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d'ailleurs en dépendait. La république seule, comme, ils l'entendaient, pouvait donner à la plupart une sorte de rôle et d'existence. Un certain nombre enoulreavaient siégé à la Convention : ils en avaient formé cette partie obscure et infime que la violence même de ses passions n'a pu protéger contre l'oubli. C'est à cela sans doute qu'ils avaient dù d'être épargnés après le 9 Tbermidor. Mais si leur obscurité les avait sauvés , leurs passions n'avaient pas changé , et Ton devait s'attendre de leur part à une vive opposition. Il suffisait pour être admis dans ce Conseil, en cas d'élection , d'êlre âgé de vingt-cinq ans. C'était ajouter la fougue de la jeunesse à celle des opinions.

Tel était le principal obstacle à vaincre.

Il n'y avait pas à se tromper sur l'attitude du Conseil des Cinq-Cents : elle était sombre, et témoignait de sa défiance et de ses appréhensions. Il ne s'abusait pas sur la nature des changements inédités ou qui pouvaient l'être. Il comprenait que le moindre serait sa perte, : et que tout depuis quinze jours y tendait, i Aussi ne s'élait-il associé en rien au mouve- | vement produit par l'arrivée du général Bo- i naparte. Il se tenait à l'écart , examinant d'un ' œil inquiet et dans un silence hostile ce qui 1 se passait. A peine le nom du Général avait-il ; été prononcé une seule fois au milieu des | délibérations. On n'avait pas voulu avoir l'air d'attacher de l'importance à son retour. Mais au fond on sentait que là était l'ennemi, et l'on se tenait sur ses gardes.

La constitution offrait un moyen de prévenir l'opposition qui s'élèverait de ce côté, ou au inoins d'en paralyser l'effet. Ce moyen, c'est Kegnier qui le proposa dans une des réunions tenues chez Lemercier.

La plupart des malheurs qui avaient marqué l'époque précédente étaient venus , on le sait, de la présence obligée de l'assemblée à Paris. Cette assemblée, emprisonnée dans l'enceinte de la ville, s'était vue soumise , sans pouvoir s'y soustraire, à l'action d'une multitude furieuse déebatuée par ses agitateurs.

C'est par là que son autorité lui avait été arrachée pour passer tout entière dans les mains de la minorité et des chefs de club.

C'est par là qu'elle avait été obligée de voter la mort de Louis XVI malgré les dispositions manifestes de la majorité. On se souvenait enfin de cette Journée du 31 Mai, l'une des plus odieuses peut-être dont tes annales de notre histoire fassent mention. La constitution de l'an III, pour éviter le retour de pareils excès, avait décidé que les conseils pourraient .suivant les circonstances, être transportés dans telle ville ou tel lieu qui serait jugé convenable. C'était le Conseil des Anciens qui appréciait l'opportunité et désignait le lieu , sur la pro-

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position de ses inspecteurs. Les inspecteurs étaient des officiers choisis dans le sein de chaque Conseil : leurs fonctions répondaient à celles de questeurs ou de référendaires dans nos dernières assemblées. Aussitôt le décret porté, toute délibération devait cesser; la moindre opposition constituait l'état de révolte. Les représentants devaient se rendre immédiatement dans la ville qui leur était indiquée. Les cas les plus particulièrement exprimés étaient ceux-ci : une insurrection , ou encore une armée ennemie marchant sur la capitale ; une conspiration tendant à détruire le gouvernement, et menaçant la vie de ses membres.

C'est sur ce dernier motif qu'on s'appuya, d'après l'avis de Régnier. ]l n'existait pas, il est vrai , de conspiration dans le sens attaché à ce mot. On ne pouvait pas citer de nom, indiquer d'assemblées, de conciliabules secrets, de complot proprement dit. Mais cette conspiration, où donc n'était-elle pas? car c'est là ce qu'il fallait se demander, et non où elle était. Qui donc ne l'apercevait pas, ne la sentait pas de tous côtés ? Qui croyait à la constitution? Sauf une minorité imperceptible, quel était celui qui ne voulait pas plus au moins, et qui, tout en l'invoquant, ne cherchât pas à la détruire tu d'autres terme?, la conspiration était partout; et c'est cette conspiration qui ruinait le pays, qui allait le conduire à l'abîme si l'on ne se hâtait d'y mettre ordre.

Il n'y avait pas de temps à perdre : déjà des bruits circulaient, et i' eût été difficile de garder le secret pins longtemps. Lorsqu'un événement important se prépare, il est rare que certains signes ne l'annoncent pas à l'avance. Tout, jusqu'au silence, devient un indice pour les esprits attentifs. Plusieurs membres des Cinq- Cents, alarmés par quelques mots surpris à leurs collègues, ou quelques démarches dont ils ne s'expliquaient pas le motif, étaient allés trouver Barras. Ils l'avaient exhorté à se réunir à Gohier et à Moulins. Il était évident que la république était menacée. Il fallait nommer Uernadoltc ministre de la guerre. Bornadotte passait p nir républicain a loi s : on connaissait son éluignement pour le général Bonaparte ; on ne doutait pas que, soutenu par la majorité du Directoire, il ne prît toutes les mesures propres à arrêter les conjurés, comme on disait : Barras serait l'âme de tout. C'était sur son énergie que l'on comptait pour exécuter ce projet; on voit par là où en était réduit ce parti. On pressait le directeur; on en appelait à son courage , à ses serments tant de fois répétés de monter à cheval dans des circonstances bien moins graves que celleci. Telle était en eflet l'habitude de Barras, fort emporté en paroles, et qui aimait à se

