AUGUSTALES
siècle, les charges que l'augustalité imposait . deviennent, à ce qu'il semble, de plus en plus lourdes; aussi est-ce faveur spéciale d'en être dispensé. On voit commencer la ce système d'oppression financière qui s'étendit bientôt sur tous les fonctionnaires du municipe, et qui contribua tant à affaiblir la vieille société romaine en présence de l'invasion barbare.
Maintenant, à quelle origine rapporter l'institution dont nous venons d'esquisser les principaux caractères? Sur ce point, des opinions très-diverses se sont produites. On peut les ramener à trois principales. Selon la première, l'augustalité serait comme une contrefaçon provinciale de l'ordre équestre romain : c'est l'explication la plus dénuée de preuves et de vraisemblance ; tout au plus serait-elle bonne à rendre compte de certaines inscriptions appartenant surtout au nord de l'Italie , et où les seviri ne portent pas le titre à'auguslalcs. Une seconde opinion suppose que les augustales des provinces ont été institués à l'imitation des sodales augustales de Rome; mais on peut objecter 1° que les sodales de Rome étaient choisis parmi les plus grands personnages, tandis que nos augustales provinciaux sont ou de modestes citoyens ou même des affranchis; 2° que les provinces «raient déjà , sous le nom de sacerdotes ou Jlanùnes, des prêtres voués au culte de l'empereur; 3° que les augustales apparaissent déjà sur quelques monuments antérieurs à la mort d'Auguste; 4° que le caractère commun des sodales , des sacerdotes , des /lamines est purement religieux , tandis que nos augustales exerçaient aussi de véritables fonctions municipales. Reste une troisième hypothèse, qui nous semble sinon démontrée, du moins appuyée sur plusieurs arguments très-probables : c'est celle qui rattache l'organisation des augustales dans les provinces à l'organisation municipale et religieuse, créée on plutôt renouvelée dans Rome par Auguste, en 747. Le culte des dieux Lares avait élé de tout temps populaire dans la capitale du monde romain ; en 747, Auguste crut devoir le consacrer de nouveau et l'affermir en établissant dans chaque quartier une chapelle des dieux Lares , desservie par quatre magistri vici ou quarteniers et par quatre esclaves, ministri, dont les fonctions étaient annuelles, sous la surveillance des magistrats supérieurs qui présidaient à chacune des quatorze régions de la ville. Celte fondation eut assez d'importance pour que l'année 747 devint le commencement d'une ère d'après laquelle les quarteniers, à la fois prêtres et magistrats municipaux , datèrent désormais leur entrée en fonctions. En même temps, la flatterie et la reconnaissance, associant le nom de César aux
vieilles divinités dont il venait de restaurer le culte, désignaient leurs statues sous le titre de Lares Augusti, y joignaient même la statue du génie d'Auguste. De là bientôt, par une transition facile , le litre de sacerdotes augustales, que les anciens commentateurs d'Horace (II, satire III, v. 281 / donnent aux « affranchis » chargés de ce double culte. De là aussi , lorsque les provinces se mirent à imiter Rome dans la rénovation du culte des Lares, les augustales , les magistri augustales ou magistri Larum augustorum. De là enlin , si les analogies ne nous égarent pas , les seviri augustales. Sous des noms divers, et avec une organisation qui a pu varier, à quelques égards, selon les lieux où elle s'établissait, l'augustalité, sacerdoce à la fois et magistrature, mêlant à la religion des Lares, qui était celle même du foyer domestique , le soin des intérêts municipaux, représente assez, bien par son double caractère le rôle sacerdotal et civil des humbles fonctionnaires qui administraient les quartiers de Rome. En admettant cette hypothèse , on comprend trèsbien leur subordination à la curie, les privilèges comme les charges de leurs fonctions , l'intime rapport de leurs fêtes religieuses avec les superstitions d'une époque où l'empereur était toujours divinisé après sa mort, quand il n'était pas traîné aux gémonies. Enfin , on comprend surtout comment les augustales disparaissent de l'histoire dès le quatrième siècle après J.-C, c'est-à-dire précisément lorsque le christianisme triomphe et commence à proscrire les cérémonies du culte païen.
