A., XIII
(ï) H., IV, «, 77, V. 18.
ÔI9 BRU
brumaire. — 18 liminaire. C'était le deuxième mois de l'année républicaine ; il venait après vendémiaire. Il commençait le 23 octobre, et finissait le 22 novembre. Il a marqué la chute du Directoire et de la constitution de Pan III, comme vendémiaire en avait marqué l'avènement.
La constitution de Tan III n'avait pas été plus heureuse que celles qui la précédèrent, et l'on peut ajouter que celles qui l'ont suivie. Il y avait quatre ans à peine qu'elle avait été proclamée, et déjà elle périssait. Elle n'avait rien protégé , rien défendu , rien affermi : ce n'était qu'une lettre morte, qui n'imposait à personne, qui ne contraignait personne, et dont chacun comprenait à la fois le vide, le ridicule et l'impuissance.
On n'avait réussi à la soutenir qu'en la violant , si c'est soutenir une constitution que d'en violer sans cesse les priucipes sous prétexte de la sauver. Telle était cependant la prétention du Directoire chaque fois qu'il était amené par les menaces et la révolte des partis à porter, comme on disait alors, « une main sacrilège sur le livre de la loi ».
C'était pour rentrer dans la constitution qu'on avait expulsé violemment au 18 fructidor une centaine de députés, nommés régulièrement aux termes de cette constitution et déclarés inviolables par elle.
C'était pour rentrer dans la constitution que la majorité des Conseils, d'un autre côté, au moyen d'une de ces tristes et honteuses coalitions dont nos assemblées ont si souvent offert l'exemple , et la seule chose peut-être où elles se soient montrées habiles, avait, au 30 prairial, arraché leur démission à trois membres du Directoire, nommés aussi régulièrement que les députés du 18 fructidor, aussi inviolables qu'eux , aussi sacres aux yeux de la constitution.
Celle constitution , au fond , personne n'y croyait, et n'y avait jamais cru. Ell« n'avait été admise que par une sotte d'hypocrisie générale, comme il arrive dans ces moments où chaque parti, ne se sentant pas assez fort pour prévaloir, a l'air d'accepter une loi qui le blesse, en attendant qu'il puisse imposer la sienne; y trouvantdu moins cet avantage, que si elle l'empêche de triompher, elle empêche aussi ses adversaires.
Nul n'avait renoncé à ses espérances, encore moins à ses intrigues et à ses menées. On se servait au contraire de la constitution pour détruire la constitution. Chacun, par ses emportements, poussait son ennemi à en franchir les limites , et lui reprochait ensuite de les avoir franchies. Le temps se passait, consumé tout entier dans ces discussions vaines, stériles et presque toujours scandaleuses , où se perdent le crédit et la considération du gou-
UAIRK 520
vernement , la confiance dans un état de choses qui, après avoir tant promis, ne produit que de pareils résultats.
Le gouvernement, battu de toutes parts, <d butte à ces factions qui se disputaient le sol par-dessus sa tête, sans force pour lear résister s'il restait dans la constitution , on leur fournissant des moyens d'agression s'il en sortait , le gouvernement succombait, avili et méprisé. Nos armées étaient vaincues, l'ennemi était à nos portes comme en 92 ; et l'on ne voyait nul moyen de le chasser, comme en 92. Les finances étaient dans un désordre inexprimable , ou plutôt il n'y avait plus de finances, plus d'administration, plus de police. Les routes infestées de brigands, qu'on n'avait ni l'énergie ni même le pouvoir de réprimer, étaient devenues impraticables. On avait essayé, pour combler le vide du trésor, de recourir à l'impôt progressif, impôt terrible , qui soulevait les populations et ne produisait rien dans ce pays ruiné et à bout de ressources. Il semblait que tout fût prêt à se dissoudre. Personne ne commandait , personne n'obéissait; les fournisseurs seuls étaient le» personnages considérables et écoulés. On eût dit que c'était pour livrer l'État à celle race immonde que la révolution avaitété faite Leur influence s'étendait à tout; elle corrompait tout, desséchait tout. Elle salissait jusqu'au* membres du gouvernement, accusés de tremper dans leurs infamies et d'eu partager avec eux le bénéfice; accusation vraie en ce qui concernait l'un des directeurs. Nos soldats, nus, sans pain, sans souliers, périssaient de faim et de dénûment, lorsqu'on voyait ceux qui étaient chargés de les nourrir nager dans un luxe insolent , étalé avec une effronterie qui révoltait la conscience publique. H y avait quatre ans que le Directoire était institué. Alors la France était victorieuse et redoutée. Un an après elle avait imposé à ses ennemis ce traité de Léoben qui la comblait de gloire et de richesse. Qu'avait-on fait de cette gloire et de celte richesse } Trois ans à peine, et tout avait disparu. L'Italie était perdue. Souwaroff élait aux frontières : l'on n'avait ni argent ni armée pour le combattre ; et l'on en était aux visites domiciliaires comme au temps de la terreur. Le gouvernement en effet avait du recourir à ce moyen pour assurer sa tranquillité; mais ce moyen lui-même n'était qu'uno charge de plus dm l'acte d'accusation dressé contre lui.
