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trouvé bon de s'en reposer entièrement sur Bonaparte pour assurer le succès, ne craignit pas, deux jours après, de s'attribuer tout le mérite d'une victoire à laquelle il n'avait contribué ni par le conseil ni par l'action. En sa qualité de chef, c'était à lui à (aire le rapport. Il le fit ; et ce rapport, que l'on peut lire dans le Moniteur, où il occupe une notable partie du numéro de ce jour (I), est un de ces monuments qu'on a peine à qualifier, lorsqu'on songe à la manière dont les choses s'étaient passées sous les yeux de tout le monde, il n'y avait pas plus de deux jours, et aux démentis que la notoriété publique infligeait de tous côtés à cet étrange document. 11 est difficile de professer plus ouvertement, et avec une assurance plus extraordinaire, le mépris de toute vérité. Barras ne parle que de lui, des dispositions qu'il a prises, des mesures qu'il a ordonnées. Quant à ses lieutenants, il les tient dans on tel lointain , si cela peut se dire, que c'est à peine si l'on s'aperçoit qu'il ail eu des lieutenants. Il ne les désigne jamais par leur nom ; il est plus exact de dire même qu'il n'en parle point. A la fin seulement, et comme par un sentiment de pure bienséance , il demande en deux lignes que des remerciements leur soient votés , ayant eu à se louer de l'intelligence et de l'activité qu'ils ont montrées dans l'exécution de ses ordres. C'est la seule fois que le nom de Bonaparte se trouve cité dans celte pièce.
On peut juger par là de la bienveillance du prolecteur pour le protégé , et si véritablement Barras était aussi disposé qu'on l'a cru h produire le général. L'Empereur a fait mention de ce rapport dans ses Mémoires. Il suffit de songer à ces deux noms pour comprendre sinon son irritation, au moins ses sentiments à l'égard de Barras, outre le caractère de celuici et sa conduite au gouvernement. Barras ne s'y trompait pas. L'arrivée du Général avait été un coup de foudre pour lui. Aussi depuis ce temps à peine le voyait-on. Il se tenait cbez lui, n'osant pas se montrer, et ne prenant plus de part à rien. Avec lui tremblait tout ce parti, dont il était le chef, composé d'agents d'affaires, de fournisseurs, d'intrigants de toute sorte, qui avaient déshonoré le gouvernement du Directoire, et qu'on appelait le parti des pourris. Tous ces gens-là sentaient que leur règne était fini , et que leur influence allait cesser. Mais si Barras, malgré son assurance accoutumée, évitait toutes les occasions de se rencontrer avec le Général, il ne laissait pas de le faire pressentir par ses agents pour savoir ce qu'il en pouvait craindre, sa conscience lui disant qu'il n'avait rien à en espé-
(0 MM. Buchezet Roux l'ont également reproduit dans leur Histoire Parlementaire tle la Jlcvolution f rançaise, tome 37, p. 40.
kuumaitu:
rer. f.o pins habile do ces agents était Boltot, son secrétaire, que les mémoires du temps s'accordent à représenter connue une espèce de Kigaro politique, serviteur hien digne d'un tel maître, dont il avait loule la confiance, cl qui l'employait dans ses affaires les plus délicates , s'il est permis d'user d'un tel terme en parlant de ces deux personnages. Boltot avait cherché par tous les moyens à s'introduire auprès du Général. Il Pavait vu plusieurs fois, mais sans pouvoir le pénétrer au sujet de Barras, le Général n'ayant pas l'air d'entendre et ne répondaut pas chaque (ois qu'il était question du Directeur. Ce silence était trop significatif pour ne pas redoubler les terreurs de Barras. Il s'adressait è ses amis, les priant d'intervenir pour lui auprès de Bonaparte. Enfin, onJes lit trouver ensemble chez un des membres du Directoire. Cette entrevue fut froide; on resta dans les termes généraux. Barras, ne pouvant maîtriser son inquiétude, bien qu'il affectât un grand sang-froid , mit la conversation sur la politique. Il dit qu'en effet des changements lui paraissaient nécessaires ; que les choses ne pouvaient durer ainsi ; que la constitution devait être modifiée ; que peutêtre serait-il bien de substituer à l'autorité de cinq magistrats , celle d'an président chargé h lui seul du pouvoir exécutif. Quant à lui, son avis était, disait-il, qu'on nommât président le général llédouville. Il regardait Bonaparte en prononçant ce mot. Il était difficile de se tromper plus grossièrement. L'Empereur dit dans ses Mémoires qu'il ne lui répondit pas, mais qu'il lui lança un coup d'oeil dont celui-ci fut atterré.
