TION
ABSTENTION DE LIEU. {Législation.) Mesure de haute police employée pour soustraire l'offensé aux violences de l'offenseur , et la société au danger que ferait craindre la présence de certains malfaiteurs.
Un arrêt célèbre, rendu le i3 avril 1 778 par le parlement de Paris, fit défense aux sieurs Queyssat d'approcher de dix lieues des villes de Castillon et de Bordeaux, pendant la vie du sieur Daumade, sous peine de punition corporelle.
Les déclarations du 8 janvier 1819 et du ier juillet 1822, les décrets du 1 9 ventôse an 1 3 et du 1 7 juillet 1 806, défendent aux forçats libérés de résider dans la ville, faubourgs et banlieue de Paris , ni à la suite de la cour , ni à Versail- * les , Fontainebleau et autres lieux où il existe des palais royaux, ni dans une ville de guerre, ni à moins de trois myriamètres de la frontière et des côtes , ni dans les ports où des bagnes sont établis.
Lorsque la prescription de la peine portée en matière criminelle est acquise , la loi défend au condamné de résider dans le département où demeure soit sur celui sur lequel ou contre la propriété duquel le crime a été commis , soit ses héritiers directs : le gouvernement peut assigner au condamné le lieu de son domicile.
Lorsqu'un individu» frappé un magistrat dans l'exercice de ses fonctions , ou à l'occasion de cet exercice , la loi
porte que le coupable peut être condamné à s'éloigner pendant cinq à dix ans du lieu où siège le magistrat , d'un rayon de deux myriamètres , et que cette disposition doit avoir son exécution à dater du jour où le condamné a subi sa peine.
Au surplus , cette mesure , qui est une exception à la liberté individuelle garantie par la charte, ne peut plus aujourd'hui être ordonnée si elle n'est autorisée formellement par une disposition législative. La cour de cassation, appliquant ce principe, a jugé , le 19 février 1807, qu'en faisant défense à Antoine Mazy d'approcher du domicile de la femme Legrand , et en invitant les bons citoyens et le commissaire de police à le surveiller, le tribunal de police avait commis une usurpation de pouvoir. O.
ABSTINENCE. (Médecine.) On entend par ce mot la privation totale d'aliments pendant un certain temps, ou la privation de certains aliments et de certaines boissons , ou enfin toute privation quelconque. Nous n'avons pas à considérer ici l'abstinence sous le rapport religieux. On ne peut douter toutefois qu'il ne soit du fait de la médecine de rechercher dans quelles vues le» chefs de certaines sectes philosophiques et les fondateurs de certains ordres monastiques imposaient , les uns à leurs disciples-; les autres à leurs religieux , de si grandes austérités dans le régime alimentaire. C'est encore à la médecine qu'il appartient de discuter si les règles diététiques établies par ces maîtres en l'art de la sagesse, et par ces pieux législateurs, étaient réellement de nature à procurer les effets qu'ils s'en étaient promis; ou si, comme le croit Cabanis , l'usage des aliments appelés maigres , les jeûnes fréquents et prolongés, et toutes les pratiques instituées dans le but d'opérer ce qu'on appelait minutia monacki , l'amoindrissement du moine , remplissent mal l'intention d'éteindre les désirs , et de régler l'imagination , dont les désordres contribuent bien plus que les besoins physiques réels à nourrir des passions profondes et funestes. Mais,
pour ne pas sortir du cercle plus resserré qui nous est tracé dans le plan de ce dictionnaire , nous allons nous borner à faire connaître quelques unes des influences les plus remarquables de l'abstinence en général, et de quelques abstinences en particulier, sur l'homme sain et sur l'homme malade.
