INFECTIEUSES OU VIRULENTES
ERYSIPELE
PAR ALFRED STILLÉ.
M.-D.y L L. D., professeur de médecine théorique et pratique et de clinique médicale à Tuniversité
de Pennsylvanie, à Philadelphie (1).
Ssrnonsrmie, étymologie, déflnltioii.
Anglais : Erysipelas, ihe rose, St Anthony^s fire; français : la rosCy feu sacrée feu St-Antoine ; allemand: Rose, Wùndrosey Rothlauf; italien: Risipola,
Erysipèle est un mot d'origine grecque, mais on ne s'accorde pas sur son étymologie. La plus généralement adoptée est celle qu'on lire de Ifutlv (gagner) et irtXâ; (proche) « gagner de proche en proche », parce que le nom est censé marquer le caractère envahissant ou erratique de Téruption. D'autres le font venir de ipvSps; (rouge) et viU; (livide) « rougeur livide », ou de jpuOpoç et irîxxa, « peau rouge ». Mais une objection peut être faite à cette dernière étymologie, c'est que le mot grec TriXXa ne veut pas dire peau .
L'Erysipèle peut être défini une fièvre aiguë, spécifique et contagieuse, tendant ordinairement à un type typhoïde, et caractérisée localement par une inflammation spéciale de la peau et des membranes muqueuses. 11 peut affecter le même sujet plus d'une fois.
EUatoriqae.
L'érysipèle a été connu dès les périodes les plus reculées de l'histoire de la médecine. Hippocrate en donne une description très '
(1) Traduit par le D* Poinsot (de Bordeaux), chinir* gien des Hôpitaux, professeur agrégé à la Faculté de médocine.
détaillée (ij. Il rapporte que, pendant un certain printemps froid, il y eut grand nombre de cas d'érysipèle avec maux de la gorge et perte de la parole, et ajoute qu'ils furent malins et mortels. Dans beaucoup de cas aussi, à la suite d'un accident, quelquefois même d'une petite plaie, et surtout chez les gens âgés, ou si la plaie était négligée, il se déclarait une grande inflammation et l'érysipèle survenait. Chez la plupart des malades^ l'inflammation aboutissait à la formation d'abcès, et les chairs, les tendons et les os se mortifiaient. Hippocrate note tout particulièrement que la matière qui s'écoulait de la partie malade n'était pas semblable au pus, mais consistait en une sorte de putréfaction ou, comme on dirait aujourd'hui, c'était une matière sanieuse et ichoreuse. Quand le cuir chevelu était pris, nous dit-il, les cheveux étaient sujets à tomber et même les os du crâne à s'exfolier ; et il ajoute « : Si fâcheux que fussent ces symptômes, ils entraînaient moins de dangers que lorsque la maladie se déclarait à l'intérieur.» Dans quelques cas, dit-il aussi, le bras tout entier pouvait tomber, et les os de la cuisse, de la jambe et du pied être mis à nu ; mais les cas les plus redoutables étaient ceux où l'affection intéressait le pubis et les organes génitaux. Le même auteur donne brièvement l'observation d'un homme qui eut un erysipèle du pied et de la jambe, avec phlyctènes, et qui fut pris de délire et mourut le second jour ; il insiste sur la gravité exceptionnelle de la maladie quand elle envahit la tête.
(1) Hippocrate, Épidémies, liv. III {Œuvres complètes) ; édition Littré.
ALFRED STILLÉ. — ÉRYS1PÈLE.
Sous le nom de cancer^ Celse (i) décrit un ulcère rongeur autour duquel la peau peut devenir rouge et douloureuse, état, ajoute-t-il, que les Grecs ont dénommé îpumirtXac; Celse remarque que l'érysipèle non seulement s'observe à la suite des plaies, mais qu*il peut aussi naître idiopathiquement, et qu'il offre de très grands dangers, lorsqu'il siège à la tête ou au cou.
A partir de Galien, l'exactitude de la description fut sacriflée à l'élaboration de théories sur la nature de la maladie, qui, s'accordait-on à croire, provenait d'une humeur bilieuse tendant à s'échapper de la peau là où elle déterminait les phénomènes locaux de l'érysipèle.
