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au président de les faire taire, et disant qu'il ne devait pas y avoir plus d'interruptions ici qu'à Paris.
Il fut remplacé par Fargues, qui venait répondre à l'accusation portée contre lui au sujet des lettres de convocation. Il dit qu'il les avait envoyées; que pour le reste sa responsabilité n'était pas engagée : ce n'était pas sa faute si ou ne les avait pas reçues. Fargnes était membre de la commission des inspecteurs. 11 ne se borna pas à cette réponse. Il entra dans la discussion générale, appuyaut les paroles de Régnier : « J'ai entendu de- « mander avec un sang-froid qui m'a élon- * né, dit-il, des preuves d'une conspiration « qui est connue de Paris et de toute la Ré- « publique. S'il était permis à la commis « sion de vous dire les propositions qui ont « été faites à un général, propositions qui « lui ont élé renouvelées plusieurs fois de- « puis son retour, et qui lui ont encore été « faites cette nuit même, il n'est aucun de « vous qui n'affranchit la commission des « preuves qu'elle demande. Il y aurait autant « de danger à dévoiler en comité secret qu'en « public des vérités trop accablantes. »
La question en effet était là. On voulait bien reconnaître tout bas, des deux côtés, que la constitution n'existait plus, ou ne pouvait plus exister, mais personne n'osait et ne voulait le dire tout haut. On ne savait comment les choses tourneraient, et l'on était bien aise de ménager l'avenir. Ceux-là même qui étaient venus offrir secrètement leurs services au général Bonaparte ne se souciaient pas de s'engager avant l'heure par une déclaration publique, qui serait leur perte si le coup, comme on disait, ne réussissait pas. Il en résultait qu'on ne s'entendait pas, précisément parce qu'on s'entendait trop bien. Aucun ne voulant prononcer ce mot que tous savaient si parfaitement, on se bornait à des paroles vaines; on s'embarrassait comme à plaisir dans le vague d'une discussion qui ne reposait sur rien et ne pouvait conduire à rien. L'opposition profitait de ce vague pour pousser ses adversaires. Elle leur parlait de la constitution, du Directoire, etc., sachant aussi bien qu'eus qu'il n'y avait plus ni constitution ni Directoire, et n'y tenant pas plus qu'eux peut-être. Mais on ne pouvait encore le nier officiellement. C'était là ce qui causait l'embarras du parti contraire. On faisait des réponses qui n'en étaient point; on cherchait à gagner du temps; et comme il fallait avoir l'air de dérider quelque chose, on décréta que le Cofr seil enverrait un message aux Cinq-Cents et au Directoire pour les avertir qu'il élait constitué. On proposa aussi de faire une proclamation au peuple ; proposition qui fut adoptée. On s'occupait do la rédiger, lorsque l'officier
BRUMAIRE
chargé de porter le message au Directoire revint disant qu'il n'avait pu le remettre, attendu que deux Directeurs avaient donné leur démission, que deux autres étaient consignés et le cinquième en surveillance , pour sa sûreté. C'était Sieyès. il avait sollicité lui-même cette mise en surveillance, restée sans exécution , mais qui pouvait au besoin lui servir de prétexte. Cette nouvelle annonçait le moment du combat. En effet, les membres du Conseil avaient eu le temps à peine d'en témoigner leur snrprise, bien que personne ne l'ignorât depuis le malin, qu'on annonça le général Bonaparte. Il demandait à être introduit pour une communication.
Aussitôt tout devint attentif ; l'heure était arrivée où l'action allait remplacer la parole. Dans un instant peut-être le sort de chacun allait être décidé. On attendit dans le silence de celte agitation intérieure qui précède les grandes crises ce qu'allait dire le Général.
Il entra suivi de son État-major, et demanda la parole.
« Représentants du peuple, dit-il, vous « n'êtes pas dans des circonstances ordinaires , « vous êtes sur un volcan ; permettez-moi « de vous parler avec la franchise d'un sol- « dat, avec celle d'un citoyen zélé pour le « bien de son pays, et suspendez, je vous prie, « votre jugement jusqu'à ce que vous m'ayez « entendu jusqu'à la fin.
