‹ Encyclopédie moderneChapitre 166 sur 308 · BAIN · texte numérisé non relu

BAIN

crête Je la cuisine magique, et je crois que ces deux vers de Lucrèce contiennent le triste menu des premiers banquets :

Q<ix sol atque Imbre» dcderant , quod terra crcarat «pente ma, salis Id placabat pcctora donum.

Lu. v.

Il est vrai que les estomacs se lassèrent assez vite de l'eau de pluie, de l'eau de fontaine et des productions spontanées de la terre, et que l'on profita aussitôt que possible de l'in- Tention du vin et de l'amélioration des fruits parla culture; mais l'art culinaire ne fit que peu de progrès, et resta même fort en arrière de l'élégance du service de table. Ainsi les héros d'Homère ne semblent connaître que les viandes rôties, qu'ils embrochent cl dressent eux-mêmes, tout héros qu'ils sont, et les amants de Pénélope, ces intrépides viveurs d'Ithaque, de Dulichium, de Samé et de Zacynlhe dévorent l'héritage du pauvre Ulysse dans un banquet de vingt années, où l'on boit le vin de Biblis dans des cratères d'or, mais où ne figurent ni poisson , ni volaille , ni friandises, et où n'apparaissent que sous la forme de rôti les troupeaux sacrifiés du mari voyageur. Tant que les lois de Lycurgue furent en vigueur, la cuisine fut détestable à Sparte. Un cuisinier de Sicile, un très-habile homme, nommé Mimœcus, vint pour y exercer sa profession; il était d'un pays en grand renom pour les délicatesses de la table : aussi comp- Uit-il à bon droit faire de l'or dans cette méchante ville du Péloponnèse, quand voilà qu'on l'en citasse avec un grand fracas , comme empoisonneur des mœurs publiques et pour tentative de conspiration contre le fameux brouet noir, le uiXa< Ço>u.ô;, dont madame Dacier ernt un jour avoir retrouvé la recette, et qui lui donna la plus belle colique que le fanatisme du grec ait jamais procurée à entrailles humaines. Mais le brouet noir, qui faisait reculer d'horreur tout ce qui n'était pas Spartiate de naissance, était particulier à Lacédémone, et les rôtis des banquets de l'antiquité devaient être d*u;i excellent goût, si Ton considère la façon dont ils étaient dévorés. Il ne nous est donc pas permis de juger avec nos yeux la table de ces premiers repas, qu'embellissaient et couronnaient les concerts et la danse, où poètes et musicieus étaient toujours admis sans rétribution. Ils étaient en rapport avec le luxe et les habitudes de leur époque. Ce qui a dû nous préoccuper, c'est de faire ressortir leur action civilisatrice, en nous efforçant de donner quelque intérêt à notre étude.

Nous venons d'envisager les banquets sous leur beau côté, de montrer l'heureuse influence que dans les premiers âges du inonde ils ont exercée sur les sociétés. Ils ne s'offriront plus a nous, à quelques rares exceptions près, que sous un aspect beaucoup moins favorable.

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La civilisation, dont ils ont servi les progrès, va , dans sa phase de luxe effréné, pervertir leur nature, et, en les mettant au service de tous les mauvais penchants, en faire des instruments de débauche et d'embauchage , de désorganisation sociale, de corruption politique; désormais leur action sera nulle sur la marche générale de l'humanité, mais elle deviendra très-aclive sur le cours particulier des événements. Le banquet de Sardanapale peut servir de symbole à la chute des empires de l'Asie, si florissants sous le règne des mœurs pures et simples, agricoles et militaires. Le luxe et la luxure devaient fatalement renverser tour à tour ces grands corps sans âme, où l'absolu lisme hébété des satrapes, leur cupidité insatiable et leurs fastueuses prodigalités ne laissaient à leurs troupeaux d'hommes, pour lesquels tout intérêt de patrie avait disparu , que les jouissances du sensualisme le plus abrutissant. En réfléchissant sur l'état social de l'antique Orient, on conçoit que le triomphe sur les Perses ait été aussi désastreux pour la Grèce que le fut plus tard pour Rome la brillante expédition contre Milhridate. Ses austères constitutions ne purent résister à l'invasion des richesses et des habitudes asiatiques. Sparte elle-même abandonna de grand cœur le brouet noir, et accueillit cette fois avec tous les égards du monde les cuisiniers siciliens.

Le luxe, qui, comme aujourd'hui, ne vivifiait pas toutes les parties du corps social, ne tarda pas a corrompre les mœurs publiques. Des lois somptoaires durent être édictées pour en restreindre le développement; mais ces règlements , facilement éludés , permirent aux Grecs d'attendre joyeusement au milieu des festins l'heure de la ruine de leur patrie. Nous devons toutefois ajouter qu'à côté de ces repas tout sensuels , la Grèce avait de certains pique-niques intellectuels, où chacun apportait son écot d'esprit et de savoir sur un sujet de conversation fixé à l'avance. Ces repas, où la table n'était qu'un prétexte, expliquent le titre de Banquet donné par quelques auteurs grecs à des traités de littérature et de philosophie.

Passons à Rome. Nous y trouverons les banquets au service des ambitions impatientes et des pouvoirs usurpés , détruisant la république et préparant rétablissement de l'empire. Les légions de Pompée n'ont pas victorieusement traversé le Pont, l'Arménie, la Cappadoce, la Paphlagonie , la Cilicie, la Scythie et la Judée, sans prendre goût aux délices de I Orient. Les trésors de Tigrane et de Milhridate sont devenus le prix de leur bravoure. De retour à Rome, elles n'ont pas renoncé aux plaisirs ; il leur faut spectacles et festins. Les banquets ne leur feront pas dé-

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