La nutrition est une des fonctions incessantes de notre corps; celte continuité de réparation et d'entretien est exigée parla continuité des pertes que subissent nos organes. Si donc notre alimentation devient nulle ou insuffisante , il ne saurait manquer de s'ensuivre inanition, dépérissement et mort. Il serait très inexact de dire que la réparation est en raison de la masse d'aliments que l'on consomme; car on ne se nourrit pas de tout ce que l'on mange , mais seulement de ce que l'on digère. Or, pour que la digestion s'exécute de la manière la plus complète , il faut que la masse des substances ingérées dans l'estomac ne dépasse point une certaine quantité qui n'a rien de fixe, et que modifient de mille façons, l'âge, le sexe, les travaux, la manière d'être individuelle , l'habitude et une foule d'autres circonstances. Mais l'homme en santé qui, spontanément ou malgré lui , diminue la quantité de ses aliments, et n'en prend plus autant qu'il en peut digérer avec facilité, éprouve nécessairement une débilitai ion plus ou moins marquée, selon que le retranchement est plus ou moins considérable. Cet effet sera plus sensible si l'individu est livré 5 des travaux corporels dont résulte une grancje fatigue, ou s'il se trouve à l'âge qui est l'époque d'un rapide accroissement. Car tout ce qui augmente l'activité des organes rend les effets de l'abstinence plus marqués. Si les insectes peuvent se passer de toute nourriture quand ils sont à l'état de chrysalide, c'est que l'activité de la vie est alors suspendue chez eux; et l'on en doit dire autant de ce qui a lieu chez les animaux hibernants pendant leur long sommeil hiémal. La soustraction de la nourriture ne peut devenir totale sans causer, et
ABS « . 85 même assez proinptement , la mort de l'individu qui est obligé de la souffrir, ou qui se l'impose, car on Ta vue résulter d'un acte de la volonté. Il serait très difficile de déterminer le temps que peut vivre un homme réduit à une privation complète d'aliments et de boissons; mais nous croyons pouvoir affirmer que la mort produite par cette circonstance n'est pas à beaucoup près aussi affreuse qu'on le suppose ordinairement. L'épisode si célèbre du Dante nous paraît être une belle fiction, mais nous pensons que les tourments du comte Ugolin n'ont pas eu l'horrible énergie que leur prête le poëte, à moins qu'on ne veuille les mettre presque tout entiers sur le compte de l'amour et» du désespoir paternels. Nous avons vu , dans le mémorable blocus de Gênes, mourir de faim un nombre considérable des soldats du corps auquel nous étions alors attaché, et nous pouvons dire que ces malheureuses victimes de l'une des grandes nécessités de la guerre sont toutes passées de la vie au trépas de la manière la plus paisible , sans aucune marque de réluctance, sans aucune manifestation d'agonie. Souvent ce fut en voulant les éveiller pour leur assigner quelque devoir qu'on s'aperçut qu'il n'y avait plus rien à exiger d'eux , et qu'ils dormaient de l'éternel sommeil.
Ainsi le retranchement d'une partie de la nourriture exactement nécessaire au bon entretien des forces , doit nécessairement produire une diminution de ces mêmes forces , et le jeûne absolu , maintenu au delà d'une certaine durée , amène tout aussi nécessairement leur entière abolition. Mais , pour être exactement vraie , la première partie de cette proposition ne doit s'entendre que des forces corporelles , car les facultés mentales , les aptitudes intellectuelles acquièrent une prédominance marquée par la constante observation d'une frugalité rigoureuse , dont le premier effet est de prévenir l'engourdissement et V hébétude des sens internes/
Les substances animales étant d'une composition ana-
logue à celle de nos parties , s'y assimilent avec plus de promptitude. Elles nous refont en moins de temps, et d'une manière mieux assortie à notre nature, des déperditions de tout genre que nous avons souffertes. Ainsi , l'homme qui se nourrit de viande est redevable à l'usage de cette sorte d'aliment d'une réparation plus sûre , plus prompte et plus marquée de la dépense de forces que lui occasione le travail ; et si , par une circonstance quelconque , il vient à être privé de ce moyen de sustentation , il ne tarde pas à s'apercevoir du désavantage relatif des autres modes de nourriture. Il est bien vrai qu'on voit des hommes qui vivent dans un état de vigueur très remarquable, et suffisent à tous les travaux du pénible métier d'agriculteur , sans autre aliment que des substances végétales et un peu de lait; mais il convient de faire observer que , pour eux , l'exclusion dont il s'agit n'est point une abstinence, mais un régime, ce qui comporte une très notable différence. Pour déterminer le point où l'abstinence peut être utile , et jusqu'à quel degré on peut sagement la pousser , Hallé et Nysten ont établi qu'en général son effet doit être dé faire renaître aux heures des repas le sentiment du besoin , mais qu'elle ne doit pas être portée beaucoup au delà de ce terme.