« J'étais tranquille à Paris, lorsque j'ai « reçu le décret du Conseil des Anciens, qui « me parla de ses dangers, de ceux de la Ré- « publique. A l'instant j'appelai, je retrouvai « mes frères d'armes, et nous vînmes vous « offrir les bras de la nation, parce que vous « en êtes la tête. Nos intentions furent « pures, désintéressées, et pour prix du dé- « vouement que nous avons montré hier, « aujourd'hui déjà on nous abreuve de ca- « lomnies. On parle d'un nouveau César, « d'un nouveau Cromwell ; on répand que « je veux établir un gouvernement militaire.
« Représentants du peuple, si j'avais voulu « opprimer la liberté de mon pays , si j'avais « voulu usurper l'autorité suprême, je ne me « serais point rendu aux ordres que vous m m'avez donnés; je n'aurais pas besoin de « recevoir l'autorité du sénat. Plus d'une « fois, et dans des circonstances extrêmement « favorables, j'ai été appelé à la prendre.
« Après nos triomphes en Italie , j'y ai été « appelé par le vœu de la nation; j'y ai été « appelé par le vœu de mes camarades , par « celui de ces soldats qu'on a tant maltraités « depuis qu'ils ne sont plus sous mes ordres ; « de ces soldats qui sont obligés encore au- ■ jourd'hui de faire dans les départements de « l'Ouest une guerre horrible , que la sagesse « et le retour aux principes avaient calmée , i
« que l'ineptie et la trahison viennent de « rallumer.
« Je vous le jure, représentants du peuple, «■ la patrie n'a pas de plus zélé défenseur « que moi ; je me dévoue tout entier pour faire « exécuter vos ordres. Mais c'est sur vous « seuls que repose son salut, car il n'y a plus « de Directoire : quatre des membres ont « donné leur démission ; le cinquième est en « surveillance pour sa sûreté. Les dangers « sont pressants , le mal s'accroît; le ministre « de la police vient de m'a vert ir que dans « la Vendée plusieurs places sont tombées « dans les mains des chouans. Représentants « du peuple, le Conseil des Anciens est investi a d'un grand pouvoir; mais il est encore « animé d'une plus grande sagesse : ne con- « sultez qu'elle et l'imminence du danger; « prévenez les déchirements. Évitonsde perdre « ces deux choses pour lesquelles nous avons « fait tant de sacrifices, la liberté, l'égalité! »
A ces moU une voix interrompt le Gé- « néral. « Et la constitution ! » lui dit-on.
« La constitution , reprit • il vivement , « vous sied-il de l'invoquer? et peut-elle être « encore une garantie pour le peuple français? « Vous l'avez violée au 18 fructidor, vous « l'avez violée au 22 floréal, vous l'avez violée « au 30 prairial. La constitution ! elle est in- « voquée par toutes les factions, et elle a été « violée par toutes; elle ne peut être pour « nous un moyen de salut, parce qu'elle n'ob- « lient plus le respect de personne. La consti- « lulion! n'est-ce pas en son nom que vous « avez exercé toutes les tyrannies? Et aujour- « d'hui encore, c'est en son nom que l'ou « conspire; je connais tous les dangers qui « vous menacent. Représentants du peuple, ne « voyez pas en moi un misérable intrigant « qui se couvre d'un masque hypocrite! J'ai « fait mes preuves de dévouement à la Répu- « hlique : toute dissimulation m'est inutile. Je « ne vous tiens ce langage que parce que je n désire que tant de sacriGr.es ne soient pas «« perdus. La constitution, les droits du peuple « ont été violés plusieurs fois, et puisqu'il ne « nous est plus permis de rendre à cette cons- « titutiou le respect qu'elle devrait avoir, « sauvons au moins les bases sur lesquelles « elle repose : sauvons la liberté, sauvons l'é- « gai i té! Trouvons des moyens d'assurer à « chaque homme ta liberté qui lui est due et « que la constitution n'a pas su garantir. Je « déclare qu'aussitôt que les dangers qui k m'ont fait confier ces pouvoirs seront passés, « j'abdiquerai ces pouvoirs. Je ne veux être « à l'égard de la magistrature que vous aurez « nommée que le bras qui soutiendra et fera « exécuter ses ordres. »
Le Général paraissait avoir fini. Une discussion s'élève. « Vous l'avez entendu, s'écrie
BRUMAIRK
« Cornudet ; vous l'avez entendu , représen- « tants du peuple! Celui à qui tous avez « décerné tant d'honneurs; celui devant qui « l'Europe et l'univers se taisent d'admiration « est là : c'est lui qui vous atteste l'existence « de la conspiration ; sera-t*il regardé comme « un vil imposteur? — Puisqu'on demande « des preuves, dit Fargues, je propose qu'on « fasse imprimer à trois exemplaires le dis- « cours du général Bonaparte. » Cette proposition est adoptée au milieu d'un assez grand tumulte ; les interruptions se croisaient ; on interpellait le général. — « Qu'il nomme tes «conspirateurs! s'écriail-on ; nommez-les!