A l'aperçu général que nous avons tracé se rattachent naturellement bien des questions particulières, mais dont l'examen ne peut trouver place dans cet article : nous renverrons du moins aux principaux ouvrages où l'on trouvera de plus amples détails sur ce chapitre de l'histoire romaine : Morcclli, De Stilo Inscriptionum Latinarum, 1. 1, p. 17, 53 ; Orclli, Jnscriptiones Latinœ, t. II, p. 197; Egger, Examen critique des historiens anciens de la vie et du règne d'Auguste ( Paris, 1 844 ), Appendice H; A. W. Zumpt, De Augustalibus et Scviris Auguslalibus (Berlin, 1846); Egger, Nouvelles Observations sur les Augustales (Revue Archéologique du 15 février et 15 mars 1847, — en réponse à quelques objections de M. Zumpt); Marquardt, Ueber die Augustalen, examen des opinions de M. Zumpt (dans la Zeitschrifl/ûr die Allerthumswissenschafty 1847 n. G3 — 65); Henzen, Ueber die Augustalen, article plein de recherches neuves et d'aperçus ingénieux (môme recueil, 1843, n. 25-27 et 37-40); Marquardt, III e partie, l re section du ffandbuch der Roemischen, de W. Buker (Leipzig-
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1851 ) ; Wallon, Histoire de V Esclavage dans l'Antiquité (Paris, 1847), t. Ilf, p. 173. On pourra consulter aussi le chap. VI* des Inscriptions antiques de Lyon, publiées par M. A. de Boissieu (1S46 et suiv. ). Il serait maintenant a souhaiter qu'un épigraphisle habile réunit en un seul ouvrage toutes les inscriptions relatives aux augustales; ce serait le seul moyen pour la critique de porter un jugement décisif, s'il est possible , sur les diverses opinions dont cette corporation célèbre a été l'objet.
E. Egchr.
AUMÔNE. Voici sans doute une des grandes nouveautés de la morale chrétienne. La chose, comme le mot, était inconnue à la société antique. L'aumône n'a été un devoir et une vertu que le jour où le pauvre a été réhabilité. La réhabilitation du pauvre, cette autre nouveauté chrétienne, a donné naissance à cette vertu et a institué ce devoir, ce que le court exposé qu'on va lire rendra manifeste pour tout homme de bonne foi.
Quels devoirs la morale païenne a-t-elle prescrits envers le pauvre ? n'en a-t-elle prescrit aucun? Pour répondie à cette question, il faut voir d'abord ce qu'elle a pensé de la pauvreté. Or, voici ce qu'on découvre clairement dans les livres des moralistes, interprètes des opinions et historiens des actes de la société antique: en théorie, la pauvreté est glorifiée; en pratique, elle est méprisée. On nous la recommande comme un état volontaire; on en rit, quand elle est un état forcé. La pauvreté, chose étrange, est une vanité païenne. Voyez Diogène ; on le lui a dit : J'aperçois ton orgueil à travers les trous de ton manteau. Le philosophe Cratès fait abandon de ses domaines, et, montant sur un lieu élevé, il prononce à haute voix ces paroles : Cratès donne la liberté à Cratès. Vanterie publique, comme rappelle quelque part saint Grégoire de Nayianze, lequel y oppose la modeste et simple vertu de son ami le grand saint Basile , dont il dit qu'il ne s'étudiait pas à paraître bon, mais à l'être. Cette pauvreté volontaire, Sénèque en fait l'éloge en plusieurs endroits de ses livres, et, dans une lettre fort piquante, la conseille à Lucilius, cet ami vrai ou imaginaire, comme un régime auquel il est bon de se mettre, afin de se préparer pour la pauvreté forcée. «Je vous conseille, lui écrit-il, de prendre quelques jours pour être nourri et vêtu grossièrement , afin que vous puissiez dire : N'est-ce que cela dont j'avais tant peur?...
