TRAITEMENT SPÉCIFIQUE
Bien que noas ayons déjà parlé dans les pages précédentes, à propos des différentes manifestations de la maladie, des meilleures méthodes de traitement, il nous reste dans ce chapitre à poser les principes généraux du traitement spécifique de la syphilis, et à indiquer les préparations et les applications dont Texpérience a montré Futilité dans les différents accidents.
Les préparations mercurielles sont surtout utiles dans les premiers temps de la syphilis, tandis que les iodures n'entrent en scène que dans les formes tardives. Comme il est impossible de tracer une ligne de démarcation rigoureuse entre les acidents précoces et les accidents tordt/k, il est également impossible de poser des règles invariables pour Tadminislration d*une classe de remèdes ou de l'autre; chaque cas doit être traité selon ses mérites, et)*un ou l'autre médicament, ou tous les deux à la fois, dolTent être donnés, selon que l'occasion le demande (1).
Mircuriaux. — Le mercure a été mis en usage dans les premiers temps de la syphilis, et, bien que violemment attaqué depuis cette époque Jusqu'à la nôtre, il s'est maintenu comme un médicament de valeur inappréciable. L'abus même qu'on en a fait autrefois, alors que la salivation était considérée comme le but du traitement de toutes les maladies vénériennes, n'a jamais pu le priver de la considération que lai accordent les médecins.
En ce qui concerne la période à laquelle l'administration du mercure doit commencer, la plupart des syphilographes s'accordent aujourd'hui à admettre qu'on ne gagne rien à le donner trop tôL Donné au moment de la lésion initiale ou peu de temps après, il a pour effet de différer et de rendre irrégulière l'apparition des lésions généralisées, sans les empocher. Un élément de confusion est ainsi introduit dans l'ordre et la marche des manifestations, et quelquefois ces retards font concevoir de fausses espérances de cure permanente, souvent brulalement dissipées par une éruption inattendue, ou même par la transmission de la maladie à une personne innocente.
Il ne convient pourtant pas de laisser la maladie sans aucun traitement, et le mieux, quand le diagnostic du chancre est fait, ou même quand on soupçonne l'existence de la lésion initiale de la syphilis, est de commencer l'administration
(1) Voir Hutchinson, Quand et comment donner le mercure dans la Syphilis, (Am. Journ, syph, and Derm,,vo\. V, 1874, p. 112).
des médicaments internes, par exemple du fer et de la quinine, en avertissant en même temps le malade de l'apparition probable de manifestations générales, mais en l'attendant avant d'instituer le traitement mercuriel.
Le choix de la forme sous laquelle le mercure doit être administré ne dépend souvent que d'une préférence personnelle. Il faut se souvenir pourtant que la même préparation ne convient pas à tous les cas, ni aux différentes périodes du même cas, et il est souvent nécessaire d'essayer différentes préparations avant de pouvoir choisir celle qui convient le mieux. Quand une préparation semble perdre de son efGcacité, il vaut généralement mieux la changer pour une autre que d'augmenter les doses, ce qui pourrait produire des troubles digestifs.
Les préparations mercurielles dont j'ai le plus rhabiiude sont les pilules de mercure et le proto-iodure. La première de ces préparations et le mercure cum cretd sont les deux formes principalement employées par Bumstead et Taylor, tandis que le proto-iodure est préféré par Keyes. Quelle que soit la préparation qu'on emploie, elle doit d'abord être donnée avec précaution, la susceptibilité du malade n'étant pas généralement connue d'avance, et la salivation devant être évitée. La formule suivante est donnée par Bumstead et Taylor. Je m'en suis servi, avec ou sans opium, dans des centaines de cas, et je la regarde comme une bonne préparation :
Pil. hydrarg
Sulfate de fer. .
Extrait d'opiam.
70 centigr.
Diviser en vingt pilules ; en prendre deux à quatre par jour.
Bumstead et Taylor donnent encore la formule suivante :
Hydrargyre cum creta 70 contigr.
Sulfate de quinine 1 *%2b —
Diviser en vingt pilules ; en prendre deux à quatre par jour. *
La dose de proto-iodure est de i centigramme à 2 centigrammes trois fois par jour. Au-dessus de 3 centigrammes, il peut faire mal et causer des coliques et de la diarrhée. Pour prévenir l'irritation intestinale, le proto-iodure doit être pris une demi-heure avant le repas, ou, s'il est nécessaire, il peut être combiné avec un peu d'opium. Les granules à enveloppe de sucre fuites par les bons pharmaciens conviennent
ARTHUR VAN HARLINGEN. - SYPUIUS.
parrailement; faites à la dose de 1 cenligramme, on peut en augmenter le nombre graduellement.