« nommez-les! Tout doit être dit en public! » — Plusieurs députés en effet avaient demandé qu'on se réunit en comité secret. La minorité s'y opposait de toutes ses forces : elle voulait qu'on lui donnât le nom des conspirateurs, prétendant ue pas les connaître.
« Puisque vous le voulez, dit le Général, je « vais m'expliquer tout à fait ; s'il faut nom- « merles hommes, je les nommerai; je dirai « qtie les directeurs Barras et Moulins m'ont « proposé de me mettre à la tête d'un parti « tendant à renverser tous les hommes qui « ont des idées libérales! »
La minorité ne s'attendait pas à cette réponse ; elle avait voulu compromettre le Général , et c'était elle qui se trouvait compromise par cette révélation. Il était clair que les siens aussi conspiraient, que d'un côté comme de l'autre, on ne voulait plus de la constitution. Qu'était-ce donc que tons ces grands mots ces serments, ces protestations de respect, etc., etc., sinon un prétexte pour couvrir ses desseins et se tromper mutuellement? Aussi ne répondit-on pas. Mais, par un de ces changements soudains si fréquents dans les assemblées, et qui forment une partie de ce qu'on appelle leur tactique, les mêmes qui tout à l'heure s'étaient opposés au comité secret le demandaient maintenant à grands cris. Toutes ces interruptions avaient irrité le Général : on le voyait disposé à continuer, et à ne rien ménager; c'est ce qu'on voulait empêcher à tout prix. Mais les adversaires sentant leur avantage, n'avaient garde de le laisser échapper. Ils avaient demandé le comité; c'était eux qui en ce moment ne le voulaient plus. Ils disaient qu'il n'était plus temps de rien cacher: puisqu'on avait exigé ces révélations, il fallait lessubir, il fallait que la lumière se fit; tant pis pour ceux qui l'avaient appelée. Le Général, fatigué de tout ce tumulte, et trop animé pour le supporter plus longtemps, reprit avec chaleur : « Je vous le répète, la consli- « lution tant de fois violée n'offre plus de gan ranties aux citoyens; elle ne peut entretenir « l'harmonie, parce qu'il n'y a plus de cli.i- « pason; elle ne peut sauver la patrie, parce
« qu'elle n'est respectée de personne. Je le « répète encore , qu'on ne croie pas que je « liens ce langage pour m'emparer du pou- « voir après la chute des autorités; le pou- « voir, on me l'a offert depuis mon retour à •< Paris. Les différentes factions sont venues « sonner à ma porte; je ne les ai point écou- « tées, parce que je ne suis d'aucune coterie, « parce que je ne suis que du grand parti du « peuple français.
« Plusieurs membres du Conseil des Ansavent que je les ai entretenus de
« propositions qui m'ont été faites. Je n'ai m accepté l'autorité que vous m'avez confiée « que pour soutenir la cause de la Répnbli- « que. Je ne vous le cache pas , représentants « du peuple , en prenant ce commandement « je n'ai compté que sur le Conseil des Anciens, « et non sur le Conseil des Cinq-Cents, qui est a divisé; sur le Conseil des Cinq-Cents, où se « trouvent des hommes qni voudraient nous « rendre la Convention , les comités révolu- « tionnaires et les échafauds; sur le Conseil « des Cinq-Cents , où les chefs de ce parti « viennent de prendre séance en ce moment; « sur le Conseil des Cinq-Cents, d'où viennent « de partir des émissaires chargés d'aller or- « ganiser un mouvement à Paris.
« Que ces projets criminels ne vous effrayent « pas , représentants! Environné de mes frères « d'armes, je saurai vous en préserver. J'en « atteste votre courage , vous mes braves ca- « marades, vous aux yeux de qui on voudrait <* me peindre comme un ennemi de la liberté!
