‹ Encyclopédie élémentaire de l'Antiquité ou origine, progrès état de perfection des arts et des sciences chez les anciensChapitre 29 sur 33 · DE LA MUSIQUE CHEZ LES ARABES · texte numérisé non relu

DE LA MUSIQUE CHEZ LES ARABES

La Musique a fait dans tous les temps les délices des Orientaux, mais particulièrement des Arabes qui , nés avec une oreille délicate , goùtoient les douceurs de la mélodie, taudis que nous n'avions que des cris barbares. Ces peuples , déjà fameux par leurs livres d'histoire , d'astronomie , de médecine , par leurs romans même , lors que nous étions ensevelis dans l'ignorance, nous ont encore précédés dans la Musique. Cet art avoit pour eux

tant tle charmes, qu'on voyoit le vil artisan et le souverain le cultiver avec le même soin. Abou- Grafer-Haroun , de la maison des Abassides, aima singulièrement la Musique ; il a même laissé quelques airs de sa composition, qui jouissent encore aujourd'hui de la plus grande célébrité parmi les musiciens orientaux. Ishac, fameux joueur de luth , s'est acquis, par ses talents, une gloire immortelle, et devint par cela même le favori intime du calife Haro un cl Raschid. Émeran Schah , fils de Tamerlan, avoit toujours auprès de lui un musicien nommé Kathab et Moussouly , qui manioit également bien les instruments à cordes et les instruments à vent. Abou-N assav-M ahomed, surnommé el Earabi, parce qu'il étoit de Farab, ne se contenta pas d'être médecin , astronome , grammairien , il fut encore musicien habile. Il n'avoit d'autre instrument que des morceaux de bois qu'il joignoit ensemble , et sur lesquels il tendoit des cordes. C'est avec cet instrument qu'il trouvoit Fart de charmer ceux qui l'écoutoient, et de faire passer dans leurs ames les diverses passions dont il sembloit tour à tour agité. On Ta surnommé l'Orphée de l'Arabie 1 .

1 Le merveilleux instrument de Farabi , auquel on a attribué les mêmes propriétés qu'à la lyre d'Orphée , est nommé Khaschbat , ce qui signîGc des morceaux de bois, fions croyons, à l'exemple de M. de la Borde, devoir tracer ici l'histoire fabuleuse ou véritable où il est parlé de cet instrument singulier et inconnu :

« Isrnacl Sahib , visir du sultan Fekreddaul, avoit rassemblé une foule

Il suffit, d'avoir parcouru quelques manuscrits arabes , pour y trouver l'éloge de la Musique et des merveilleux effets qu'elle a produits chez eux. Tous leurs livres sont pleins d'histoires vraies ou fabuleuses que chaque auteur a recommandées au génie de sa nation , toujours amoureuse de figures et d'hyperboles outrées. Plusieurs savants ont eu con=» noissance du pouvoir que les Arabes attribuoient à leur musique, mais aucun d'eux ne nous a fait connoître , ni les règles de leur chant, ni le genre de leur mélodie.

Dans le voyage en Arabie, de Niebuhr, dans d'autres voyages en Orient, et dans l'Essai sur la Musique de M. de la Borde, on trouve quelques détails sur la Musique des Arabes.

» de musiciens. Il se préparoit à entendre un très beau concert ; on alloit » faire le signal accoutumé pour commencer, quand on vil paroitre à la » porte un homme dans l'ajustement le plus extraordinaire : c'étoit » Farabi qui s'étoit déguisé pour n être point reconnu. Sabib reçut » pourtant cet bomme singulier avec politesse, et le présenta aux musi- » ciens , qui le prièrent de leur donner un échantillon de ses talents. » Alors Farabi tire de sa poche des morceaux de bois ( khaschbat), m joints ensemble , et sur lesquels il tend des cordes. Cet instrument étant » accordé , il chante , en s'accompaguant lui-même , un morceau de sa » composition. Au mouvement léger et agréable de sa musique , tout le » monde se met à danser et à rire à gorge déployée. Farabi change de » ton : ses sons tendres inspirent la douleur ; la tristesse se répand sur w tous les visages , et l'attendrissement dans tous les cœurs. Il passe sou- » dain dans un autre mode : à sa mélodie douce et somnifère, les auditeur* » sentent leurs yeux s'appesantir , bâillent , étendent les bras et succorau bent au sommeil. »

MUSIQUE. 36q

DES 1 Bf STHtTMERTS ARABES.

Le khaschbat est fait de morceaux de bois, sur lesquels sont tendues des cordes.

Le rébah ressemble parfaitement à l'instrument que nous nommons pandore. Le corps de cet in= strument a la forme d'une tortue, le manche en est rond, il a trois cordes de crin droites et non tressées ; on en joue avec un archet , et on le tient sur les genoux , avec un appui semblable à celui de nos contre-basses.

Le tambour est une espèce de mandoline dont le manche est très long. Le corps de l'instrument est petit, la table en est sans ouverture ; on aperçoit seulement une ouïe ronde et fort étroite, qui est pratiquée sur un des deux côtés. On compte ordinairement deux espèces de tambour.