Derrière le voile de cette fiction on découvre facilement l'opinion qui veut que la maladie ne soit pas regardée comme purement locale . En raison de cette croyance qui trouvait son fondement, sinon son origine, dans la fréquence des vomissements bilieux au début d'une attaque d'érysipèle, on ordonnaitcomme remèdes appropriés les émétiques et les purgatifs cholagogues, qui continuent à être employés de nos jours, mais pour des motifs plus rationnels. D'autre part, le mode de traitement en faveur chez les derniers Grecs et chez les Romains, qui employaient les applications astringentes et réfrigérantes, montre tout aussi nettement qu'ils connaissaient bien le caractère souvent local que garde l'érysipèle dans sa marche, comme dans son origine. En même temps, ils recommandaient vivement la prudence, de peur qu'un traitement de ce genre, trop actif et trop prolongé, n'amenât la gangrène; et Galien, aussi bien que ses successeurs, ordonnait, si les plantes rafraîchissantes (narcotiques), le vinaigre, la terre glaise, les préparations de plomb, le vert-degris, le soufre, l'alun et les autres astringents sédatifs échouaient et les parties devenaient livides, d'inciser la peau et de mettre en usage les fomentations et les cataplasmes chauds. L'ulcération consécutive, s'il s'en produisait, devait être pansée avec le miel ou l'huile de roses, rendus stimulants ou astringents par l'addition de cire, de résine, de myrrhe, etc. La morelle, la jusquiame, la laitue, le pavot cornu, l'opium, la ciguë et la mandragore sont également cités comme convenant aux pansements pendant le stade inflammatoire de la maladie. Dans l'érysipèle du siège, on appliquait un cataplasme de mie de pain avec huile de roses, safran et opium .
Les Arabes bannirent de leur méthode de
(1) Celse, liv. I, chap. xxvi, sect. 31.
traitement de l'érysipèle les topiques les plus répercussifs^de l'école galénique, mais ils conse^ vùrent les cataplasmes et autres applications adoucissantes; ils administraient de légers cholagogues et de doux laxatifs, et, tout en préconisant la saignée dans les formes sthéniques et parliculièrement dans l'érysipèle de la tête, demeuraient en garde contre la tendance à répuisement, caractéristique delà maladie. En cela,(^ tpendant,ils ne faisaient que suivre Paul d'Egine, qui, après avoir décrit « l'érysipèle du cerveau », conseillait la jjéplétion sanguine par les veines ranines et les applications froides sur le cuir chevelu.
Ganses de Térysipèle.
Causes oéNÉRÂLES.
Quelle que puisse être la cause spécifique de l'érysipèle, il n'est guère douteux que certaines conditions extérieures favorisent sa production, ou tout au moins sa propagation. Mais il faut prendre soin de distinguer entre celles qui sont essentielles et celles qui sont accidentelles et eoiitingentes.
Ce serait perdre son temps que de rechercher le plus ou moins de susceptibilité à la maladie que présentent les sujets suivant le sexe ou l'dge. Sauf la vigueur inhérente à certaines personnes comparées à d'autres, il n'y a pas de différence vraie à noter. En réalité, pour ce qui concerne les individus, la distinction capitale, touchant leur prédisposition à l'érysipèle, se résume i savoir s'ils présentent ou non quelque lésion de la peau, et s'ils ont, ou non, respiré un air chargé d'effluves provenant d'un foyer capable d'engendrer la maladie. Le caractère de ces foyers sera mis en lumière tout à l'heure. En attendant, on peut établir que l'exposition à ces efDuves d'une plaie quelconque, grande ou petite, par incision, par ponction ou contuse, récente ou ancienne, saine ou en mauvais état, suppurant ou non, peut être suffisante pour la réception du virus érysipélateux. Il est également vrai que toute membrane muqueuse, semblablement exposée à l'action de ce virus, peut lui servir de voie d'introduction dans l'économie.
Ces faits doivent toujours être tenus en compte lorsqu'on étudie les influences générales qui peuvent déterminer le plus on moins de prédominance de la maladie. Ainsi on dit sonvent que le nombre total des cas d'érysipèle etle chiffre de la mortalité proportionnelle sont plus élevés pendant les mois d'hiver et de printemps, d'octobre à mars inclusivement^ foe pendant
CAUSES DE LtRYSlPÈLE.
l'été et l'automne, ou d'avril à septembre inclusivement • Mais conclure de ce fait que la saison froide est une cause prédisposante ou déterminante de la maladie, serait inacceptable ; tandis qu'on comprend parfaitement que, si la maladie isi propagée par un poison matériel, elle doit itre plus répandue et plus meurtrière en hiver, )à les chambres demeurent closes, qu'en été »ù les salles et les appartements sont bien venilés. En fait, cependant, la règle n'est pas absoue, et il est arrivé que des épidémies, après avoir lébuté en hiver, n'ont atteint leur plus grande ntensité que durant Tété suivant. Une des plus ^ves épidémies d'érysipèle que nous connaisôons fut observée à Paris dans Tété de 1861.