Ne vous imaginez pas que je veuille vous obliger seulement à ne pas faire bonne chère, à habiter une cabane de pauvre, et à embrasser les fausses abstinences que les riches ont inventées pour guérir leur dégoût ; je prétends que vous n'ayez qu'une paillasse, qu'un
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hoqueton de bure avec du pain dur et bis.
Faites cela trois ou quatre jours, cl quelquefois davantage, alin que ce ne soit pas un jeu, mais une véritable épreuve. Vous ne pouvez croire combien vous serez content lorsque vous verrez que deux oboles vous ont rassasié, et que vous n'aurez pas besoin du secours de la fortune , puisque sa malignité peut empêcher que vous n'ayez le nécessaire. Mais ne vous imaginez pas alors avoir fait quelque chose de grand : car vous n'aurez rieu fait qu'une infinité d'esclaves et de pauvres ne fassent tous les jours.... Kxerçons-nous à cela , et de peur que la fortune ne nous prenne au dépourvu, rendons-nous la pauvreté familière : nous serons riches avec moins d'appréhension, quand nous saurons que ce n'est pasuusi grand mal d'être pauvre. » ( Ep. 18.) Ce morceau n'est pas un jeu d'esprit, ce sont de très-bons conseils donnés sérieusement par un homme que la disgrâce de Néron avait atteint, et qui ne se regardait plus désormais que comme le possesseur sous le bon plaisir du prince de l'immense fortune que les dangereuses faveurs de Néron l'avaient aidé à faire. Il se détachait par la pensée et la méditation, de ces biens qu'un caprice de l'empereur pouvait lui ôter d'un jour à l'autre avec la vie, et qui sait si, dans les tristes préoccupations sous l'empire desquelles il écrivit ses livres à Lucilius , l'image de cette pauvreté artificielle qu'il lui conseille de s'imposer par prudence, ne lui apparaissait pas comme un-état désirable en comparaison dft la mort par les veines ouvertes ou par le glaive du bourreau ! Heureux, eu ce tempslà, ceux qui pouvaient espérer que leurs biens seulement et leur liberté seraient confisqués, et qu'il leur serait permis d'aller dans quelque tle déserte ou malsaine vivre du pain dur et bis auquel Sénèque veut que Lucilius exerce sa délicatesse!
La pauvreté, si bien louée par Sénèque, ne Test pas moins bien, deux siècles plus tard, par Apulée. « La pauvreté! dit-il ; maiselleaéléde tout temps la compagne de la philosophie, toujours sobre, économe, salisfaitede peu, inaccessible aux richesses, calme eu son maintien, simple dans sa parure, féconde en bons conseils ; jamais elle n'a inspiré à l'homme l'orgueil qui l'enivre, la passion qui le dégrade, l'orgueil qui le rend farouche. Les délices des festins et les voluptés, elle ne veut ni ne peut les connaître : ces désordres et tous les autres sont le partage ordinaire des enfants de M richesse. Passe en revue les plus grands crimes dont l'humanité ait gardé la mémoire, on ne rencontrera aucun pauvre parmi les coupables; et au contraire, prends les nommes illustres, rarement dans le nombre trouverat-ou des riches : ceux qui par quelque gloire
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commandent notre admiration ont été dès le berceau nourris par la pauvreté. » (Apologie. )
Voici ce que le paganisme pense de la pauvreté volontaire. Encore celle dont parle Apulée n'est-elle pas celle des cyniques.
C'est, à tout prendre, un état, fort supportable, entre la fortune et la pauvreté propreprement dite. Quant à la pauvreté des cyniques, leur orgueil y trouve si bien son compte, qu'il n'y a pas à les en admirer.
