ACTÉON
forêts par le centaure Chiron, devint un chasseur renommé. Parcourant sans crusse les pentes boisées du Cithéron , il incitait sur la piste des animaux sauvages sa meute formée de chiens ardents, infatigables (l). Sa flèche inévitable comme le destin allait plus droit au but que celle même de Diane, dont la jalouse colère n'attendait qu'une occasion d'éclater. Un jour, au fond de la vallée de Gargaphie, la déesse rafraîchissait dans Tonde ses membres fatigués, lorsqu'un léger bruit se fit entendre dans le feuillage. Les Nymphes se précipitèrent aussitôt, et trouvèrent Actéon, dont les regards indiscrets contemplaient des charmes interdits aux mortels. Doublement irritée, Diane lança quelques gouttes d'eau au front du téméraire : « Va , dit-elle, va publier que Diane a paru sans voile à les yeux ; dis-le si tu le peux, j'y consens. » A ces mois Tin* fortuné voit dans le cristal de la fontaine sa têle se charger de bois, ses membres s'allongent et s'amincissent, son corps se couvre d'un poil fauve, el, cerf aux jambes agiles, il s'enfuit à travers la forêt. Mais ses chiens ont éventé sa piste. Ils le poursuivent, l'atleiguent et le déchirent en lambeaux. Puis ils cherchent leur matlre, ébranlant le Cithéron de leurs hurlements, et ne s'apaisent que dans la caverne de Chiron, où le centaure leur montre une image du malheureux chasseur. Tel est le récit d'Ovide (2) , et plusieurs mythographes ont adopté cette version, qui nous représente Actéon comme coupable seulement d'une indiscrète curiosité. D'autres écrivains de l'antiquité lui reprochent des torts plus réels.
Acusilaus, cité par Apollodore (3), et Stésichore , cité par Pausanias (4) , veulent qu'il ail osé devenir le rival de Jupiter auprès de Sémélé. Stace l'accuse d'avoir essayé de violer la chaste Diane, et Diodore de Sicile rapporte qu'il se vantait de surpasser la déesse par «»on habileté comme chasseur, ou même qu'il voulait, en lui consacrant. les prémices de ses chasses, se servir de ce moyen pour obtenir ses faveurs (5).« Ottfried Mùller, dit M. Creuzer, a rapproché fort heureusement le mythe d' Actéon du culte de Jupiter Ac txus hlo\cos. Dans l'analyse de ce mythe, le premier point à remarquer c'est qu'Actéon est fils d'Aristée, lui-même ûls d'Apollon, ou plutôt forme de ce Dieu en qualité de vow.io; et d'àypevç, présidant aux troupeaux et à la chasse , personnification mythique de la vie rustique et pasto* raie avec ses occupations, ses joies et ses douleurs. Le nom d'Acléon lui-même parait venir
(i) Ovide nomme trente-huit chiens. Hvgln en nomme quatre-vingt cinq, la) Metam., I. III (7.1 Bibl, 111,4, 4.
(I! Uv. IX. S.
tf) DM., I. IV, § l.XXXI,
d'£xi7i, au sens du blé et de la semence du blé (l). Sa mort était l'ouvrage de Diane-Lune, devenue la redoutable Hécate, celte déesse ténébreuse représentée avec l'attribut du chien , à qui ou offrait des chiens en sacrifice pour conjurer les influences lunaires fatales aux semences et aux moissons. Or, la triste destinée d'Actéon, de celui qui sème le blé et eu prodigue les trésors , était l'expression figurée et mythique de ces influences pernicieuses rapportées à la lune, surtout dans une contrée aquatique et marécageuse comme la Béotie. Remarquons ensuite cette série généalogique : Apollon , Dieu des chasseurs et des bergers, dont le fils Aristée est le protecteur des troupeaux et l'éducateur des abeilles, et a lui-même pour fils Actéon, qui donne les moissons. C'est une allusion claire à la transition successive de la vie pastorale à l'agriculture telle qu'elle s'opéra chez les habitants primitifs de la Grèce et de ses lies. Cette transition semble même se personnifier dans Actéon , en même temps que l'opposition de la vie des chasseurs et de celle des laboureurs. Suivant Acusilaus et Stésichore, il fut dévoré par ses propres chiens parce qu'il voulait s'unir à Sémélé, c'est-à-dire quitter la chasse pour la culture de la terre. Sémélé, en effet, dans les mythes populaires de la Béotie, n'était autre que Démêler ou la terre mère anthropomorphisme (2). » Ou pourrait supposer que le mythe d'Actéon n'est pas l'un des plus anciens de la Grèce, puisque ni Homère, ni Hésiode, ni Orphée n'en ont parlé. Toutefois , O. Millier a cru reconnaître dans notre héros l'une des premières divinités pélasgiques dont le culte se répandit dans les contrées helléniques.
Deux des grands poètes tragiques d'Athènes, Iophon, fils de Sophocle, etCléophon, avaient pris pour sujet de tragédie , ainsi que nous l'apprend Suidas, la catastrophe qui termina les jours du fils d'Aristée. H ne reste rien de leur œuvre qui puisse nous faire juger comment ils avaient conçu ou traité celle drama-
(l ) M. Vinci (ait venir Actéon de ôxttj dans le sens de rivage, cote ou promontoire. M. le duc de Luynes dérive Actéon de àxtîç, rayon.
(S) k'oy. M. Gulgntaut,<notes, au Uv. V de sa trad. de la Symbolique de Creuzer. t. Il, p. H09 et suiv. M. Vinet, qui rapproche comme Otlf. Millier Acta-on de Jupiter AcUcus, pense que l'idée d'une lutte outre le chien céleste, Sirlus, symbole de la chaleur, et le Jupiter humide et froid a pu donner naissance â la tradlUon d'un chasseur dévoré par ses chiens. Cette lutte s'etant accomplie sous l'influence de la déesse Artémls-Lune , Il suppose encore que, lorsque l'Idée sldérique ou calendairc se fut placée sur le terrain mythologique, lorsque In fable d'Actson se fut introduite en Béotie, le nom de Selénc, ou de la lune, fut remplacé à l'aide de la transposition d'une lettre et du changement d'une autre,' par le nom de Sémélé, et qu'on fit prendre place, dans les généalogies héroïques des princes de Thébes. au Jupiter Actacus, devenu le héros Actieoi]. Revue Archeol., 5 e année, p. 460-467.