Le personnel des membres du Directoire ne justifiait que trop ces accusations. On sait quels étaieut ces membres. Il y avait d'abord Barras, inconnu la veille, trop connu depuis par sou immoralité, ses dilapidations, ses débauches. Son élection au Directoire avait été l'avènement du vice au gouvernement , du vice
BRUMAIRE
éhonté, sans pudeur, satisfait de lui-même au contraire, et s'étalant avec complaisance. Il y avait Moulins, général obscur et sans talents, aussi ignoré de ses soldats que du public; Collier, avocat breton, sans réputation, dont le 18 brumaire mit à nu la nullité entêtée, n'ayant pas su même, dans l'exercice de sa profession en province, se créer cette gloire de bailliage ou de sénéchaussée qui a conduit dans nos assemblées tant de législateurs qui n'étaient rien et de ministres dignes de ces législateurs. Il y avait Sieyès, théoricien brouillon , cupide et ambitieux , jouissant alors d'une grande rénommée, due à l'orgueilleux étalage d'une métaphysique pédantesque et inintelligible. L'Empereur l'avait merveilleusement défini en disant de lui que c'était un esprit creux et non profond. 11 y avait, enfin, Ducos, sur le mérite duquel l'histoire n'a jamais réussi à se renseigner, malgré les recherches.
.Sieyès, Barras, et Ducos, dominé par eux, comprenaient parfaitement que la constitution se mourait, et que leur gouvernement louchait à sa tin. Aussi prenaient-ils leurs pré-' raulions : Barras en négociant avec tout le monde, les royalistes et les jacobins, de manière A s'assurer un abri ou au moins de l'argent après la tempête. L'histoire a fait connaître ses relations avec le comité royaliste établi à Paris, et les promesses de Louis XVIII. dans le cas d'une restauration préparée et aidée par le directeur.
Quant à Sieyès, il ne songeait pas à rétablir la monarchie, loin de là. Il avait voté la mort de Louis XVI en des termes tels que toute espèce de restauration devait lui apparaître comme le plus grand des malheurs, au nioius pour lui, sinon pour le pays. Puis il nourrissait d'autres projets depuis longtemps. Ce qu'il poursuivait, c'était une sorte de royauté pour lui et à son usage, par la vertu de sa métaphysique, une royauté philosophique, qui sans lui donner de litre aurait fait de lui quelque chose comme le Numa ou l'oracle de Delphes de celte république; une manière de fténie tulcïaiie supérieur et familier, révéré des peuples , consulté des sages, et regardé par tous comme l'intelligence suprême et régulatrice présidant aux destinées de ce pays.
Telles étaient les vues de ce grand esprit; c'est à cela que tendaient sérieusement ses efforts et ses combinaisons. On ne dit rien de nouveau sur celte chimère, qui a frappé Sieyès d'uu ridicule dont il ne s'est jamais relevé. Son rêve était de donner à la France une constitution faite par lui, et par lui seul. Dans ce but, il avait passé une partie de sa vie à inventer des constitutions suivant les circonstances, mais sans avoir le bonheur de les faire adopter, ce qui avait irrité sa persévérance
au lieu de l'abattre, et changé son obstination en une sorte de manie, qui espérait cette fois se satisfaire. Les circonstances paraissaient on ne peut plus favorables. Il était évident que la constitution allait expirer. Le moment était venu de doter enfin la France de ce fruit de ses méditations et de son génie. Sa nouvelle constitution était déjà prêle. Il ne s'agissait plus que de porter le dernier coup à l'ancienne. C'est à quoi le Directeur s'employait de tout son pouvoir. Il attirait à lui les fonctionnaires, les généraux, tous ceux qu'il jugeait les ptus capables, pourvu qu'ils ne le fussent pas assez, pour le dominer. Il leur communiquait ses idées, cherchait à les en pénétrer, et donnait cet exemple, assez rare, mais qui peint bien la situation , d'un chef de gouvernement conspirant la ruine de son propre gouvernement.
Après les grandes causes venaient les petites, qui n'avaient pas moins d'influence.
