PAR M. LE D' MAURICE JEANNEL
Lauréat de la Société de chirurgie de Paris.
Le terme sepUcémiey dans Tesprit de Piorry son inventeur, s'appliquait à toute altération du sang par des matières septiques ou putrides, quelle qu'en fût l'origine. C'est aujourd'hui une expression généralement adoptée, pour désigner les complications fébriles des plaies autrefois comprises sous le nom d'infection putride. L'expérimentation et l'observation clinique ont, en effet, amené la majorité des chirurgiens à reconnaître que ces complications ont justement pour origine une altération du sang par des matières septiques ou putrides absorbées à la surface des plaies.
Mon intention ne saurait être ici de traiter de la septicémie en général, puis de la septicémie expérimentale, et enfln de la septicémie médicale et chirurgicale ; j'étudie uniquement la septicémie chirurgicale, me réservant seulement d'emprunter à l'expérimentation et à la méde cineles documents capables d'éclairer ma route. La septicémie ou infection putride se présente ea clinique sous trois formes : 1* la fièvre traumatique ou septicémie simple; 2* la septicémie turaiguê ou foudroyante ; 3® la septicémie aiyt/é, et 4^ la septicémie chronique. Chacune des formes offre des variétés, suivant que certains organes tels que les reins, l'intestin, l'utérus, sont atteints par le traumatisme.
Enfin la septicémie à forme aiguë ou chronique peut 86 compliquer de processus spéciaux, et nème d'une infection spéciale que j'aurai à dtotre et à caractériser, c'est alors la pyohémie.
Histoire de la septicémie chirurgicale.
L'idée de rapporter à un empoisonnement les accidents et les fièvres causées par les blessures est fort ancienne. Hippocrate (1) et Celse (2), traitant des fièvres traumatiques, en attribuèrent le danger extraordinaire, non pas à l'inflammation de la blessure, mais à une autre cause inconnue. Jacotius (3) et Spigelius (4) parlèrent des fièvres traumatiques causées par les matières en putréfaction. Mais aucun de ces auteurs n'avait en vue ni l'infection putride, ni l'infection purulente, qu'ils ne connaissaient pas et confondaient avec les fièvres intermittentes. Tel ne fut pas le cas d'Ambroise Paré.
A. Paré, en i56i (5), le premier chirurgien qui ait nettement parlé des abcès (apostémes) viscéraux comme complications des blessures et des opérations, attribua la fièvre qui les accompagne à une putréfaction et entrevit positivement dans les accidents traumatiques un élément toxique.
(1) Hippocrate, Œuvres complètis, trad. Littré : Praîdict., II, 20.
(3) Celse, de Re médical L. V, aoct. 26, et L. III, sect. 3.
(3) Jacotius, Commentant ad, Hippoerati coac. prœsag.t V, 2, 73.
(4) A. Spigelius, de Semitertianaj I, cap. xxiir.
(5) A. Paré, Opéra 1461, Œuvi'es complètes, édition J. F. Malgaigne. Paris, 1840, liv. XXIV, Traité de la peste, p. 361.
MAURICE JEANNEL. — DE LA SEPTICÉMIE
Mais la portée des aperçus d*A. Paré ne fut pas mesurée par ses contemporains. Après lui on se borne à constater les abcès viscéraux et les fièvres chirurgicales ; on se perd dans les hypothèses pathogéniques, et Tétude de la putridité reste dans le domaine de la pyrétologie médicale et n*en sort pas.
Cependant Boerhaave , en 1720 (I), tint compte, dans sa théorie de la résorption purulente, de la putréfaction subie par le pus, et c'était bien le pus putride qui d'après lui causait tous les accidents consécutifs à la résorption.
Peu après, Quesnay (1749) (2) différencia avec soin la suppression de la suppuration et la résorption du pus ayant subi le contact de Tair.
Il signala ensuite les accidents de la résorption, qui sont : la fièvre, les colliquations, Tadynamie, les troubles nerveux, les dépôts, etc., en un mot tous ceux que nous reconnaissons aujourd'hui sous le nom de septicémie et de pyohémie. Il alla même plus loin et, devançant les théories modernes, il distingua le reflux des matières purulentes d'avec le reflux de la matière sanieuse, qui ne cause pas d'abcès intérieurs.
