AUTEUR
Piron , par la manière dont il répondit à celte impertinence : « Puisque les qualités sont connues, je passe le premier, » fit cruellement sentir au grand seigneur la révolution qui s'était déjà faite dans les idées à cet égard. On pourrait se demander seulementce qui amenait le fier Piron dans l'antichambre du grand seigneur.
A le prendre dans le sens le plus étendu , le nom d'auteur s'applique à tout ce qui fait usage d'une plume pour exprimer ses idées, à tout ce qui les propage par l'impression, sous quelque forme et en quelque langue que ce soit. Un poëte, uu historien, un moraliste sont des auteurs; un critique, un commentateur, un grammairien, un mathématicien, un astronome le sont aussi; un journaliste qui n'est que journaliste s'en arroge ingénieusement le titre, et cela avec d'autant plus de raison qu'il reste seul peut-être de. la nation des auteurs à qui on pourrait encore le contester. Mais quand , par exemple , on entend dire de tel individu : c'est un auteur, on attache à ce mol un sens plus restreint; il ne nous vient pas à la pensée que l'individu dont il s'agit soit un poêle, un historien, uu philosophe, etc. : ces différentes espèces d'auteurs ne permettant guère qu'on les désigne autrement que par le terme qui implique la nature de leurs travaux ; on entend donc par là plus volontiers tout écrivain qui n'appartient spécialement à aucun de ces genres, qui touche à tous plus ou moins, et qui, à cause de cela même, a droit à un titre ayant quelque chose de vague et se passant fort bien de définition.
Autrefois un auteur était prédestiné à être auteur ; du moins ses parents prévoyaient-ils toujours la possibilité qu'il le fût, et y aidaientils de toutes leurs forces. On le faisait étudier dix heures par jour, et il advenait que l'enfant n'avait pas atteint l'adolescence , que déjà il était auteur. On n'a qu'à lire, pour s'édifier à cet égard , les vies d'une foule d'auteurs précoces, dans le tome VU des Jugements rf« Savants y par l'abbé Baillet. Les années pouvaient ajouter au mérite de ces auteurs, mais elles n'ajoutaient rien à leur qualité. La plupart n'avaient pas d'autre profession qui leur rendit celle-là plus douce, d'autre habitude, d'autre plaisir. Ils se mariaient et communiquaient souvent à leurs femmes un si. vif enthousiasme pour leur étal d'auteur, qu'elles en tiraient vanité plus qu'ils ne l'eussent fait eux-mêmes. La femme de Barclay, l'auteur d' Argents , se considérait comme celle d'un demi-dieu., et ne croyait pas que personne au monde fût comparable à son mari. L'héritier de ce dernier lui ayant fait élever un tombeau avec son buste, dans l'église Saint-Laurent»
à Rome, à côté du tombeau de Bernard