C'étaient les intrigues intérieures, les jalousies d'individu à individu entre les membres du Direcloire, leurs familiers, leur entourage.
L'Empereur en quelques lignes a décrit cette situation. Ces quelques lignes, mieux que des pages entières, font connaître comment ni la constitution, ni le Directoire, ni rien de ce qui composait cet état de choses n'était fait pour durer.
« L'opinion publique, dit-il (1), fut d'abord « séduite par les avantages qui paraissaient « attachés à la forme de gouvernement pres- « crite parla constitution de 1795. Un conseil « de cinq magistrats, ayant des ministres res- « ponsables pour l'exécution de ses ordres, « aurait tout le loisir de mûrir les affaires ; « le même esprit, les mêmes principes se ti ans- « mettraient d'âge en âge, sans interruption; « plus de régence , plus de minorité à crain- « dre. Mais ces illusions se dissipèrent bien- « tôt. On éprouva à la fois tous les inconvé- « nients résultats inévitables de l'amalgame « de cinq intérêts, de cinq passions, de cinq « caractères divers : on sentit toute la diffé- « rence qui existe entre un individu créé par « la nature et un être factice, qui n'a ni cœur « ni âme, qui n'inspire ni confiance, ni amour, j « ni illusion.
« Les cinq directeurs se partagèrent le palais du Luxembourg, et s'y établirent avec leurs familles, qu'ils mirent en évidence.
Cela forma cinq petites cours bourgeoises, placées à côté l'une de l'autre, et agitées par les passions des femmes, des enfants et des valets: La suprême magistrature fut avilie.
Les hommes de 93 , les classes élevées de la société, furent également choqués. L'esprit de la constitution était violé. Un directeur
(0 Mémoires de l'Empereur, Récit de la journée du 1 18 fructidor.
BRUMAIRE
« n'était ni un ministre, ni un préfet, ni un gé- « néral : il n'était que le cinquième d'au tout. « Il ne devait paraître en évidence qu'en con- « seil ; sa femme, ses domestiques auraient dû « ignorer qu'il était membre du gouverne* « ment. Le directeur devait rester simple ci- « toyen ; mais le Directoire devait être envi- « ronné des respects, de l'étiquette et de la « splendeur qui appartiennent à la roagistra- « ture suprême d'une grande nation. Cette « splendeur devait être celle de la puissance, « et non de la cour. Le directeur sortant des « fonctions n'eût trouvé alors aucun changem ment dans son intérieur ; il n'eût épronvé « aucune privation. C'est dans cet esprit que « la constitution lui avait assuré seulement la « somme modique de cent mille francs d'ap- « poiotements, et que les frais de représenta- « tion du Directoire étaient compris au budget h pour cinq millions, sous le titre de/rai* de a maison. Alors un traitement de cent mille « francs était suffisant; mais il aurait dû être « assuré pour la vie, ce qui aurait permis « d'imposer au directeur sortant de charge « l'obligation de ne plus occuper aucune fonc- « tion , et aurait assuré son indépendance. »
Gohier et Moulins n'avaient pas assez de lumières pour se rendre compte de la situation. Ils étaient républicains et très-attachés à la constitution, ce qui était naturel. Ils devaient aimer une constitution qui avait aplani le chemin des honneurs h leur médiocrité. Ils représentaient un parti qui, bien qu'à la tête des affaires et encore debout , à ne considérer que les apparences, n'était déjà plus rien dans la nation. C'est ce parti que no6 soldats appelaient énergiqnement le parti des avocats, désignant par là cette classe de lettrés de second ordre dont l'ambition inintelligente , en poussant dès le début de la Révolution à une république que personne ne souhaitait, avait ouvert la porte à des excès dont ils avaient été les premières victimes.
Ce parti, vaincu et dispersé au 31 mai, avait reparu après le 9 thermidor; la constitution de l'an III avait été faite par lui et pour lui. Il avait eu soin de l'arrêter là où il s'arrêtait luimême. En d'autres termes, il l'avait faite assez républicaine pour fermer la voie à toute supériorité qui pourrait le gêner, et point assez populaire pour être débordé par la démocratie. C'était une sorte de place fortifiée uniquement pour son besoin, où lui seul pouvait pénétrer et d'où il pouvait dominer ses adversaires. Mais ce qui, suivant son calcul, aurait dû être le principe de sa force était devenu le principe de sa faiblesse. Il avait beau tenir toutes les positions officielles, il était en dehors de tout. L'opinion détrompée ne l'apercevait plus que sous la forme d'un accident •m» quelque sorte , considéré comme trop peu
de chose pour arrêter la marche des deox grands partis qui se disputaient encore la France ; c'est à savoir la monarchie et les républicains à la manière de 93.
