‹ Encyclopédie moderneChapitre 167 sur 308 · BANQUET · texte numérisé non relu

BANQUET

faut. Pendant viugt ans d« guerre civile, tous les compétiteurs du pouvoir vont à l'envi rechercher la faveur de l'armée et du peuple par les plus incroyables largesses. Quand Jules César revint à Rome vainqueur de tous ses ennemis, il invita les légions à d'immenses festins, qui se prolongèrent plusieurs jours de suite. Là 22,000 tables étaient servies par 22,000 maîtres d'hôtel. Auguste se souvenait assez d'Octave pour n'avoir pas oublié comment on gagne l'esprit du soldat. Il savait que, par cela même que les banquets avaient été un principe de mort pour les libertés publiques, ils devaient être un élément de durée pour l'absolutisme. Aussi traitat-il les prétoriens comme les prétoriens aiment à être traités. Ses successeurs l'imitèrent en cela , quand ils ne renchérirent pas sur lui; et le cri de la multitude, partent et cir censés t fut la véritable devise de la politique de l'empire romain.

Ce besoin général de jouissances créa pour la richesse privée comme pour le trésor public de ruineuses obligations. Lucullns, — il avait aussi commandé en Asie, — porta le premier le luxe de la table et des réceptions à un degré de splendeur qui put donner aux Romains une idée des féeries orientales. La tradition des somptuosités ne se perdit pas. Sous le despotisme impérial, les familles patriciennes, prodigues de leurs grandes mais incertaines fortunes, rivalisèrent entre elles de faste et d'apparat. Privées qu'elles étaient de toute participation sérieuse aux affaires de l'État, sans foi dans l'avenir de la patrie, sans foi dans une religion instrument docile d'un pou* voir éhonté, elles remplirent de fêtes incessantes le vide de leur existence, et l'orgie romaine se prolongea, attendant dans une voluptueuse insouciance que les barbares se rendissent maîtres de la table du banquet.

A ce grand désordre moral il fallait un remède, le ciel l'envoya. Le christianisme, en plaçant au delà de la tombe une éternelle récompense pour le sacrifice passager de nos passions terrestres, vint opposer son spiritualisme au culte des sens. Les banquets de l'ûme eurent enfin leur jour, et tous les peuples de la terre furent conviés à la table sacrée, à Tepulom sacrum de la communion évangélique. Mais le christianisme, dont les principes attaquaient toute l'organisation de l'ancien monde, en butte par cela même à d'innombrables inimitiés, à de terribles persécutions, dut, pour la propagation de ses dogmes et le succès de son établissement, demander des secours aux moyens humains. Les banquets fraternels, les agapes lui furent d'une puissante utilité comme foyers de pro* pagande. Dans ces repas , dont l'approvisionétait fourni par chacun des convi-

vus, tous les intérêts de la société naissante étaient discutés. On s'y occupait à trouver de nouveaux modes de prosélytisme, à créer de nouvelles voies à la prédication de la bonne nouvelle , à étendre enfin de plus en plus les ramilications de l'association. Des discours qui renfermaient très-probablement des mots d'ordre et des règles de conduite étaient prononcés dans ces assemblées et recueillis par des tachigraphes, notarii tachigrofici, et tirés à nombreuses copies, pour être distribués et colportés. Enfin ces repas, dont l'usage ne cessa qu'après le concile de Carthage (397), qui les défendit, se terminaient par une collecte au profit des frères malheureux ou persécutés et par le baiser de paix et d'amour. Nous ne ferons pas aux agapes chrétiennes l'injure de les assimiler aux banquets de nos sociétés secrètes : elles en diffèrent au fond essentiellement; mais quant à la forme, quant à la stratégie, elles ont avec eux des rapports qu'il est impossible de ne pas reconnaître.

Comme nous n'avons ni l'intention ni la prétention de courir le monde de table en table à travers les siècles, nous ne dirons rien des repas des Germains, rien de ceux des Scandinaves en l'honneur de leur Vénus et de leur Bacchus, Friga et Frig-god, d'où nous sont venus par les Normands les affreux noots de fricol t fricotleur,fricotter. Nous ne parlerons pas davantage des grandes réceptions au moyen âge. Il nous tarde d'arriver aux banquets politiques, qui depuis soixante années ont joué en France sur la scène des événements un rôle si important et si désastreux, et nous allons aborder cet intéressant sujet après avoir mentionné, comme le dernier et le plus illustre exemple de l'hospitalité féodale, le comte de Warwick, le faiseur des rois, comme on l'appelait pendant la guerre des roses ,'et qui nourrissait journellement dans ses domaines plus de trente mille personnes et consommait six bœufs par repas quand il tenait maison à Londres.