On remarque souvent que Férysipèle est sujet k régner ou à prendre de l'accroissement pendant la saison froide et humide et lorsque le fent est à l'est, et on a prétendu que l'habitude de ventiler certaines salles d'hôpital à Londres, et ailleurs dans le nord de l'Europe, en ouvrant lu fenêtres largement, alors que le vent soufflait de l'est, a été fréquemment le moyen de déterminer ou de propager la maladie. Qu'un refroidissement entraîne quelquefois un érysipèle, eda parait certain; et quelques personnes attriboent au froid sur la production de cette maladie une action directe et isolée en se basant sur des faits analogues au suivant :
Un homme, sujet au rhumatisme articulaire, Teiposa au froid et à l'humidit^; il fut pris de iëvre avec frisson et de douleurs articulaires ians un membre. Celui-ci se tuméfia, devint rouge et se couvrit de phlyctënes ;.au bout de luelque temps, la peau se rompit et laissa écouler une grande quantité de liquide sanieux ; pois, quand le malade était déjà convalescent, U fut pris d'un érysipèle de la face qui suivit sa marche habituelle (1).
Dans ce cas, il n'est pas certain que le froid fût la seule cause morbifique à laquelle le malade se fût exposé. Du fait rapporté par M. Beale (2), dans lequel un enfant, âgé de trois semaines, fat, sans cause connue, pris d'un érysipèle pblegmoneux de la jambe et de la cuisse gauches, qû se montra rapidement fatal, on peut seulement dire que la cause était inconnue. Certainement, dans bien des cas, un érysipèle de la face soit l'exposition au froid et surtout aux courants d'air froids ; mais dans quelle mesure le froid peut-il être regardé comme une cause es-
Beotidle, c'est ce qu'on ne saurait dire.
(ODenojer, AreMvet ffén, de médecine^ déc. (878, >. 719.
(t) Beale, £«iof/,marcb. 1860, p. ?93.
De même Yéiat cachectique paraît favoriser le développement de la maladie, mais ce n'est probablement qu'en diminuant la résistance au poison morbifique qui tient plus directement raffection sous sa dépendance. 11 semblerait que le mal de Bright constitue dans une certaine manière une prédisposition analogue, comme on peut voir dans l'exemple suivant rapporté par M.Fergusson (1):
Une femme ayant des habitudes d'intempérance et dont les urines étaient albumineuses, se piqua le pouce ; la plaie devint bientôt douloureuse et érysipélateuse, et l'inflammation, sous forme phlegmoneuse, gagna rapidement tout le membre, pour se terminer fatalement au neuvième jour.
La difficulté que l'on éprouve à expliquer l'invasion de l'érysipèle est nettement mise en lumière par cette remarque de Callender, qui ne remonte pas à plus loin que 1878 (2), et d'après laquelle Férysipèle parait souvent « naître de l'irritation produite par quelque sécrétion acre qu'on laisse à tort séjourner dans une plaie. » L'expression f sécrétion acre » est familière mais nul^ lement précise, et elle ne peut guère être considérée comme s'appliquant exactement à un liquide quelconque, au moment où il est sécrété. Mais, bien qu'un liquide de cette nature puisse devenir acre par la putréfaction, on sait qu'une telle modification n'est pas nécessaire à la production même de Férysipèle traumatique, et c'est le seul auquel s'applique la précédente remarque. Néanmoins, les preuves établissant que l'origine de bien des cas d'érysipèle se trouve dans les émanations de matières organiques en décomposition sont concluantes. Quelquesexempies peuvent être donnés à l'appui de cette opinion. Le D' Begbie a publié plusieurs faits d'érysipèle, dont un était imputable aux émanations d'une matière végétale en décomposition (3). Il est intéressant, dans ce cas, de remarquer que la famille afl*ectée était de la province et nouvellement arrivée à Edimbourg, tandis que les autres habitants de la maison infectée y demeuraient depuis longtemps et s'étaient sans doute accoutumés à son atmosphère empoisonnée.
Il y a quelques années, un écrivain anglais employait ce langage : t Aujourd'hui il n'est pas plus douteux que Férysipèle est produit par
(1) FergussoD, Médical Times and Gazette, Aug. 1868, p. 211.
(2) Callender, St'Bartholomevo*s Hospital Reports, vol. XIV, p. 185.
(3) Begbie, Monthly Journal of médical Science, sept. 1852, p. 243.