Yoyons maintenant ce que la société pense <lc la pauvreté réelle et des pauvres. Le même Apulée nous en offre tout d'abord un témoignage frappant. Pourquoi fait-il cet éloge de la pauvreté? Il répondait aux reproebes de son accusateur qui lui faisait un crime de n'avoir, disait-il, pour patrimoine qu'une besace et un bâton. Ainsi, dans une action judiciaire, ce pouvait être sinon un chef d'accusation direct et distinct , mais le comble de tous les autres griefs, d'être pauvre ! Et croit-on qu'Apulée se borne à faire une apologie générale de la pauvreté? Nullement. Après s'être autorisé de tous les philosophes ayant fait profession de pauvreté volontaire, Diogène , A tisthène, et ce Ci aies dont Apulée dit , dans son langage antithétique, « qu'il préféra un seul bâton à tous ses arbres fruitiers, et qu'il échangea les plus magnifiques maisons de campagne contre une besace ; v après avoir cité Homère, après avoir rappelé l'invincible Hercule, « lequel, avant de s'ouvrir le ciel par ses vertus, n'avait d'autre vêtement qu'une peau de lion, d'antre équipage qu'un bâton , » Apulée en vient à prouver son état de fortune par des chiffres, et à parler des dix mille sesterces que lui a laissés son père , et que , malgré ses longs voyages, ses études assidues et ses libéralités, il a réussi à ne diminuer que de fort peu.
Tout le monde connaît les deux vers de Juvénal sur la pauvreté : « La pauvreté, dit-il , n'a rien en soi de plus dur que de rendre les hommes ridicules. » Le ridicule de la pauvreté, c'est assurément un trait de mœurs tout païen. Dans la société moderne , l'état de pauvre est fort triste ; mais je ne sais si l'on trouverait, je ne dis pas un cœur assez dur, mais assez en contradiction avec les mœurs générales pour le trouver ridicule.
Ce n'est pas tout. Le pauvre était jugé incapable de sagesse et de probité; il avait beau attester les dieux , ou était toujours disposé à le croire menteur et parjure. « Produis-nous un témoin incorruptible, dit le même Juvénal, un autre Numa, ou celui qui sauva Minerve tremblante du temple embrasé de Vesta :
d'abord on s'enquiert s'il est riche. A-t-il des mecurs? cette question sera faite la dernière ; combien nourrit-il d'esclaves ? combien a-t-il d'arpents déterre? combien de services à ses
repas? Plus on compte d'écusdans son coffrefort, plus on est digne de foi. En vain tu attesterais les au tels de Samothrace ou les nôtres, on croit que le pauvre se rit de la foudre et des dieux, et que les dieux dédaignent son insolence 1 » Dans la Grèce de Platon, on raillait le pauvre de se marier; Platon luimême voulait que les enfants du pauvre fussent considérés comme de vils bâtards; et dans la Rome du cinquième siècle, quatre cent cinquante ans après que le Christ était venu réhabiliter le pauvre, une loi notait d'infamie les gens qui se mariaient sans dot !
Ainsi, en théorie, l'éloge de la pauvreté comme donnant seule la liberté à l'homme; en pratique, le mépris de la pauvreté, voilà ce que nous offre la société païenne.
Que sa morale ne prescrive pas de devoir envers la pauvreté volontaire, cela est tout simple. On ne devail rien à qui avait embrassé, soit par vertu, soit plutôt par un raffinement d'orgueil, un état de vie où l'homme se faisait honneur dé n'avoir besoin de personne. Mais le pauvre qui l'était malgré lui, par la loi de fer de sa condition, ou par des revers de fortune, ou par des infirmités qui l'empêchaient de tirer son pain de son travail de chaque jour, la morale du paganisme s'est-elle occupée de lui, et a-t-elle prescrit quelque devoir envers sa misère imméritée? Je ne sais pas où Platon recommande de s'occuper des pauvres ; mais je sais très-bien où il conseille de les abandonner quand ils sont atteints de maladie. « Si la constitution d'un artisan , diton, n'est pas assez forte pour résister à la maladie, le médecin n'a que faire de lui donner des soins; il faut qu'il meure. * La morale romaine au temps de Plante n'est guère moins dure. « C'est rendre un mauvais service à un mendiant, nous dit un des personnages du Trinummus» que de lui donner de quoi boire et manger. On perd ce qu'on lui donne, et oh prolonge sa vie pour la misère. » Il ne faut pas voir là ce qu'on appelle une vérité de situation, vérité vraie dans la passion et dans la bouche du personnage qui l'exprime; c'est une maxime de la morale du temps, dont s'autorise un honnête homme de la pièce, pour refuser à son fils de venir en aide à un de ses amis qui s'est ruiné par ses désordres. Ainsi pensait-on au temps de Plaute : le secours donné au pauvre paraissait de l'argent jeté là, et un moyen d'alimenter unemisère inutile à l'État. Elcomment n'en cùt-il pas été ainsi à l'époque où Vivait l'auteur du Trinummus, puisqu'au deuxième siècle de notre ère , dans la Rome contemporaine de Néron, Sénèque refuse le nom de bienfait à l'acte d'un homme qui donne au pauvre un morceau de pain, ou lui jette une
vile monnaie de cuivre , aut stipem œr'ts abjecti ?