« vous, grenadiers, dont j'aperçois lesbon- « nets! vous, braves soldais dont j'aperçois les « baïonnettes, que j'ai fait si souvent tourner « à la honte de l'ennemi, à l'humiliation «les « rois ; que j'ai employées à fonder des répu- « bliques!
« Et si quelque orateur payé par l'étranger, <« ajouta-t-il en élevant la voix, parlait de me « mettre hors la loi, j'en appellerais à vous, « mes braves compagnons d'armes, à vous, « braves soldats que j'ai tant de fois menés à la « victoire! à vous, braves défenseurs de la a République, avec qui j'ai partagé tant de « périls pour affermir la liberté, l'égalité! Je « m'en remettrais à nies amis, au courage « de vous tous, et à ma fortuue ! »
L'absence du Général, qui sortit après avoir prononcé ces mots, rendit quelque courage à la minorité. Elle avait été déconcertée par ses révélations, et ne demandait plus de détails sur la conspiration : elle essaya au moins de sauver la forme du gouvernement actuel.
Plusieurs membres demandèrent qu'on renouvelât le serment de fidélité à la constitution. Cornudet s'y opposa; il dit que tout cela n'était que des abstractions; qu'il était temps d'en finir avec toutes ces rêveries métaphy-
BRUMAIRE
siques qui avaient causé tant de malheurs ; que ai l'on entendait par la constitution ia souveraineté du peuple, ia liberté, l'égalité, la division et l'indépendance des pouvoirs; il était prêt à jurer le premier, mais que pour le reste , il ne se croyait tenu à rien. La discussion s'échauffa; elle durait depuis une heure. Tout à coup on entend au dehors un grand tumulte, des cris, le bruit des armes.
Fargues , sorti pour s'informer de ce qui se passe, rentre tout ému, « Citoyens (l), dit-il, « le général Bonaparte vient de me faire ap- ■ peler, et je suis douloureusement affecté « d'être obligé de rendre compte au Conseil « des Anciens de ce qu'il m'a dit. Vous savez « avec quelle bienveillance il a été accueilli « dans ce conseil. En sortant il est allé dans « le Conseil des Cinq-Cents. Savez- vous corn* « ment il a été accueilli ? Avec des poignards ! » — « Par Aréna ? » dit Courtois. — « Par Aréna, a à l'égard du quel le Général a commis le crime « d'avoir porté la lumière dans les marchés « scandaleux passés en Italie 1 — Le Générai « demande que vous preniez des mesures « pour déjouer le mouvement contre-révolu- « lionnatre que des émissaires partis du Con- « seil sont allés organiser à Paris. Je vouspro- « pose de vous former en comité général. »
La proposition est appuyée. On délibérait lorsque Lucien Bonaparte se présente, pâle et en désordre. C'était le frère du Général. Il sortait du Conseil des Cinq-Cents, qu'il venait de présider. On l'entoure, on le presse de questions. Son trouble ne lui permet de donner que des explications confuses. Il parle de poi> miards levés sur son frère et sur lui. On a voulu le forcer à mettre son hère hors la loi. Ce qu'on peut conclure de ses paroles , c'est qu'une scène terrible a eu lieu ; qu'elle dure encore en ce moment; que de nouvelles catastrophes sont peut-être imminentes. L'inquiétude est au comble. La délibération est suspendue. Les membres descendent de leurs bancs , et se forment en groupes ; de tous côtés on va aux informations, et ce qu'on apprend vient éclaircir en le confirmant le récit de Lucien.
Voici en effet ce qui s'était passé. Le Conseil des Cinq-Cents était entré en séance sur les deux heures, en même temps que le Conseil des Anciens. On adit quel était l'esprit de ce Conseil, ses dispositions, son attitude. Il s'agissait pour lui de la vie ou de la mort ; c'était un combat désespéré. Dès les premiers moments la séance devait être menaçante, et elle le fut. Sans s'arrêter aux paroles de Gaudin , qui voulait expliquer les motifs de la translation, et demandait un rapport sur l'état de la République, l'opposition déclara qu'elle
H) Bochw et Rom, HUtoire Partementairt,
n'écouterait rien : il y avait tans doute des conspirateurs , mais ce n'était pas ceux qu'on désignait ; c'étaient ceux qui sous des prétexta hypocrites voulaient changer la forme du gouvernement. — - « En vain, s'écria Delbrel, « ces conspirateurs ont cru nous effrayer eu « déployant autour de nous l'appareil formi- « dabiede ia force armée! Non, les défenseurs « de la patrie ne consentiront jamais à lour- « ner leurs armes contre les représentants.