La nation, comme toujours, formait le milieu entre ces opinions extrêmes. Au fond elle était monarchique, parce qu'elle l'a toujours été, malgré toutes les révolutions, et que tel est son génie. Mais dans les circonstances pré* sentes elle était trop compromise avec la monarchie pour désirer le retour de rancienne dynastie. Des intérêts nouveaux s'étàlentcréés depuis 1789 : elle craignait une restauration , qui tendrait sans doute à les détruire; au moins le supposait-elle, et l'on avait soin d'exagérer ses craintes à ce sujet. On ne se rendait pas compte de cette force des choses qui, en d'antres temps, avait obligé Henri IV à reconnaître la plupart des faits accomplis sous la Ligue. C'est ce qui avait fait supporter le régime existant, quoique sans aucune sympathie. Mais on était bien plus ému encore et plus effrayé à l'idée d'un nouveau 93 si le parti jacobin venait à triompher une seconde fois. On n'en détestait que davantage ce gouvernement qui ne savait éloigner aucun de ces deux dangers, et ne semblait écarter l'un que pour vous précipiter dans l'autre, infiniment plus terrible et plus affreux.
Le parti du Directoire, cependant, ne comprenait que trop bien ce qu'il allait devenir si ta constitution succombait. 11 savait parfaitement qu'il n'était rien que par elle et ne serait rien sans elle. Aussi épuisait-il tous ses efforts pour la défendre. Il s'y rattachait avec l'ardeur d'un naufragé embrassant sa dernière planche de salut, il se retranchait derrière la loi écrite pour résister à un fait qui le dominait. Il essayait de combattre avec les armes de la légalité, comme si ces armes étaient quelque chose lorsque tout le monde vous devine, et sait qu'il ne s'agit au fond que de sauver son importance et conserver sa position à la faveur de cette prétendue légalité!
Cette légalité d'ailleurs, qui l'avait faite? N'était-ce pas le parti constitutionnel luimême, dans son intérêt et pour son avantage, comme la constitution? Reposait-elle par hasard sur ces principes éternels qu'on ne saurait violer sans porter atteinte aux lois divines et humaines ? tt la constitution étaitelle donc l'Arche sainte ? C'était ainsi, il est vrai, que le parti constitutionnel aurait voulu qu'on la considérât, et son éloquence ne s'y épargnait pas. On prodiguait les serments, les adjurations, les exclamations : on invoquait Brutus et Décius; on jurait sur leurs mânes ; on étendait les bras ; on appelait I analhème sur les traîtres qui oseraient attenter à la majesté des lois ; on les dévouait à \'é\è-
BRUMAIRE
rration «le la postérité. 11 n'était question que de César et des Tarquins. On sait quel était l'usage ou, si l'on aime mieux, la mode alors : c'était de se croire des Grecs et des Romains, et de parler comme eux, ou du moins comme on croyait qu'ils parlaient. De la ces habitudes de théâtre, cette phraséologie ampoulée et niaise, toute gonflée d'aothillièses, d'interjections et de prosopopées, qui faisait croire à ces législateurs qu'ils n'étaient rien moins que des Spartiates ou les Pères conscrits de l'ancienne Rome, tandis qu'ils ne ressemblaient, hélas ! qu'à des comparses jurant de marcher, de combattre etde vaincre, avec l'exaltation pro|>re aux héros de cette sorte. C'est ainsi que nos sénateurs juraient de mourir sur leurs chaises curules, de verser pour la constitution jusqu'à la dernière goutte de leur sang. La musique jouait un grand rôle au milieu de tous ces élans (1). Le gouvernement, jugeant avec raison qu'il fallait des cérémonies et la pompe des ornements extérieurs pour imposer aux esprits et frapper les imaginations, avait fait disposer dans la salle même des conseils tout un matériel destiné à faciliter singulièrement l'exécution de ces sortes de scènes. Au fond était un autel chargé de symboles, de bas-reliefs, de ligures des dieux et des déesses alors révérés, suivant les principes de la religion du temps. C'était l'Agriculture, l'Abondance, la Sagesse, la Pudeur , la Sensibilité, la Virginité, la Piété filiale, la Jeunesse, l'Age-Mûr, l'Amour Maternel, la Vieillesse, etc., etc. On appelait cela Pau tel de la Patrie (2). Au milieu se dressait une colonne en marbre blanc (3). Un livre était déposé dessus; c'était le livre de la loi. Il était là toujours ouvert, règle suprême et redoutable sans cesse offerte aux regards de l'orateur pour remplir son esprit et iuspirer sa parole. Les sons d'un orchestre placé dans les tribunes supérieures venaient encore ajouter aux impressions que devait produire ce tableau. C'était aux accords d'une musique douce (4), comme on disait alors , que s'ou-
(I) Voir pour l'exactitude des détails qui vont suivre le Moniteur et l'Histoire parlementaire de la Révolution de MM. Bûchez et Roux.