Si l'état de santé reçoit parfois quelques dommages des effets d'une abstinence volontaire ou obligée, on peut soutenir en revanche qu'il est très peu de cas de maladie où elle ne soit pas salutaire. Dans les affections aiguës, la nature en impose elle-même la nécessité au sujet malade , par l'éloignement et le dégoût qu'il éprouve d'ordinaire pour toute espèce d'aliment. L'état chronique ne s'accompagne pas aussi communément de cette invincible répugnance; mais il n'en réclame pas moins, dans beaucoup de cas, l'injonction sévère d'une abstinence que les gens du monde et la foule des médecins sont malheureusement portés à regarder comme exagérée. Les succès de la médecine physiologique feront revenir de cette funeste prévenlion. Od
ABS 87 reconnaîtra que le médecin qui a préconisé dans son testament remploi de la diète et de l'eau, a dit, en cela, une chose très philosophique. Il est bien avéré qu'on a guéri des syphilis profondes sans faire autre chose que de soumettre , pendant un certain temps , les malades au supplice de la faim. *
Il existe de nombreux récits d'abstinences prolongées, sans que les individus qui en ont présenté le phénomène aient souffert des dérangements de santé fort considérables. Il ne faut pas admettre trop légèrement la réalité de ce* sortes d'histoires dont la plupart ne sont pas suffisamment constatées. A l'égard de celles qu'il n'est pas possible de révoquer en doute, il convient de remarquer, disent encore Hallé et Nysten , que ics sujets qui ont offert des exemples de cette curieuse singularité étaient , le plus ordinairement, des femmes atteintes d'une lésion particulière du système nerveux , et chez qui les fonctions de décomposition étaient dans une inertie pour ainsi dire absolue , comme le prouvaient la sécheresse de la peau , l'absence des évacuations intestinales et de toutes les sécrétions muqueuses , l'absence de la menstruation , celle même de la sécrétion urinaire; ou, si l'urine se sécrétait , elle ne consistait qu'en un liquide limpide , sans couleur, sans odeur, sans saveur, dans lequel on ne pouvait trouveraucune trace sensible d'une matière animale. J.
ABSTINENCE. Jeûne, carême, abstème. {Religion. ) L'abstinence, en morale, est cette vertu qui consiste à s'abstenir de certaines choses en vue d'un précepte moral ou d'une institution cérémonielle. Le philosophe stoïcien Épictètc , dont le manuel se rapproche tant du christianisme, disait que ces deux mots , sustine et abstine , renfermaient toute la philosophie.
C'est surtout dans l'histoire de la religion que le mot abstinence occupe une place importante. En style mystique , la mortification des sens est le motif général de l'abstinence. C'est ce qu'avaient senti elles-mêmes la plupart des sectes
de 1 antiquité, les pythagoriciens, les orphiques, lorsqu'elles pratiquaient tant d'abstinences rigoureuses»
Il y a, en matière d'abstinence , deux excès à éviter et un milieu à suivre. Le premier excès est celui des hérétiques encratites , montanistes , manichéens , qui soutiennent que l'usage de la chair est impur , défendu , pernicieux en lui-même. On connaît à cet égard l'éloquente réfutation de saint Paul. Le deuxième excès est celui de Savinien et des protestants, qui prétendent que l'abstinence de la viande est sans mérite , superstitieuse , judaïque, absurde.
L'église catholique décide que cette abstinence peut être louable , méritoire , commandée même par des motifs légitimes et dans certaines circonstances. Sur la fin du troisième siècle | il parut dans les Gaules et en Espagne une secte d'hérétiques appelés abstinents. On croit qu'ils avaient emprunté une partie de leurs opinions des gnostiques et des manichéens.