m Si néanmoins les conspirateurs parvenaient « à tromper ou à égarer le courage de nos » guerriers, nous saurions mourir à notre a poste eu défendant la liberté publique cout tre les tyrans, contre les dictateurs qui veu* « lent l'opprimer. Mous vouions la coustitu- « tion ou la mort ! Les baïonnettes ne nous « effrayent pas! Nous sommes libres ici! » 11 demande que chacun des membres, appelé par son nom, vienne renouveler à l'instant même le serment de fidélité à la constitution!
Celte proposition est accueillie avec transport. On se lève en masse ; on assiège la tribune ; des cris partent de tous cotés. « Oui « jurons! jurons! Point de dictature! A bas « les dictateurs! Vive la constitution.! » On • s'adresse au président; on le somme de prononcer la formule du serment et de faire l'appel. C'était Lucien. Comme il s'y refuse, disant qu'il faut d'abord délibérer, les cris redoublent ; on l'injurie, on le menace. 11 essaye en vain de conjurer le tumulte. A bout d'efforts, il se couvre, et suspend la séaoee. « Je « sens trop, dit-il, la dignité du poste que « j'occupe pour supporter plus longtemps les « menaces insolentes de quelques orateurs, « et pour ne pas rappeler de tout mon poo- « voir l'ordre et la décence dans le Conseil. » Ces paroles ramènent un instant de calme :
quelques députés modérés essayent d'en profiter pour parler : on ne les écoute pas. L'agitation recommence. On demande encore le serment. Il faut enfin consulter l'assemblée. La proposition est mise aux voix et adoptée.
Les députés quittent leurs sièges. Chacun vient jurer à son tour. On ne se contente pas de jurer : on crie haine à la tyrannie.
Lucien, comme les autres, est obligé de paraître à la tribune et de s'engager par le même serment. C'était surtout ce qu'on voulait. Au moment où il prononce la formule, un membre, s'adressant aux sténographes du Moniteur, s'écrie : « Moniteur, écrivez! » Unt>eul député refuse d'imiter ses collègues. C'est Hergoeing, renouvelant à la fin de la révolution l'exemple donné au début par Martin d'Auch dans une circonstance et par un motif bien différents (1).
Ces violences, toutefois, n'avançaient rien :
(1) On sait que Martin o'AMb fut le seul qui refusa
BRUMAIRE
le serment prêté à la constitution ne rétablis» . sait pas la constitution. On avait beau s'en féliciter comme d'une victoire, et s'écrier avec enthousiasme , « qu'il occuperait dans les fas- « tes de l'histoire la même place que le ser- « ment du jeu de Paume, » cela ne changeait pas la situation. Il fallait d'autres mesures. Aréna propose d'envoyer dans les départements la liste de ceux qui viennent de jurer , « afin « que la France, dit* il, sache que nous « sommes à notre poste, et que nous sommes « décidés à périr pour le maintien de la cons- « titution ». Cette motion n'a pas de suite. On décrète enfin qu'un message sera adressé au Directoire ; car on ne sait pas , on ne veut pas savoir que le Directoire n'existe plus. Un membre cependant fait observer que pour écrire au Directoire , encore faut-il savoir où se trouve le Directoire. « Pour moi je n'en «t sais rien , » dit-il avec une naïveté qui contraste avec l'exaltation de ses collègues. — « S'il était quelque part, je pense qu'il nous « l'eût annoncé. Vous enverrez un message!
« 11 (aut savoir où ce message ira. Voulez- « vous que vos messagers parcourent les rues « de Saint-Cloud pour demander la maison « où le Directoire est logé ? » Les murmures forcent l'orateur à descendre de la tribune ; on veut lutter jusqu'à la fin contre la réalité. On décide que le message sera envoyé. En ce moment arrive la lettre de Barras citée plus haut . « Qu'est-ce que cela veut dire? » s'écrient plusieurs membres. — « Est-ce une « démission? Il faut faire sur-le-champ une « nouvelle liste! » — Ici la confusion augmente. Les uns veulent que la liste soit dressée immédiatement; les autres s'y opposent. Ils disent que c'est une chose grave; qu'il faut y procéder avec d'autant plus de calme que les circonstances sont plus menaçantes. Us rappellent à leurs collègues l'attitude des sénateurs romains dans les grands dangers de la patrie. On discute encore, on se débat, et, ce qu'il y a de pis, on se débat en vain. On s'agite dans le vide, pressés par une force supérieure, qui vous enveloppe, quoique invisible, et vous fait reculer alors qu'on s'obstine à ne pas la reconnaître.
