‹ Encyclopédie moderneChapitre 87 sur 308 · APOLOGUE · texte numérisé non relu

APOLOGUE

suivies par personne. Quant à Boileau, il a simplement omis l'apologue dans ce code poétique où ne sont oubliés ni le madrigal ni le sonnet , qui devaient à peine lui survivre. Mais il lui est arrivé, en un jour de témérité, de vouloir en laisser, au lieu de règles, un modèle accompli, et de lutter pour ce chefd'œuvre contre une des meilleures fables de La Fontaine; tentative malheureuse, qui fait encore mieux valoir et goûter, par le contraste, le récit du bonhomme.

C'est surtout depuis celui-là que l'apologue échappe aux définitions et aux règles. On avait resserré ce genre dans les plus étroites limites; on lui avait mesuré, dans le domaine des lettres, le plus petit espace possible. La Fontaine, sans se soucier des poétiques, probablement sans les connaître, a bientôt brisé ces entraves savantes , renversé ces fausses catégories, et fait de l'apologue

Une ample comédie à cent actes divers.

Et dont la scène est l'univers.

On ne sait plus dès lors où s'arrête l'apologue. Comme il a pris sous sa plume le caractère et les qualités de tous les genres, drame, récit, description, dialogue, discours moral, etc., on s'aperçoit, en voulant le défiuir, qu'on définit en réalité toute la littérature.

La perfection de La Foutaine a, d'un autre côté, tranché pour jamais des questions qui ont tenu la nation des critiques divisée pendant des siècles, et dont le sujet nous étonne un peu aujourd'hui; par exemple, celles de savoir si l'apologue doit être écrit en vers ou eu prose, et quel style lui est le plus propre. La prose nue d'Ésope a donné à l'un de ces systèmes bien des partisans. Les Latins esquivèrent la difficulté par remploi d'un mètre intermédiaire , et si approchaot de la prose que certaines copies de Phèdre, à en juger par le fameux manuscrit Pilhon, ne faisaient pas la distinction des vers. Et il n'y a pas lieu d'en être surpris, quand on voit Quintilien lui-même faire effort pour démêler le mètre également incertain de Térence, que les copistes et jusqu'aux grammairiens ont pendant longtemps rangé parmi les prosateurs? La question au dix-septième siècle n'était pas encore vidée : Patru, qui passait pour un très-bon juge des ouvrages d'esprit, et qui voulut pourtant détourner La Fontaine d'écrire des fables, Patru les voulait en prose, et Fénelon ne fit pas les siennes autrement.

Croirait-on aussi que la petite place qu'il convient de donner dans l'apologue à ce qu'on nomme l'affabulation ou le sens moral, a été fort disputée par les savants de profession ? Les uns l'exigeaient au commencement, les autres à la fin. Notre fabuliste, ami de la paix , les a tous mis d'accord, en plaçant la moralité partout iudiflérerumeol, quelquefois nulle part.

201 apo:

Est-on curieux de connaître l'origine de l'apologue, ses inventeurs, son histoire , quelles difficultés nouvelles ? Quel vaste champ de conjectures et de contradictions ! La Fontaine, il est vrai, a singulièrement simplifié la question : il fait de l'apologue un don des immortels. Mais la vérité de cette origine n'étant pas encore bien démontrée , il y a nécessité de se rabattre sur les humains. L'apologue donc serait né en Orient, et né de l'esclavage, qui aurait trouvé ce moyen ingénieux d'insinuer les vérités qu'il n'osait dire en face; ou seulement, suivant d'autres, de ce goût pour les allégories, les paraboles et les énigmes, particulier aux Orientaux ; ou bien du penchant naturel de l'homme pour les récits et Ie9 coules, ou enfin du dogme de la métempsycose; qui, en donnant une âme aux bêtes, pouvait couséquemment leur prêter un langage.

Quoi qu il en soit, l'invention généralisée devint un instrument de morale universelle.

En intéressant l'imagination par l'agrément du récit, et l'amour-propre par le plaisir d'en deviner le sens sous le voile transparent de la fiction, l'on fait accepter à l'homme bien des vérités qu'il croit avoir trouvées lui-même, oh qu'il se laisse dire volontiers par les animaux; car il est ainsi fait, qu'il aime mieux recevoir la leçon des bêtes que de ses semniables. Le moraliste l'incommode, l'inquiète et le trouble , en proportion de sa sagacité même ; il vous poursuit et vous découvre , en dépit de vous , dans les replis de votre conscience; c'est un espion intérieur, qui vous surprend vos secrets sans pudeur, et comme on ennemi personnel, qui vous les dit sans ménagement. Le fabuliste, qui les sait de même, a au moins l'art de n'en paraître que le confident.

