AFFRANCHI — AF
nuaicnt. Le fils d'un affranchi obtenait les petites magistratures ; il ne pouvait pas encore devenir sénateur. Mais à la troisième génération il portait la prétexte, ou avant l'âge viril la bulle d'or, réservée à l'enfant de race ingénue ; il pouvait siéger au sénat, exercer les charges curules, commander les armées.
En attendant cette complète émancipation, l'affranchi préparait dans l'exercice de professions libérales la fortune de sa race; et toutefois» sauf de rares exceptions, il ne cultivait ni la jurisprudence, qui fait l'homme d'État , ni l'éloquence, qui doune la puissance dans les assemblées, ni l'histoire, historiam non nisi ab honestissimo quoque scribi solitatn (Suétone, De Clar. Iihet., 3). Ces genres, civiles artes, étaient réservés aux citoyens. Aux esclaves, aux affranchis on avait laissé la médecine, l'architecture et la grammaire, et plusieurs d'entre eux se sont fait dans l'enseignement et les lettres un nom que l'histoire a recueilli, par exemple Straherius Eros, qui fut le maître de Brutus et de Cassius; Tiron, qui recueillit et publia la correspondance de Cicéron, son maître; Hygin, conservateur de la bibliothèque d'Auguste; Verrius Flaccus, que ce prince choisit pour l'éducation de ses pclUs-fils, etc., etc. (1). Comme médecins, comme grammairiens , les affranchis se sont acquis une réputation qui les honore; mais dans la gestion des fortunes de leur patron, surtout dans le maniement des affaires publiques, ils ont été souvent des fléaux pour l'État et pour l'humanité.
Déjà sous la république, surtout dans les derniers temps, des affranchis qui avaient imité les violences et les exactions de leurs maîtres , avaient amassé des richesses considérables , exorbitantes. Parmi ces enrichis dont l'histoire a conservé les noms pour les llétrir, on cite le Chrysogonus de Sylla, l'Héron de I.ucullus , l'Hipparque de Marc-Antoiue, le Démétrius de Pompée. Ce dernier, qui, suivant l'énergique expression de Sénèque (De Tranquille Animi, 8), n'eut pas honte d'être plus riche que son maître, s'est du moins signalé par la construction du théâtre qui en porte le nom. Tel était le nombre de ses esclaves, qu'il en avait fait dresser une liste qui , ainsi que le remarque encore Sénèque, ressemblait à celle d'une légion. La succession qu'il laissa était de près de cent dix millions de sesterces (21,340,000 fr.).
Le Licinius d'Auguste, qui avait volé ses richesses dans les Gaules , fournissait à son patron des somme» considérables pour ses constructions, et fit les frais de la superbe basilique Julia. L'empereur néanmoins avait prêté l'oreille aux plainte* des Gaulois, et il allait puni Voir le traité de Suétone De Illuttr. GraaunatkU.
FRANCHISSEMENT 58
nir ses exactions, lorsque , mettant sous les yeux de César des monceaux d'or ét d'argent : « J'ai rassemblé ces richesses, lui dit-il, afin d'ôler aux Gaulois, en les appauvrissant, les moyeus de se révolter. Jusqu'à présent je ne m'en suis regardé que comme dépositaire ; aujourd'hui je vous les remets (1). » La colère du prince ne put tenir contre un pareil présent , et le pillard fut sauvé. Cette anecdote explique comment le règne des empereurs fut aussi celui des affranchis. Un autre affranchi, Pailas , que Juvénal met auprès de Licinius (Pallanteet Licinio, sat. 1, 109), eut à la cour de Claude, son maître, un immense crédit, et prit dans les affaires et les intrigues do règne de cet empereur la part la plus active et la plus funeste. Il avait été d'abord esclave d'Anlonia , belle-sœur de Tibère, et par elle chargé de lui remettre la lettre où elle lui donnait avis de la conspiration de Séjan. Ce fut lui qui fit répudier Messaline , qui mit Agrippine dans le lit de Claude, et fit désigner Néron à l'empire au préjudice de Britannicus. Il lut enfin complice de l'empoisonnement de son maître et de son bienfaiteur. L'histoire de Licinius , l'histoire de Pallas est plus ou moins celle de tous les affranchis qui dominaient dans les familles impériales et dirigeaient les affaires de l'empire avec une scandaleuse autorité. Tacite avait en vue la funeste influence qu'ils exerçaient , quand il écrivait , dans sa Germanie, ces lignes ironiques à l'adresse des affranchis romains : « Ici , les affranchis ne sont pas beaucoup au-dessus des esclaves.