Tout à coup un grand mouvement se produit. Tous les yeux se tournent «ers l'entrée, à la porte de la salle des gardes. C'est le Général. Il se présente, suivi de quelques grenadiers , qu'il a soin de laisser en arrière. A peine s'est-il avancé jusqu'au milieu de la salle, qu'une foule de députés se précipitent sur lui. Il est assailli de tous côtés, interpelé avec violence. Rigonuet le premier l'arrête : « Que faites-vous, téméraire ? lui dit-il, vous « violez le sanctuaire des lois ! Relirez- vous! »
île s'associer à ses collègues et de prêter serinent a ta séance du Jeu de Paume. *
Mille cris partent en même temps. On demande la mise hors la loi du Générai. « Quoi! « des baïonnettes, des sabres, des homme* « armés dans le sanctuaire de la représenla- « tion nationale ! Hors la loi le dictateur ! A bas « le dictateur ! Mourons à notre poste I Vivent « la République et la constitution de l'an III! « Hors la loi le dictateur. A bas! à bas 1» Telles sont les imprécations qui éclatent aux oreilles du Général. On le menace; il est entouré, pressé. Ses grenadiers, ne l'apercevaut plus, et craignant pour sa vie, se jettent au milieu de la foule, qu'ils écartent. Ils le saisissent, et le ramènent sain et sauf hors de la salle!
Lucien était resté au fauteuil, tenant tête à l'orage autant qu'il était en lui. Il ne laisse pas de faire encore quelques efforts. « Le mou- « vemeut qui vient d'avoir lieu, dit-il , prouve « sans doute ce que tout le monde a dans te « cœur, ce que moi-même j'ai dans le mien! »
Il ne pouvait dire autre chose. Il est iolerrompu par des cris furieux. « Oui! oui!
« Vive la République! — 1 1 était cependant na- « turel ajoute-t-il, de croire que la démarche » du Généra), qui a paru exciter de si vives « inquiétudes, n'avait pour but que de rendre « compte de la situation des affaires ou de « quelque objet intéressant la chose publique. « Il venait remplir l'obligation que lui impo- « saient ses fonctions. Mais je crois qu'en tout « cas nul de vous ne peut soupçonner... »
« Quoi ! » s'écrient plusieurs membres. — « Au- « jourd'hui Bonaparte a terni sa gloire. Fi ! Boit naparte s'est conduit en roi ! Je le voue à « l'opprobre, à l'exécration des républicains « et de tous les Français, » dit un membre.— m Je demande, dit un autre, qu'il soit traduit « & la barre pour rendre compte de sa con- « duile. »» — « Oui ! Oui ! hors la loi ! hors la m loi ! — « Et moi , je demande, dit Lucien, « à quitter le fauteuil. » Et il le cède à Chazal, qui monte à sa place.