ALFRED STILLÉ. — ÉRYSIPËLE.
les gaz cPégoiUs qu'il ne Test que la fièvre typhoïde est le plus souvent due à une eau impure (1). » Dans bon nombre de cas, on a vu l'apparition de la maladie coïncider avec l'engorgement des conduits de vidanges, leur communication avec les égouts municipaux, ou leur perméabilité aux gaz et aux liquides fournis par les déjections à la suite de l'action corrosive de leur contenu ou des ravages des rats, tandis que la terminaison de ces épidémies locales coïncidait avec la réforme des défectuosités existant dans la ventilation, le système d 'égouts ou de conduite des eaux. Gomme exemple de cette influence, on peut citer le cas de l'asile des aliénés du comté de Somerset (Angleterre). Entre le mois de décembre et le mois de mai suivant, il y eut trentedeux cas d'érysipèle, dont quatre se terminèrent fatalement ; l'enquête montra qu'aucun des tuyaux de vidanges n'était ventilé, qu'un d'eux avait une communication avec l'égout principal ; que la plupart étaient de plomb, et rongés et criblés de trous ; enfin que le tuyau principal avait, dans une occasion, été bouché sur une longueur de 3 ou 4 mètres. Suivant la même autorité, dans un grand hôpital de Londres, la pyohémie et l'ér y sipèle sévissaient à un déplorable degré ; à l'enquête, on trouva que les moyens de ventilation étaient très défectueux ; mais, aussitôt que ces défectuosités furent corrigées et qu'on rétablit le jeu normal des soupapes des lieux et des lavoirs, il ne se présenta aucun cas nouveau. Ailleurs, on put faire remonter nettement une épidémie d'érysipèle à la fermeture d'un tuyau de ventilation par un ouvrier négligent.
Les bulletins sanitaires d'Angleterre contiennent de nombreux faits qui prouvent, comme ceux déjà cités, que l'invasion de l'érysipèle, aussi bien que de la gangrène et des fièvres nosocomiales, est, sans presque d'exception, liée soit à des défectuosités séneuses du système de vidange ou de ventilation, soit à Y absence de toute précaution d'isolement, soit à quelques-unes de ces défectuosités réunies.
Ainsi, à TiiiCrmerie HadclifTe, où vingt-six personnes, atteintes d'afTections ou de blessures diverses, avaient été prises d'érysipèle, et, sur ce nombre, cinq avaient succombé à l'affection intercurrente, l'origine du mal était incontestablement due à la disposition vicieuse des conduits de vidanges, jointe à l'encombrement, la malpropreté et une ventilation insuffisante.
A l'infirmerie royale de Manchester, on avait
{{) London Sanitar y Record, June 1879, pp. 357,379.
observé des épidémies répétées d'érysipèle traumatique, que l'on imputa à un système de vidanges absolument honteux et à l'encombrement de l'établissement par les malades et les gens de service. Les water-closets, les bains, les communs et les conduits de vidange de l'infirmerie étaient placés dans Tintérieur du bâtiment, et plusieurs des closets étaient sans communication directe avec l'air extérieur, si bien que les gaz fétides qui s'en échappaient passaient nécessairement dans les corridors et les salles. Dans de semblables conditions, les plaies ne guérissent pas, mais sont sujettes à être envahies par l'érysipèle ou le phagédénisme ; les phénomènes normaux de la cicatrisation, qui établissent une barrière solide entre la lésion et l'organisme, sont troublés ; les germes morbides et les produits des décompositions putrides sont absorbés ; et l'érysipèle et la septicémie ne tardent pas à suivre.
En dehors des foyers d'infection déjà indiqués, on peut en signaler d'autres, dont voici des exemples.
A l'hôpital de Middlesex, à Londres, on avait remarqué que les seuls malades atteints d'érysipèle dans une certaine salle étaient ceux qui occupaient deux lits voisins. Après avoir longtemps recherché, mais en vain, la cause de cette particularité, on découvrit que le conduit d'un water-closet, qui passait derrière le pl&tre de la muraille en ce point, était en mauvais état On le répara et il n'y eut plus de cas d'érysipèle pour le moment. Mais, dix ans plus tard, les mêmes lits recommencèrent à s'infecter, et le même remède mit fin à la maladie.
Un cas absolument semblable s'est présenté dans un hôpital de Berlin (I).
De plus, %. l'hôpital de Rostock, on constata que. les malades qui avaient subi récemment une opération chirurgicale étaient seuls atteints d'érysipèle. Après diverses recherches inutiles, les soupçons tombèrent sur les coussins de la table d'opération, qu'un long usage avait complètement imprégnés de sang ; on les remplaça par des neufs, après quoi on ne vit plus de cas d'érysipèle. Les coussins infectés furent traités par l'eau chaude et on obtint un extrait avec lequel on inocula deux lapins. Un de ces animaux n'eut aucun accident ; mais l'autre fut atteint d'une inflammation violente de la peau et du tissu cellulaire, qui s'étendit au loin et s'accompagna de phlyctèncs, de gangrène et de fièvre ; cependant l'animal finit par se remettre.
(1) Berliner Klinische Wochemchrîft, 18C8.
CAUSES DE L'ÉRYSIPËLE.