Il est très-vrai que la société antique avait une manière d'assister ses pauvres. Outre les distributions de blé , qui, après avoir été des ventes faites par l'État à des prix très-réduits, finirent par être des distributions gratuites, il y avait à Rome l'usage des repas publics , imité des mœurs de la Grèce. A Albènes eu effet tantôt les riches exposaient dans les carrefours, à un renouvellement de la lune , et en l'honneur d'Hécate, des tables chargées qu'on laissait piller par le petit peuple; tantôt, aux fêles de Bacchus, on distribuait du vin à la foule, et on lui faisait oublier quelques moments sa misère en l'enivrant ; tantôt , à la suite des spectacles ou des jeux, les spectateurs des derniers rangs s'asseyaient brusquement a des tables où ils mangeaient les victimes immolées. A l'instar d'Athènes, Rome eut ses repas publics, et pour n'en citer qu'un exemple, aux fêtes du triomphe de César le peuple romain se coucha autour de vingtdeux mille tables à trois lits, où le vainqueur lui (it boire des vins de Falerneetde Chio, et manger six mille de ces murènes tant vantées qu'au rapport de Pline l'ancien un voluptueux du temps, des amis de César, C. Hir* rius, lui avait prêtées. Sans doute tout ce qui mangeait à ces tables n'était pas pauvre; mais on peut croire que les pauvres attrapaient quelques franches lippées dans ces fêtes où les grands de Rome et d'Athènes se rendaient populaires en gorgeant le peuple de viandes et de vin. Le secours qui soulage le pauvre sans l'avilir n'a rien de commun avec ce mode d'assistance dégradante. C'est tout simple : le pauvre lui-même, dans la touchante dignité que répand sur lui son malheur, n'a pas été connu de la société antique. On assiste les misérables sans les voir, on cède à une sorte de sympathie physique ; mais il n'y a pas de honte à ignorer même cette sorte de sympathie, et à laisser le misérable à sa misère, parce qu'il n'y a pas de devoir qui prescrive de l'assister.
Dans certaines sectes, surtout dans la secte stoïcienne, on ne reconnaît même pas ceux qui souffrent, car on défend de se laisser aller à la pitié. Et par quoi voit-on ceux qui sourirent , par quoi est-on averti qu'ils sont là gisant et demandant de quoi ne pas mourir aujourd'hui , sinon par la pitié, que Zénon définit si bien ce malaise qui nous vient au cœur à la vue de ceux qui souffrent? Interdire la pitié, c'est fermer les yeux qui pourraient apercevoir le misérable. Si les adeptes d'une telle doctrine parviennent à se guérir de la pitié , tenez pour certain qu'ils ne connaîtront plus, qu'ils ne verront plus ceux qui pâtissent. En supprimant la pitié, on suppri-
mail tons ceux qui ont besoin de l'invoquer.
Telle est la condition du pauvre dans la société antique. J'aperçois pourtant dans un coin du Traité des Devoirs de Cicéron ce qu'il appelle idonei egentes , c'est-à-dire des pauvres qui sont dignes d'être assistés, des pauvres convenables; et il faut louer Cicéron, et la morale dont il est l'interprète éloquent, pour avoir enseigné qu'il est des devoirs de bienfaisance à remplir avec eux. Mais si Lactance, qui attaque vivement ce passage de Cicéron, s'est mépris en interprétant le mot idonei par pauvres capables de rendre, ii n'a pas eu tort de faire remarquer combien ces sortes de distinctions sont propres à refroidir la bienfaisance, et combien est lent à sortir de la main le secours qui ne veut assister qu'un pauvre irréprochable.