Les cris continuent. Mais ce n'était pas des cris qu'il fallait en ce moment. C'était une suite de mesures promptes, énergiques, allant droit au but , décidées et exécutées sur-lechamp. Au lieu de cela, le Couseil se perdait dans les éclats d'une fureur inutile. Il est permis de croire que cette fureur ne laissait pa» de cacher une certaine crainte. Ou se sentait seuls au fond. On criait vive la constitution, mais nul écho ne répondait à ce cri. L'opiuiou était muette. Puis comment exécuter ce qu'on aurait résolu ? par quels moyens? On n'avait uuile force à sa disposition. Autour de soi, au contraire, six mille soldats dans une attitude menaçante, et qu'un geste pouvait mettre en mouvement. On connaissait l'audace du Général : il avait pour lui sa gloire, la voix du pays, le dévouement de ses troupes. Celle arme elle-même dont on voulait se servir,
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ce mot hors la loi, naguère si terrible, et qui suffisait pour terrasser et anéantir toute résistance, qui osait répondre qu'il aurait la même force aujourd'hui ? Voilà ce qu'il fallait bien apercevoir, quoiqu'on ne voulût pas se l'avouer et qu'on cherchât à s'étourdir par l'excès même de sa colère. C'est ce qui explique le vague des propositions qui étaient faites, malgré la violence des termes. Les uns demandaient qu'on retournât à Paris : ils comptaient sur la majesté du conseil réuni en corps pour imposer aux troupes et ramener les citoyens. « Marchez-y revêtus de votre « costume , disait Talot , et votre retour sera « protégé par les citoyens et les soldats. Vous « reconnaîtrez à l'attitude des militaires qu'ils « sont les défenseurs de la patrie. » Un autre demandait qu'on se déclarât en permanence; un autre qu'on décrétât que les six mille hommes qui entouraient les deux assemblées faisaient partie de la garde du Corps législatif; d'autres, enfin, qu'on fit comparaître le Général à la barre. Les motions les plus diverses se succédaient, adoptées, repoussées, sans qu'on sût , au milieu de cet effroyable tumulte, ce qu'on avait accueilli ou rejeté.
On s'agitait dans l'impuissance, et le sentiment même de cette impuissance augmentait la fureur. A la (in, comme il fallait bien s'arrêter à quelque chose, après avoir tout épuisé, on décide la mise hors la loi. Mais il faut la voter. Par un de ces raffinements de vengeance dont les partis seuls sont capables, on exige que ce soit Lucien qui la mette aux voix, en qualité de président. On le rappelle au fauteuil , on veut qu'il y remonte; on l'y force au nom de l'assemblée. Il y reparaît , mais pour protester. « Quoi! s'écrie - 1 - il, « vous voulez que je prononce le hors la loi « contre mon frère? » — « Oui! ouil hors la « loi ! Voilà pour les tyrans! » 11 lutte en vain pondant quelques instants. Il est en butte aux mêmes outrages qui tout à l'heure ont assailli son frère. On monte à son fauteuil, on veut le contraindre; mais lui, se dégageant, parvient à gagner la tribune. Sa voix, dit-on, était suffoquée par les larmes. « Puisque je n'ai pu « me faire entendre dans celte enceinte, dit-il, « je dépose avec un profond sentiment de di- « gnité outragée , je dépose les marques de « la magistrature populaire! » En même temps il se dépouille de sa loque et de son manteau ; il veut sortir, mais on le retient; on cherche à le calmer. Par un de ces retours qui prouvent ta puissance des formes même sur les esprits les plus emportés, cette assemblée, arrivée aux derniers excès , craint de se trouver sans président. On invite Lucien à reprendre ses insignes, à remonter au fauteuil; il résiste. Le tumulte était tel qu'on l'entendait du dehors. Lefebvre était placé dans les jardins
avec ses grenadiers. On vient lui dire que Lucien court des dangers. Il envoie dix grenadiers pour le délivrer. Ils arrivent dans la salle; ils percent la foule, et s'emparent de Lucien , qui , dans son trouble , croit que le Conseil le fait arrêter. « Quoi! dit-il, vous me « parlez de réconciliation , et vous me faites « arrêter ! »
La cour présentait un autre spectacle. A peine soustrait aux violences dont il venait d'être l'objet an Conseil des Cinq-Cents, le Général avait été retrouver Sieyès. Il était évident qu'il n'avait pas prévu les extrémités auxquelles il serait amené. Il y a lieu de croire qu'il désirait les éviter; il avait espéré que tout se terminerait par l'autorité de son nom et la seule force de la raison. Il n'avait pas assez compté peut-être , et c'est ce qui arrive souvent, avec les passions de ses adversaires et les faiblesses de la majorité. Sieyès n'avait jamais partagé sa sécurité. Il avait plus d'expérience que |e Général sur ce point ; il connaissait mieux les assemblées délibérantes.