, L'abstinence religieuse accompagnée de deuil et de macérations s'appelle jeûne. Cet usage remonte au berceau du monde : quelques théologiens en trouvent même l'origine dans l'histoire de notre premier père. Sans parler de la solennité du jeûne parmi les Juifs , il est constant que presque tous les autres peuples de l'antiquité , les Égyptiens, les Phéniciens , les Assyriens , avaient aussi leurs jeûnes sacrés. Les Grecs adoptèrent les mêmes coutumes. Plus superstitieux que les Grecs, les Romains perfectionnèrent en quelque sorle cette solennité. Numa observait des jeûnes périodiques. On lit dans Tite-Live que les décemvirs ayant consulté, par ordre du sénat, les livres sibyllins au sujet de plusieurs prodiges , ceux-ci déclarèrent que , pour en arrêter les suites , il fallait fixer un jeûne public en l'honneur de Cérès, et l'observer tous les cinq ans. Il y avait aussi à Rome des jeûnes réglés en l'honneur de Jupiter. Perse , dans sa deuxième satire ( des vœux ), parle également des jeûnes des dévots; il termine ainsi :
.Hinc cedo ut admoveam templis, et fare litabo.
ABS ,89 Les Chinois ont , de temps immémorial , des jeûnes consacrés dans leur pays pour les préserver des années de stérilité, des inondations , des tremblements de terre et a lires désastres. Enfin , les sectateurs de Mahomet suivent reigieusement le même usage : ils ont leur jeune ou ramadan, Bt des dervis qui outrent cette pratique.
Le jeûne , si généralement répandu , s'est donc établi de lui-même, et tous les peuples l'ont adopté comme par un mouvement naturel.
En effet , les hommes affligés de calamités particulières ou publiques se sont livrés à la tristesse et on t négligé d'abord de prendre de la nourriture. Ensuite ils ont regardé comme un acte religieux cette abstinence volontaire : ils ont cru qu'en macérant leur corps quand leur âme était désolée , ils pourraient attendrir leurs dieux ou leurs idoles. Cette idée, s 'emparant des peuples , a bientôt fait le tour de la terre : de là le deuil , les vœux , les prières , les sacrifices, les mortifications , le jeûne enfin et V abstinence. L'apparition de Jésus-Christ ayant sanctifié le jeune , toutes les sectes chrétiennes embrassèrent cette coutume. II serait inutile de rappeler à ce sujet les rêves des platoniciens et des Orientaux. Les anciens philosophes , les sectateurs de Pythagore , quelques disciples de Platon , de Zénon , et plusieurs épicuriens eux-mêmes , ont aussi loué et pratiqué l'abstinence et le jeûne. L'histoire des saints de l'un et de l'autre sexe t celle même des rois et des simples particuliers, nous offrent des exemples merveilleux déjeune et ^abstinence.
Il est uneépoqued'a6sJtnence, de pénitence forcée , pendant laquelle chacun est tenu de jeûner quarante jours pour se préparer à la fête de Pâques ; c'est ce que nous appelons carême.
11 existe différentes versions sur l'origine des quarante jours du carême: serait-ce en mémoire du déluge qui dura quarante jours, ou des quarante années pendant lesquelles les Juifs parcoururent le désert, ou même des quarante
go ABS
jours qu'obtinrent les Ninivites pour faire pénitence? ou bien serait-ce pour perpétuer le souvenir des quarante jours de jeûne qu'observa Moïse en recevant la loi , ou des quarante jours de jeûne d'ÉIie?ou enfin a-t-on voulu consacrer par cet usage le jeûne de quarante jours de Jésus- Christ?
L'abstinence du carême diffère selon les pays : les grecs ne s'accordent pas avec les latins : ils le commencent une semaine plus tôt. Les bornes de cet article ne nous permettent pas de décrire les différentes espèces de jeûnes et les variations diverses qu'ils ont éprouvées depuis leur origine; mais , bien qu'on se soit peu à peu relâché de cette rigoureuse pratique, l'institution du jeûne n'en est pas moins restée sacrée , même chez les peuples modernes. Les historiens des premiers règnes de notre monarchie citent à cette occasion plusieurs traits qui prouvent tout le respect de nos aïeux et de leurs contemporains pour une aussi sainte solennité. Selon Froissart (livre 2, ch. 210), en 1 56o , lors de l'invasion des Anglais en France , leurs armées et les troupes françaises observaient Vabstinence et le jeûne de carême.
De nos jours , plus d'un auteur a prétendu que des motifs de bien public devaient engager les habitants de la capitale et des grandes villes à se relâcher de l'observation du jeûne du carême. Mais, comme l'a dit un illustre écrivain , la remarque est inutile ; car ce sont tes riches qui n'ont pas (a force de faire carême: les pauvres jeûnent toute l'année.
