‹ EncyClopedie internationale de chirurgie v. 7, 1888 (volume 4)Chapitre 85 sur 343 · PAR PHILIP S. WALES. M. D · texte numérisé non relu

PAR PHILIP S. WALES. M. D

Chirurgien général de U Marine des Etats-Unis (1).

Synonymie.

loiiii, Seorbutus ; Anglais, Scorbut; Espagnol^ Eseorbiito ; ItaUeriy Scorbuto ; Allemand^ Scharkock.

Ces dénominations dérivent du vieux mot sa- HMi Searbock {ulcère de la bouche) ou du mot eidafOD Scarb (maladie). — On peut dire que le teorbot est une maladie acquise, constitulionadle, occasionnée par une alimentation défectueuse, et surtout par le manque de végétaux finis, il a pour caraclère des altérations à la fois fitaleSy physiques et chimiques du sang et des ■odifications organiques de presque tous les éiéments constituants du corps. Ces troubles de la Dutrition se manifestent par de la lassitude, et la Caiigue, de la débilitation, de l'essouffle - ■entv une diminution de la force musculaire, •ae dépression mentale et des extravasations logiiines surtout dans la peau des membres îaièriears. Ces épanchements sanguins cutanés ipètéchies, ecchymoses, etc.) varient d'étendue, et forme et de coloration. Quelquefois la peau Mt le siège d'ulcérations sanguinolentes, rebelkt et boursouflées. U se fait aussi des ecchymoses sur les muqueuses ; les gencives dévie nntniipcngieuseSf saignent facilement et laissent Hiioter une sanie qui rend l'haleine infecte.

Quelquefois il y a des épanchements de sang ^va les cavités et les canaux naturels qui donnent naissance à différentes variétés d'hémorragies locales. Les séreuses deviennent le siège

(1) Tradactioû par le D' Ad. Colson.

d'altérations de différentes formes et d'origine inflammatoire ou exsudative. il peut même arriver qu'il se fasse des produits d'exsudation dans les différents organes; alors ils ont une aptitude remarquable à devenir le siège de désordres inflammatoires.

Histoire da Scorbut.

11 est impossible de retrouver dans la littérature médicale ancienne la preuve que le scorbut était connu comme une entité pathologique distincte et indépendante. Certaines particularités du scorbut étaient connues, mais on les rattachait toujours à d'autres états morbides divers tels que l'ergotisme, le typhus, la stomatite diphthéritique, la cachexie paludéenne, les troubles spléniques, l'ictère, etc.

Cependant il n'est pas douteux que dans les temps anciens les conditions favorables au développement du scorbut étaient souvent réalisées, par suite de l'ignorance dans laquelle on était, ou de la négligence avec laquelle on appliquait les règles d'hygiène les plus élémentaires, de la fréquence des famines dues au manque de blé ou à d'autres calamités nationales, de la mobilisation de nombreuses armées à travers des pays incultes et ravagés où elles ne pouvaient s'approvisionner, des sièges interminables de grandes' villes, et enfin par l'absence totale de légumes à celte époque, car on ne s'est adonné à l'horticulture qu'à une époque relativement beaucoup plus rapprochée de nous. C'est du reste à la suite de circonstances analogues qu'ont

PHILIP S, WALES. — SCORBUT

éclaté dans les temps modernes les épidémies les plus graves de scorbut.

A prioriy ces considérations suffiraient pour permettre d'affirmer Texistence du scorbut à toutes les périodes de Thistoire du monde, et il est fort probable que si Ton n*en a pas fait une entité morbide, c*est que la clinique n'a pas su le reconnaître.

On trouve dans les auteurs les plus anciens difi'érentes allusions à des maladies qui ne paraissent pas être autre chose que le scorbut. Hippocrate (1), en parlant des engorgements de la rate (<nr>«v fxi'ifa;), décrit des symptômes tels que la pâleur de la peau, la fétidité de l'haleine, l'altération des gencives, les ulcères des jambes ; et ailleurs dans la description du iiXièç a{{&aTîvT2; OU convolvulus sanguineus (2), il dévoile encore mieux les symptômes du scorbut en signalant, en outre des précédents, les épistaxis et les troubles de la locomotion. Celse (3), Arétée (4), Cœlius Auréllanus (5), Paul d'Egîne (6), Avicenne (7) et d'autres n'ont guère fait autre chose que de copier les descriptions cliniques d'Hippocrate. Pline (8), en parlant des armées de César, raconte qu'une maladie spéciale de la bouche, appelée stomacace ou sceloiurbe, afi'ectait les soldats campés en Germanie sur les bords de la mer, et qu'elle déterminait la chute des dents et empêchait la marche ; et il ajoute qu'en traitant cette aiïection par VHerba Britannica et par les légumes frais on obtenait d'heureux résultats. Strabon (9) fait un récit semblable d'une maladie dangereuse nommée oToaaxflucT), qui décima l'armée de Aétius Gallus en Arabie. Marcellus (iO) fait allusion à une affection ulcéreuse de la bouche, qu'il appelle oscedo et pour laquelle il recommande aussi l'usage de î'Herba Britannica, plante qui parait n'être autre chose que le Rumex aquaticus.