(s) « Je crois avoir donné des preuves d'attachement « a la constitution de l'an III, disait Lemercier dans « la séance du 19 brumaire, à Salnt-f.loud. Toute la » France tait que je fis élever un autel dans le « sanctuaire des lois, au moment où il était a peine « permis de les invoquer et d'en parler. «{Moniteur).
13 1 « Vous ave/. Jure la constitution ; mais la culon-
ne sur laquelle elle est placée dans cette enceinte « ne sera point un billot sur lequel on immole une u victime. » ( Paroles de Lucien Bonaparte dans la se.. «ce du 33 messidor en VU. ) { Moniteur.)
(V) On exécutait même de* ouvertures d'opéra dans l oci-asion. On joua celle de Panurye au commencement de la séance citée plus haut. Il est vrai qu'il s'agissait de célébrer l'anniversaire du 1* juillet; mats on ne volt pa» quel rapport II y a entre Panurge t-t la prise de la BastlUc.
vraient les séances pour élever l'âme du législateur apparemment, la transporter et la maintenir dans ces sphères de méditation pure qui sont le séjour du sage. On terminait également par des hymnes. Il arrivait souvent même que l'orchestre intervenait au milieu des délibérations : c'était dans ces moments où l'orateur, vaiucu par l'émotion, seutait sa voix s'éteindre et ses forces l'abandonner. La symphonie venait alors à son secours. Elle l'aidait à reprendre ses esprits, elle suppléait à ce qu'il n'avait pas dit , et se chargeait d'achever son discours. On comprend à quels mouvements, à quelle éloquence passionnée et sublime pouvait donner lieu tout cet appareil. C'était ce que le gouvernement avait inventé de mieux pour inspirer le respect de la constitution. La constitution malheureusement n'en retirait aucun des avantages qu'il s'était promis. Toute cette décoration, ces serments, ces invocations, ces scènes d'opéra infiniment plus mal exécutées qu'à l'Opéra , manquaient leur effet sur un public blasé et qu'on avait fatigué jusqu'à la satiété de parodies de ce genre. On se permettait même de siffler les acteurs, suivant l'usage dans un pays où l'on n'attend pas toujours pour se moquer la présence du ridicule. On savait parfaitement, d'ailleurs, à quoi s'en tenir sur le personnel de ces Brulus qui parlaient de mourir, tout en vidant le trésor et en faisant des affaires avec les fournisseurs. On n'avait aucune inquiétude sur eux. On était bien convaincu au fond que personne ne mourrait, et sans prévoir précisément de quelle manière les choses se passeraient, il semblait qu'on devinât le dénoûment et qu'on pressentit déjà les croi* sées de Saint-Cloud.
La position n'était pas moins déplorable.
U semblait que la vie se fût retirée du corps social. L'action du gouvernement était comme suspendue ; tout était arrêté, rien ne fonctionnait plus. Le découragement s'était emparé des esprits. De tous côtés on avait le sentiment d l'une situation épuisée et devant aboutir à quelque catastrophe; mais laquelle?
On ne songeait pas même à s'en rendre compte. On attendait "dans cet état de torpeur et de résignation lâche qui suit les grandes commotions la crise qui devait tout perdre ou tout sauver, sans rien faire pour la prévenir, sans rien faire pour l'avancer.
Que faire d'ailleurs , et où tourner ses regards? Rien ne se présentait à l'horizon. On avait vu ce que pouvait le gouvernement civil fondé sur ces théories dont on avait poursuivi l'application avec tant de zèle et un enthousiasme si malheureux. L'expérience avait ramené aux principes ; elle avait fait comprendre que le seul moyen d'échapper à une destruction de jour en jour plus imminente,
BRUMAIRE
c'était l'unité de pouvoir, une sorte rie dictature illimitée en un mot, année des forces de tous pour le saint de tous, concentrée dans une main puissante, mise au service d'une intelligence assez grande pour pourvoir à tout, diriger tout, ramener la vie et la lumière au milieu de ces ruines et de ces ténèbres. Mais celte main, cette intelligence, où les trouver? Ce n'était |>as parmi les membres de la législature apparemment.
Les généraux eux-mêmes, pour la plupart»
n'avaient rien, malgré leur gloire, qui les put recommander pour une semblable mission.
