^nettoient en œuvre les ordres qu'ils nous ont laissés pour modèles. Quoi qu'il en soit, cette production des Étrusques est bien inférieure aux ordres grecs , puisqu'elle ne présente que l'ordre dorique , rendu plus matériel, et tel que les Grecs l'a voient d'abord imaginé. Elle mérite néanmoins quelque considération , parce que cet ordre , déterminé à sept diamètres, acquit un caractère qui lui fait tenir encore aujourd'hui un rang assez distingué dans i'Architecture. Enfin, d'autres auteurs prétendent que dans toute l'Italie, il ne reste aucun vestige de Tordre toscan; que la colonne trajane n'est point toscane , puisqu'elle a huit diamètres , et que les ordres employés aux amphithéâtres de Vérone et de Nîmes, sont d'une Architecture trop rustique pour offrir des modèles de cet ordre.
L'invention de Mordre composite est aussi due aux Romains. Quoiqu'il ait été connu long-temps avant Vitruve, cet auteur n'a pas jugé à propos
ARCHITECTURE. *6ï
de ïui assigner un rang parmi les ordres, de même qu'à plusieurs compositions de ce genre, dont la diversité étoit infinie de son temps. Ces productions, disoit-il, ne consistent que dans l'assemblage des différentes parties des ouvrages grecs; autre* ment, pour que le composite portât le caractère d'un ordre, il auroit fallu lui donner onze diamètres, comme cela étoit arrivé aux premiers architectes d'Italie , et tel qu'il s'en voit encore un exemple à Home, dans Saint-Etienne le Rond. Mais cette proportion n'a été imitée depuis par aucun architecte ; car, comme le rapporte Scamozzy , il semble qu'on ne puisse naturellement souffrir cet excédent dans une colonne, de même qu'il paroîtroit difforme à un homme d'avoir plus de mesures de tête qu'il n'en Jaut pour être proportionné.
Ce ne fut donc que depuis l'empire d'Auguste > que V ordre composite romain fut employé avec quelque succès, et sa hauteur fixée à dix diamètres, à l'exemple du corinthien : éclairés par les Grecs , les Romains pensèrent qu'un ordre dont la hauteur surpasscroit dix diamètres , paroîtroit manquer de solidité, et que celui qui , dans sa hauteur, en auroit moins de sept , n'offriroit qu'une masse lourde et peu digne d'entrer dans les édifices de quelque importance.
Néanmoins on ne sauroit regarder Vordre composite comme une nouvelle découverte, puisqu'il ne diffère du corinthien que par l'assemblage des