Tels sont les renseigncmeiils que l'histoire et

(1) Hippocrate, ProrrheliqueSf lib. II [Œuvres cornpléieSi trad. E. Littré, t. IX).

(2) Hippocrate, Des nffections internes {Œuvres complètes, trad. E. Littré, t. VII, p. 166).

(3) Celse, De medicina, lib. II, cap. \n.

(4) Arétée, De Cnusis et signis diuturnorum morbo' rum, lib. I, cap. xrv.

(5) Cœlius Aurélianus, Morborum chronicorum, lib. III, cap. IV.

(6j Paul d*Egine, De re medica, lib. UI, cap. xlix.

(7) Avicenne, Canonis medicinx, lib. III, p. XV, tract. I, cap. v.

(8) Pline, Naturalis historiée, lib. XXV, cap . m.

(9) Sti^abon, Geographicorum^ lib. XVI.

(10) Marcellus, De medicamentis, cap. xi.

la médecine nous font connaître sur celte maladie, si loin qu'on aille puiser dans l'antiquité ; ils sont trop insuffisants et trop obscurs pour qu'on soit autorisé à tirer une conclusion quelconque sur la véritable nature du processus pathologique que Ton a eu l'intention de décrire. Les symptômes du scorbut sont si particuliers, les conditions dans lesquelles il survient sont si spéciales, qu'on ne peut s'empêcher d'être étonné en voyant qu'il a été méconnu dans l'antiquité par des auteurs, qui, maintenant encore, sont considérés comme des cliniciens profonds et précis. On pourrait expliquer ce fait en songeant que le scorbut ne se manifestait peut-être pas avec tout son cortège de symptômes dans le climat doux, et au milieu des terres fertiles du sud de l'Europe, où vivaient presque exclusivement les médecins et les littérateurs de l'antiquité, et où chacun sait que les yégétaux les plus succulents croissent en abondance et servent à l'alimentation de toutes les dasses de la société.

n est dit dans le Livre des Nombres (i) que les enfants d'Israël, en allant à travers le désert, désiraient ardemment les poireaux, les ails et les oignons dont ils avaient vécu en Egypte, et, d'antre part, Hérodote (2) nous apprend qu'on ne paya pas moins de mille six cents talents ponr les radis, les oignons cl les aulx qui furent consommés par les ouvriers employés à la construction d'une des pyramides. A Rome on employait aussi comme condiment l'ail dont Horace (3) se moque et qu'il dit ne convenir que pour la « dura messorum ilia », et le proverbe bien connu : « ^ic xpduSiq OâvaToc » prouve qu'en Grèce les choux étaient un aliment très employé par le peuple (Curran).

11 est certain que dans un climat aussi favorable, et avec une hygiène aussi bien comprise, il est plus rare d'observer le scorbut que les pays froids, inhospitaliers et stériles des habitants du Nord, où la difficulté de se procurer une nourriture abondante et variée la rend beaucoup plus chère, et où le manque de jardins fait que les populations vivent d'aliments salés ou fumés et séchés et de poissons. Le fait rapporté par Hume, que la reine Catherine d'Aragon, femme de Henri VIII, envoya un messager dans toutes les directions des Pays-Bas pour trouyer un pied de salade, est bien une preuve, à l'appui de la rareté de l'horticulture.

(1) Chap. xii.

(2) Hérodote, Hist., lib. H, Eutrope, cap. cxxv«

(3) Horace, Epodon lib., carm. m.

HISTOIRE DU SCORBUT

En BUÎ?aDt l'histoire des peuples, il s'écoule une très longue période, sans que rien puisse faire croire au scorbut (à moins qu'on n'en excepte rbistoîre plus que douteuse du héros normand Tborstein, qu'on suppose être mort do cette maladie a?ec un certain nombre de ses compagnons dans une expédition au Groenland en \ 002).

Ce n'est guère qu'au xiii* siècle, alors que l'agitation religieuse souleva l'Europe chrétienne poor arracher la Terre Sainte aux mains des Infidèles, et que des hordes de gens indisciplinés aussi bien que des soldats réguliers, s'assemblèrent pour enrahir l'Egypte et la Syrie, qu'on retrouTe des descriptions de cette maladie.

