‹ Encyclopédie moderneChapitre 139 sur 308 · AIT · texte numérisé non relu

AIT

De plus , tous les sept ans les fruits spontanés de la terre laissée en repos étaient laissés aux pauvres, afin qu'ils y trouvassent de quoi manger. On a vu plus haut, par quelques citations, en quels termes touchants l'Ancien Testament recommande l'aumône volontaire.

« L'aumôue, dit l'Ecclésiaste, renfermée dans le cœur du pauvre s'élève à Dieu comme une prière. >• Et ailleurs : « Mon fils , ne mêlez point de reproches au bien que vous faites , et ne joignez jamais à la douceur de votre don la tristesse d'une parole amère. La rosée tempère l'ardeur du soleil , ainsi une bonne parole rafraîchit le cœur de l'affligé, h C'est déjà la douceur chrétienne.

Dans le Nouveau Testament l'aumône d'obligation a disparu : il ne reste que l'aumône volontaire. Ce n'est pas à dire que le christianisme recommande l'aumône en général moins expressément que le judaïsme; mais le principe au nom duquel il nous exhorte à venir au secours des pauvres n'est pas le même.

Quand Moïse veut donner une sanction au précepte de l'aumône forcée , il s'adresse à la crainte. « Si vous refusez, dit-il, de faire pour les pauvres ce que le Seigneur vous ordonne, ils crieront vers lui , et il écoutera leurs cris, et il vous fera périr par l'épée, et vos femmes deviendront veuves et vos /enfants orphelins. » C'est au nom de la charité , de l'amour, que la loi chrétienne prescrit le devoir de l'aumône. Et quoique dans l'une comme dans l'autre loi une sanction soit attachée à l'accomplissement du devoir, la loi chrétienne parle plus volontiers du bonheur dont nous nous rendons dignes en le pratiquant, que du malheur que nous encourons en nous y dérobant. Telle est toutefois la faiblesse humaine, que, tout en aimant mieux s'adresser à notre cœur, et nous toucher que nous effrayer, la loi chrétienne n'est ni moins expresse ni moins pressante que la loi de Moisc. L'aumône a sans doute plus de mérite venant de l'amour que de la crainte ; mais comme l'amour est languissant, qu'il est sans cesse combattu et trop souvent vaincu par l'égoïsme, le christianisme ne néglige aucun moyen de le réveiller, de l'entretenir, et jamais dans aucune société humaine aucune cause n'inspira au génie tant d'éloquence persuasive ou véhémente que la cause du pauvre dans la société chrétienne.

De tous les devoirs humains , dans l'ordre civil , le plus étroit est sans doute le devoir de payer ses dettes. C'est pour donner tout d'abord l'idée la plus forte de l'obligation dont nous sommes tenus envers les pauvres, que la morale chrétienne a fait de l'aumône nue dette À laquelle nous ne pouvons pas plus nous soustraire qu'à une dette d'argent. Mais celte dette, qui en fixera le taux? C'est en

ONE 336 cela que la loi chrétienne a si admirablement perfectionné la loi juive. Moïse fixa la dette : c'est une dlme tous les trois ans, c'est tous les sept ans le produit des terres abandonnées à elles-mêmes. La loi chrétienne laisse le chiffre de la dette à notic discrétion : elle s'en rapporte à notre conscience, à cette conscience ou à sa lumière, qui nous fait voir si clair, et qui établit avec tant de précision le compte de ce que nous pouvons garder pour nous dans nos biens, et ce dont nous devons faite part à ceux qui sont sans biens. Quand elle nous parle de notre superflu, elle sait que nous sommes parfaitement instruits de ce dontelle nous parle; elle sait que si nous n'en faisons pas le don aux pauvres , nous n'avons pas la ressource de pouvoir, contre notre témoignage intérieur , le confondre avec le nécessaire.

C'est d'ailleurs une erreur de croire que le superflu, tel que l'entendent les Pères, soit ce qui excède les besoins naturels, comme le boire, le manger et les vêtements. Il est très-vrai que saint Jérôme a dit qu'au delà «le la nourriture et de l'habit, nous sommes débiteurs de tout le reste envers les pauvres.

Il est très-vrai que saint Athanase en dit autant : « Tout ce que nous gardons, dit-il, en sus du boire, du manger et du vêtement, nous sera, au jour du jugement, une cause de condamnation sévère, condamnation, ajonte-t-il, pareille à celle qui frappe l'homicide. » Mais avant de taxer ces maximes d'exagéra- .

tions insoutenables, il faudrait examiner quel en est le vrai sens. Est-ce que les besoins sont les mêmes dans toutes les conditions?

Est-ce que l'homme en dignité peut porter ie même vêtement que le pauvre? Est-ce que, dans l'Église même qui a exprimé ces maximes , le vêtement de Pévêque ne doit pas différer de celui du simple curé? Quand donc les Pères nous disent que nous devons aux pauvres tout ce qui excède la satisfaction des besoins naturels, ils l'entendent expressément des besoins qui diffèrent comme les conditions; et dans leur pieux langage, le mot nécessaire comme le mot superflu n'ont qu'une signification relative. C'est ce qu'exprime si bien saint Augustin dans ce passage : « Que tout ce qui excède une nourriture modérée et un vêtement raisonnable , victust mediocris, vrslilus rationabilis, ne soit point mis eu réserve pour le luxe, mais placé en dépôt par la voie de l'aumône, dans le trésor céleste. » Voilà, si l'on peut parler ainsi, la latitude qui nous est laissée par le précepte chrétien. En ce sens , ce qui serait le superflu dans une certaine condition , dans une autre peut être à peine le nécessaire. Ce sont ces dépenses que nos grands sermonnai i es , fidèles interprètes des Pères, consen-

Page 1