Le bi-iodure de mercure est la préparation favorite de beaucoup de praticiens, au nombre desquels je puis citer mon ami le professeur Dubring, dont la grande expérience de cette préparation la lui fait regarder comme très favorable. Il peut être administré seul, mais plus souvent on le combine avec Tiodure de potassium. La formule suivante, le fameux sirop de Gibert, est une de celles que je prescris fréquemment.
Bi-iodure de mercure 1 gramme.
lodure de potassium 50 —
Eau 50 —
Filtrez au papier, puis ajoutez : sirop de sucre, 2400 grammes.
Dose : une cuillerée à soupe.
Quelques malades se plaignent du goût trop sucré de celte préparation ; dans ce cas on peut n'y mettre que de l'eau, ou bien on peut substituer au sirop un vin ferrugineux.
Quelquefois il sera bon d'administrer isolément le mercure et Tiodure de potassium ; dans ce cas Tun de ces médicaments peut être donné pendant le repas et l'autre une demi-heure ou plus après.
Le bi-chlorure de mercure n'est pas aussi souvent employé qu'autrefois ; néanmoins c'est un bon médicament, bien qu'il n'agisse pas aussi rapidement que les autres préparations mentionnées. Je préfère ordinairement le prescrire en solution, et d'habitude j'emploie la formule connue sous le nom de liqueur de Van Swielen :
Bichlorure de mercure î partie.
Eau 900 —
Alcool 100 —
Dose : une cuillerée à bouche, prise dans un verre d'eau pure ou d'eau sucrée, selon le goût du malade.
Le bi-chlorure peut aussi être donné dans une infusion amère, ou en combinaison avec la teinture de chlorure de fer :
Sublimé 10 centigr.
Teinture de chlorure de fer. 15 grammes. Eau 125 —
Dose : une cuillerée à café dans un verro d'eau.
Si on désire donner le bi-cblornre en pilules, nous recommandons la formule suivante (Stiu^
gis) :
Sublimé de 4 à 2 mUligr.
Saponine q. s.
Pour une pilule.
Une pilule trois fois par jour après les repas.
Pour prévenir son action sur l'intestin, on peut ajouter à chaque pilule de i à 3 centigrammes d'opium.
Principes généi^aux de l'administration du mercure,— La méthode d'administration, la période pendant laquelle il doit être donné et la dose des différentes préparations doit maintenant nous occuper.
Autrefois on avait pour but de faire saliver le malade, et ce but une fois atteint, la maladie, pensait-on, pouvait être considérée comme guérie. Aujourd'hui la salivation est universellement regardée comme un mal à éviter, et elle n'est plus qu'un accident. Deux méthodes de traitement sont ordinairement recommandées par les auteurs modernes, le traitement par périodes interrompues par des intervalles de repos ; et le traitement dit tonique ou continué au moyen de petites doses. Cette dernière méthode a été mise en avant dans ces dernières onnées par Keyes, de New- York (i),
La préparation habituellement employée par Keyes est le prolo-iodure de mercure : i! préfère les granules de Garnier et Lamoureux, fort bien faites, dont chacun contient e.\actemeQt 1 centigramme, bien que diverses pilules à revêtement gélatineux faites en Amérique soient également bonnes. Dans les cas rares où les granules français déterminent des coliques, Keyes recommande les pilules bleues, selon la formule donnée plus haut, contenant 3 centigrammes de proto-iodure et 15 milligrammes de sulfate de fer sec.
Keyes recommande la méthode suivante pour soumettre le malade au traitement tonique :
a Faites-lui prendre une certaine dose de mercure ^un granule de protoioduro par exemple) après cba-
(I) Keyes, (a) Theeffect ofsmaU doses ofmercuryin modifiying the number of the red àlood corpuscles in syphilis {Am. Joutm, med, «c., janv. 1876). (6) The internai ireatment of syphilis; an essay read before the international médical congress in Philadelphia in 1876 {Transactions ofint.med. congress, Phila., 1877). (c) Tonte treatment of syphilis, New- York, 1877. (rf) The venereat disea^es, New- York, 1880.
que repas, pendant deux ou trois jours. Le quatrième
THAITEMENT SPÉCIFIQUE.
jours TOUS doublez la dose an repas do la Journée ; puis vous donnez quatre doses (granules) tous les jour pendant trois jours (alors on en ajoute un cinquième).
