‹ Encyclopédie moderneChapitre 99 sur 308 · ARG · texte numérisé non relu

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marche avec son armée. Par un de ces bonheurs qu'on ne s'explique pas, et qui couronnent quelquefois l'audace au mépris de toute prudence , l'ennemi, à qui cette marche devait révéler si clairement le projet de Du* mouriez, ne s'en douta pas uu instant. C'est à peine s'il essaya de l'arrêter par quelques coups de fusil. Clairfayt, devant lequel on avait passé, avait, il est vrai, fait une sorte de tentative. Il avait détaché un corps de l'autre côté de la Meuse pour combattre les Français; mais au bout d'une heure, paralysé on ne sait par quelle puissance, il avait rappelé ses soldats, et les avait fait rentrer dans leurs quartiers. C'est ainsi que l'ennemi avait assisté l'arme au bras à cette marche incroyable qui allait être le prélude de sa défaite et de «s humiliations.

Doniouriez, maître de la forêt, s'établit immédiatement au Grand-Pré. C'est un endroit formidable, où les hauteurs, s'élevant en amphithéâtre des deux côtés , laissent à leur pied un espace couvert de prairies et coupé par uoe rivière appelée l'Aire. Les Français , rangés sur la partie de l'amphithéâtre qui devait faire face aux Prussiens , avaient garni les hauteurs d'artillerie. Deux ponts avaient été jetés sur l'Aire et devaient être détruits dans le cas où il serait impossible de les défendre. 11 fallait alors que l'ennemi , traversant la rivière comme il le pourrait, s'emparât des hauteurs, sous le feu de cinquante pièces d'artillerie et de toute une armée de tirailleurs échelonnés sur les collines, ou cachés derrière les arbres, et envoyant lu mort de toutes parts. C'était une position inexpugnable. Dillon, de son côté s'était porté aux Islettes et à la Chalade, où il avait pris les dispositions que comportaient les lieux. Le général Dubouquet, avec six mille hommes, occupait le Chêne populeux. Quant à La Croix aux Bois, ce poste ayant été jugé le moins important, on n'y avait envoyé qu'un colonel avec deux bataillons. Des avantpostes protégeaient les routes de Sainte-Méneliould et de Cbàlons. Dumouriez avait or»

donné à Beuruonville, alors sur la frontière de Flandre, de s'avancer jusqu'à Rethel avec dix mille hommes , et à Kellermann partant de Metz de marcher toujours dans la direction de Sainte-Ménehould , de manière que si l'ennemi, abandonnant le projet de franchir les délilés , remontait du coté de Bar-le-Duc , la seule route dans ce cas, on pût se réunir en uo instant, et, formant une masse de près de soixante mille hommes, présenter hardiment la bataille.

Ces dispositions, auxquelles nul n'avait wngé dans l'abattement où l'on était, avaient réussi. Tout s'exécutait suivant la volonté du général français. Son plan était fait. Ou

SUPPL. ENCVCL. MOD. — T. I.

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l'ennemi tenterait de forcer la montagne, et alors il était détruit : il y avait du moins mille chances contre une ; ou il tenterait de la tourner : on courrait alors rejoindre les corps de Kellermann et de Beurnonville et l'on était en forces; ou il resterait dans ses positions sans rien essayer d'important : dans ce cas la campagne était finie. Elle ne pouvait recommencer que l'année suivante, et la France avait du temps.

Telle était cette admirable combinaison.

Celui qui l'avait conçue la regardait comme infaillible. 11 adressait dépêches sur dépêches au gouvernement pour rassurer les esprits et garantir le succès. Il était loin de croire , au moment où il l'annonçait ainsi et jouissait par avance de son triomphe, qu'un simple oubli, une négligence d'un instant, allait tout remettre eu question, et que lui-même , au lieu d'anéantir l'ennemi comme il l'espérait, se trouvait à la veille d'être enveloppé et cuseveli dans ces gorges où il était allé chercher le salut de son pays.

Les Prussiens, a-l-on dit, n'avaient ni compris ni empêché le mouvement de Dumouriez. Depuis quelques jours, ils se demandaient où était l'armée française, assez embarrassés malgré leur nombre, et ne sachant de quel côté agir. Ils apprirent enfin que les Français avaient pénétré dans l'Argonoe , que la forêt était occupée et tous les défilés gardés. La faute qu'ilsavaient commise leur apparut alors dans toute son étendue. Elle augmenta leurs incertitudes. Le duc de Brunswick voulait absolument s'arrêter et prendre les quartiers d'hiver. Le roi lui reprochait ses lenteurs, cause de l'occasion perdue. L'état-major, mécontent et humilié , semblait ne servir qu'à regret. On ne savait que faire, et l'on était divisé. Les prévisions de Dumouriez se réalisaient. 11 était évident que l'ennemi n'irait pas plus loin , et que la campagne était finie pour cette année.