Dans un article consacré à YnbHinence , nous ne pouvons omettre le mot abstème (qui ne boit pas de vin ) . Horace , dans le vers suivant de son épîlre à Iccius ,
Si forte in mcdio positorum abstemius herbis ,
étend cette acception à quelque espèce de mets que ce soit. Les anciens nous offrent très peu de détails sur ce terme ; c'est aux querelles théologiques des calvinistes et des lu-
thériens qu'il doit toule sa célébrité. On l'emploie rarement en français. On ne sait pourquoi Rousseau s'en est servi préférablement à celui de nazaréen : c'est sans doute parce qu'il fut élevé parmi les sectes protestantes. L'homme en naissant est nécessairement abstème. Dans le deuxième livre de son Émile, Rousseau semble faire entendre que l'eau pure, naturelle et sans mélange, est la boisson convenable à l'enfance et à tous les âges. Nous serions (dit -il) tous abstèmes, si l'an ne nous eût donné du vin dans nos jeunes ans. Et cette opinion est, à très peu de chose près , celle des auteurs du Dictionnaire des sciences médicales.
Chez tous les peuples de l'antiquité , X abstinence du vin était une des règles sévères que leur imposaient les plus sages législateurs. Dans la Judée, un des principaux vœux des nazaréens était de s'en abstenir. Suivant Xénophon, on n'en donnait point aux jeunes Perses durant tout le temps qu'ils fréquentaient les écoles. Les Crétois l'interdisaient pareillement dans les mêmes circonstances. Enfin , au rapport de Pline et d'Aulugelle, dans les premiers temps de la république romaine , toutes les dames devaient être abstèmes; et pour s'assurer si elles observaient cette coutume , c'était une règle de politesse généralement établie que , chaque fois que des parents ou des amis les venaient visiter , elles les embrassassent.
On connaît à cet égard la loi de Mahomet et ses ordonnances sévères : c'est à ce genre d'abstinence que , les musulmans furent redevablés de leurs conquêtes. Leur enthousiasme belliqueux disparut avec leur sobriété. Quels sont , en effet , les tristes résultats de l'intempérance? A la suite d'une partie de débauche, Octave et Antoine s'abandonnent mutuellement les têtes de leurs ennemis ; Alexandre , dans l'ivresse, immole Clytus et court incendier Persépolis ; le même conquérant expire en voulant vider la coupe d'Hercule. ' - ' "
Charles XII, Tiraqueau, célèbre jurisconsulte du onzième
siècle , Balzac , émule et contemporain de Voiture , furent de véritables abstèmes.
ABSTRACTION. [Voyez Facultés intellectuelles.) En renvoyant cet article particulier à l'article général des facultés de l'âme auquel il appartient, nous devons cependant ici dire un mot sur la confusion trop ordinaire de l'abstraction et de la généralisation. L'une est nécessaire à l'autre., mais elle n'est pas l'autre. La première est une force qui sépare une idée d*une autre idée ou une idée en ses éléments distincts ; la seconde , une faculté qui rattache plusieurs idées particulières semblables à une généralité commune. L'abstraction divise, la généralisation unit. Ce sont donc deux formes bien distinctes de l'activité de l'âme. Ph.
ABSTRACTION. ( Philosophie, Idéologie.) Substantif du verbe abstraire; ôter, séparer: exclusion qu'on donne à une ou à plusieurs idées pour s'occuper particulièrement d'une ou de plusieurs autres ; en philosophie, acte par lequel nous séparons dans un objet chacune de ses parties , qualités ou propriétés , et dans une pensée chacune des idées qu'elle renferme : dans le sens passif, ce mol au pluriel signifie les conceptions d'un esprit qui, au lieu de s'appuyer sur l'observation , ne travaille que sur ses idées.