Cette remarquable distinctiou^ntre la résorption des liquides sanieux et putrides et la résorption du pus n'était-elle pas comme un prélude des travaux modernes sur la septicémie Çit la pyohémie? Quesnay cpnstata le fait sans l'expliquer ; mais ^a sciencQ a-t-elle d'autre base solide que des faits bien observés ?
Peu après Ilaller, en 1766 (3), après avoir reconnu que u nihil polentius humores noslros corrumpit quam ipsa putrilago », fit des expériences d'où il conclut que l'injection d'eau putri4e dans les veines détermine la mort.
En iS14, Ph. Boyer (4) refusa toute noouité au pus sain et accorda, au contraire, au pus altéré parle contact de l'air, la capacité de donner lieu aux accidents de la résorption purulente.
En 1815, Hodgson (5) insista sur les symptômes typhiques observés dans des cas d'infection purulente véritable, qu'il attribua à la phlébite causée par la ligature df^s veines.
D'ailleurs l'attention s'éveillait de plus en plus Hur U putridité chirurgicale et les effets de
(1) Uimrhaavo, Aphoritmi, etc., 1720, aph. 406. {%) Qiut»iiHy« TiHiité de la suppuratiotif 1749, p. 327.
(5) UAUur, l^h^'iioiojia ; œrftorii humani fabrica et fuHitioneu IIUU, t. Ml, 1&3-1&4.
(4) Uuyer, iniUt^ liet maladies chirurgicales^ 1814, t 1, p. ai6.
(6) HuUgkuii, a T eatis* on tke Dtstastt etc., 181 S, I. U, p. 888.
la résorption des matières septiques. Orfila (1) (1815-16) fit des expériences d'injections putrides intraveineuses sur des chiens et constata un empoisonnement spécial avec- symptômes adynamiques et mort rapide sans lésions viscérales évidentes.
Barthélémy, de 1815 à 1823 (2), pratiqua quatorze inoculations sous-cutanées de matière septique et il obtint quatorze fois un phlegmon gangreneux mortel au bout de trois jours en moyenne.
Mais ce fut surtout à Gaspard (de Saint- Etienne), en 1822 (3), que revint l'honneur d'avoir démontré expérimentalement que la résorption des poisons septiques contenus soit dans le pus, soit dans les matières animales en putréfaction, produit des fièvres putrides et entre autres la septicémie.
Les expériences de ce physiologiste entreprises de 1808 à 1822 sont au nombre de cinq injections et quatre inoculations de pus putride, quatre injections et quatre inoculations d'eau putride, plus beaucoup d'autres essais comparatifs. Les cinq injections de pus putride ont été faites à des chiens dans la jugulaire, et les quatre inoculations dans les cavités séreuses et le tissu cellulaire; elles ont toutes été mortelles en vingt-quatre heures au maximum. Li^ mort a été plus ou moins rapide et les accidents ont été plus ou moins violents, suivant la dose dd pus putride. A la suite des petites doses, les animaux restaient abattus, faisaient des mouvements de déglutition et perdaient l'appétit. La respiration s'accélérait, le pouls devenait fréquent et petit, des mictions répétées, des vomis* sements et des selles fétides abondantes survenaient : le rétablissement arrivait alors. A la suite des injections successives de doses faibles ou bien des injections massives ou en une seule fois de doses fortes, les symptômes ohservés furent, à différents degrés : une ady garnie croissante, des vomissements, de l'opistotonos, du iénesme, de la dyspnée, des palpitations du cœur, des syncopes, des mouvements spasmodiques du corps, des hurlements, une marche vacillante, une prostration complète et la mort sans évacuations critiques. Les inoculations
(1) Orfila^ Toxicologie générale : des Poisons sepH' ques. Paris, 1815-16, S* édition, 1848, t II, p. 616.
(2) Barthélémy, Journal des sciences médicales, 1816, t. I, p. 341. — Compte rendu des travaux de C école d* Al fort, 1815, p. 30, 1816, p. 80, 1828, p. 88.
(3; Gaspard, Mémoire physiologique sur les makh dies purulentes et putrides et sur la vocctite (Journal de Uagendie, 1823, p. 1, et 1824, p. 1).