Rarement ils ont de l'influence dans la maison ; jamais ils n'en ont dans l'État. J'excepte les nations soumises à des rois : là ils s'élèvent au-dessus des hommes nés libres, au-dessus même des nobles. Ailleurs, l'abaissement des affranchis est une preuve de liberté. » (De Mor. German.y 25.) A Rome leur élévation , leur ascendant étaient une preuve et comme une mesure de despotisme et d'asservissement. Le crédit dont ils y abusaient, leur luxe, leur pouvoir arbitraire , sont parfaitement expliqués par Montesquieu, qu'on peut citer après Tacite : « Comme ils ont étudié les faiblesses de leur maître, non pas ses vertus , ils le font régner, non pas par ses vertus , mais par ses faiblesses ; et c'est ainsi qu'ils dominent à la cour du prince et dans le palais des grands. » ( Esprit des Lois ,15,19.) Deu.
affranchissement. (Antiquité.) L'indigence et la guerre ont été, dans l'origine et toujours, les deux principales causes de l'esclavage; le pauvre qui avait vendu sa liberté, le prisonnier qu'on avait chargé de fers , restaient esclaves jusqu'à leur mort; et s'il avaient des enfants, ceux-ci recevaient avec la vie
(i) Dion.LlV, ai.
fi!) AFFRANCH
l'hérédité de la servitude. Telle fut la triste condition de la plus nombreuse partie de la race humaine , jusqu'à ce que la civilisation modifiât l'esclavage , en tempérât les rigueurs par l'institution de l'affranchissement.
Chez les Juifs l'esclavage était autorisé par la loi de Moïse ; mais cette loi semble recommander d'avoir de préférence des esclaves d'origine étrangère. Et en effet Dieu , délivrant Israël de la maison de servitude , lui aurait-il fait retrouver la servitude dans la Terre promise? C'est peu vraisemblable; aussi les textes du Lé vi tique sur l'esclavage concernent moins les Hébreux que les étrangers; et pour ceux-ci quelle mansuétude dans les prescriptions de la loi! « Vous ne les opprimerez pas, en les traitant comme des esclaves; mais vous les traiterez comme des ouvriers à gages. Votre serviteur travaillera chez vous jusqu'en l'année du jubilé, et alors il sortira avec sa femme et ses enfants , et il retournera à la famille et à l'héritage desespères. » (Lévitique, xxv, 39.) L'année du jubilé revenant tous les sept ans, l'esclavage n'avait donc chez les Hébreux qu'une durée fort restreinte ; et quand cette ] septième année arrivait, il y avait un affranchis* sèment général.
En Egypte l'esclavage existait, témoin Joseph vendu par ses frères à des marchands ismaélites et revendu au chef des gardes d'un pharaon. Le même exemple de Joseph prouve qu'on passait quelquefois de l'esclavage à la liberté, comme aussi de la prison à la cour des rois. Sur les murailles où sont gravés et peints les annales et le rituel des Égyptiens, on voit bien des groupes de captifs , on ne voit pas de scènes de libération. Les règles et les formules de l'affranchissement sous les dynasties égyptiennes ne nous sont pas connues. Après la conquête , les usages grecs de la cour des Ptolémées s'introduisirent peu à peu dans les mœurs de la nation conquise.