On a bâte d'arriver enfin à la morale qui nous enseigne ce qu'est le pauvre , et comment nous pouvons le secourir honorablement et le devons à titre de devoir de premier ordre. Cette morale , c'eêt la morale chrétienne. Le pauvre reprend enfin son rang, retrouve ses titres , et la bienfaisance qui lui vient eu aide devient la plus haute des vertus humaines. L'Ancien Testament avait sur ce point posé les principes que le Nouveau a développés. Les prescriptions impérieuses ou touchantes y abondent. « Si vous assistez les pauvres avec effusion de coeur , dit Isaïe, et si vous remplissez de consolation une âme aflligée , vos ténèbres deviendront comme le midi. Le Seigneur remplira votre âme de ses splendeurs. Vous deviendrez comme un jardin toujours arrosé, et comme une fontaine dont les eaux ne tarissent jamais. » Tobie, au moment de mourir, dit à son fils, en manière de testament, ces admirables paroles:
« Soyez charitable, ô mon fils, en la manière que vous le pourrez. Si vous avez beaucoup, donnez beaucoup; si vous avez peu, donnez de bon cœur de ce peu que vous avez; car vous amasserez ainsi un grand trésor et une grande récompense pour le jour de la nécessité ; car l'aumône délivre de tout péché , et elle sera le sujet d'une .grande confiance devant le Dieu suprême pour tous ceux qui l'auront faite. » — « Ne méprisez point le pauvre parce qu'il est pauvre, disent les Proverbes; car l'homme qui méprise le pauvre fait injure à celui qui l'a créé. » Rappeler au riche le Créateur commun, faire remonter à ce Créateur le mépris témoigné au pauvre, c'était déjà donner une idée assez haute de la dignité de celui-ci. L'Ancien Testament n'est pas allé au delà. 11 semble que si le pauvre y est fort élevé au-dessus de la condition qui lui était faite dans la société païenne , il n'est pas encore devenu l'égal du riche. C'est dans le Nouveau Testament qu'il reçoit cet accrois-
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sèment de dignité; Ton peut dire, sauf à l'entendre dans le vrai sens, que le pauvre a désormais le pas sur le riche.
Les Pères de l'Église n'ont garde de ne pas lui maintenir son rang. Ils assimilent les pauvres au Christ, c'est-à-dire à Dieu même, pour rendre leur personne plus vénérable. « Il faut les regarder comme le Christ , dit saint Chrysostôme; ceux qui ne nourrissent pas le pauvre ne nourrissent pas le Christ. » — « Les pauvres tiennent le lieu du Christ, dit saint Augustin ; c'est Dieu qu'on nourrit et qu'on revêt dans la personne du pauvre. Dieu daigne avoir besoin de ton secours, et tu relires ta main ! » « Les pauvres sont nos médiateurs auprès de Dieu. Ils sont les citoyens du ciel : c'est là qu'ils portent ce que nous leur donnons. Us ont été institués pour porter au ciel les mérites du riche qui les assiste. « Le ventre des pauvres, dit énergiquement saint Augustin, est plus sûr que tous les magasins. » — a H faut accueillir les pauvres comme des bienfaiteurs , » dit saint Chrysostôme. Et quant à leur rang au-dessus du riche , il faut voir comment le même saint Chrysostôme prouve que la pauvreté est un état supérieur à la richesse, et comment les pauvres doivent passer avant les riches. Est-ce à dire que les Pères ne distinguent pas entre les pauvres, ou que la sain Le té de leur condition dispense ceux-ci de tout devoir, ou les rend toujours innocents? En aucune façon. Dans le même temps que les Pères prêchent la supériorité des pauvres et les devoirs du riche envers eux , ils tracent sévèrement à ceux-ci " leurs propres devoirs, et caractérisent le mauvais pauvre eu termes aussi énergiques que le riche qui manque à la loi de l'aumône. Et c'est ainsi que la morale chrétienne peut impunément presser le riche, le stimuler, le gourmander, l'accuser même, et d'autre part tourner la misère même du pauvre en droits et en prérogatives, sans que l'ordre des sociétés humaines, qui repose sur l'inégalité même des conditions , puisse être aucunement trou blé!