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furent suivies des mêmes accidents, précédés ou accompagnés d'une phlegmasie locale gangreneuse.
Les conclusions de Gaspard furent les sui- Tantes (i) :
* c 1« Le pus, introduit dans les vaisseaux sanguins, à petite dose, peut y circuler sans causer la mort, pourvu qu'après avoir déterminé un trouble considérable des fonctions, il soit expulsé de l'économie au moyen de quelque excrétion critique, surtout de l'urine et des matières fécales;
2* Mais, introduit plusieurs fois de suite en petite quantité chei le môme animal, il finit par causer la mort ;
3* A plus forte raison, il la détermine encore plus vite quand il est injecté à une dose trop forte ; et alors il cause des phlegmasies graves, des péripneumonies, des cardites, des dysenteries, etc.;
i* 11 est susceptible d'être absorbé, quoique cependant il cause l'inflammation des mem* bianes séreuses et du tissu cellulaire avec lequel il se trouve en rapport. »
Or, que faut-il voir à travers ce trouble considérable des fonctions, sinon les symptômes généraux typbiques de l'infection purulente et de la septicémie, réalisés à l'excès par le degré de toxicité et la dose forte du poison injecté? 11 est vrai que parmi les lésions constatées à Tau* tfl^e, on ne découvre rien qui ressemble à des abcès métastatic .es, même à leur début. Caslelnau et Ducrest (i846) (2) firent remarquer que, àTépoque où la mort a enlevé les animaux de Gaspard (de deux à vingt-quatre heures après l'injection), les ecchymoses étaient les leules lésions possibles, les abcès n'ayant pas eu le temps de se former, et que Gaspard, ne connaissant pas la signification des ecchymolesy ne les avait pas signalées. C'est une erreur: Il n'y a qu'à lire les expériences du mémoire sur lis mercure (1821) (3) pour s'en convaincre; Gupard y signalait dès 1809 les ecchymoses nscérales; il est donc présumable qu'il les connaissait en 1808 et qu'il les eût notées s'il ea avait constaté. La vérité est, je crois plutôt, qae les lésions pyohémiques ont, dans les expélimces d'injection de pus putride, été effacées et
noyées par l'intensité des lésions septicémiques. Gaspard ne s'en tint d'ailleurs pas là. « Le
(1) Gupttd, lèUL, ni%, p. 7.
(2) Castelnaa et Ducrest, Mémoires de VAcad, de médeemê, ISiS, p. ZU
(S) Gaspard, Mémoire eut k mercure (Journal de Mageiidii, 19U, p. ISi.
pus, dit-il (1), est une substance qui participe déjà de la putridité. Il était bon de savoir si son action sur l'économie dépendait de ses qualités putrides ou bien de quelque autre qualité particulière. En conséquence, pour comparer ses effets à ceux du pulrilage et des sanies putrides, j'ai fait les expériences suivantes. » Suivent alors, au milieu d'un grand nombre d'autres, les quatre injections intraveineuses et les quatre inoculations d'eau putride provenant de la putréfaction de matières animales et végétales, qui toutes aboutirent à des résultats analogues et comparables à ceux des injections de pus. Ce n'est donc pas comme pus, c'est comme liquide putride, c'est en empruntant au phénomène de la putréfaction des propriétés toxiques, que le pus fétide agit pour engendrer des symptômes adynamiques et typhiques.
Tels sont les faits importants acquis à la science par les travaux de Gaspard et que les recherches ultérieures ne firent que confirmer et féconder.
Magendie, en 1823 (2), répéta les expériences de Gaspard et en contrôla Texactitude.
C'était l'époque où naissaft la doctrine de la phlébite; l'attention se portait tous les jours davantage sur cette maladie, dont on commençait à entrevoir les relations avec l'infection purulente. Bouillaud, en 1825 (3), frappé des caractères adynamiques, putrides et typhoïdes que revêt la fièvre dans les cas de phlébite étendue, ne fut pas sans comprendre la portée des expériences de Gaspard. Après avoir relaté luimême plusieurs observations originales et rappelé les faits de même genre signalés par Hodgson et Breschet, il fit ressortir les ressem« blances symptomatologiques et pathogéniques existant entre les animaux injectés par Gaspard et les malades atteints de phlébite généralisée. kk>uillaud portait ainsi le premier dans, le domaine de la clinique et de la pathologie humaine les faits constatés par le physiologiste de Suint-Étienne. Il n'envisageait, à la vérité, que l'inflammation veineuse ou phlébite ; mais nous verrons que c^est le nom sous lequel se cachait alors ce que nous entendons aujourd'hui par pyohémie. D'ailleurs, en 1826(4), il étendit aux
(1) Gaspard, Mémoire physiologique aur les maladies putrides, etc. {Journal de Magendie, tS22, p. IS).
