ANTIQUITÉ DE LA MUSIQUE
Sans nous arrêter à l'opinion de ceux qui pensent que le premier homme étoit grand musicien , parce que, suivant saint Thomas, il eut la science de toutes choses, par le mojen des connoissances mises en lui par Dieu, et non acquises par son expérience, nous dirons que les premiers chants furent sans doute consacrés à Dieu. Suivant le texte sacré , Énos , fils de Seth , commença à invoquer le nom du Seigneur. Plusieurs interprètes veulent que , le premier, il ait formé des assemblées publiques de gens pieux, qui introduisirent les prières et le culte divin : en célébrant les louanges du Créateur,
l'enthousiasme dut s'exprimer par des chants éclatants.
On lit aussi dansMacrobe , que les païens invoquèrent toujours leurs dieux avec le chant et le son des instruments. « Ils se servoient, dit-il, dans » leurs sacrifices , de sons musicaux qu'ils tiroient » tantôt de la lyre, tantôt des flûtes ou autres » instruments. »
ARTICLE III
DE LA MUSIQUE CHEZ LES BABYLONIENS , LES PHENICIENS , etc.
La Musique étoit certainement en usage à Babylone , puisque ce sont les Phéniciens qui inventèrent un instrument nommé phénicien, et un autre nommé nablum, que l'on croit être le psaltérion ancien , ou la viole de nos jours. Ils s'en servoient lors de la célébration des fêtes de Bacchus pour exciter leurs mimes à danser et à sauter. Au rapport de Juba, roi de Mauritanie, les Syriens inventèrent l'instrument appelé triangle. Capitolinus nous dit |que Lucius Ver us emmena de Syrie des joueurs d'instruments à cordes et à vent.
Les Babyloniens à leurs repas, qui commençoient par la gaîté, et finissoient par la débauche , avoient des musiciens.
Les Scythes inventèrent le pentacorde , instrument à cinq cordes, et se servoient, pour en jouer,
358 ENCYCLOPÉDIE DE l'àNTIQUITÉ.
d'une mâchoire de chien , au lieu de plectrum , petit bâton pointu et crochu par les deux bouts.
ARTICLE IV
DE LA M08IQUK CHEX LES ÉGYPTIENS.
Le P. Kircher dit que les Egyptiens furent les premiers inventeurs de la Musique , et qu'ils furent instruits dans cet art par Cham et son fils Mesraïm. Il est certain qu'ils furent si habiles dans les arts et dans les sciences, qu'Orphée, Homère, Pythagore, Solon et; plusieurs autres pénétrèrent chez eux malgré le péril que couroient les étrangers qui y abordoient , et puisèrent dans leurs leçons et dans leurs écrits les connoissances qu'ils n'avoient pu recueillir ailleurs.
Les Égyptiens ayant trouvé que certaine Musique tendoit à corrompre les moeurs , bannirent entièrement celle qui étoit tendre, molle et efféminée, et ne conservèrent que la Musique mâle et forte > qu'ils regardoient comme propre à enflammer l'ame.
Selon Diodore de Sicile, les Égyptiens honoroient beaucoup Mercure , comme étant celui à qui ils étoient redevables, outre la médecine, de l'observation du cours des étoiles, de l'harmonie du chant et des proportions des nombres ; il inventa la lyre faite avec des cordes de boyaux; mais il n'en mit que trois, à l'imitation des trois saisons
MUSIQUE. JOQ
de Tannée : le son aigu pour l'été, le son grave pour l'hiver , et le son moyen pour le printemps.
Osiris, ayant partagé son royaume , voyagea avec son frère, que les Grecs appeloient Apollon. Il ai» inoit le chant, et fut suivi par quantité de musiciens, parmi lesquels il y avoit neuf jeunes filles vierges, qui a voient toutes sortes de talents, et que, dans la suite, les Grecs appelèrent les neuf Muses. Apollon fut établi leur maître et le chef de la Musique. Osiris voyant aussi que les Satyres étoient propres à danser, à chanter et à faire de joyeux divertissements , les retint à sa suite.
Athénée rapporte, sur le témoignage de Juba, que les Egyptiens se servoient d'un instrument appelé monaule 9 pour accompagner les vers nuptiaux ou épithalames. Ils inventèrent aussi un chant grave dont ils faisoient usage dans les pompes et dans les sacrifices. Ce chant fut adopté par les Grecs et par les Romains.
ARTICLE V
DE LA MCSIQTJE CHEZ LES CHIKOffi.