Les banquets politiques de nos sociétés secrètes se sont modelés ou sur les agapes ou sur les repas d'initiation et d'affiliation des loges maçoniques. Quant aux banquets politiques, où, par voie de souscription, chacun peut être admis, nous en avons pris l'usage à l'Angleterre en même temps que nous lui fîmes l'emprunt du gouvernement constitutionnel, du régime parlementaire. La fédération ouvrit en France l'ère de ces grandes manifestations. Mais avant d'arriver au 14 juillet 1790 nous trouvons , hélas I sur notre chemin un banquet qui eut des conséquences trop terribles pour l'auguste et infortunée maison de Bourbon pour que nous puissions le ,

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« Le I er octobre 1789 un repas de corps Tut donné par les gardes du roi : les officiers de dragons et de cliasseurs qui se trouvaient à Versailles, ceux des gardes suisses, des centsuisses de la prévôté et l'état-major de la garde nationale y furent invités ; on choisit pour le lieu du festin la grande salle des spectacles, exclusivement destinée aux fêles les plus solennelles de la cour, et qui depuis le mariage du second frère du roi ne s'était ouverte que pour l'empereur Joseph II. Les musiciens du roi eurent l'ordre d'assister ù cette fête, la première que les gardes eussent encore donnée. Pendant le repas on porta avec enthousiasme la santé de la famille royale, celle de la nation fut omise ou rejetée. Au second service des grenadiers de Flandre, les suisses et les dragons furent introduits pour être témoins de ce spectacle et participer aux sentiments qui animaient les convi- I ves. Les transports augmentaientd'un moment à l'autre. Tout d'un coup, on annonce le roi, qui entre dans la salle du banquet en habit de chasse, suivi de la reine tenant le dauphin, dans ses bras. Des acclamations d'amour et de dévouement se font entendre. L'épée nue à la main on boit à la santé de la famille royale , et au moment où Louis XVI se retire, la musique joue Pair : 0 Richard 1 6 mon roi! l'univers ('abandonne. La scène prend alors un caractère bien significatif. La marche des Hollans et les vins versés avec profusion font perdre aux convives toute réserve. On sonne la charge, les convives, chancelants, escaladent les loges comme si l'on montait à l'assaut; des ooeardes blanches sont distribuées, la cocarde tricolore est, dit-on, foulée aux pieds, et cette troupe se répand ensuite dans la galerie du château, où les dames de la cour lui prodiguent les félicitations et la décorent de rubans et de cocardes ».

« Tel fut, ajoute M. Mignet dans son Histoire de la Révolution, le fameux banquet du 1 er octobre, que la cour eut l'imprudence de renouveler le 3 ». Le banquet de Versailles ne rendit pas le dévouement des soldats plus sûr, tandis qu'il augmenta l'indisposition du peuple et confirma les soupçons de coup d'État. A Paris la nouvelle du repas produisit la plus grande fermentation, etamena les odieuses journées des & et 6 octobre, qui eurent pour résultat de détruire l'ancien régime de la cour, de lui enlever sa garde et de transporter la résidence royale dans la capitale de la révolution.

Nous avons dit que la fédération avait été le signal des grands banquets politiques. Le premier et le plus nombreux eut lieu en effet dans le parc du cliâteau de La Muette, au bois de Boulogne, le 14 juillet 1790. Les tables occupaient toute l'étendue du bois; tous les

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fédérés y prirent place. La France entière s'y trouvait représentée par les députations des gardes nationales de tous les départements et de tous les corps de l'armée. Cette grande fête nationale fut la manifestation la plus imposante du patriotisme le plus vrai, des sentiments les plus généreux, des illusions les plus pores, du respect le plus sincère pour les droits de chacun. Il est de mode aujourd'hui d'insulter la Révolution; l'aristocratie d'avant-hier et les démagogues convertis par l'éloquence du budget trouvent cela du meilleur goût et du dernier gentil-homme. Quant à nous, qui en sommes encore aux illusions de la monarchie constitutionnelle» nous ne nous mêlerons point au chœur de ces messieurs contre les principes de 89 , principes qu'aux jours de piperie ils savaient si bien faire miroiter aux yeux de leurs alouettes.

A partir de la fédération l'usage des banquets s'étendit dans toute la France, et ils devinrent l'accompagnement obligé de toutes les fêtes, de toutes les solenuités. « Ce n'est pas le bonheur de Persépolis que nous avons promis à la France, disait Saint-Just, c'est celui de Sparte. >• M. le chevalier aurait dû ajouter, pour être vrai, que ce n'était même pas le bonheur de tous les Lacédémoniens, mais celui des Ilotes que les démagogues de sa trempe rêvaient et préparaient pour leur pays. Dans cette recherche du bonheur à la Spartiate on découvrit les àvôpeîa de Lycurgue, ce qui nous valut les repas civiques et fraternels qui à chaque fête nationale réunissaient à des tables dressées devant leurs maisons toutes les familles parisiennes. Au sujet de ces banquets renouvelés des Grecs, il existe un passage assez curieux dans une lettre écrite d'Amsterdam à Robespierre par un maître coquin, qui, ayant pris un nom plus conforme que le sien à l'égalité et à la liberté, a eu la bonne fortune de n'être connu que sous le pseudonyme de Niveau. Cet honnête Niveau adresse a Robespierre , en lui abandonnant le mérite de l'invention, la recette suivante poor assujettir la France à un régime de banquets et en retirer annuellement 608,309,000 livres II

a il n'est guère possible, dit Niveau» sans « courir degrands risques, de songer, pour le « présent du moins, à niveler les fortunes»

« surtout entre les bons sans-culottes ou ceux « qui paraissent tels, car, entre nous, il n'est « guère vraisemblable que les citoyens riches « soient patriotes de cœur et dans la bonne « foi. Les repas publics et communs peuvent « vous faire suppléer à ce défaut. Pour cela « il suffirait d'obliger tous les citoyens de tout « sexe, de tout âge et de tout rang, de se m trouver à une heure fixée dans le lieu de leur « section à cet eflel désigné pour y manger

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