(3) Magondie, Journal de Magendie, 1823, t. ÎII, p. 81-83.
(3) Bouillaud, Recherches cliniques pour servir à l'histoire d* la phlébite ou inflammation des veines {Revue médicale, 1825, t. Il, p. 71 et 418).
(4) Bouillaud, Traité des fièvres dites essenti^llm^
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fièvres chirurgicales ce qu'il avait dît de la phlébite. Il donna, en effet, une description des fièvres putrides chirurgicales, coïncidant avec un foyer de suppuration et les attribua positivevent à la résorption d'un principe putride et lexique puisé dans le foyer.
En la môme année i826, Bayle (I) publia un important mémoire de pyrétologie générale où, se basant sur quatre observations originales et sur les expériences de Gaspard, il conclut que: ce i« Le sang est susceptible de s'altérer primitivement et de contracter un certain degré de putridité soit spontanément, soit, ce qui parait beaucoup plus fréquent, sous l'influence d'une infection miasmatique extérieure. — 2* Cette dépravation humorale peut donner lieu indistinctement à des affections inflammatoires ou gangreneuses d'un uu de plusieurs organes, sans qu'elle paraisse affecter constamment le même. »
Velpeau lui- môme (1826) (2) sacrifia à l'idée d'un empoisonnement. Il créa le mot à'infection purulente et fonda sa doctrine sur l'altération du sang produite par l'absorption du pus; mais plus on sonde le fond de sa pensée, plus on devient convaincu qu'il regardait le pus, putride ou non, comme un véritable poison du sang. Les symptômes généraux étaient pour lui l'expression de la viciation du sang; les abcès étaient de simples dépôts créés par un effort de l'organisme cherchant à se débarrasser de l'élément toxique qui corrompt les humeurs.
Si les cliniciens marchaient dans la voie ouverte par Gaspard, les expérimentateurs continuaient d'ailleurs leurs recherches. Leuret, toujours en 1826(3), fit des expériences dont le résultat le plus intéressant fut que le sang d'un cheval septicémique, transfusé dans les veines ou inoculé dans le tissu cellulaire d'un autre cheval, lui communique la septîcén)ie avec tout son cortège de symptômes fébriles et adynamiques.
Également en 1826, Trousseau et Dupuy (4)
t82C ; des Fièvres putrides ou adynamiques ^ p. 129, ?• série; Obs. de fièores dites putrides non consécutives à une gastro-entérite, p. 185.
(1) Bayle, Mémoire sur ta fièvre putride et gangreneuse {Revue médicale, 182G, t. II, p. 117).
(2) Velpeau, Revue médicale, 1826, t. Il, p. 456 Réflexions sur Fobs, II.
(3) Leuret, Recherches et expériences sur les altérations du sang {Arch. gén, de Méd,, 1826, t. XI, p. 98, Extrait d'une thèse intitulée : Essai sur Valtérativn du sang, thèse de Paris, 1826, 12 mai).
(4) Trousseau et Dupuy, Expériencet et observations svr les atléraUms du sang considérées comme causes
injectèrent aussi du pus et de l'eau putride dans les veines. Ils firent des injections d'eau putride dans les veines de deux chevaux. Ils obtinrent des symptômes nerveux et typhoïdes et constatèrent à l'autopsie des ecchymoses viscérales, une tuberculose pulmonaire et un état de dissolution du sang. Rapprochant leurs trois expériences de celle de Leuret, et cherchant à s'expliquer les phénomènes nerveux et typhoïdes, ils attribuèrent les symptômes nerveux à l'irritation cérébrale causée par la résorption du pus, et les symptômes ataxo-adynamiques à la résorption des Uquides septiques . Inutile de faire ressortir en quoi ces considérations s'adressent à la septicémie, où l'on observe à la fois des symptômes nerveux et des symptômes ataxoadynamiques, d'une part, du pus et des liquides putrides prêts pour la résorption, d'autre part (4).