C'étaient des militaires fort braves sans doute , quelques-uns même d'habiles capitaines; mais ce n'est pas seulement avec de la bravoure et des talents plus ou moins remarquables à la tête d'une armée qu'on gouverne un État et qu'on le retire du désordre ou l'ont plongé dix ans de révolution. L'ambition, il est vrai, ne manquait à aucun ; la suite l'a prouvé , malgré les ardeurs d'un dévouement qui se traduisait alors en ternies plus qu'exaltés pour la république. Malgré les grands exemples de la Grèce et de Home, elle a prouvé que s'il était un rôle qui leur parut digne d'envie, ce n'était peut-être pas celui de Fabricius ou de Cincinnatns. Mais l'opinion, qui est le meilleur juge dans ces circonstances, n'accordait à aucun les qualités nécessaires pour remplir celui de César ; eux-mêmes le sentaient et se rendaient justice. Mais il en résultait que l'armée , pas plus que le gouvernement, n'était en état de venir au secours du pays.
Il en était un cependant! Celui-là tout le monde le désignait , tous les regards étaient fixés sur lui, son nom était dans toutes les bouches. C'était le vainqueur de l'Italie, le négociateur du traité de Cainpo-Formio; c'était Bonaparte en un mot! Mais cette voix de toute une nation, qui attendait de lui son salut, comment Irait-elle jusqu'à lui? Qui irait la lui reporter au delà de ces mors , de ces régions lointaines qui le séparaient alors de la patrie? Éloigné depuis deux ans, el comme pcnlu pour elle, c'était à peine si l'on connaissait son sort. Le pays , il est vrai , avait encore entendu son nom. Il lui était revenu, renvoyé par la victoire, si cela peut se dire, et comme par les échos des Pyramides et du Tliabor. Mais le désastre d'Ahonkir était survenu. Les mers étaient fermées. Le vainqueur, prisonnier dans sa conquête, était destiné à périr peut-être , sous ce climat brûlant , au milieu de ces sables où il était allé chercher une gloire grande comme son génie , comme l'étendue de ces déserts qu'il remplissait aujourd'hui île son nom. Qui pouvait répondre qu'il n'eut pas déjà succombé! Alors on retombait dans le découragement; on sentait
l'inutilité de ces désirs qui portaient dans le vague , et que ne pouvait exaucer ni même entendre celui qui en était l'objet. Mais ce vague même lui était favorable ; il servait à sa renommée, il l'enveloppait comme d'un prestige. La grandeur de l'entreprise , ce souvenir des âges attaché à la terre foulée aujourd'hui par nos soldats, ces noms, ces monuments, ces débris d'un monde disparu , celle poussière des temps, en un mot, soulevée par notre armée, tout cela saisissait les imaginations. Il semblait que l'antiquité tout entière se réveillât pour apprendre le nom de la France el assister à ses triomphes. Ces impressions, un mol les résumait toutes : Bonaparte! 11 donnait l'idée d'une destinée à part , supérieure aux événements, et que ne pouvaient atteindre les chances communes. On eût dit qu'un instinct secret faisait pénétrer l'avenir. Cette destinée n'était pas remplie, elle ne pouvait linir ainsi. On le sentait, et l'on se reprenait à espérer. Les regards se tournaient de nouveau vers l'Orient. Ils allaient y chercher celui qu'appelaient tant de voîux. Ilsessayaienl de le suivre dans sa marche; de percer le nuage qui le dérobait aux yeux de l'Europe.
Ces vœux, il elail impossible qu'il les ignorât , comme s'il y avail dans la force du sentiment public quelque chose qui dut les lui porter à travers les airs. La Fi ance le reverrait sans doute. Comment ! On ne songeait pas à se l'expliquer, mais on en était convaincu. Une sorte de foi superstitieuse s'attachait à cette fortune; elle écartait toute idée d'obstacles et de périls. Plusieurs fois même on avail dit qu'il avait quitté l'Egypte; qu'il avait débarqué; qu'il était en France, et le pays s'était ému. Puis, par un de ces retours qui suivent ces espérances déçues, l'opinion irritée s'en était prise au gouvernement de l'absence de Bonaparte. Elle lui demandait compte de son sort : eile se répandait en accusations contre lui. Elle lui reprochait celle expédition d'Egypte, ordonnée sans doute pour perdre celui qui en était le chef, pour se délivrer d'une gloire qui inquiétait et dont on était jaloux. Ces plaintes se reproduisaient jusqu'à la tribune, quoique sous des formes moins amères. « Où est h Bonaparte? ^'écriait le député Baudin; sa « vie, déjà épuisée, se consume sous un ciel « brûlant ! Que n'es-lu parmi nous ! ajoutait-il : « la république ne serait pas menacée d'une « ruine prochaine. L'Europe et les factions a la respecteraient ! » Toutes les relations contemporaines témoignent avec une sorte de délire, si l'on peut s'exprimer ainsi, de ces alternatives d'espérance et de crainte qui tenaient tout un pays en suspens à propos d'un homme. Lo pays eu effet ne s'y trompait pas. Il avait encore besoin de vivre , <Jf
triompher, d'étonner le monde par «les pro- ? avait fait passer à cet eff ilices. Il appelait celui par qui il devait encore j L'arrêté, pris à la date du 7 exister, et par qui ces prodiges devaient s'accomplir.