De tout cequeîesécrivains,et surtout le P. Amyot, missionnaire à Pékin, ont dit sur la Musique, on conclut que les Chinois ont eu , bien long-temps avant les autres nations , un système de Musique suivi , lié dans toutes ses parties , et fondé spécialement sur le rapport que les différents termes de la progression géométrique ont entre eux ; qu'ils sont
36o ENCYCLOPÉDIE DE L'ANTIQUITÉ.
•les auteurs de ce système , que ce système renferme à peu près tout ce que les Grecs et les Egyptiens ont employé dans les leurs , et qu'étant plus anciens, il est à présumer que ceux-ci ont puisé chez les Chinois tout ce qu'ils ont écrit sur la Musique ; enfin on a été jusqu'à dire que Pythagore, qui voyageoit pour s'instruire, et que l'on dit avoir été dans l'Inde, pénétra jusqu'à la Chine, et rapporta dans sa patrie le système Chinois , qui , alors , a pris le nom de Pythagore, et s'est répandu dans l'univers.
Quoi qu'il en soit de cette opinion , il demeure pour bien constant que la Musique a été , de temps immémorial, cultivée en Chine; que les Chinois sont les inventeurs de deux instruments nommés \e ché et le kin , que l'on dit réunir à eux seuls tous les systèmes de Musique imaginés et imaginables, et enfin qu'ils regardent la Musique comme le principe sur lequel ils fondent toutes les sciences : ils l'appellent la Science des Sciences, la science universelle et la source d'où découlent toutes les connoissances humaines. Les calculs des Chinois sur toutes les combinaisons des sons ont été immenses, et la géométrie , que l'on croit née chez eux , leur a fourni les meilleurs moyens de trouver leur génération et leur proportion.
1 Les Chinois regardent le son comme un bruit isolé, qui a un éclat plus ou moins fort, plus ou moins clair, de plus ou moins de durée, conformément à la nature du corps qui le transmet , mais
qui , n'étant point encore soumis à la mesure et aux règles qui constituent le ton , n'a besoin , pour de= venir tel, que d'être circonscrit dans les limites qui sont fixées par les lois immuables du lu. Ils distinguent huit espèces différentes de sons , et ils prétendent que, pour les produire, la nature avoit formé huit sortes de corps sonores, sous lesquels tous les autres pouvoient se classer ; savoir, le métal, la pierre, la soie, le bambou, la calebasse, la terre cuite, la peau des animaux et le bois.
Cette division , suivant eux , n'est point arbitraire , elle existe dans la nature. Ils sont persuadés que, quoique l'on puisse tirer de chaque corps sonore tous les tons de la Musique, il.est cependant pour chaque corps particulier un son qui lui est plus analogue que tous les autres , un son que la nature , en combinant les parties qui le composent, lui a spécialement assigné pour le concours de l'harmonie universelle. Ces huit sortes de sons sont produits par des instruments particuliers, qui sont les cloches, le king, le kin et le ché; les flûtes, le tjr, le Siao et le koan; le cheng, le hiuen, les tambours, le tchou, le ou et les planchettes.
Les Chinois ont connu de très bonne heure la division de l'octave en douze demi-tons, qu'on appelle les douze lu. Les noms de leurs lu sont sym= boliques, et font allusion aux différentes opérations de la nature , dans l'espace des douze lunaisons dont leur année commune est composée , parce que
362 ENCYCLOPÉDIE DE l'àNTIQUITÉ.
chaque lu, suivant la doctrine chinoise, a une lunaison qu'il dénomme et qui lui est correspon= dante. Par exemple, le plus grave des lu, et que les Chinois appellent le générateur des autres, se nomme hoang-tchoung , et correspond à la onzième lune, parce que c'est elle où se trouve le solstice d'hiver, et Tannée astronomique commençant à ce solstice, la onzième lune est regardée comme le principe de toutes les autres.
Enfin , les caractères musicaux des Chinois ne diffèrent de ceux de leur écriture , ni pour la forme , ni pour la manière de les écrire, qui est par colonnes , et en commençant à droite.
DKS INSTRUMENTS CHINOIS.
Le» Cloches.
Les Chinois regardent le métal comme un cinquième élément. Ils ont fondu la première cloche pour en tirer le son fondamental et primitif, celui sur lequel ils ont réglé tous les autres.
Ils en fondirent ensuite de manière à avoir les sons des douze lu ou deini-tons , et par ce moyen ils eurent l'octave complète. Ces cloches, fort petites et faites de manière à ne pas couvrir les autres instruments, sont de cuivre mêlé d'étain.
Le King.^
L'art de tirer des pierres un son propre à la Musique, est certainement un art particulier aux
(Chinois , et aucune autre Dation n'en a jamais eu l'idée. Le son qu'ils en tirent tient le milieu entre celui du métal et celui du bois ; moins aigre que le premier, plus éclatant que le second, et plus doux et plus brillant que tous les deux.