Le douff est le même que le tambour de basque. Il est composé d'un cercle sur lequel est tendue une membrane. Plusieurs petites ouvertures sont pratiquées autour de ce cercle , dans lesquelles on attache de légers grelots de cuivre.

Le sanj et le kanoun ressemblent au psaltérion. Leur forme est triangulaire. La table a ordinairement deux ouïes ; les éclisses en sont épaisses , leurs cordes sont de laiton ou de boyau. On les pince avec des doigtiers.

Le naï est une flûte j le corps de l'instrument est tome 1. a4

370 ENCYCLOPÉDIE DE l' ANTIQUITÉ.

de roseau , et l'embouchure de corne. Il a des trous , mais il n'a pas de clefs. C'est au son de cet instm= ment que dansent les derviches.

Leberbetk a quatre cordes, selon le sentiment d'Avicenne, et ressemble à l'instrument appelé le ôud ou le âoud.

Le âoud ou ôud est le même que le luth. Les Arabes , amoureux de cet instrument , nous ont tracé dans leurs manuscrits les proportions exactes du ôud; ils ont même poussé leur minutieuse exactitude jusqu'à nous apprendre le nombre de fils de soie qui doivent composer les cordes , et à en déterminer les différentes grosseurs.

Le ôud a quatre cordes, le zir ou la chanterelle est la plus fine. Les Arabes commencent, pour accorder cet instrument, à le monter au ton le plus haut.

Le metsni-mothlik , ou seconde corde, pincée à vide, doit être à la quarte de la chanterelle;

Le motsellets ou troisième corde à la tierce du metsni.

Et le beni ou bourdon à la quarte du motsellets; de façon que le zir ou chanterelle étant un mi, la seconde seroit un si, la troisième un sol, et la quatrième un re.

Le ôud passe chez les Orientaux pour le plus beau des instruments. Les philosophes arabes le comparent à la nature.

Le zù' est , selon eux , semblable à l'élément du feu, par ses sons aigus et pleins de chaleur,*

Le metsni, à l'air, par ses sons légers ; Le motseliets , à l'eau , par la froideur de sa mélodie ;

Et le bem à la terre, par la pesanteur et la gravité de ses sons.

Ils vont plus loin encore , et trouvent dans cet instrument un puissant antidote contre les différents maux qui àffligent l'humanité; ce que les plus célèbres médecins ne pourroient faire avec toutes les drogues de la Faculté , un musicien arabe a la prétention de le faire en jouant du ôud.

Nous allons joindre ici ces recettes harmoniques , tirées d'un manuscrit intitulé : Ressaïl Akhuan el Sofa, ou Traité des frères Sophi.

Les sons du zir ou chanterelle ont l'art de guérir les personnes attaquées de la maladie dite balgham; ce sont les phlegma tiques.

Il n'est point de mélancolie , même de vapeurs noires , quelque invétérées qu'elles soient qui ne cèdent aux sons du metsni ;

Le motseliets donne une santé parfaite à ceux qui sont tourmentés des maladies ordinaires à la jeunesse, telles que la jaunisse et les pâles couleurs ,

Et les personnes d'un tempérament sanguin se trouvent soulagées dès qu'elles entendent le bem;

Enfin on ne sauroit compter les merveilleuses cures qu'on attribue aux sons du ôud chez les Orientaux. Mais il est un art qu'ils croient nécessaire pour opérer ces prodiges, c'est de savoir accorder

ENCYCLOPÉDIE DE l' ANTIQUITÉ .

le pincement des cordes aux différentes inflexions de la voix , et c'est en quoi consiste le seconde partie de la Musique , nommée cka ou chute des sons. C'est donc peu que desavoir les modes, il faut encore posséder les divers pincements auxquels les Arabes ont donné les noms des pieds de leur prosodie : il faut connoître le tsakilh, ou pied grave ; le khajif y ou pied léger; le makhouri, qui ressemble au roucoulement du pigeon ramier; le remel, qui imite le chant du fraucolin , etc.

Un musicien habile sait se servir avec adresse des modes et des pincements les plus propres à exprimer les passions qu'il veut inspirer ; il n'a ordinairement qu'une façon de passer d'un mode à l'autre ; c'est de faire une pause mesurée après le premier, et de passer soudain au mode avec lequel il a le plus d'analogie.

S'il se trouve à un festin , il commence par les modes qui inspirent le courage, la libéralité, la noblesse, en les accompagnant du pincement nommé tsakilh; ensuite il passe insensiblement au mode de l'amour et de la volupté , avec le pincement héze/et remel; bientôt il emploie un mode léger et joyeux , avec le makhouri, pincement favorable à la danse ; mais lorsqu'il s'aperçoit que rassemblée traîne ses pieds avec peine, et que les têtes commencent à se ressentir des fumées bachiques , pour prévenir les querelles que fait naître le vin, il passe au tsakilh , et emploie un mode tranquille et somnifère.

ARTICLE VII

Page 1