Peu après Dance (2) (1828-29), à l'égal de Velpeau et sans faire entrer en ligne de compte la putridité, confessa cependant que « les symptômes graves, dont les lésions graves de U phlébite sont accompagnées, offrent la plus grande analogie avec ceux qui annoncent une infection miasmatique telle que le typhus ». 11 reconnut aussi l'influence de l'air sur le pus lui- môme et non directement sur la plaie. 11 crut que le contact de l'air communiquait au pus des qualités nocive" parliculièrement propres à engendrer la phlébite (3). Enfin il pensa que le pus a altère lô sang d'une manière spéciale, et que de cette altérai, jn résultent des inflammations et des lésions également spéciales >:.
Certes, je ne veux pas dire que Dance et Velpeau aient pressenti la théorie septicémique moderne, mais je prétends seulement que ces deux cliniciens avaient été pénétrés, par la simple analyse des faits, de la nécessité d'admettre, dans les fièvres chirurgicales, un élément toxique.
Dance avait signalé les qualités nocives acquises par le pus au contact de l'air ; Reynaud (de Pelisanne) (1828) (4) insista sur ce phéno-
ou complications des maladies locales {Archivei gêné' raies de Médecine^ 1826, t. XI, p. 373).
(1) Trousseau et Dupuy, lbid,(Arch, gén, de Méd.^ 1826, t. XI, p. 392).
(2) Dance, Archives générales de Médecine, 1829, février, p. 180.
(3) Dance, Nouvelle bibliothèque médicale, 1828, t. m, p. 57 et 62.
(4} Reynaud (de Pelisanne), quelques considérations sur L'inlroduction du pus dans les voies circuiai'jires; Thèse do Paris, 1828, n* 232, p. 10 et 2U
DE LA SEPTrCÉMIE.
mèney et avança que « lorsque le pus n'a pas été ncïé par son exposition à Tair, ou que, par la nature même de l'inflammation, il ne possède pas de propriétés délétères, il peut être absorbé, pendant un certain temps et en petite quantité à la fois, sans danger pour Téconomie » ; et qu'au contraire « lorsque le pus possède des propriétés délétères, sa résorption, ménne en petite quantité, détermine les accidents les plus alarmants », accidents qui sont de natnre typhoïde.
De même Tonnelle, en 1839 (1), soutint que «c l'absorption du pus ne produit d'accidents généraux qu'autant que le pus absorbé jouit de qualités délétères ».
Puis A. Boyer, en 1834 ('2), publia un important mémoire essentiellement chirurgical, où, tout en confondant sous le nom de <c fièrre de résorption purulente » la septicémie et la pyohé* mie, il attribua exclusivement les accidents à la décomposition du pus produite par son exposi* tion à l'air. Après avoir posé en principe que le pus sécrété au sein ou à la périphérie des organes est soumis à l'absorption, il spécifia les différences que présentent les résorptions dans les deux cas et en rechercha les causes qu'il trouva dans l'intervention du fluide atmosphérique» favorisant sans doute la décomposition de k matière purulente et modifiant peut-être l'Inflammation de l'organe sécréteur. »
Pour démontrer l'action de la putréfaction du pus on plutôt l'action du pus putréfié, Boyer s'adressa à l'expérimentation et constata que « quelques gouttes de pus très fétide, injectées dans les veines d'un animal, produisent en moins d'une heure, des symptômes qui ont la plus grande analogie avec le typhus : stupeur, trouble constant du système nerveux, déjectioDS noirâtres très fétides, hémorrhagies passives, etc. On trouve à l'ouverture du corps toutes les traces d'une altération du sang. Ce liquide^ dissous, noir verdAtre, impropre à la nutrition, est incapable de stimuler les organes qu'il parcourt. » Au microscope, le sang est dans l'état connu sous le nom de dissolution du sang; de là les hémorrhagies passives. Cet état tient sans aucun doute à la putridité du pus ; 00 le voit se produire sur le champ du micro- Kope. Or, ces accidents, ces lésions et cette
(1) TonneUô, Mémoires sur les maladies des sinus [ teineux (C. r. Académie royale de médecine, 1S29) ot [Jmtmal hebdomadaire, 1839, 10 mars).