Tout à coup l'on annonce qu'il est arrivé, qu'il a touché le port de Fréjus, que sous trois jours il sera à Paris. Cette fois la nouvelle était vraie. Le Directoire en avait été informé deux heures auparavant par le télégraphe. Elle éclata dans Paris comme un coup de tonnerre. C'était le soir. En un instant plaisirs, affaires, tout fut suspendu. La ville entière fut illuminée. On s'arrêtait dans les rues, on se félicitait , on revenait à la vie; il n'y avait qu'un cri. Celte nouvelle répandue dans les théâtres lit cesser partout la représentation : le public, enivré, se laissait aller à ses transports ; il interrompait par des cris, par des chants qui ne permettaient pas de continuer. On ne s'était donc pas trompé, il était revenu. Il y avait là comme un miracle auquel on ne voulait pas croire alors qu'on n'en pouvait douter. Il avait échappé à tous les périls; il n'en avait même pas couru : une sorte de puissance invisible l'avait protégé ; elle avait veillé sur lui; elle l'avait fait passer seul au milieu de ces flottes innombrables qui croyaient garder les mers, taudis que leur ennemi, voguant tranquillement sons leurs yeux , pour ainsi dire , s'avançait sans obstacle vers le point où l'appelaient ses destinées. Quel était son but, ses desseins? Qu'allail-il faire? Venait-il pour renverser le gouvernement? Venait-il pour lui prêter l'appui de son «énie, et relever la république chance-
lante ? On ne songeait pas à se le demander.
Nul ne s'en inquiétait. Il était là : on était sauvé ; c'était assez !
Son passage à travers les populations depuis Toulon jusqu'à Paris ne fut qu'un long triomphe. Cette voix du peuple, qui est quelquefois la voix de Dieu, saluait en lui sou libérateur. On dételait sa voiture, on la traînait. Des feux allumés sur tons les points éclairaient sa route. Les cloches sonnaient de toutes parts. La France entière, depuis le pins humble habitant des campagnes jusqu'au plus riche citoyen des villes, se portait vers lui. L'enthousiasme était universel ; il te-
BRUMAIRE 530
effet un ordre secret, prairial précédent, aurait été signé, Treilhard, Barras, La Révellière-Lepeaux. On en a même produit la minute. Mais La Hével lière-Lepeaux a nié dans ses Mémoires que cet arrêté ait été rendu. Il le regarde comme supposé , ne se souvenant pas, dit-il. de l'avoir signé, ni même vu. Un mot de Sieyès, qui sera cité plus bas, semble venir à l'appui de cette affirmation. Le Général serait donc revenu sans ordre. C'était l'opinion commune, et l'on ne manquait pas de s'en prévaloir contre lui. On lui reprochait, dans un certain parti , cette infraction aux règles ' de l'obéissance. On ne parlait que du châtiment qui aurait dû lui être infligé, comme si celui-là avait besoin d'un ordre pour sauver son pays à qui Dieu a donné la puissance de le faire! Comme si la voix du pays, d'ailleurs, n'était pas là tout entière pour l'absoudre.
La version la plus probable est celle-ci.