Aussi lui avait-il conseillé, la veille encore, de faire arrêter dans la nuit les principaux membres du Conseil des Cinq-Cents. Le plus célèbre de nos historiens de la Révolution a reproché comme une grande faute au Général de n'avoir pas suivi ce conseil (I). « Il ne voulut pas, ■k dit-il ; il eut à s'en repentir ». Ce refus est une nouvelle preuve de ce qu'on vient d'avancer touchant les intentions du Général. Tout indiquequesa pensée s'arrêtait dans le cercle même de la situation , et qu'elle n'allait pas au delà d'un changement légal en quelque sorte, opéré par la voix des pouvoirs publics. Il marchait suivant sa raison, plutôt que suivant sa destinée. Mais celle-ci allait s'accomplir. Elle allait d'un seul coup , et par les fautes de ses adversaires, le porter presque au point où il devait atteindre. Il n'y avait plus à reculer en effet : sa vie, sa gloire en dépendaient. Un moment encore, et il pouvait être saisi, traîné comme un conspirateur vulgaire aux pieds d'ennemis dédaignés, et qu'il était venu braver jusque dans le lieu même de leurs délibérations. Après s'être entendu avec Sieyès pendant quelques instants, il était remonté à cheval. Il passait devant les rangs. Il aperçut Augereau , qui lui dit d'un ton ironique : « Eh bien , vous voilà dans une « jolie position !» — « Les choses étaient plus « désespérées à Arcole, » répliqua-t-il ; et il passa. Les troupes criaient vive Bonaparte!
Il hésitait encore à les lancer, lorsque Lucien, sortant de la salle des Anciens, court à lui, et lui raconte la scène des Cinq-Cents. Le Général sent que l'heure est venue; sa résolution est prise. Il fait amener un cheval
(l)Tom. to. Hist. de ta Rcvol. Récit des événements du 18 brumaire.
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pour Lucien, qui le monte. Les deux frères parcourent de nouveau les rangs. Lucien parle aux soldats. Il les exhorte ; il leur fait connaître l'attentat dont son frère et lui ont failli être les victimes, son frère, leur général , avec qui ils ont vaincu à Castiglione et à Rivoli. — « Ils viennent de le mellre hors « la loi! s'écrie-lil, hors la loi! Le souffrirez» m vous?» — « Non! non!» crient les soldats. — m Puis-je compter sur vous, » disait le Général? « Oui ! oui I » — « Ils ont voulu assassiner votre « Général ! » s'écriait Serrurier, qui marchait à la suite de l'état major. Ce dernier root met le comhle a l'exaspération des soldats. — • As* « sassiner notre général I » répétaient-ils avec stupeur. — «A bas ! à bas! Il y a trop long* « temps que tout cela dure. Il est temps de * jeter à la porte tous ces orateurs, » disaient-ils dans leur langage, ennemi des atténuations ; « avec leur bavardage , ils nous « laissent depuis six mois sans solde et sans « souliers ! Nous n'avons pas besoin de tant « de gouvernants! Les scélérats voulaient nous « faire périr de misère ! Vive le Général I Vive « Bonaparte ! »
Le Général cependant donnait ses ordres. Une colonne de grenadiers , commandée par Leclerc, se met en mouvement, et marche sur l'orangerie. Elle parait à la porte de la salle. Depuis le départ de Lucien, ce n'était plus même du tumulte, c'était un désordre sans nom.
On n'entendait plus que les cris hors la loi! poussés avec frénésie. Du reste, point de décision, plus de propositions, plus rien. C'étaient les dernières convulsions d'une fureur qui expire. Le général Leclerc s'avance. — « Citoyens « représentants, dit- il, on ne peut plus répondre << de la sûreté du Conseil. Je vous invite à vous « retirer. » On lui répond par les cris : Vive la République ! Il renouvelle sa sommation. — « Retirez- vous , le Général a donné des or- « dres... » — - Il attend quelques instants. — « Grenadiers! s'écrie un officier, en avant; m tambour, la charge! » Quelques représentants essayent de parler aux soldats « Qui
n êtes vous, militaires? Vous êtes les grena- « diers de la représentation nationale ! Vous « attentez à sa sûreté, h son indépendance! n Vous ternissez les lauriers que vous avez « cueillis ! » — « On a voulu assassiner notre Général, » répliquent les soldats, qui n'écoutent rien. Leclerc invite encore une fois les représentants à se retirer. De nouveaux cris s'élèvent. Il comprend l'inutilité de ses sommations , et se décide à agir. — « Au nom » du généAI Bonaparte , je déclare que le n Corps législatif est dissous! Que les bons « citoyens se retirent. Grenadiers en avant! » Les grenadiers s'avancent an pas de charge :
ils parcourent la salle dans toute sa lougueur. Plusieurs députés essayent de protester j quel-