(?) A. Boyer, Mémoire sur les résorptions purulen" ^ (GasetU médicale de Paris, 1834, t9 mars).
altération du sang sont observés dans les fièvres de résorption.
Si, au contraire, on injecte du pus louable, continue Boyer, et que la mort survienne, l'obstruction vasculaire en est seule la cause.
Seul le pus putride est donc capable de produire les accidents. Mais quelle est, de la partie liquide et soluble et de la partie solide et insoluble du pus, celle qui jouit des propriétés délétères? A. Boyer entreprit de résoudre expérimentalement ce problème et conclut de ses recherches que : « La sérosité filtrée, étendue d'une certaine quantité d'eau tenant en dissolution du chlorure de sodium, a déterminé, par son injection dans les veines d'un chien, au bout de dix-huit heures, tous les symptômes propres aux fièvres typhoïdes. L'autre portion, insoluble (les globules), de la matière purulente a aussi occasionné la mort d'une manière plus rapide. Mais à l'ouverture de l'animal nous n'avons rencontré aucune de ces altérations survenant à la suite des injections putrides. La catastrophe pouvait s'expliquer par robstruction mécanique des vaisseaux, due à la viscosité du liquide injecté qui avait mis obstacle à la circulation. Nous sommes par conséquent fondé à croire que les principes délétères du pus se trouvent principalement dans la portion solublo de ce liquide. »
A. Boyer avait donc, en résumé, prouvé l'origine toxique et putride des accidents typhoïdes qui suivent la résorption du pus. Dès 1834, marchant sur les traces de Quesnay (1749), il avait le premier expérimentalement démontré l'action spéciale et délétère de la sérosité purulente putride et l'action mécanique des globu* les de pus résorbé. Peut-être d'ailleurs n'avait-il pas compris toute la portée de cette conception, qu'il n'avait pas élevée è la hauteur d'une doctrine pathogénique.
C'est aussi en 1834 que Piorry (1) donna le nom de typhohémie à l'altération du sang par les matières putrides.
Quelque temps après, en 1842,d'Arcet(2) soutint sa thèse où tout en cherchant à résoudre le problème de l'infection purulente, il démontra une fois de plus l'action des liquides putrides injectés dans le sang. D'ailleurs, à partir de cette époque les recherches expérimentales ont plus particulièrement pour objet, l'étude de l'infec* (ion purulente, le doute ne subsistant plus sur
(1) Piorry, Altérations du sang, 1884.
(2) D'Arcet, Recherches sur les abcès multiples et sur tes accidents qu'amène la présence du pus dans U syH^me circulatoire; Tlièsa de Paris, 1842, 11 mai .
MAURICE JEANNEL. ^ DE LA SEPTICÉMIE
l'origine deâ fièvres chirurgicales, comprises sous le nom dMofeclion putride. Les discussions portent surtout sur la fièrre puerpérale que les uns considèrent comme une fièvre essentielle, les autres comme une fièvre putride.
Cependant, en i850, Chassaignac (i) soutint pour la première fois sa théorie de Tempoison* nement trauma tique, à la suite des grandes violences mécaniques.
En 1855, Gosselin (2) conclut à un empoisonnement putride pour expliquer la mort survenant dans les premiers jours du traumatisme.
En 1863, Batailhé, puis Alexpoulo, refirent les expériences de Gaspard et obtinrent les mômes résultats (3).
Je citerai enfin comme se rapportant entièrement à la septicémie, les expériences de Billroth ot de 0. Weber.
En 1864-65, Billroth (4) entreprit d'importantes recherches expérimentales sur Torigine des fièvres chirurgicales et démontra que toutes avaient pour cause unique l'introduction dans le sang de principes toxiques. Il commença par établur, à Taide d'une série d'explorations comparatives de la température générale et de la température locale des plaies, explora* tiens pratiquées sur des chiens et sur l'homme, c( qu'il est peu probable que dans une plaie ou dans une partie enflammée il se produise une quantité de chaleur ayant une influence appréciable au thermomètre sur la calorification de la masse totale du sang, et que, par conséquent, nous devons aller chercher d'autres causes pour expliquer la fièvre traumatique et l'inflammation ».