La gloire de l'invention se partage entre plusieurs. C'est , pour ne citer que des noms connus, Lochman , que des conjectures diverses font en même temps contemporain de Jonas et de Moïse, et petit-neveu d'Abra»

nam; c'est Pilpaï, esclave brahmane, ou minutie d'État; c'est Joseph, fils de Jacob; c'est Salomon , lequel semble y avoir d'autant plus de droit , qu'il parlait , sans l'avoir apprise, la langue de tous les auimaux.

D'Orient, où il fut trouvé, on ne sait par qui, l'apologue passa en Occident, on ne sait en quel temps ni par quelles mains. Si l'on nomme Ésope, ceux-ci réclament pour Hésiode, ceux-là pour Stésichore. Selon d'autres , Ésope n'a pas même existé : c'est un personnage imaginaire, un nom supposé, sous lequel on répandit en Grèce quelques apologues orientaux ; il ne fait qu'un avec Lochman, déjà si incertain , avec Pilpaï, non moins suspect, et tous ces inventeurs de fables

,OGUE 202

sont eux-mêmes très-fabuleux. Certaines particularités leur sont, en effet, communes dans les légendes biographiques, évidemment calquées les unes sur les autres : ils sont tous,trois esclaves et difformes ; et il 'faut avouer, quant à Ésope , qu'on ne peut pas prendre au sérieux cette vie pleine de contes, d'invraisemblances et d'anachronisme* que La Fontaine lui a faite , après Planude , et qu'on ne voudrait pas qu'il n'eût pas faite.

L'histoire littéraire désigne ensuite Phèdre, qui avait été esclave, comme on le dit de ses prédécesseurs, et qui, s'il ne lit pas connaître l'apologue aux Romains , le leur rendit familier par son recueil élégant et soigné. Mais ce recueil même , perdu pendant des siècles , et retrouvé seulement au seizième , lui a été contesté par des savants considérables , et la question, malgré la découverte de nouveaux manuscrits, n'est pas encore tout à fait liorsde débat.

Voilà donc, en résumé, à quoi se réduit l'histoire de l'apologue : d'impénétrables obscurités autour de son berceau , une paternité douteuse attribuée à plusieurs, l'existence du vieil Ésope niée, l'authenticité des vers de Phèdre mise en doute , des invraisemblances accumulées , des systèmes se détruisant l'un l'autre. Au milieu de toutes ces incertitudes et de toutes ces disputes , il n'y a qu'une chose incontestée, la supériorité de La Fontaine.

Personne même ne pense à lui comparer personne. Il a pour ainsi dire confisqué le genre à sou profit , et il n'y a plus d'auteur de fables qui ne demande pardon d'en écrire après lui. Homme unique dans l'histoire des lettres, le seul peut-être qui ait désarmé l'envie et découragé l'imitation ; le seul qu'on aime aussi pour lui, indépendamment de ses écrits, et qui, en y mêlant sans cesse sa personne, ait pourtant rendu le moi aimable, suivant la remarque d'un excellent critique de nos jours.

Outre leurs préceptes de sagesse , combien n'y en a-t-il pas , parmi nous autres citadins, qui lui doivent le premier fonds, souvent l'unique, de leurs connaissances en histoire naturelle? N'est-ce pas lui qui nous révèle la voracité du loup, l'astuce du renard, l'humeur capricieuse de la chèvre, l'esprit de prévoyance de la fourmi et d'envahissement de sa majesté lion, la gentillesse de Jeannot lapin, la tristesse du lièvre , la malice inventive de Rominagrobis , la royauté du chêne et le parfum du serpolet , ou ces effroyables désastres de la nature et ces grands effets de paysage, comme les peignait aussi Virgile?

Il n'y a plus à disputer des qualités propres à l'apologue : on lit La Fontaine, et on les connaît. Il en a d'ailleurs indiqué lui-même quelques-unes, et, pour plus d'attrait, en

Page 1