L'absence de discipline, les marches fatigantes, rinsahibrité du cUmat, la mauvaise qualité et rinsofflsance de l'eau, l'insalubrité des camps, la dépression morale consécutive aux défaites, furent autant de conditions favorables au développement du scorbut, qui fit périr un grand nombre d'hommes. Le premier récit de cette maladie, celui qui fut le plus complet, est dû à Jacob de Vltry, qui décrit les souffrances des soldats morts devant Damiette pendant les années 1218-19 après un débordement du Nil, suivi de pluies torrentielles et de froids en décembre. ndit:

A cette époque, l'armée souffrit en outre d'une peste, contre Uqaelle les médecins ne pouvaient trouver de remède. Cétait une douleur soudaine qui s'attaquait m pieds et aux jambes ; la gangrène faisait tomber les gencives et les dents, et empêchait ainsi les malades de mftcher leur nourriture ; les jambes devenaient tontes noires et affreuses, et après de longues soufinnces qu'elles supportaient avec résignation, les manienrenseB Tictlmes du fléau rendaient leur &me à Dien. Ceux qui purent résister jusqu'au retour du printemps lurent sauvés par l'heureuse influence de h chaleur.

Une épidémie bien plus terrible encore ravagea l'armée de Louis IX sous les murs de Damiette en 1249. Jean, sire de Joinville(i), nous en a laissé une description assez exacte ; il l'attribue à la nature et à la rareté de la nourriture de l'armée, qui consistait surtout en poisson, et à la qualité de l'eau: « Cette épidémie, dit l'historien, fut si terrible dans notre camp que de larges lambeaux de chair morte tombaient des gencives de nos soldats. Les barbiers étaient forcés de les enlever pour permettre aux malades de se nourrir ; les chairs de nos jambes se flétrissaient, et la peau était recouverte de

(1) JoiDviUe, HUtoin de stdnt Louis, IX. Paris, 1761.

plaques rouges et noires. Les saignements de nez étaient le signe que la mort approchait. »

Après les relations du sire de Joinville, nous restons pendant deux siècles sans entendre parler du scorbut. Fabricius (i), le premier, signale en 1446 l'apparition dans le nord de l'Europe d'une maladie nouvelle et inconnue et présentant les symptômes du scorbut, qui fit de grands dégâts dans différentes villes de Norwège, de Suède, de Sibérie, de Russie et d'Allemagne. Les conditions sociales et matérielles des populations étaient des plus déplorables; elles vivaient entassées dans des habitations malsaines et étroites où elles respiraient un air empesté et humide, et, d'autre part, leur nourriture était insufflsante et de mauvaise qualité, de plus ces populations étaient exposées aux vicissitudes d'un climat rigoureux.

Les districts des bords de la mer Baltique et de la mer du Nord furent, il est vrai, plus particulièrement affectés par ce terrible fléau, mais, à cette époque, les plus grandes villes même avaient un aspect malpropre qui contraste singulièrement avec les avenues spacieuses, les jardins et les constructions imposantes qu'on y voit actuellement. Voltaire écrit que vers l'an ioOO l'art n'avait pas encore transformé en palais somptueux les maisons de bois et de plâtre dont Paris était alors composé. Londres était encore plus mal bâti, les maisons de la Cité avaient des murs faits en mortier et des toits en chaume. C'était dans ces affreuses cabanes que fourmillait la population ouvrière jusqu'à l'incendie de 1666 ; alors les maisons furent moins entassées, une personne avait plus d'espace que deux dans l'ancienne cité. Malgré ces améliorations, le scorbut y fit 9451 victimes de 4671 à 1686. De 1686 à 4701, il y eut 1,569 décès par suite de scorbut, et de 1701 à 1776, 226 seulement. Cette diminution remarquable de la mortalité par le scorbut coïncide avec l'amélioration des habitations et de la nourriture de la population.

La première relation d'une épidémie de scorbut en mer est due à un marchand vénitien pendant un voyage en Norwège, en 1431. Un peu plus tard (1597) l'équipage de Vasco de Gama (2) fut éprouvé, dans un voyage a.ux Indes, par les plus terribles conséquences de cette maladie, de telle sorte que : « Les gencives, fongueuses et prodigieusement tuméfiées, soufflaient une in fection qui empoisonnait l'air (3). »

(1) Fabricius, Annales Alurbisiniscje.

(2) Hakluyt, Soctf/y'«pu6/tca/ton, p 72.

(3) Camoens, Las LiuiadaSf canto V.

PniLlP s. WALES. — SCORBUT.