Quatre jours après on i^oute encore une dose, ce qui fait six granules par jour. »
On augmente ainsi les doses tous les trois ou quatre jours ; le malade mène une vie régulière, U est soumis à un régime doux jusqu'à ce que les gencives soient touchées, ou jusqu'à ce qu'il ait des coliques et de la diarrhée. Quand les symptômes sont pressants, ou quand pour une autre raison quelconque il est désirable d'impressionner rapidement l'organisme, on peut avoir recours aux fumigations, aux frictions ou & l'administration de 4 milligrammes de sublimé dans de la teinture de quinquina, prise diluée après les repas ; puis, quand les symptômes menaçants sont écartés, on peut suspendre toute médication pendant une semaine ou deux, après quoi la marche, esquissée plus haut, peut être régulièrement commencée.
« Quand on a atteint la dose de six, neuf ou même, dans quelques cas, de douze granules par jour, il se produit une véritable attaque de diarrhée, avec douleurs intestinales ; quelquefois, en môme temps, Tbaleine prend une odeur mercurielle fétide, un liséré livide commence à se dessiner faiblement le long des bords des gencives^ tandis que les dents elles-mêmes deviennent un peu sensibles quand on les choque les unes contre les autres; la salive augmente d'abondance. 9
La diarrhée et les coliques cependant se produisent plutôt avec le proto-iodure que les symptômes du côté de la bouche.
Au moment de l'apparition de ces symptômes, intestinaux ou buccaux, le malade en est à ce que le docteur Keyes appelle les fortes doses (full dose), lesquelles sont tout autre chose que toniques, et qui ne doivent être maintenues, à l'aide d'une nourriture légère et un peu d'opium, que jusqu'à la disparition des symptômes sérieux. Ces doses sont alors diminuées de moitié : on a ainsi la dose tonique, laquelle peut être continuée sans interruption pendant plusieurs années sans dommage pour le malade, et môme avec avantage pour sa santé générale. Quand cependant les symptômes se sont effacés, des doses moindres encore sont nécessaires, le tiers par exemple des grandes doses. C'est une dose tonique, qu'on doit continuer tous les jours pendant des années, avec les modifications que réclame chaque cas particulier.
Pendant toute la durée des symptômes mo-
dérés, les doses toniques peuvent être continuées, mais s'il survient des accidents plus graves, on peut avoir recours à des mesures plus actives, à des doses plus élevées, aux fumigations, etc. Quand arrive la pério.de des lésions tardives, si des accidents apparaissent, il faut recourir temporairement aux iodures, et re« venir à la dose tonique quand ils sont passés*
Quant à la durée de l'administration des doses toniques, elle doit varier dans les différents cas. Pour la plupart des malades, le traitement est de trois ans ; dans quelques cas, deux ans et demi et môme deux ans de traitement suffiront. 11 est bon que tout symptôme ait disparu depuis six mois, ou mieux depuis une année entière, avant la cessation du traitement tonique.
J'ai exposé avec quelque étendue le traitement du docteur Keyes, parce qu'il est moins connu que les anciennes méthodes, et aussi parce que j'ai reconnu personnellement, par une expérience de plusieurs années, que c'est certainement le meilleur et le plus rationnel. Il est souvent difficile de persuader aux malades de suivre un traitement aussi prolongé. Une fois les symptômes disparus, le malade oublie peu à peu qu'il est atteint d'une maladie sérieuse ; elle diminue d'importance dans son esprit en môme temps que ce traitement continu devient de plus en plus fatigant. J'ai souvent échoué dans mes tentatives de persuader aux malades de prolonger leurtraitement pendant un temps con sidérable après la disparition de tous les signes visibles de la maladie. J'ai pourtant réussi quelquefois, et môme quand le traitement n'a pas été suivi aussi longtemps que j'aurais désiré, les résultats en ont été si satisfaisants que je l'emploie à l'exclusion de toutes les autres méthodes.
Salivation, — Bien que le mercure soit rarement donné à hautes doses aujourd'hui, et que par conséquent la salivation soit très rare, cette complication s'observe pourtant quelquefois; elle est due à quelque idiosyncrasié du malade, ou à quelque autre cause; elle doit être combattue aussi rapidement que possible. Une bonne précaution est d'employer un collutoire pendant l'administration du mercure^ tel que le suivant :
Chlorate de potasse Eau...
Se laver la bouche avec cette solution trois ou quatre fois par jour.