Tout à coup un espion à la solde des Prussiens vient annoncer qu'un de ces passages qu'on a crus fermés est à peine occupé, qu'il l'est tout au plus par trois ou quatre cents hommes incapables de résister à une attaque sérieuse , tentée en nombre supérieur. C'était le défilé de La Croix aux Bois, jugé si peu important. Dumouriez n'avait pu le reconnaître lui-même. Surchargé de soins, excédé de fatigue, il s'était fié trop aisément aux rapports qui lui présentaient ce lieu comme inattaquable et propre à être défendu seulement par quelques hommes. Le colonel même qu'on y avait envoyé avait confirmé ce rap|>ort. Du* mouriez s'en reposait donc sur lui , lorsqu'il apprend que les Autrichiens, soutenus par uu corps d'émigrés, sous les ordres du prince de Ligue, ont attaqué et forcé le passage.

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Le 13 septembre l'ennemi avait débouché an moment où les Français, en train de se fortifier, travaillaient à combler la route au moyen d'abattis. Ils n'avaient pas achevé malheureusement , et ne purent résister aux forces lancées contre eux. L'ennemi était maître du défilé. Dnmonriez, informé de cet événement, détache aussitôt le général Chazot avec deux brigades, six escadrons et quatre pièces de huit pour ressaisir la position. Il ne fallut pas moins de deux jours au général pour faire le chemin, au milieu de ces roches et de ces forêts. Il n'arriva que le 15 au matin. L'ennemi, chassé de toutes parts après des efforts héroïques, dut céder la place. Mais il revint, ajoutant toujours les bataillons aux bataillons , et engageant successivement presque la moitié de son armée, dans ce combat où chacun de nos soldats avait à répondre au feu de vingt ennemis renaissant autour de lui à mesure qu'un était atteint. Il n'y avait point de bravoure qui pût soutenir un pareil choc. Le général Chazot, épuisé, ayant perdu une partie de son monde, fut obligé de se retirer à la nuit. La victoire de l'ennemi, cette fois, était complète.

Ainsi l'Argonne était franchie , le fruit de tant d'audace, de combinaisons et de génie était perdu. Dumouriez, restant avec quinze mille hommes au Grand -Pré, se trouvait coupé. Il était séparé de toutes les communications : La Croix aux bois , en effet , forme le passage du milieu entre les cinq défilés occupés par l'armée française. Les Prussiens, grâce à leur succès, étaient libres de se porter sur l'un on l'autre corps, sans qu'on pût se réunir contre eux. Ils pouvaient sinon attaquer Dumooriez dans son poste, entreprise heureusement trop hardie pour eux, mais l'envelopper du moins, et former autour de lui une! sorte de blocus qui le contraindrait tût ou tard à déposer les armes.

Dumouriez ne les attendit pas. Eux-mêmes, d'ailleurs, ne songeaient pas à pousser leurs avantages. Ils semblaient avoir peur de leur victoire. Autour du général français recommençaient les murmures, les avis, les exhortations ; tout le monde avait prévu cette défaite. 11 devait être convaincu maintenant que le seul parti à prendre était de se retirer derrière la Manie. Il persista, ressaisissant par un coup de génie ce qu'un coup de génie lui avait fait concevoir, ce que cinq minutes d'oubli lui avaient fait perdre. A minuit l'ordre fût donné de plier les tentes et de se mettre en marche. La nuit était noire et orageuse ; si elle dérobait notre mouvement, elle le rendait aussi plus difficile. Après des obstacles inouis, on arriva au point dn jour sur un terrain uni, de l'autre côté de la forêt. L'armée était sauvée ; elle échappait à ces fourches caudines où

la veille encore un ennemi moins timide pouvait la surprendre et l'anéantir.

Dumouriez envoya ses ordres aussitôt; il fit savoir aux différents corps restés dans les défilés des blettes, de la Chalade et du Chêne populeux, qu'il avait opéré sa retraite ; qu'ils eussent à se dégager aussi et à venir le retrouvera Sainte-Ménehould, où il se dirigeait Ici encore il avait eu à lutter contre les frayeurs de ses soldats , de ces conscrits débutant dans le métier de la guerre par une semblable campagne. Deux fois une panique s'était répandue dans l'armée. Tout s'était mêlé , artillerie, cavalerie, infanterie , et pardessus tout le cri de trahison reveoaut toujours en de pareils moments. Dumouriez seul, inébranlable au milieu de cette confusion, avait réparé tout, pourvu à tout, rétabli tout. Cest à ce sujet qu'il écrivit à l'Assemblée la lettre suivante, admirable si l'on songe au* circonstances : « J'ai été obligé d'abandonner « le camp du Grand- Pré. La retraite était « faite, lorsqu'une terreur panique s'est mise « dans l'armée; dix mille hommes ont fui « devant quinze cents hussards prussiens.