Pendant le xyi* siècle, on observa de nombreuses épidémies sur différents points de l'Earope et de T Amérique du Nord ainsi que pendant de longues traversées, et beaucoup d'écrivains y font allusion. Ainsi Enricus Gordus (i), en 1534, dit que la plante nommée Chelidonius minus et appelée par les Saxons Scharbock crout, est un excellent remède contre le scorbut ; Julius Agricola (2), en 1539, dit la môme chose. Jacques Cartier (3)' rapporte, dans le récit de son second voyage en i535, qu'une épidémie de scorbut éclata parmi les habitants de Stadacona au mois de décembre, et atteignit aussi son équipage :

ce Vers le milieu de février, sur 110 individus, il n'y en avait pas 10 d'indemnes ; les uns perdaient toutes leurs forces, et ne pouvaient tenir debout ; alors leurs Jambes gonflaient et devenaient complètement noires. D'autres avaient sur la peau des taches de sang de couleur pourpre, qui s'étendaient en remontant des chevilles aux genoux, aux cuisses, aux épaules, aux bras. Alors leur haleine devenait fétide, leurs gencives s'altéraient et s'en allaient par lambeaux, laissant à nu la racine des dents qui tombaient presque toutes. »

Les naturels du pays lui apprirent les vertus de l'écorce et des feuilles d'un arbre nommé hannéda (probablement le pin maritime d'Amérique), avec lequel il guérit ses hommes.

Les longues traversées, les grands voyages à travers les terres étaient devenus fréquents, et avec eux les épidémies de scorbut prenaient une importance et offraient un intérêt qui ne pouvaient manquer d'attirer Taltention sur sa nature et sur ses causes. Le premier traité spécial sur ce sujet fut publié par Echthius (4), médecin de Cologne, en 1541. n fait une description claire et sommaire de ce qu'il a observé, et distingue celte affection des autres états pathologiques avec lesquels on l'avait confondue jusqu'alors. 11 l'attribue à une altération du sang et non à des altérations de la rate ou d'autres organes, comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Olaus Magnus (5) décrit longuement le scorbut, vulgairement appelé Scharbock, comme une maladie spéciale à ces pays ; il l'attribue à

(1) Cordus, Botanologicon, Colon., 1534.

(2) Agricola, Medicina herbaria.

(3) Hakluyt, Principal navigations, etc. London,

(4) Echthius, Descoràuto epiiome. Wiiibg, 1585.

(5) Olaus Magnum, HisL de genttbus septent, Rome, 1S55.

la nature de l'alimentation, et reconnaît qu'elle est beaucoup plus fréquente pendant les famines et pendant les sièges : « est enim morbus castrensis, qui vexai inclusos et obseisos ».

Les deux traités les plus importants faits sot la matière sont dus à des contemporains d'Echthius, ils reposent l'un et l'autre sur l'obsemtion d'épidémies qui sévirent en Hollande. L'on fut écrit par Ronsseus (i}, en 1564 et l'autre par Wierus (2), en 1567. Le premier commet une erreur en attribuant cette maladie à une altération de la rate. Il dit que sa prédominance en Hollande est due à l'air humide de ce pays, à l'impureté de l'eau et à l'alimentation qui consiste eidasivement en oiseaux de mer et en salaisons. H mentionne aussi que les marins qui faisaient de longs voyages guérissaient naturellement en mangeant des oranges. Wierus adopte les idées d'Echthius relativement à la nature du scorbut, il en attribue nettement les causes à U mauvaise hygiène, et il recommande pour le guérir déboire le jus qu'on exprime des plantes antiscorbutiques, ou des herbes fraîches bouillies avec da lait de vache ou de chèvre ou avec du petit laiL Il dit que le scorbut est spécial aux populations du littoral de la mer du Nord, et qu'il ne l'i jamais vu en Espagne, en France, en Italie, ni en Asie ou en Afrique. Le traité de Wierus fit autorité jusqu'à la fin du x>'i* siècle. Les publications qui lui sont postérieures, parmi lesquelles on peut citer celles de Langius (3), Lommios, Dodonœus (4), Brucœus (5), Albertus (6) et Forestus (7), n'ajoutent rien à la description de Wierus, mais elles servent à vulgariser les connaissances qu'on avait déjà de la maladie en Hollande, en Flandre, dans le Brabant, etc., où elle était endémique et souvent épidémique.

C'est pendant le xvii« siècle qu'on acquit les notions les plus exactes sur la nature et sur les causes du scorbut, alors que les guerres et les sièges étaient fréquents sur le continent, et que les voyages de découverte et les opérations navales prenaient de l'extension. Parmi les plus remarquables, il faut mentionner le récit fait par

(1) Ronsseus, De magnis Heuibus, etc. Aataorp.,

(2) Wjerus, Observationts med., Basil., 1567.

(3) Langius, Médicinal episL mise,

(4) Dodonœus, Medic, observatianes , etc. Logd.,

(5) Brucœus, De scortuto pn-posiHvnes, Rostock,

(6) Albertus, Seorbuti hisloria, Wittbg, 1594.

(7) Fonatns, Oài. H Curar. medk.

HISTOIRE DU SCORBUT

Page 1