croire un homme d'action, surtout h le faire croire. Il s'écriait à chaque instant qu'il monterait à cheval , et écraserait tout. Le moment était venu cette fois , mais non pour lui à ec qu'il paraît, car on n'en put rien tirer. Timide et incertain jusqu'à la fin , c'est à peine si l'on en obtint une parole. Ce qui le touchait, ce n'était pas le salut de la république, c'était le sien , et , se sentant perdu de tous côtés , toute son énergie , s'il en avait jamais eu , l'abandonnait.

Dans le camp opposé, cependant, tout avait été prévu, tout était prêt. Il avait été convenu que le Conseil des Cinq-Cents serait convoqué pour le 18 au matin, que là on demanderait la translation des deux conseils à Saint-Cloud ; et que le décret obtenu, on chargerait le Général de le faire exécuter. 11 serait nommé à cet effet commandant de la dix -septième division militaire , c'est-à-dire de l'armée de Paris. Lui, de son côté, donna ordre aux troupes de la division de se rendre le 18 au matin à Paris, où il voulait, disait-il, les passer en revue (l). Le 17 tout était disposé. C'est alors que commença cette grande scène qui allait ouvrir l'une des périodes les plus extraordinaires de notre histoire.

La première mesure à prendre était d'assembler le Conseil des Anciens. Les inspecteurs s'étaient charges de ce soin. Ils s'étaient réunis dès la soirée du 17 dans la salle même qui leur était affectée au palais des Tuileries. La nuit se |>assa à écrire les lettres de convocation. Toutes étaient remises à huit heures du matin. Les choses s'étaient faites dans le plus grand secret; on avait poussé la précaution jusqu'à fermer les volets , de peur que la lumière aperçue du dehors ne fit soupçonner un travail quelconque dans le sein de la commission. On avait eu soin aussi de faire doubler les postes autour des Tuileries.

La séance était annoncée pour huit heures du malin. Presque tous les membres s'y rendirent, fort émus pour la plupart, et montrant cet élonnementqni,pariin effet assez étrange, se manifeste toujours à l'heure où les choses s'accomplissent , même dans les événements les plus prévus. Ils se demandaient quel pouvait être l'objet de cette réunion extraordinaire. On attendait avec impatience les communications qui allaient être faites. Le président Lemercier ouvrit enfin la séance.

Il était environ huit heures et demie. Le député Cornet se leva aussitôt, demandant la parole : Cornet était le président de commission des inspecteurs, et chargé à ce titre d'expliquer les motifs de la convocation.

(l) Cet ordre pronvc de quelle puissance l'opinion avait investi le Général. Il n'avait pas qualité pour le donner ; il n'avait aucun titre offlclel. Il n'y avait que le ministre de la guerre qui eût ce droit.

AIRE 540 11 parla des dangers qui entouraient la République, des complots qui se tramaient de toutes parts, et qui en menaçaient l'existence. Il dit que les symptômes les plus alarmants se produisaient depuis plusieurs jours; que les rapports les plus sinistres arrivaient au gouvernement. « Si des mesures ne sont pas « prises, ajoutait-il ; si le Conseil des Anciens « ne met pas la patrie et la liberté à l'abri des « plus grands dangers qu'elles aient encore « courus, Pembrasemeni devient général, « nous ne pouvons plus en arrêler les dévo- « rants effets ; il enveloppe amis et ennemis, « la patrie est consumée, et ceux qui échap- « peront à l'incendie verseront des pleurs « amers et inutiles sur les cendres qu'il aura « laissés sur son passage (1). » Puis, voulant frapper apparemment l'assemblée par un dernier trait : « Représentants, s'écria-t-il, un in?- « tant suffit; si vous ne le saissisez pas, « la République aura existé, et son squelette « sera entre tes mains des vautours, qui s'en « disputeront les membres décharnés. »

Si grand que dût être à cette époque l'effet de pareilles images, ce discours, qui n'apprenait rien , fut accueilli assez, froidement. Il laissait l'assemblée incertaine, et ne lui expliquait pas ce qu'on voulait. Cornet n'avait pas été plus loin, soit timidité, soit qu'il fût convenu avec ses collègues de se borner à des déclarations générales. Il n'avait pas posé de conclusions. Or, ce n'était pas de l'éloquence qu'il fallait en ce moment, puisque enfin on appelait cela de l'éloquence ; c'était une suite de propositions formelles , indiquant clairement le danger et les moyens de le pré?enir ou d'y porter remède.