Comme procédé de l'entendement, l'abstraction est élémentaire ou comparative. Élémentaire, si elle se borne 5 un seul objet physique ou moral ; comparative , lorsque , séparant de plusieurs idées totales ce qu'elles ont de semblable , elle fixe la conception commune et générale qui en est le produit sous un signe matériel. ( Voyez Genre.) L'abstraction est le fondement de la connaissance et de la science dans la doctrine des partisans de l'expérience; dans celle des philosophes rationalistes, qui attribuent à l'entendement des notions primitives et congénèrées , la science et la connaissance sont constituées par le concours de l'abstraction et des notions. ( Voyez Notion.) L'on distingue l'abstraction des sens, par laquelle chacun d'eux
ÀBS 95 perçoit dans un corps la qualité qui lui est analogue ; l'abstraction de la conscience, qui s'exerce sur le principe pensant, et l'abstraction de l'esprit, qui opère principalement par le langage. La première abstraction des sens est naturelle et spontanée; elle précède la synthèse, qui nous donne la connaissance des corps. Mais l'abstraction ultérieure que nous opérons sur chacune de nos perceptions est due à l'observation, et c'est par elle que nous découvrons dans les qualités des corps les modifications qui sont l'objet des sciences physiques et des arts qui en dérivent. Telle est la distinction que nous découvrons entre les qualités premières et les qualités secondes , l'étendue tangible et l'étendue visible ; entre les diverses formes et les diverses couleurs ; entre la force , le timbre , Je ton et les voix dans le son ; entre les directions et les inflexions du mouvement, etc. ( Voyez Sensations. )
L'abstraction de la conscience succède à l'abstraction des sens. Elle nous donne les éléments des sciences moraies et métaphysiques : par elle, le moi s'ébranche en sujet sensible, sujet actif et sujet pensant, qui toutefois ne peuvent se manifester dans la conscience l'un sans l'autre ; car si l'on excepte les impressions purement organiques et les idées qui semblent naître sans attention et spontanément , il n'est point de sentiment sans acte et sans idée , ni d'idée sans acte et sans sentiment. Voilà pour- ({uu^, outre la faculté productrice des idées que nous divisons en sensation , mémoire , imagination , entendement,, jugement, raison, nous trouvons dans toutes les langues des noms de sentiments distingués par la diversité des idées : l'amour de soi , l'amour-propre , la sympathie, la pitié, la bienveillance, l'amitié, l'amour du juste, du vrai , du beau ; et par la tendance que suppose l'amour vers l'objet aimé, les mots de besoins, de désirs, de penchants , de passions , avec leurs divers modes et leurs nuances.
L'esprit s'empare du domaine qui lui est fourni par les
sens et par la conscience; il démêle , dans chaque perception complexe , les perceptions simples et particulières ; il leur donne de la permanence en les nommant , il les réunit en groupe et leur affecte un nom qui lie toute la collection. Par divers points de vue , il décompose ensuite ce groupe artificiel en éléments qui n'ont point de modèle extérieur; et au moyen de signes qu'il leur impose , il les prépare à toutes les combinaisons de l'intelligence et de la pensée. Tel est le caractère de l'abstraction de l'esprit ou de la réflexion qui pénètre plus ou moins dans l'exercice spontané des sens et de la conscience.