Il fallait en finir cependant. Depuis quinze jouis , ainsi qu'on l'a dit , il n'y avait plus de gouvernement. On n'expédiait plus que les affaires courantes. Dans les Conseils même on ne discutait plus ; on attendait. Chaque jour on se demandait si la crise ( c'était le terme dont on se servait) n'éclaterait pas le lendemain. Ou avait essayé de remplir ce vide par des fêles , dos repas donnés au Général , particulièrement celui qui lui fut offert dans l'église Saint-Sulpicc. Moreau s'y trouvait également. Celait la seconde fois que les deux généraux se voyaient ; celui-ci, embarrassé de sa réputation, qui le condamnait à un rôle que la faiblesse de son caractère ne lui permettait pas de soutenir, l'autre jugeant bien dès le premier coup d'œil que Moreau ne serait pas un obsfacle pour lui. Une sorte de parti , en effet , s'était formé autour de Moreau. On voulait l'opposer au général Bonaparte. La vanité, les petits motifs personnels entraient pour beaucoup dans les dispositions de ce parti, qui n'était, a proprement parler, qu'une coterie. On dit même, et il est fâcheux que l'histoire a s'occuper de détails si misérables, que des
querelles de femmes , des jalousies inspiré»
par la position de M m * Bonaparte, étaient la principale cause de cette inimitié. C'est pour satisfaire à ces jalousies que Moreau s'engage* depuis dans celte voie funeste où devait se perdre jusqu'au souvenir des services reudus par lui. On l'excitait; on cherchait à en faire le rival du vainqueur de l'Egypte. A ce banquet, cependant, il fut subjugué; et l'on dut prévoir à sou attitude que s'il jouait un rôle dans les événements qui se préparaient, ce rôle ne serait ni le plus considérable, ni le plus propre à satisfaire les espérances ou même l'amour propre de son parti. Cet embarras, du reste, régnait chez tons les convives.
On porta des toasts, mais en termes vagues, qui pouvaient s'appliquer à toute circonstance; ainsi « A l'union de toits les Français , ou bien « A tous les fidèles alliés de la République. » Il était aisé de voir que les esprits étaient ailleurs. L° général Bonaparte resta à peine quelques instants, convaincu que l'heure était venue de mettre fin à une situation qui ne pouvait se prolonger sans péril pour l'Etat, et sans amener du ridicule peut-être sur la plupart des personnages qui fixaient en ce moment les regard* du public.
Les choses arrêtées en principe avec Sieyès, on se réunit chez Lemercier, président du Conseil des Anciens , pour convenir des dispositions à prendre. Un assez grand nombre uV membres appartenant aux deux conseils étaient dans le secret. Ils assistaient aux conférences. Ce sont ceux que le parti opposé a désignés plus tard sous le titre de conjurés, dans les relations faites par les écrivains de ce parti. On y remarquait Lucien Bonaparte, Botilay de laMeurlhe, Kegnicr.Courlois, Lemercier.Goupil Préfeln , Coriiudet, etc., etc. M. Tliiers v ajoute le nom de Daunou. On sait quelle était l'organisation des deux Conseils, d'après la constitution de l'an III. Il y avait d'abord le Conseil des Anciens, siégeant aux Tuileries. Ce conseil était composé de membres âijés de quarante ans , au moins , et qui tous devaient être mariés. C'était une sorte de sénat, de chambre des pairs , représentant , pour parler la langue politique d'aujourd'hui, l'élément conservateur et modéré introduit par la constitution dans le pouvoir législatif. La majorité, en général , était assez éclairée, et se rendait compte des nécessités du moment. On pouvait compter d'avance sur son adhésion. Il n'en était pas de même du Conseil des Cinq- Cents. Cette seconde chambre naturellement était animée de l'esprit démocratique : c'était un reste de la Convention , moins le caractère et le talent. Là se rencontraient les républicains purs , ou du moins ceux qui se disaient et peut-être se croyaient tels. Leur position