Régnier, s'apercevant de l'impression fielleuse produite par ce discours, courut aussitôt à la tribune; et sans s'exprimer peolôtre en meilleurs termes que son collègue, il eut l'avantage d'être plus net, et dire à l'assemblée ce qu'on attendait d'elle. Il fil aussi la peinture des maux prêts à fondre sur la République. La représentation nationale surtout était menacée, c'était sur elle qu'était levé le poignard des conspirateurs. Avec elle périssait la patrie. Le péril était imminent ; il n'y avait qu'un moyen de le conjurer: c'était de transporter les Conseils hors Paris. Là en effet était tout le danger, dans leur présence au milieu de la ville « A Dieu ne « plaise , disait Régnier, que je fasse aux ci- « toyens de Paris l'injure de les croire ca- « pables d'attenter à la représentation natio- « nale. Je ne doute pas, au contraire, qu'ils « ne lui fissent an besoin un rempart de leur « corps ; mais cette ville immense renferme » dans son sein une foule de brigands auda-

(i) voir le Moniteur et HUt. de MM. Bochei el Roux.

541 BRUMAIRE « cieux et do scélérats désespérés, semés et « jetés parmi nous de toutes les parties du « globe par celte exécrable faction de IV 4 - « tranger qui a causé tous nos malheurs. Ces « instruments du crime tous épient, tous « obserTent, attendent avec une impatience « féroce un moment d'imprévoyance ou de « surprise pour vous frapper, et par consé- « quent frapper au cœur la République elle- « même. Représentants du peuple, la voix « de la patrie, la Toix de Totre conscience se « font entendre. Point de temporisation , elle « pourrait vous coûter de bien amers regrets ! . »

11 finissait eu proposant d'ordonner la translation des deux Conseils à Saint-CIoud, pour le lendemain même : ils devaient être en séance à midi. Le général Bonaparte serait chargé de l'exécution du décret. 11 aurait pour mission de veiller à la sûreté de la représentation nationale; toutes les troupes seraient mises sous son commandement. Il leur serait enjoint de lui obéir, ainsi qu'à tous les citoyens de lui prêter main-forte à la première réquisition. Déplus, on adresserait aux habitants de Paris une proclamation qui serait imprimée et affichée sur-le-champ dans les rues.

Ces diverses propositions furent votées à l'heure même, malgré l'opposition de quelques membres, qu'on ne se donna pas la peine d'écouter. On s'occupa aussitôt de rédiger la proclamation. Le projet, proposé par Cornudet, fut adopté. Cette proclamation contenait en résumé ce qui venait d'être dit dans la séance. Elle invitait le peuple au calme : elle l'engageait à s'en reposer sur la sagesse de ses représentants. Elle finissait par ces mots : Vive le peuple,parqui elenquiestla République!

Après quoi le Conseil, qui avait ordonné qu'on avertit le général Bonaparte pour l'investir du commandement, suspendit la séance jusqu'à l'heure où il arriverait.

Le gouvernement n'avait été prévenu de rien. Il était dans la plus complète ignorance. Aucun message n'avait été envoyé au Luxembourg. Sieyès et Ducos, il est vrai, s'étaient rendus dès le malin aux Tuileries, mais ce n'était plus en qualité de membres du Directoire. Quant àGoln'er, Moulins et Barras, ils étaient restés au Luxembourg, n'ayant nul soupçon de ce qui se passait. Le*secret avait été si bien gardé, que Gohier, quelques jours auparavant, avait invilé le général Bonaparte à dîner précisément pour cette journée du 18 qui devait être la dernière du Directoire. D'après un mot qui lui échappa lorsque les événements lui furent connus, on puul supposer que ses préoccupations n'allaient pas au delà de ce repas et des détails de la réception qu'il préparait en l'honneur du Général.

Le Général , cependant , attendait dans sa maison de la rue Chantereine le résultat de la

délibération du Conseil des Anciens. Il était entouré d'une foule de généraux*, d'officiers de tous grades, qui depuis le matin s'étaient rendus à son appel et dont le nombre grossissait à chaque instant. Là se trouvaient Lannes, Murât, Leclerc, Moreau même, Sébasliani , Macdonald, Berlhier, elc, etc., ces noms déjà si connus, si glorieux pour la plupart, et répétés tant de fois par ce pays à qui ils rappelaient ses victoires. De même que les membres du Conseil des Anciens, presque tous ignoraient pourquoi le Général les avait fait venir. Ce qui se passait dans Paris cependant annonçait des circonstances extraordinaires. Les Tuileries, la place de la Concorde étaient occupées par des troupes : des piquets de cavalerie stationnaient le long des boulevards ; une partie du régiment de dragons commandé par le colonel Sébasliani était allée se ranger dès le matin le long de la me Chantereine. Il était évident que l'heure était venue où de grands changements allaient s'accomplir; mais lesquels et par l'ordre de qui? Voilà ce que tout le monde se demandait. La foule remplissait la maison du Général. Lui cependant allait de l'un à l'autre; il expliquait en peu de mots l'état des choses , la nécessité de sortir enfin de la situation où l'on était. Son nom, la vivacité de son langage achevaient de séduire ceux qui n'étaient pas convaincus, car il en était quelques uns, et parmi ceux-là Lefebvre, Augereau , Bernadotte.

Pour Lefebvre, il ne fut pas difficile de le persuader, bien qu'il fût dévoué au Directoire.