11 fit alors faire par E. Hufschmidt « des recherches expérimentales sur la fièvre produite par intoxication putride ».
Une première série d'expériences consista à injecter en une fois sous la peau, à des chiens ou à des lapins, soit de l'eau putride, soit du pus pyohémique ou ichoreux : Hufschmidt
(1) Cbassaignuc, Des opérations applicables aux fractures compliquées , Thèse de concours, Paris^ 1S50, p.81.
(2) Gosselin, Remarques sur les fractures en V, etc. Mémoire la à la Société de chirurgie en 185S, publié en 1863, in Mémoires de la Société de chirurgie, t. V, p. 147 et suiv.
(3) Voy. PTOBKMns.
(4) Billroth, Beobachtungsstudien ûber Wundfieber wid accidenlelie Wundkrankheiten (Arch, fur Klin, Chirurgie, B. II, 8. 325-511, B. VI, 8. 372, B. VIU, 6. 52-168)^ traduit en français par Culmann (Arch, gén. de Méd., 1865, G* série, t. VI, et 1860, 6* série, t. Vil).
constata une élévation de température qui monta jusqu'à 40* et-41* et dura h peu près six jours.
Une seconde série d'expériences consista à pratiquer des injections répétées à plusieurs reprises : la température se maintint élevée tant que l'on fit des injections.
Ces deux séries d'expériences permirent de poser les conclusions suivantes :
i^ Élévation constante de la température rectale, à la suite de toute injection de liquide ichoreux ou de pus f^ais soit dans le tissu cellulaire, soit dans les veines ;
2* Cette élévation de température est obiervée déjà deux heures après l'injection ;
3* La température la plus élevée était observée vingt-deux, vingt- cinq et vingt-huit heures après l'injection unique, et cette température n'a jamais dépassé 4i«,5, même aprèa dea injections répétées. (Minimum de la différence : i*fi — maximum : 2^,2) ;
4* Lorsque, après une injection unique, las animaux devaient guérir, la température retombait en général rapidement et d'une manière continue de son point culminant au degré no^ mal;
5* Toujours les liquides ichoreux et purulents déterminaient une inflammation locale, le plus souvent des abcès, quelquefois la gangrène de la peau ;
6<* Tous les animaux soumis à des injections répétées succombèrent, mais en général après avoir présenté à la suite de chaque opération une aggravation des symptômes suivie d'une rémission ;
7* Lorsque les injections se suivaient de très près, la température restait à peu près au même niveau jusqu'à la mort;
8^ La diarrhée et la sécrétion sanguinolente des diverses muqueuses ne faisaient jamais défaut à la suite des injections dans les veines. Ces symptômes manquaient au contraire dans les inoculations sous la peau. Dans ce dernier cas, il n'y avait pour ainsi dire que des symptômes nerveux, tels que faiblesse, tremblements, irrégularité du pouls, etc.; absolument comme dans la septicémie chez l'homme, où la diarrhée est également rare. Peut-être cette différence tient-elle à une modification éprouvée par les substances à leur passage à travers les lymphatiques.
9« Jusqu'à présent, il a été impossible de déterminer les différences chimiques qui existaient entre les liquides injectés, et les effets physiologiques ont été les mêmes pour tous. Ces effets
DE LA Si:PTrCIÎM!E.
▼arient plutôt selon la quantité des substances employées, quMl fallait augmenter dans la proportion de la taille des animaux ;
iO» Les lésions constatées chez quatre chiens qui ont succombé à des injections sous la peau étaient septicémiques : hypérémie des organes internes, état poisseux du sang, état marbré de la rate; une fois, véritables infarctus hémorrhagiques de la rate et des poumons. Ces foyers n'étaient pas de nature embolique, et l'on ne pouvait découvrir aucune phlébite autour des abcès développés aux endroits où l'injection avait été faite.
