AUTORITÉ
appelle ta raison la passion qui le transporte; où le droit même de la nature demeure sans force , puisque la raison n'rn a point ; où par conséquent il n'y a ni propriété , ni domaine, ni bien , ni repos assuré , ni à dire vrai aucun droit, si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui l'est , puisque chacun tour à tour peut le devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens. Savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état , ou quels peuples y ont été et en quels endroits, ou comment et par quels degrés on en est sorti, il faudrait, pour le décider, compter l'infini, et comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le cœur de l'homme. « ( V. Avertissement sur les Lettres, de M. Jurieu. )
Concilier la liber é et l'autorité est une œuvre difficile , surtout dans notre pays , où cette conciliation , après avoir été pendant un ; quart de siècle un essai laborieux , est redevenue un rêve. Il y a bien des raisons de cette difficulté : la principale, c'est que nous ne savons pas aimer les deux choses également , et que nous sommes tour à tour emportés soit vers la libellé jusqu'il faire amitié avec la licence, soit vers l'autorité jusqu'à lui permettre le despotisme. Rien n'est plus rare parmi nous qu'un homme qui voit dans l'autorité la meilleure garantit; de la liberté, dans la liberté le contrôle pacifique et confiant de l'autorité. Nous ne nous faisons même pas une idée très-juste de ce que nous aimons.
Les partisans de la .liberté l'aiment fort pour eux-mêmes; mais leur amour s'arrête au moment où , si je puis parler ainsi, il devrait commencer, au moment où la liberté d'autrui les contrarie. Les partisans de l'autorité semblent plus aimer en elle les privilèges particuliers qu'elle leur garantit ou la douceur de n'être pas contrôlés que les avantages généraux qui en résultent pour le parti tout entier. De là vient que, ballottés sans cesse entre une liberté licencieuse et une autorité sans contrôle, nous ne savons en réalité ni être libres ni être gouvernés , et que de ces deux biens suprêmes des sociétés humaines nous ne connaissons que l'ombre. Car il ne faut pas croire qu'une peur déraisonnable de l'arbitraire puisse produire la vraie liberté , ni que la panique de l'anarchie puisse nous amener à la vraie autorité. Ce sont deux choses trop bonnes et trop belles pour qu'elles puissent sortir d'un excès.
Ce que nous appelons la vraie autorité n'est pas cette force excessive que la nécessité défère pour un temps à la puissance exécutive ou gouvernement; c'est une force tempérée par les lois et par les mœurs, douce, égale, qui n'a pas besoin de tendre ses ressorts, a laquelle tout le monde consent et vient en
— AUXES1A 364
aide. Celte autorité-là, nous sera-til donné de l'avoir? Comment l'établir pour la première fote , ou , si ce que nous disent nos pères est vrai , qu'ils en ont connu quelque chose, comment la rétablir? En rétablissant d'abord la puissance paternelle. Mais cette puissance elle-même , s'il est vrai qu'elle se soit perdue, comment la retrouver? Je n'en vois qu'un moyen, et ce moyen n'est pas aisé: c'est de nous en faire ia même idée que Bossuet, qui n'est pas, que je sache, un mauvais guide; c'est de voir, comme Montesquieu, dans les pères « une image du Créateur de l'univers »; c'est, pour tout dire, que les pères travaillent eux-mêmes et tout les premiers au rétablissement de leur puissance.
Nous ne savons si des mesures de gouvernement y pourraient aider, et si l'autorité en nos jours peut donner à la puissance paternelle la force qu'elle-même a cessé d'en tirer. Nous en douions fort; mais nous croyons à la réforme individuelle; nous croyons que des pères qui seraient pénétrés de la sublime idée qu'ont eue de la puissance paternelle Bossuel et Montesquieu , et qui arrangeraient leur vie de façon à n'en être pas indignes , rétabliraient celte puissance; nous croyons que, l'exemple s'en répandant de proche en proche, il ne serait pas impossible que 1rs mœurs de ia famille parvinssent à refaire l'autorité.
Désiré NiSAiin.