« Quoi ! lui dit le Général, vous, l'un des son- « tiens de la République, voulez-vous la laisser « périr dans les mains de ces avocats ? Unissez-

« vous à moi pour m'aiderà la sauver Te-

« nez, ajouta-l-il en prenant un sabre ; voilà « le sabre que je portais aux Pyramides ; je « vous le donne comme un gage de mon estime « et de ma confiance. » — « Oui, dit Lefebvre « dans son langage accoutumé, jetons les avo- « cats à la rivière (1)1 »

11 n'était pas aussi aisé de vaincre la résistance de Bernadotte. Esprit fin , ambitieux et dissimulé, il avait joué jusque ici un rôle assez équivoque, rôle qui fut le sien du reste jusqu'au moment où les circonstances vinrent couronner son ambition. On le croyait alors républicain, ou plutôt les républicains, s'apercevant de sa jalousie contre le général Bonaparte, avaient tâché d'en profiler, et affectaient, avec la bonne foi propre aux partis, de le considérer comme un des leurs.

Au fond il n'était rien. Il ne voulait qu'une chose évidemment : être le premier, el, autant qu'il est permis d'en juger par ses actes jusqu'au jour où il y parvint, toute sa politique

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consistait à semer des obstacles sur la route de quiconque tendait à une position supérieure.

Avec des talents liés-réels, ayant trop peu d'éclat pour se désigner lui-même, il se contentait d'empêclier, en attendant que le sort vint lui offrit ce qu'il n'osait demander. Tel était, suivant les apparences, le secret de son opposition et de toute sa conduite. C'est la conduite froide, réservée, prudente, de ceux qui avec des facultés de second ordre ne laissent pas d'aspirer à un premier rang. Il marchait seul, et ne se communiquait pas, ce qui faisait que tout en cherchant à se l'attacher, on s'y liait eu général assez peu. Il avait été convoqué de même que tous les autres officiers généraux, et s'était rendu à la rue Chanlereine, bien décidé à ne pas s'associer nu mouvement. Dès que le Général l'eut aperçu, il alla à lui , et lui demanda ce qu'il comptait faire. Il manifesta son opposition dès les premiers mots. Peu à peu une altercation s'engagea; des paroles vives furent échangées (1). « Nous avons tous combattu pour la « république et pour la constitution, disait « Bernadotte, et nous voulons les conserver « elles défendre! Que voulez- vous? Qu'allez- « vous faire ? » — « Je veux la république, re- « prit Bonaparte, nous la voulons tous ; mais « je ne veux plus de fiction ! Au surplus vous « ne sortirez pas d'ici sans me promettre...!» A ce mot Dernadotte , se méprenant sur la pensée du Général, l'interrompt violemment.

— «Quoi! s'écrie-t-il, serais-je prisonnier ici? » Dans la chaleur de son mouvement, il agitait une canne qu'il tenait à la main. Le Général se trompe à son tour sur ce geste. Il dit à Bernadotte qu'il va le faire arrêter et fusiller. On se jette entre eux ; on parvient à les j calmer. On croit que Bernadotte finit par donner sa parole qu'il resterait neutre; le fait n'est pas bien certain. Quoi qu'il en soit, il ne parut pas dans ces deux journées.

Quant à Augereau , il était né au faubourg Saint-Marceau : il en avait conservé les habitudes et le langage : c'était un admirable soldat et une tôte faible. Il se croyait obligé par son origine à être républicain, et y mettait une sorte de vanité, qu'on ne manquait pas d'exploiter. Il déclamait contre les aristocrates, et souvent aussi contre le général Bonaparte quand le Général n'était pas là. Alors on s'emparait de lui; on lui faisait croire qu'il pouvait lutter. Il parlait furieux ; puis, lo moment venu, toute cette colère tombait : il était subjugué. Depuis quelque temps déjà il s'était mis en opposition avec le Général , ce qui ne l'empêcha pas, le 18 au malin, d'aller offrir ses services, bien qu'il n'eût pas été mandé, par exception. « Eh bien, Général! dit-il à Bona-

(1) lluchcz et Roux, Uitloire parlementaire.

« parle, lu veux sauver la patrie et tu oublies « Augereau! » Bonaparte, mécontent de lui, répondit à peine. 11 n'acceptait pas son coucours. Ainsi éconduit , Augereau se relira, mais, a la différence de Bernadotte, on put l'apercevoir le lendemain dans les cours du cliàteau de Saint-Cloud, attendant, dit M. Tliiers, « le moment favorable pour ramener les « troupes du côlé des Conseils, » c'est-à-dire contre Bonaparte.

Lui, Bernadotte et Jourdan étaient les seuls opposants de marque dans l'armée. Le reste était prêt à suivre Bonaparte partout où il irait. On attendait en tumulte dans la courel les appartements du Général, lorsque le message qui l'appelait au Conseil des Anciens arriva. Ce message lui fut remis par le député Cornet luimême et lluard, l'un des membres du Conseil.

« Général, dit Iluard ,1e Conseil des Anciens « m'a chargé de vous notifier le décret qui von» <« nomme commandant de la garde du Corps- « Législatif. C'est pour moi un grand jour, puis- « qu'il me procure l'honneur do voir un grand « homme et le sauveur de ma pairie. — Oui.