Jusqu'ici nous avons considéré la faculté d'abstraire en elle-même ou dans ses instruments ; il nous reste à la considérer dans la nature des objets qu'elle tire de l'ordre réel pour les faire passer dans l'ordre intellectuel ; ce second rapport va nous donner lieu de fixer la distinction des sciences d'observation et des sciences de raisonnement , et le caractère des sciences physiques et des sciences morales. Les faits de la nature et les faits de l'esprit sont d'un ordre entièrement différent. Les premiers sont variables et d'une multiplicité que l'observation peut rarement apprécier ; les seconds restent fixes du moment qu'ils sont enregistrés, et leur nombre est nécessairement connu. Pour qu'un fait naturel puisse devenir un fait intellectuel , il faut donc que le nombre des circonstances qui l'environnent soit donné et déterminé , que ces circonstances soient invariables ou du moins que leur variation puisse être appréciée, que le degré d'intensité de leur action soit susceptible d'être évalué , et que chacun de ces éléments puisse être amené à un tel état de simplicité qu'il soit représenté par des signes invariables. Alors en opérant sur les signes, on opère sur les faits, et l'on arrive à des résultats constants, absolus, et d'une évidence incontestable. Ainsi, considérant les corps comme des unités , nous les soumettons au calcul arithmétique ; les considérant dans leurs dimensions, nous en tirons les conslruc-
lions géométriques ; les degrés du mouvement et «es directions nous donnent la mécanique ; le mouvement et les inflexions de la lumière, l'optique; la propagation et l'intensité du son , l'acoustique ; l'indication des événements d'après un nombre de causes connu , le calcul des probabilités. Les faits qui se dérobent au contraire à la fixité de l'attention , et qui ne peuvent se prêter à une détermination exacte de signes, ne sauraient passer entièrement du domaine de la nature dans celui de l'esprit ; ils ne sauraient tous être évalués en idées précises et déterminées. Ceux-ci ont pour fondement l'analogie , comme dans les sciences morales et politiques et dans presque toutes les branches des sciences physiques , ceux-là ont pour fondement l'abstraction. La limite qui sépare les sciences abstraites des sciences analogiques est donc profondément tracée. Leur identité ne pourrait être que dans une combinaison artificielle de signes , qui , ne pénétrant point au fond des choses, offrirait la précision et la liaison dans les mots et nullement dans les idées. Ce serait l'erreur des esprits forts et méditatifs, habiles à manier le raisonnement. C'est celle de Hobbes , de Condillac , de Condorcet.
Un écueil d'un autre genre attend le métaphysicien : s'il se livre aux recherches physiques, rarement il séparera les phénomènes de la pensée de l'activité des organes , et le sentiment physique du sentiment moral. S'il se plaît aux opérations et aux combinaisons de signes, il voudra ramener au langage tous les procédés de l'entendement. S'il est préoccupé de l'indépendance de la pensée , il s'efforcera de l'affranchir des organes de la sensibilité , et n'attachera de réalité qu'aux phénomènes du moi intérieur. Il abstraira et coordonnera ses abstractions selon la diversité de ses études. Il ne méconnaîtra point toutefois l'existence distincte de la sensibilité organique , de la sensibilité morale , de l'intelligence , du langage ; mais il s'efforcera de résoudre ces principes en un principe uni-
que , selon les habitudes de son esprit, le cours de ses idées et l'importance qu'il accorde à la nature de leur objet. H confondra donc les procédés du sens intime et ceux de l'observation physique; il ne remarquera pas que les mouvements de la sensibilité physique sont aveugles ou excités par la connaissance des choses , et que ceux de la sensibilité morale , toujours éclairés , le sont par la connaissance des personnes ; que l'intelligence a sa nature propre et ses lois tantôt dépendantes du langage , tantôt indépendantes; qu'il n'y a point d'assimilation entre ces divers principes qu'une attention naïve distingue, et qu'ils ne peuvent être subordonnés à un seul que par un effort delà réflexion. Cette confusion systématique provient, selon nous, de l'omission ou de l'oubli d'une première abstraction de conscience. D'autres erreurs multipliées sont dues à l'abus de l'abstraction de l'esprit , lorsque, s'élevant par degrés dans l'échelle de l'intelligence, on a négligé de faire une exacte revue des faits qui lui servent d'appui , et de vérifier le résultat sur les données de l'observation ; deux règles indispensables, même dans les calculs mathématiques, pour assurer l'exactitude des résultats obtenus par l'abstraction.
Pour plus d'éclaircissement et de développement, consultez Locke, Essai sur V entendement humain, liv. 3. — Condillac, Essai sur l'origint des connaissances humaines , la Logique et VArt de penser. — Leçons de philosophie de M. Laromiguière , tom. 2. — Traité des signes et de l'art de penser de M. de Gérando. — Traité de la philosophie de l'esprit humain , traduit de l'anglais de Dugald Steward, tom. 1. — Les Discours mis en tete de la Logique de Port-Royal. — Les Principes logiques de M. Destutt-
Tracr- S...R.
ABSTRAIT. [Grammaire. ) On entend par terme abstrait, tout terme qui désigne une idée abstraite (voy. Idée abstraite); dans ce sens, tous les mots qui ne sont pas des noms propres sont des termes abstraits. JMais il est certaines espèces de mots auxquelles on applique plus particulièrement cette dénomination; c'est ainsi que l'on distingue le nom ou substantif abstrait et le verbe abstrait.