AUXÉSIA. (Mythologie.) Ce nom, qui vient d'aûÇw.et qui signifie celle qui donne In croissance au blé, était le nom d'une déesse dont le culte, corrélatif à celui do Proscrpine ou de Démêler Chthonia, parait avoir été par* ticulier à l'Argolide. Ce culte, enveloppé de formes mystiques, était inséparable de celui de Damia p autre déesse du même genre, qui paratt aussi se confondre avec Cérès et Démo, et qui présidait également à la fructification et à la production (1). Toutes deux étaient adorées spécialement à Trézène, à Égine , à Épidaure , et les cérémonies pratiquées en leur honneur avaient le caractère de fêtes agricoles. Festus nous parle d'une fête en l'honneur de la bonne déesse, fêle qu'on appelait Damium, à laquelle présidait une prêtresse appelée Damiatrix , et à laquelle aussi les femmes seules pouvaient assister (2). On adorait cette même divinité à Tarente, dans une fête appelée Dameia (3). — Voici maintenant les traditions que divers peuples de la Grèce rattachaient à ces noms et à ce culte.
D'après les habitants de Trézène, deux jeunes filles, Auxésia et Damia , venant de la Crète et arrivant dans leur ville, se trouvèrent an
(1) Hérod., V, 8S asq.- Cf. Ottf. Millier, Dorkr, I. p. ws , p.
(2) l-Ystus, s. v. Pmuiurn.
la) Hcsych. s. v. Aâjxeta.
3fi5 AUXftSIA
milieu d'une émeute, et Turent tuées à coups île pierres. Les habitants expièrent ce triste événement en divinisant les victimes , et instituèrent en leur honneur une fête qui fut appelée Lithobolie (lapidation) (1). — Selon la tradition d'Épidaure et d'Égioe, les Épidauriens, dont les champs étaient frappés de stérilité, ayant consulté l'oracle de Delphes, le dieu leur ordonna d'élever à Dainia et à Âuxésia des statues qui ne fussent ni de pierre ni d'airain , mais laites avec le noble bois de l'olivier. En conséquence, les habitants d'Épidaure prièrent les Athéniens de leur laisser prendre chez eux un arbre de cette espèce.
Les Athéniens y consentirent, à condition toutefois que chaque année les habitants d'Épidaure sacrifieraient à Minerve ( Athéné Açraulos, celle qui donne aux champs la fertilité) et à Érechthée ( le dieu des eaux fécondantes). Ces conditions acceptées , le bois livn:, les statues taillées, la stérilité cessa. Plus tard, vers l'an 540 avant Jésus-Christ, Ê#ne s'étant détachée d'Épidaure, sa métropole, les Éginèles dérobèrent les statues des dées<es, adorées jusque là en commun, et les transportèrent au centre de leur lie, dans le district d'Œa , où ils instituèrent des sacrifiées, des chœurs et des mystères en l'honneur d'Auxésia et de Damia. Cependant, lesÉpidauriens , privés de leurs statues , avaient cessé d'observer la convention faite avec les Athéniens , et ne sacrifiaient plus à Minerve. Les Athéniens, pour rentrer dans leurs droits, résolurent de rétablir les choses dans l'état primitif, cl sommèrent les Éginètes de rendre les statues qu'ils avaient dérobées. Sur leur refus, ils voulurent employer la force. Déjà ils avaient passé des cordes autour des simulacres, et se mettaient en devoir de les entraîner vers la mer, lorsque soudain le tonnerre se fit entendre, la terre trembla : les Athéniens furent frappés de démence, et s'en- (re-tiièrent; un seul survécut, pour porter à Athènes la nouvelle du désastre. A ce récit, •idopté par les Athéniens, les Éginètes ajoutaient que tandis que les assaillants tiraient à eux les statues, celles-ci tombèrent d'elles-mêmes à genoux, et qu'elles gardèrent cette posture par la suite (2). — Les statues d'Auxésia et de Damia existaient encore au temps de Pausanias (3) , qui les a vues, et qui leur a offert un sacrifice. Des cérémonies secrètes se célébraient aux fêtes instituées en l'honneur de ces déesses, et des chœurs de femmes placés sous la conduite de dix choréges attaquaient, par des chansons moqueuses, les femmes du pays : « Analysons rapidement ce
(I) Pau*., ed. Clavier, t. I. p 555.
(!) HtTod., v, m bis,S6. -Paus.,t I, p. m. - Ilom., Uymn. in (1er., m.
Loc. rit.