Ces pierres , exposées à l'air et au soleil , acquièrent une dureté qui les rend plus sonores. Leur instrument nommé King, est composé de seize pierres de différentes grandeurs ; les plus grandes ont trente pouces de long, et les plus petites en ont cinq.
Le Kin et le Ché.
Avant que les Chinois eussent inventé l'art de travailler la soie et d'en faire des étoffes, ils avoient trouvé le moyen de la faire servir à leur Musique, et d'en tirer les sons les plus doux et les plus tendres : ils firent d'abord un instrument composé d'une simple planche d'un bois léger et sec, sur laquelle ils tendirent des cordes de soie. La planche fut ensuite courbée en voûte, pour être plus sonore. Les cordes furent de différentes grosseurs, et par ce moyen rendirent des sons graves et aigus. Telle est l'origine du kin et du chê.
Les auteurs chinois disent que le kin fut d'abord composé de cinq cordes , pour représenter les cinq planètes et les cinq éléments 1 .
• Les Chinois ne comptent point le so'eil et la lune parmi leurs pla- ■ nètes, et ils comptent cinq éléments : le métal , le bois , l'eau , le feu et la terre.
364 ENCYCLOPÉDIE DE l'àNTIQUITÉ.
Le kin sert à accompagner la voix, et les Chinois le regardent comme le plus précieux des instru» ments.
Le Siao , le Tjr et le Koan
Quoique le bambou soit une espèce de bois, les Chinois en mettent le son dans une classe à part.. C'est un végétal unique , qui rassemble à lui seul les propriétés des arbres et des plantes.
On dit que ce fut en soufflant dans un bambou , pour en faire sortir la moelle, que le premier son fut entendu , et que la flûte fut inventée.
De là les tuyaux plus courts et plus longs pour les sons aigus et graves, etc. C'est ainsi que l'on inventa l'instrument nommé siao , composé de seize tuyaux j le tj et le koan.
Le Cheng.
Etant desséchée et coupée en deux parties, la calebasse sert de corps à l'instrument nommé cheng; il est composé de tuyaux, dans lesquels on souffle légèrement. Chaque tuyau , en modifiant le son de la calebasse , lui fait rendre tous les tons contenus dans l'étendue de l'octave.
Le Hiuen.
Dès que les hommes eurent trouvé l'art de durcir la terre par le moyen du feu , ils découvrirent dans cette terre cuite des qualités qui auparavant lui paroissoient étrangères ; et celle qui la rendit
propre à l'harmonie, fut examinée attentivement par les Chinois.
Après avoir tenté bien des essais inutiles, on parvint à en faire un instrument à vent. On prit une certaine quantité de terre, aussi fine qu'on put la trouver; on lui donna la forme d'un œuf creux, dans lequel on souffla , et il rendit le même son qu'avoit rendu le bambou vide, pour la première fois. Alors on le perça de cinq trous , trois devant et deux derrière; on le mit ensuite dans un four ,. et on l'y laissa jusqu'à ce qu'il fût entièrement cuit. C'est l'instrument que les Chinois appellent aujourd'hui hiuen.
Les Tambours.
Nous ne pouvons mieux comparer les instru= ments dont les peaux résonnent, qu'à nos tambours. Il y en a de plusieurs espèces,, et différentes les unes des autres, tant par leurs formes que par leurs dimensions. On se sert à la Chine , pour leur construction , de bois de cèdre, de sandal, et autres bois odoriférants. On en compte de huit espèces.
Le Tchou , le Ou et les Planchettes.
Les Chinois ont trois instruments de bois , qui sont le tchou , le ou et les planchettes,
I/instrument appelé tchou est fait en forme de boisseau. Au milieu de l'un des côtés il y a une ouverture en rond, dans laquelle on passe la main pour faire mouvoir le marteau de bois avec lequel on frappe l'instrument. Le manche de ce marteau
est arrêté dans le fond par une goupille, afin qu'il ne sorte pas de sa place.
Le ou a la forme d'un tigre accroupi. Il a sur son dos vingt-sept chevilles qui ressemblent aux dents d'une scie. On passe sur ces chevilles une petite règle de bois, appelée tchen, pour tirer le son de l'instrument.
Le tchoung-tou est composé de douze; plan," chettes, elles représentent les douze lu. On s'en servoit dans la Musique , pour conserver la mémoire de l'ancienne écriture, parce que c'étoit sur de pareilles planchettes que les Chinois écrivoient avant l'invention du papier. Ces planchettes, que Ton enfiloit avec une courroie, se lioient en forme de livre ; et avec une de ces sortes de livres on battoit la mesure , en frappant légèrement sur la paume de la main.
ARTICLE VI