« nous la sauverons, répliqua le Général > ;e!,se portant sur le perron de l'hôtel, il lut aux (M* ciers réunis dans la cour le décret du Conseil. Il leur demanda une. dernière fois s'il pouvait compter sur eux : tous les bras se levèrent ta même temps ; l'acclamation fut unanime. Aussitôt l'on monta à cheval , et l'on se rendit, par le boulevard, jusqu'au Conseil des Anciens. L'enthousiasme des troupes élait extrême; les cris Vive Bonaparte ! éclataient dans les rangs. Quant au peuple proprement dit, il était agile, mais non inquiet. 11 suivait sans paraître prendre d'autre intérêt à ce qui se passait que celui de la curiosité. Il ne tenait aucunement, ainsi qu'on l'a dit, à l'existence du gouvernement. L'indifférence avait fait place chez lui à la passion politique : il courait là comme a un spectacle, pour voir celui qui l'emportetei ait. Celle attitude, il la conserva pendant les événements; l'ordre ne fut pas troublé un seul instant dans Paris. On voyait tomber ce gouvernement tranquillement; et si l'on ne prêtait pas la main pour le renverser, on ne faisait pas môme un vœu pour le soutenir.

Introduit au Conseil , le Général parut à h barre, escotté deBerlhier, Lefebvre, Moreau, Macdonald, Murât, Moncey, Serrurier, Beurnonville, Marmont, clc, etc.

« Citoyens représentants, dit-il, laRépnbli- • que périssait; vous l'avczsu,et votre décret « vient de la sauver. Malheur à ceux qui voua draienlle trouble et le désordre î Je les ar- « rèlerai, aidé du général Lefebvre, du ?<- L « néral Bcrthicr, et de tous mes compagnons «< d'armes.

« Qu'on ne cherche pas dans le passé d«-s « exemples qui pourraient retarder nolr«

« marche : rien daos l'histoire ne ressemble « à la fin du dix-huitième siècle, et rien daos « la fin do dix-huitième siècle ne ressemble « au moment actoel. Votre sagesse a rendu ce « décret, nos bras sauront l'exécuter. Nous « voulons une république fondée sur la vraie . liberté, sur la liberté civile, sur la repré- « sentation nationale ; nous l'aurons : je le « jure en mon nom et en celui de mes com- « pagnons d'armes ! »

Aussitôt après la réponse du président, qui confirmait le décret, le Général se rendit avec son état-major dans la salle des inspecteurs. 11 y resta toute la journée du 18.

Tous les ordres partaient de ce point. Berthier les écrivait sous la dictée du Général, dont le premier soiu fut de pourvoir aux différents commandements et de désigner les positions qui dcvaieut être occupées par les troupes. Lefebvre et Andréossy étaient nom* més lieutenants da Général en chef; Murât était mis à la téte de la cavalerie, et Marmont de l'artillerie ; Lannes avait la garde des Tuileries, alors Palais des Anciens. Le général Berruyer avait le commandement des Invalides, et le général Morand celui de la place de Paris. La division militaire de Versailles était mise sous les ordres de Macdonald. Serrurier était nommé chef de la garde des deux Conseils.

Quant à Moreau, il était désigné pour commander au Luxembourg. On crut voir une sorte de vengeance dans cette destination, qui réduisait le plus illustre de ces officiers géoéraux après Bonaparte au rôle de simple surveillant, et presque de geôlier, car c'était le terme dont on se servait. On prétendait que le Géuéral avait saisi cette occasion d'abaisser celui que l'opinion lui donnait pour rival, en montrant de quoi il était capable par faiblesse de caractère. Moreau en effet avait pour mission de veiller sur les trois Directeurs restant, dans le cas où ils voudraient faire quelques tentatives. On n'en doit pas conclure que Bonaparte ait eu l'intention que lui supposait l'esprit de parti, toujours prompt à s'emparer des moindres apparences. Il avait, du reste, d'assez légitimes griefs, sinon contre Moreau, an moins contre son entourage, pour en user ainsi avec lui. Moreau subissait la peine de tous ceux dont le caractère est trop incertain pour commander la confiance : ce n'est qu'en les compromettant qu'on peut se les assurer.

Au Luxembourg, cependant, l'émotion était grande. On venait d'être averti de ce qui se passait. Mais que faire? Quel parti prendre?

On était surpris à l'impt oviste ; on n'avait pas même un soldat sous la main. A la première nouvelle des événements le vide s'était fait autour du Directoire. La garde d'honneur affectée au service du Luxembourg, apprenant l'arrêté qui appelait le général Bonaparte au

Suffi.. Ehcycl. nod. — t. i.

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commandement, était allée le rejoindre aussitôt. Les trois Directeurs restaient seuls dans leur palais abandonné. Us recevaient en même temps une lettre de Sieyès et de Ducos, avertissant leurs collègues qu'ils venaient de donner leur démission. Une lettre du général Bonaparte, jointe à celle-ci, les invitait à suivre cet exemple. Le Général les y exhortait au nom de leur patriotisme, leur démontrant que c'était en vain qu'ils chercheraient à défendre une constitution qui n'existait plus. Il restait donc trois Directeurs, Gohier, Barras et Moulins. A eux trois ils formaient la majorité du Directoire. C'était assez, aux termes de la constitution, pour donner force de loi à leurs décisions; mais il fallait s'entendre, convenir de quelque chose, tenter au moins, quoi qu'il en coûtât. Moulins et Gohier étaient décidés ; ils avaient résolu de ne point donner leur démission. Mais Barras, pouvait-on compter sur lui ? Tout ce qu'on essayerait n'était rien s'il relusait de s'associer à ses deux collègues. Gohier et Moulins coureut chez lui. Il était au bain. Il les écouta d'un air assez indifférent, et comme un homme qui n'attachait qu'un intérêt médiocre à tout cela. Il était las, disait-il, des affaires publiques ; il avait besoin de repos. Toutefois, lorsqu'on lui apprit que le Général était à la tête du mouvement, il ne laissa pas de paraître irrité. 11 s'emporta , suivant son usage, en paroles grossières : « Cet homme nous « a tous trompés, » s'écria-t-il en termes qui qui ne se peuvent rapporter. Enfin , pressé par ses collègues, qui lui reprochaient son apathie, il promit de s'unir à eux, «car il promettait toujours », dit M. Thiers. Eu attendant, il envoya son secrétaire Bottot pour aller, disait-il, à la découverte. Ce qu'il ne disait pas, c'est qu'il l'envoyait pour traiter de ses intérêts suivant toute apparence, et faire acheter sa démission au général Bonaparte.