Enfin, comme conclusion générale : « La pénétration dans le sang, soit directement, soit par l'intermédiaire des lymphatiques, des substances putrides, principalement du pus d'individus pyohémiques, peut provoquer la fièvre. » Au point de vue historique, cette conclusion finale de Billroth, très bien assise d'ailleurs, n'était pas neuve; il suffit, pour en être convaincu, d'avoir lu les différentes citations que j*ai données ou que je donnerai plus loin, à propos de l'histoire de la pyohémie, des travaux antérieurs, depuis Gaspard jusqu'à Batailhé, travaux expérimentaux ou cliniques. Il y avait touttfois dans le travail de Billroth une partie tout à fait originale, c'est-à-dire les mensurations thermométriques.
Du reste Billroth n'attachait pas une importance capitale à l'altération ou à la putridité du pas pour engendrer soit la fièvre, soit la pyohémie. Il expérimenta en effet avec du pus qu'il prétendit frais et non altéré ; il obtint « exactement les mômes phénomènes » qu'il avait obtenus ETec du pus putride. Il crut en conséquence pOQToir distinguer les accidents de la résorption da pus non putréfié des accidents de la résorption dn pus putride : la première engendrant, d'après lui, la fièvre inflammatoire ou de suppuration (nachfieber) ou la pyohémie simple, et la seconde la septicémie ou la septico-pyohémie, Bidrant que les accidents se compliquent ou non de migrations emboliques. Or, si les phénomènes engendrés par l'injection du pus putride et par Tinjection du pus non putride étaient « exactement semblables », on ne voit pas trop tôt quelle base solide peut s'asseoir cette distinction entre la c nachfieber » et la septicémie ! 0. Weber, à la même époque (1864-65) (i),
(1) 0. Web6P, Versuche ùber Septikùmie (Berliner Klm. Wocfiemchr., 1864, S. 39). — Experimentelle Studien ùber Pyûmie^ Septikâmie und Fieber {Deut- Khe Ktimk, 1843. S. : 461, 473, 485, 493; 1865, S. : 13,21,33,41, 53,61,69).
confirma les expériences de Billroth sur la fièvre septicémique ; mais il fit en outre une série d'expériep'^es avec du pus frais, dont il sera question plus loin.
Wcber montra aussi que non seulement le pus putride est pyrôgène, mais que le sang des animaux infectés par le pus et envahi par la fièvre, est à son tour pyrogène et capable d'infecter les animaux dans les veines desquels on l'injectait. Cependant la fièvre éveillée chez les animaux injectés avec le sang fébrile, fut moins vive que chez les animaux injectés avec du pus.
Weber alluma encore la fièvre et obtint du sang fébrile inoculable, en irritant le foyer d'une fracture faite à un chien ; ce qui prouverait que l'inflammation seule suffit, en dehors delà suppuration, pour produire la fièvre et le principe pyrogène.
Comme contrôle de ces expériences, Weber fit à des chiens des injections intra-veineuses d'eau et de sang pur et n'alluma aucune réaction fébrile.
En résumé, 0. Weber (1) crut pouvoir formuler les conclusions suivantes :
i'* Le pus, la sérosité du pus et la sérosité putride, introduits sous la peau, dans la plèvre et directement dans le sang, sont pyrogènes (fieberregend), l'élévation de la température commence dès la première heure et atteint son maximum dans cette première heure ;
2^ Cette élévation de la température est indépendante de l'inflammation locale ;
3<* D'autre part, il se produit aussi une élévation de température dans les inflammations simples particulièrement traumatiques, môme ne suppurant pas :
4<^ Le sang reçoit dans les fièvres inflammatoires par l'arrivée des matières provenant du foyer, non seulement des propriétés pyrogènes, mais encore des propriétés phlogogènes.
Peu après M. J. Guérin (2) (1866), publia ses savantes études sur l'absorption par les plaies des principes délétères fabriqués dans le pus et les liquides sécrétés sous l'influence de l'air. Il insista sur la valeur de la méthode sous-cutanée et sur l'efficacité du traitement des plaies exposées par l'occlusion pneumatique ; procédés qui, en mettant le pus à l'abri de la décomposition putride, préserveraient les blessés de l'infection putride et de la pyohémie !
(1)0. Weber, Experimentelle Studien ùber fieber pyàmie vnd septikâmie, Deutsch Klinik, 1865. Conclusion 8, p. 6?.
(2) J. Guérin, Bulletin de l'Académie de médecine, I 1805-66^ t. XXXI, p. 396.