11 nu parait pas que chez les Grecs au temps d'Homère l'esclave pût recouvrer la liberté autrement que par rançon. Toutefois, les mœurs, grossières encore, n'étaient point cruelles. Hésiode recommande de laisser les esclaves se reposer après la récolte. Quelquefois , quand ils ne pouvaient plus servir , les maîtres les gratifiaient dans leurs domaines , à la campagne, d'une position qui, mieux que l'affranchissement, préservait leurs vieux jours de la misère et de l'abandon. C'est l'avenir qu'Eumée attendait de la bouté d'Ulysse; c'est la récompense qu'Ulysse promet au berger Mélanthius ( Odyssée, xiv, 62, et xxi, 214).
La république d'Athènes se montrait de même bienveillante et juste envers les esclaves ; souvent il lui arriva d'accorder la liberté comme récompense publique et nationale à [ ceux qui avaient vaillamment servi dans ses 1
ISSKMEiNT GO
armées ou sur ses flottes, par exemple à ceux qui avaient vaincu aux Arginuses ouquiavaient combattu à Cliéronéc. Dans ces circonstances solennelles , les esclaves étaient rachetés de leurs maîtres et inscrits parmi lescitoyens. Pour que l'affranchi devint aussi membre de l'Étal » il fallait une loi spéciale votée dans une assemblée de six mille Athéniens. Sans celte formalité , toujours rare et exceptionnelle , l'affranchi se trouvait confondu avec le métèque, assujetti aux mêmes charges, à l'impôt régulier de douze drachmes et, comme lui, tenu d'avoir un patron : c'était d'ordinaire son ancien maître. L'esclave libéré se dépouillait des insignes de l'esclavage ; il laissait croître ses cheveux ; il prenait la tunique à deux manches (â(ju?t[jux<7xaXov ^itûvoc), lui qui n'avait porté que celle à une manche (Érepop.o<jxaXov ) ; il ajoutait une ou plusieurs syllabes aux deux syllabes de son nom, s'appelanl comme le père d'Eschine , Atrométès au lieu de Tromès, Simonide au lieu de Simon, Sosistrate au lieu de Sosie; mais il n'en restait pas moins en dehors de la société vraiment libre et politique, à moins qu'un décret ne lui conférai la plénitude des droits de la cité.
A Sparte l'homme libre était le plus libre des hommes, et l'esclave était le plus asservi des esclaves. Les affranchissements y étaient rares. Jl y avait de plus une sorte d'esclaves que les citoyens ne pouvaient ni affranchir ni vendre ; c'étaient les hilotes (voy. ce mot ). La plupart des institutions qui les concernaient eurent toujours pour principal but de s'en garder (Thucydide, iv, 80). On peut affirmer qu'il y en eut plus de tués que d'affranchis. Leur affranchissement , que l'État s'était réservé, donnait lieu à une fête publique, qui consistait à les conduire d'un temple à un autre couronnés de fleurs à la vue de tout le peuple. Ils recevaient alors le nom de néodamodes, v£oSap.wîei;, et nous les voyons figurer sous ce titre dans les armées Iacédémoniennes (Xénopuou, Helléniques et Vie d'Agésilas).
Il y avait en Grèce un mode d'affranchissement fort singulier, tout à fait digne de remarque. 11 était particulier à certaines localités et comme le privilège de quelques temples, notamment de Dacchus a Naupacte, de Minerve à Daulia, d'Esculape à Élatée, d'Apollon à Delphes. L'affranchissement s'y faisait sous forme de vente ou de donation à la divinité.
Un acte était dressé contenant le nom de l'archonte, le mois de sa magistrature, le nom du vendeur et sa patrie, le nom, le sexe, l'âge, l'origine de l'esclave; puis était mentionnée la vente on la donation qui en était faite au dieu ou à la déesse , moyennant tel prix , qui était remis à la divinité pour être donné au maître. Afin que le patronage dont