Mais c'était là qu'allait être consommée sa chute d'une manière aussi humiliante qu'elle était méritée. Le Général, ainsi qu'il a été dit, se trouvait dans la salle des inspecteurs. La salle était pleine de généraux, d'officiers, de fonctionnaires de tous grades recevant ses ordres et se préparant à les exécuter. Bottot était parvenu à percer la foule et à se glisser jusqu'à lui. Le Général l'aperçoit. Il court à lui, et, sans lui permettre de dire un mot, il l'interpelle violemment, au milieu même de ce cercle qui les entourait, comme s'il eût craint que le châtiment ne fût pas assez honteux et assez public. Le moment était venu d'en finir avec Barras et avec celte troupe ignoble qui formait sa cour, ou , si l'on veut , son parti. C'est ce qu'avait senti le Général. S'adressant au mattre dans la personne de l'agent : « Que voulez- vous? » s'écria-t-il. « Qu'avez-vousfait de celte France que j'avais

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« laissée si brillante P J'avais laissé la paix, «je retrouve la guerre; j'avais laissé des vie- « toires , j'ai retrouvé des revers ; j'avais « laissé les millions de l'Italie, j'ai retrouvé « des lois spoliatrices et la misère! Que sont « devenus cent mille Français que je connais- « sais, tous mes compagnons de gloire P Ils « sont morts! «

A peine Botlot s'était-il retiré, écrasé sous cette foudroyante apostrophe, qu'apparurent Moulins et Gohier, accourant du Luxembourg tout émus, pour demander des explications au Général. « Eh quoi! » lui disait Gohier, « vous qui deviez dtner aujourd'hui au « Luxembourg! c'est vous-même qui aviez «fixé le jour; l'aviez-vous oublié? Était-ce « un piège? » — « Non , dit le Général, mais « je ne prévoyais pas la décision du Conseil « des Anciens. »

La discussion s'engagea aussitôt : elle fut vive , si Ton en croit les relations. Les deux Directeurs ne voulaient entendre à tien. Ils reconnaissaient aux Anciens le droit d'ordonner la translation du Corps Législatif; mais pour quelle raison en ce moment P C'était là ce qui les étonnait. Il n'y avait rien, suivant leur opinion, qui nécessitât une mesure de ce genre. La République leur paraissait aussi prospèrequ'on pouvait le désirer. Le Général leur dit que ce n'était pas apparemment l'avis de tout le Directoire, puisque deux de leurs collègues avaient donné leur démission. Il les invita encore à suivre cet exemple. « Pour quel motif? » répétait Gohier, qui ne pouvait parvenir à en apercevoir un. — « Parce qu'il n'y a plus de Di- « rectoire, » répliqua le Général. — Gohier parla alors de ses serments, qui ne lui permettaient pas de se démettre. Ce fut la seule réponse qu'en put tirer le Général, qui s'épuisait en vain à leur faire comprendre la situation, à son collègue et à lui. C'était précisément ce qu'ils ne comprenaient pas. « La République <( est en danger! disait Gohier, eh bien, nous « venons ici pour travailler à la sauver. » — « Avec quoi? répondait le Général; avec les « moyens de la constitution, qui croule de tou- « tes parts? » Puis il s'interrompt pour lire un billet qu'on venait de lui remettre. On l'avertissait qu'il y avait de l'agitation dans le faubourg Saint-Antoine, et que cette agitation était excitée par Sanlerre, l'ancien et trop fameux commandant de la garde nationale sous la Convention. Sanlerre passait pour être le parent du général Moulins. — « Général, dit Bonaparte à Moulins, San- « terre est votre parent ; on me prévient qu'il «cherche à soulever le faubourg; faites-lui « dire que s'il remue, je le fais fusiller à Tins- « tant! — « Santerre n'est pas mon parent, « répliqua Moulins , il est mon ami ; c'est un « bon citoyen, incapable de causer du trouble. »

— « Avertissez-le toujours, » dit le Général. Puis, revenant au point principal de la discussion : « La république est en péril, dit-il en « finissant, il faut la sauver; elle le sera, je « le veux ! » Ne ponvant rien obtenir des deux Directeurs, il leur déclare qu'il va les faire reconduire au Luxembourg, où ils seront consignés. Ils y furent reconduits en effet, escortés par Moreau. « Quoi! dit Moulins à Moreau au moment ou l'on arrivait, c'est vous, général, qui faites le métier de gendarme! > Et sans attendre la réponse , il entra dans la chambre, repoussant brusquement la porte sur Moreau. Il trompa sa vigilance dans la journée même, ayant réussi à s'échapper sa bout de quelques heures.