Ces images grandes ou touchantes de la dignité du pauvre, de sa médiation auprès de Dieu, n'ont rien perdu de lenr force en passant des Pères de l'Église à nos grands sermonnaires du dix-huitième siècle. Pour ne parler que du plus grand , de celui qu'on a si justement appelé le plus éloquent des hommes , Bossu et, il n'est hardiesse sublime ou familière de l'éloquence des Chrysostôme et des Augustin qu'il n'ait égalée ou surpassée dans uue langue qui lui semblait plus rebelle que les langues grecque et latine. C'est ainsi que parlant de la pauvreté, il dit « qu'elle n'est plus roturière, le roi de gloire l'ayant épousée; qu'elle est la source de la royauté du Sau-
veur » ; et des pauvres, * que Dieu les choisit pour être les ministres de son royaume et les coadjuleurs de son grand ouvrage ; qu'ils sont l'image vivante de Jésus mourant, les trésoriers et les receveurs généraux de Dieu sur la terre ». Il fait un sermon sous le titre expressif : De l'éminente dignité des pauvres dans l'Église. II énuraère leurs droits, leurs prérogatives; il enseigne aux riches le moyen de prendre part à ces prérogatives. « Il ne suffit pas , dit-il , d'ouvrir sur les pauvres les yeux de la chair ; mais if faut les considérer par les yeux de l'intelligence. Ceux qui les regardent des yeux corporels n'y voient rien que de bas, et ils les méprisent. Ceux qui ouvrent sur eux l'oeil intérieur, je veux dire l'intelligence guidée par la foi , remarquent en eux Jésus-Christ; ils y voient les images de sa pauvreté , les citoyens de son royaume , les héritiers de ses promesses , les distributeurs de ses grâces, les enfants véritables de son Église, les premiers membres de son corps mystique. »
C'est pour les pauvres élevés ainsi en dignité si au-dessus des autres hommes, et comme en proportion de leur abaissement dans l'or* drede la société humaine, que le christianisme a institué le devoir de l'aumône. Devoir et vertu tout à la fois, devoir par l'obligation expresse de faire l'aumône, vertu par l'effort généreux et sans cesse renouvelé qu'exige l'accomplissement de ce devoir. L'aumône ne doit être ni capricieuse ni intermittente; elle ne doit pas être l'effet d'un mouvement de sensibilité passagère, à la vue et en présence de la souffrance d'autrui ; tout ce qu'on peut dire de l'aumône faite sous une impression de ce genre, c'est qu'elle est une faiblesse pardonnable. Mais pour avoir tout son mérite, l'aumône doit être faite avec le sérieux et la constance d'un devoir rempli, à titre de chose difficile à faire dans la mesure qui convient et selon ce qui est dû, et comme la plus noble victoire que le chrétien puisse remporter sur soi-même. Tel est le caractère que l'Écriture et la tradition des Pères s'accordent à donner à l'aumône. Et quoique le christianisme ne s'interdise pas, dans ses éloquents appels à l'aumône, d'intéresser notre sensibilité à notre devoir, jamais il ne subordonne Tune à l'au»
tre, jamais il ne nous laisse libres d'attendre pour remplir ce devoir que notre sensibilité se soit émue.
On a remarqué avec raison que dans la lot juive il y avait deux sortes d'aumônes, l'aumône d'obligation et l'aumône volontaire.
C'est Moise qui institua l'aumône d'obligation. Tous les trois ans, outre la dlme, due aux lévites, les Juifs étaient tenus de prélever sur tous leurs biens une autre dlme destinée à l'étranger, à la veuve et à l'orphelin.