Le chlorate de potasse peut être combiné avec un astringent aromatique, comme dans l'élégante préparation suivante :
ARTHUR VAN HARLINGEN. - SYPHILIS
9fi]
Ciilorato de potasse
Eau de Botot
2 grammes.
CO -
Une cuillerée à café dans un verre d'eau, comme gargarisme.
En cas de salivation, la première de ces solutions sera administrée à Tintérieur par cuillerées à café quatre à cinq fois par jour; on peut donner aussi la belladone de la manière suivante (Sturgis) :
Teinture de belladone Eau
CO -
Une cuillerée à café quatre fois par jour dans de Teau.
L'atropine peut être employée de préférence dans les cas graves :
Sulfate d*atropine S milligr.
Alcool 15 grammes.
Eau, q. s. jusqu'à GJ —
Une cuillerée à café trois ou quatre fois par jour.
On peut employer simultanément le chlorate de potasse; quand les gencives sont tuméfiées, les dents ébranlées et paraissant prêtes à tomber, Tacide nitrique doit être donné à l'intérieur et localement.
Acide nitrique dilué «
Eau
16 grammes.
CO
Une cuillerée à café quatre fois par jour dans de Peau ; employer aussi cette solution localement, étendue d'eau.
Keyes recommande le chlorate de potasse en dissolution dans du thé froid ; il fait mettre de quatre à huit grammes de sel par demi-litre d'cali, avec 1*^,25 centigrammes d'acide phénique. L'acide phénique est surtout indiqué quand l'haleine est fétide, et pour modifier les sécrétions de la bouche. Il recommande également les injections hypodermiques d'une solution d'atropine au cinquantième, dont on injecte 30 centigrammes ; on surveille la pupille, et on renouvelé la dose toutes les quatre ou six heures, jusqu'à ce que les pupilles soient largement dilatées. L'effet de ce médicament sur la sécrétion salivaire, dit le docteur Keyes, est souvent très rapide, et Tinfluence générale sur la salivation très marquée.
Le sulfure do calcium, à la dose de 5 à 12 milligrammes toutes les trois heures, a été beau- i
coup recommandé, mais ne s'est pas montré très efficace entre nos mains.
Fumigations, — Les fumigations mercariellef, beaucoup employées autrefois contre la syphilis, sont tombées pendant un temps en désuétude, mais ont été reprises dans ces dernières années, surtout grâce aux efforts de Langston, Parker, de Birmingham, en Angleterre, et pins récemment grâce à ceux de Henry Lee. Les vapeurs peuvent être celles du mercure métallique, du calomel, de l'hydrargyre eum crelâ, du bisulfate, de l'oxyde gns ou de bioxyde. Les doses à employer varient de i à 7 grammes, selon l'efi'ct qu'on se propose.
Le calomel est le meilleur agent dans les cas ordinaires ; plus l'appareil est simple, meilleur il est. Ordinairement on vaporise de l'eau en même temps que le mercure. Bumstead et Taylor donnent deux planches représentant h meilleur appareil à vaporisation, chauffé pur une lampe à alcool ou au gaz. On peut se servir d'un appareil extemporané, ou bien encore faire dissoudre du sublimé dans de l'eau, qu'on fait tout simplement bouillir. On peut construire un appareil très simple en fixant un morceau d'étain dans une table, ou bien faire chauffer une brique et répandre du calomel à sa surface ; on placera en même temps un seau d'eau bouillante sous la chaise du malade. Le malade sera enveloppé dans une longue robe de flanelle sans manche très ample, par-dessus laquelle sera étendue une couverture semblable de Mackintosn. Usera assis sur une chaise cannelée, sous laquelle sera placé l'appareil à fumigation, la robe de flanelle et la couverture de Mackiutosh recouvrant la chaise et Tappareil. On allume la lampe ; il se produit d'abord de la vapeur d'eau, qui enveloppe le malade et provoque bientôt une transpiration abondante. La température de l'appareil s'élevant, le calomel se vaporise à son tour et est facilement absorbé par la peau. Dès que le mercure est consommé, on éteint la lampe, et le malade reste assis et couvert jusqu'à ce qu'il commence à se refroidir un peu. On enlève alors le Mackintosh, on enveloppe le malade dans des couvertures, jusquà cessation complète de transpiration, et jusqu'à ce que le corps soit devenu frais et assez sec ; il peut alors reprendre ses vêtements. Mais il vaut mieux donner le bain au moment du coucher et faire mettre immédiatement le malade au lit avec sa robe de flanelle.
Le traitement par les fumigations n'est pas toujours facile à employer dans la pratique privée, mais c'est, je crois, la méthode la meil-