Le re9te du temps se passa en préparatifs, car c'est à tort que l'on dit la Journée du 18 Brumaire. Il y en a eu deux : la crise n'éclata que le lendemain 19. Dès le malin do 18 le conseil des Cinq-Cents avait fait, il est vrai, quelques efforts pour se réunir; mais en présence du décret qui ordonnait la translation, décret essentiellement légal , et auquel il n'y avait point à répliquer, on avait dû se séparer aussitôt, lly avait cependant des conciliabules; oncherchail à s'entend re, à arrêter un plan pour le lendemain; l'irritation était extrême. Mais c'était tout. L'opinion, ce grand principe de force, manquait. Privé de son appui, on sentait, pour ainsi dire, le sol se dérober sous ses pieds. On le comprenait parfaitement, bien qu'on ne voulût pas se l'avouer, et ce sentiment suffisait pour donner à la résistance quelque chose . d'incertain et d'isolé qui en devait paralyser l'effet.

Dès la veille on avait envoyé des ouvriers pour disposer les salles des deux Conseils, à Saint-Clond. Le Conseil des Anciens derail siéger dans la galerie du château. Cette galerie, comme on le sait, forme l'aile droite du coté de la cour, en arrivant de Paris. Le lieu désigné pour la réunion des Cinq Cents était l'Orangerie, grand bâtiment en forme de carré long, de l'autre côté du château, dans les jardins réservés, et recevant le jour par de fastes croisées à hauteur d'appui. Ce bâtiment, attenant au château, communique à la salle des gardes, située elle-même à l'entrée de la galerie, par un couloir très-étroit, qui aujourd'hui encore se trouve dans le même état qu'à celte époque. La salle des gardes sert ainsi comme de vestibule à la galerie et à l'orangerie. Les moindres incidents ont souvent de graves conséquences dans les événements de ce genre. Les ouvriers avaient travaillé toute la nuit. Ils devaient avoir fini à dix heures; mais, quelque diligence qu'ils eussent faite, rien n'était encore terminé à une heure. Ce délai permit aux membres des Cinq-Cents de se réunir , de concerter leur opposition. Il

BRUMAIRE

donna occasion à la scène terrible qui allait avoir lie», et qui, en compromettant pour tin moment le succès «le la journée , pouvait rejeter la France dans de nouveaux abîmes.

Le 10 au matin toutes les troupes occupaient les postes qui leur avaient été marqués. Une grande partie entouraient le château. Le Général était encore à Paris. D'instant en instant il recevait des nouvelles annonçant que ses ordres s'exécutaient. Il attendait cependant, ne voulant arriver qu'à l'heure où les Conseils entreraient en séance. Il $e mit en route à midi. Il était dans une voiture, accompagné de Sieyès, de Ducos et de Lagarde, secrétaire du Directoire. Un escadron de grenadiers à cheval escortait la voilure. Le chemin était encombré de troupes et de curieux.

Les soldats criaient vive Bonaparte! Quant à la foule , il n'y avait d'autre agitation que celle d'un grand concours de monde ee portant sur un même point. On avait vu tant d'événements depuis dix ans que les émotions étaient usées, et si l'on courait là , c'était uniquement comme à une revue : il n'y avait pas d'autre sentiment.

Le Général arriva à une heure. C'était encore trop tôt. Les salles n'étaient pas prêtes. Il dut attendre jusqu'à deux heures que les Conseils fussent réunis. En descendant il avait rencontré dans la cour Augereau, qui lui avait encore offert ses services, et qu'il avait repoussé comme la première fois. Puis il était remonté dans les appartements , ayant peine à dissimuler son impatience. Ce retard en effet était fatal, ainsi qu'on l'a dit. Il suffit d'un instant pour changer les multitudes, et rien n'épuise l'enthousiasme comme ces moments d'intervalle où l'esprit se fatigue à attendre une chose qui ne vient pas. C'est alors que le courage se relroidit ; les réflexions se présentent ; on discute avec soi-même ; on pense à des dangers qu'on n'avait pas aperçus; on songe davantage à soi ; on se demande si ce n'est pas trop contribuer à la fortune d'un homme ou d'un parti, et si la récompense sera proportionnée au service qu'on se croit en état de leur rendre. C'est ce qui arrivait. Des groupes se formaient autour de la galerie et de l'orangerie. Les cours et les jardins étaient remplis de députés attendant l'heure de la séance. Ils s'interrogeaient; ils causaient entre eux avec une grande vivacité. Les plus violents, comme c'est l'ordinaire, entraînaient les plus faibles. Ils leur disaient qu'ils allaient au delà de ce qu'ils voulaient; que la victoire de Bonaparte serait la perte de ceux qui avaient décrété la translation aussi bien que des autres. C'était là ce qu'ils appelaient un grand malheur. On parlait de Croinwell ; on parlait de César. Ces discours ne laissaient pas de faire impression sur l'es-

prit de ceux à qui ils s'adressaient : ils commençaient à apercevoir nettement la situation. Ils voulaient bien qu'on sauvât la patrie ; mais ils n'entendaient pas que ce fût aux dépens de leur influence et de leur crédit : ils voulaient au contraire que ce fût pour leur en assurer la possession libre et incontestée.