« La perte ne se monte pas à plus de cin* « quante hommes et quelques bagages. Tour

« EST BÉPABÉ; JB BÉPONDS DE TOUT. »

Les ordres s'exécutaieut; Du bouquet, Dil- Ion, Chazot, et enfin Beurnon ville étaient arrivés et avaient opéré leur jonction avec lui. Il avait trente-cinq mille hommes sous ses ordres. Restait Kellermann, à qui il avait, ainsi qu'on l'a vu , tracé sa marche, mais qui ne l'exécutait qu'avec une extrême lenteur.

L'armée prussienne , par bonheur encore plus lente, semblait prendre à tâche de ne pas contrarier nos mouvements.

Le rendez -vous donné par Dumouriez était, ainsi qu'il a été dit, à Sainte-Ménehonld: il supposait avec raison que les Prussiens, au sortir de l'Argonne, se porteraient par celte route sur Châlons. C'était la voie la plus directe , c'était là qu'il venait les attendre. La ville est située sur une hauteur entourée de montagnes moins élevées et formant un vaste demi-cercle. Au bas de ces montagnes, et entre, elles et la ville, coule une rivière appelée la rivière de l'Aure. A côté se trouve la route : c'est la seule qui conduise de Sainte-Ménehould à Châlons. Dumouriez se plaça à Sainte- Ménehould, de manière à commander le passage et à juger des mouvements de l'ennemi sur les hauteurs environnantes. Devant lui étaient celles qu'on appelle les côteaux de la Lune, à droite les hauteurs de l'Hyron, à gauche celles de Gisancourt. Ce sont les plus élevées ; au-dessous d'elles, sur un plateau inférieur, se trouve la hauteur de Valray- Kellermann ayant fait savoir le 19 septembre qu'il était arrivé à deux lieues de Saiote-Mé-

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nebould après quinze jours de marche, Dumouriez lui ordonna de prendre position sur les hauteurs de Gisaocourt, au sommet des plateaux. Pans le cas d'une bataille engagée au pied, et dans ce cas seulement, il pourrait descendre jusqu'à Valmy, position moins élevée et d'où il pourrait par conséquent faire plus de mal à l'ennemi.

Kellermann se trompa. Au lieu d'occuper le point désigné , il vint s'établir à Valmy. Par Gisancourt, il de?ail dominer les hauteurs de la Lune et celles où il s'arrêtait ; il était au contraire dominé par elles. Il fallut tout son courage et son sang-froid dans l'action pour réparer cette faute, qui faillit tout compromettre.

Les Prussiens , en effet , étaient enfin arrivés. Ils s'emparent sans peine des hauteurs de la Lune, qui n'étaient pas occupées et nedevaient pas l'être dans le plan de Du mou riez, Kellermann ayant dû occuper le point le plus élevé de la chaîne.

On voit ;ies conséquences de cette fausse manœuvre. Les Prussiens, maîtres également de Gisancourt, négligé par Kellermann, plongeaient sur notre armée qu'ils foudroyaient , et dont le feu ne leur rendait pas à beaucoup près le mal qu'elle recevait d'eux. L'attaque commença le 20 septembre 1792 à midi , par un brouillard épais , qui permettait à peine aox deux armées de s'apercevoir. Au moment où le brouillard se dissipait, un obus tombant sur un des caissons , près d'un moulin ou se tenait Kellermann, le fit sauter. Le dé* «ordre se mit encore dans l'armée; on cria que la bataille était perdue, et elle l'était en effet si Kellermann, se portant au milieu des rangs, n'eût réussi à rallier les fuyards et à raffermir les esprits. Mais sa position était mauvaise. Sur un mouvement qu'il ordonna, le roi de Prusse, croyant qu'il voulait descendre pour intercepter la route de Châlons, commanda à ses troupes d'escalader la hauteur pour en finir. C'était une attaque générale, le sort de notre patrie allait en dépendre. Kellermann se montra digne, à celte heure suprême, des destinées confiées à son courage. Réunissant ses bataillons en carré, il leur ordonna d'attendre les Prussiens jusqu'au milieu de la colline, et là de fondre sur eux la baïonnette en avant , et de les; culbuter. C'est ce qui arriva; son énergie avait passé dans les cœurs, l'inquiétude avait disparu. A peine arrivés au point désigné , les Prussiens voient s'ébranler nos colonnes jusque là silencieuses. Kellermann , mettant son chapeau sur la pointe de son épée et parcourant les lignes aux cris de Vive la nation l venait de donner le signal de la charge ; le choc fut irrésistible. Ces soldats, si vantés, du Grand Frédéric reculent en désordre,, chassés par des conscrits tout à l'heure encore l'objet de

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