C'est celle adoptée par M. Thiers. Le Général recevait des lettres de ses amis qui l'instruisaient de l'état de la France. Il savait par eux ce qui se passait et de quels vœux il était l'objet. Après la bataille d'Aboukir, toutes les correspondances étant interceptées par la flotte anglaise, il resta longtemps 6ans nouvelles : son inquiétude était extrême. « Pour « tâcher d'en avoir, dit M. Thiers, il faisait <( croiser des bricks avec ordre d'arrêter les « vaisseaux de commerce et de s'instruire par « eux des événements qui se passaient en a Europe. 11 envoya un parlementaire à la « flotte turque, qui, sous le prétexte de négoa cier un échange de prisonniers, devait la- « cher d'obtenir quelques nouvelles. Sydney - « Smith arrêta ce parlementaire, l'accueillit «c fort bien, et, voy ant que Bonaparte ignorait « les désastres de la France, se fit un malin « plaisir de lui donner un paquet de tous les « journaux. Celui-ci passa une nuit entière à « dévorer ces feuilles, et à s'instruire de tout « ce qui se passait dans sa patrie. Sur le- « champ sa détermination fut prise. Il réso- « lut de s'embarquer secrètement ponrl'Eu- « rope, et d'essayer la traversée au risque « d'être saisi en route par la flotte anglaise. » On connaît les circonstances de ce voyage
naît du délit e. Celui qui en était l'objet arriva ! extraordinaire. On sait par quelle espèce de
à Paris le 24 vendémiaire ( 16 octobre de l'an née 1799).
Ce retour fut-il déterminé par un ordre du Directoire, ou le Général revint-il de son propre mouvement ? C'est ce qu'il estasse/ indifférent de savoir, bien que la question ait été fort discutée. On a dit que le gouvernement, comprenant les dangers qui le menaçaient et son impuissance à les conjurer, effrayé surtout de la marche de Souwarroff vers nos frontières , a'était décidé à rappeler le Général, et lui
miracle ce vaisseau , auquel étaient confiées de si grandes destinées, échappa à la surveillance delà flotte anglaise. C'était La Mviran. Il était suivi de la frégate La Carrière et des chebecks La Revanche et La Fortune. A peine avait-on levé l'ancre qu'un calme survint, qui lit tomber les voiles. On s'était embarqué la nuit, espérant traverser la flotte ennemie sans être aperçu. Si l'on attendait le jour, on pouvait être pris. Tous les officiers qui accompagnaient le Général étaient d'avis do retourner
à Alexandrie. Il ne le voulut pas. «Soyez tranquilles, dit-il, nous passerons. » De même que César, ajoute M. Thiers, « il comptait sur sa fortune! »
On passa en effet , et l'on put faire voile tranquillement jusqu'à la pointe du Languedoc. Mais là on fut arrêté par un coup de Tent qui repoussa la (lotte du côlé de la Corse. Le Général fut obligéde descendre. Reconnu à l'instant , il dut pressentir par l'enthousiasme dont il fut l'objet l'accueil qui l'attendait en France. Toute la population était accourue sur le rivage. Enfin, on remit à la voile, et l'on touchait presque la France, lorsqu'un nouvel obstacle se présenta, comme si la fortune eût voulu faire acheter sa faveur par une dernière inquiétude. Une flotte anglaise, forte de trente voiles, parut à l'horizon, longeant les côtes, et occupant l'espace qu'on avait encore à traverser. On proposait de descendre dans un canot pour aborder furtivement. Le Général, aussi confiant que la première fois, s'y refusa. Il dit qu'il fallait attendre. Au bout de quelques heures, en effet, la flotte anglaise disparaissait sans avoir rien vu !
Il est permis de croire que le gouvernement ne vit pas sans inquiétude le retour du Général. Mais, quels que fussent ses sentiments à cet égard, le mouvement de l'opinion était trop fort ; il (allait avoir Pair de s'y associer, ne pouvant le combattre. C'est ce qu'on fit.
On reçut le Général avec de grandes démonstrations de joie apparente : on ne lui demanda pas compte de son retour; c'était un point dont on ne parlait pas. A peine arrivé, il s'était rendu chez Gohier. Là on était convenu qu'il serait présenté le lendemain au Directoire. 11 le fut, en effet. Dès que la garde l'eût aperçu, elle cria : Vive Bonaparte ! La réception eut lieu en cérémonie. Malgré la contrainte qu'on éprouvait, on essaya de la rendre aussi flatteuse que possible pou rie Général. Le président du Directoire l'embrassa : il le remercia au nom de la patrie des succès qu'il avait remportés; il lui parla de ceux qui l'attendaient encore. Tous les membres du Directoire parurent approuver les paroles de leur président, et se joindre à ses félicitations. Il était aisé de voir, toutefois, qu'il y avait au fond des esprits quelque chose que personne ne disait: c'était précisément ce qui faisait l'objet des préoccupations de chacun. Le Général, de son côlé, ne répondit qu'en peu de mots. Il dit qu'au tond de l'Égypte il avait appris les malheurs de sa patrie, et qu'il était accouru. Il avait laissé en Orient une armée victorieuse , dont le sort était assuré, l'ayant confiée aux mains d'un des meilleurs généraux de la République. La victoire de Zurick venait d'éloigner une partie des maux qu'on avait redoutés. Il en était heureux. Kn toute