C'est le calcul toujours déçu et toujours recommencé de celte foule d'ambitieux vulgaires qui, après avoir accumulé des difficultés qu'ils sont hors d'état de surmonter, veulent bien permettre qu'un autre les en tire, à la condition que le vainqueur s'effacera une fois la victoire obtenue, et viendra humblement en déposer le prix à leurs pieds. On appelle cela dans lu langue politique le respect des lois et du pacte social. Toutefois, il était trop' tard pour retourner en arrière; mais l'incertitude s'était glissée peu à peu dans les esprits, et les dispositions du Conseil des Anciens luimême étaient loin d'être aussi favorables que la veille.

On entra aussitôt en séance. Ciiez les Anciens la délibération s'ouvrit, suivant l'usage, par des hymmes en musique; puis on donna lecture au Conseil d'une lettre de Barras, annonçant sa démission. Cette lettre ruinait les espérances de ceux qui comptaient encore sur l'opposition du Directeur. Ils avaient pensé que l'accueil fait à son secrétaire tirerait enfin Barras de sa léthargie, et lui inspireraitquelque courage. Ils assuraient de tous côtés qu'il allait se déclarer, qu'on allait le voir; essayant d'effrayer par là leurs adversaires et de raffermir les incertains parmi eux. « Barras « tiendra, disaient-ils ; ou n'aura pas sa dé- « mission ; il va se montrer ; » et comme les heures se passaient sans qu'il parût, on apprit que le Directeur s'était décidé à suivre l'exemple de ses deux collègues. Ce fut un cri d'indignation aux Cinq -Cents. La nouvelle était annoncée par un billet écrit à l'un des membres du 7 conseil. « Talleyrand « et Bruix viennent d'entrer chet Barras, « disait-on : il a cédé en lâche. » C'est entre leurs mains, à ce qu'il parait, qu'il retneltait sa démission , au moment où sou parti espérait le plus en lui. Il écrivait sous leurs yeux cette lettre qui couronnait si dignement sa carrière politique (i) :

« Citoyen président, engagé dans les af- « faires publiques uniquement par ma pas- « ston pour la liberté, je n'ai consenti à parta- « ger la première magistrature de l'État que « pour la soutenir dans les périls par mon « dévouement , pour préserver des atteintes « de ses ennemis les patriotes compromis « dans sa cause, et pour assurer aux défeu- « seurs de la patrie ces soins particuliers qui

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« ne pouvaient leur être plus constamment « donnés que par un citoyen anciennement té- « moin de leurs vertus héroïques, et toujours « touché de leurs besoins.

« La gloire qui accompagne le retour du « guerrier illustre à qui j'ai eu le bonheur « d'ouvrir le chemin de la gloire; les mar- « ques éclatantes de confiance que lui donne « le Corps Législatif, et le décret de la repré- « sentation nationale , m'ont convaincu que , « quel que soit le poste où l'appelle désormais « l'intérêt public, les périls de la liberté sont « surmontés et les intérêts des armées ga- « rantis. Je rentre avec joie dans les rangs de « simple citoyen, heureux, après tant d'orages, « de remettre plus entiers et plus respectables « que jamais les deslins de la République, « dont j'ai partagé le dépôt. Salut et respect. « Barras. »

On envoya cette lettre aux Cinq-Cents. Il était temps cependant de s'occuper des motifs de la translation. Cet esprit d'opposition qui avait commencé à se faire jour depuis le malin essaya de se produire. Plusieurs membres se plaignirent de n'avoir pas été convoqués régulièrement la veille. Ils affectaient de ne rien savoir de ce qui s'était passé à la séance des Tuileries. Ils demandaient qu'on leur lût le procès-verbal , afin de les mettre au fait, et de leur apprendre quels dangers si graves menaçaient l'État. L'assemblée , qui la veille n'avait souffert aucune objection , écoutait silencieuse et indécise. On sentait qu'elle n'eût pas été fâchée peutêtre de revenir sur ses pas. Régnier comprit qu'il n'y avait pas à hésiter. Il se jetla au milieu de la discussion, dont il prit à lui seul presque tout le fardeau. Il dit « qu'il ** ignorait si les membres qui se plaignaient « avaient été ou non convoqués; que cela « regardait la commission des inspecteurs.

« En ce qui touchait la translation, le décret « avait été rendu ; il l'avait été par la majo- « rilé du Conseil des Anciens, agissant dans « l'exercice de son droit; il n'y avait donc pas « à répondre sur ce point, et il ne répondrait « pas. » Comme on l'interrompait en demandant un rapport sur les dangers de la patrie, il ajouta « qu'on ne devait point donner l'é- « veit à ceux qui avaient causé les dangers « du Corps Législatif; que ces dangers exis- « taient sans doute , puisque le Conseil des • Anciens en avait jugé ainsi; qu'encore « une fois le décret avait été rendu , qu'il « était irrévocable, et par conséquent hors de « question. » 11 demanda l'ordre du jour. Il se montra en général assez ferme dans cette discussion. Interrompu à plusieurs reprises, et de divers côtés, il répondit avec beaucoup de résolution et de présence d'esprit, imposant silence aux interrupteurs, demandant

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