CHAPITRE II
Querelle au sujet d'un moulin entre les d'Harcourt et les Tancarville. — Enguerrand de Marigny prend fait et cause pour ces derniers contre le comte de Valois qui protège les d'Harcourt. ^ L'influence d'Enguerrand de Marigny l'emporte sur celle du comte de Valois. — Révolte à Rouen en 1292 au sujet des impôts. — Enguerrand de Marigny va présider l'échiquier de Normandie en 1306. — Une révolte éclate, après la bataille de Gourtrai, à Bordeaux et à Toulouse. — Mode de perception des impôts. — Les Florentins et les Juifs — Impôt progressif établi en 1302. — Curieuses instructions adressées à ce sujet par Philippe le Bel à ses agents. — Nouvel accroissement d'impôts.
Une querelle violente, comme il en éclatait souvent, dans les temps féodaux, entre seigneurs du voisinage, fut la circonstance accidentelle à l'occasion de laquelle Enguerrand de Marigny fit voir, avec plus de générosité que de prudence, Tinfluence qu'il exerçait sur Philippe le Bel. G était vers le commencement du quatorzième siècle. Deux riches et puissantes familles de Normandie, les d'Harcourt et les Tancarville, étaient en procès au sujet de la possession d'un moulin situé à Lillebonne^ Les gens dusire de Harcourt ayant pris
^ Ce moulin eiiiste encore, et il est toujours connu dans le pays
ce moulin de vive force à ceux du chambellan de Tancarville, les deux seigneurs en vinrent bien vite des insultes aux attaques à main armée. Un jour^ ils se rencontrèrent, en se rendant à la cour, où le roi les avait mandés ; le sire de Harcourt, s' étant approché perfidement de son adversaire, lui creva un œil. Enguerrand de Marigny était l'ami du chambellan de Tancarville : il prit parti pour lui, tandis que, de son côté, Charles de Valois , frère du roi , épousa vivement la cause du sire de Harcourt. Néanmoins, Philippe le Bel se prononça contre ce dernier. La Chronique de Normandie raconte en détail cette affaire, qui eut un grand retentissement, et dont les suites furent, longtemps après, funestes pour Enjguerrand de Marigny. Il est essentiel de montrer, d'après cette chronique même, quelle fut l'origine de la haine que le comte de Valois voua dès lors au favori de Philippe le Bel.
« ...*Quant le chambellan de Tancarville fut guéri, il alla vers le roy, et appela de gage le sire de Harcourt*. Monsieur Charles de Valois, le frère du roy, aimoil moult
80U8 le boni de moulin Esragé (enragé), qu'on lui donne dans les anciens titres. — Voir Histoire du château et des sires de Temcar* ville, par M. Deville, de Rouen. 1 vol. in-8, p. 141, note, — L'extrait qu'on va lire est précédé de cette phrase: « Or, advint que ainsi comme ils alloient en court, le sire de Harcourt trouva le chambellan qui pissoit; le sire de Harcourt lui courut sus et lui creva un œil, et puis s'en retourna à ses gens. »
* /Wd,, p. 1 41 à 144. — Extraits de la Chronique de Normandie.
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ledit ^pe de Hareourt et le piégea (se porta caution pour lui). Si vint en court messire Enguerran de Marigny, grand conseiller dû roy, qui dist que le sire de Hareourt aVoit fait trahison. Monsieur Charles dist que non-, messire Enguerran de Margny desmentit monsieur Charles, dont après le comparut (le paya) si chier, que il fust pendu, combien qu'il fust prud'homme. La bataille fut adjugée \ et vint le sire de Hareourt au champ armé de fleurs de lys^ et se combattirent ces deux barons très fièrement. Le roy d'Angleterre et le roy de Navarre, qui là estoient présents , prièrent au roy de France que la bataille cessast , et que dommage
* Gèpendant^ même avant la bataille, Philippe le Bel avait rendu, au parlement de la Toussaint, une ordonnance ainsi conçue :
« Nous voulons et ordonnons que le sire de Hareourt fasse amende au chambellant de l'excès de la vengeance qu'il a pris de luy, plus grand qu'il ne devit ;
a Item, nous voulons et ordonnons que la satisfaction de Tamende soit qu'il voise en pèlerinage pour la cause de l'amende, premièrement à Nostre-Dame-de-Bonloigne, de Nostre-Dame-de-Bouloigne à Sainct-Thibaut, à Nostrc-Dame-du-Puy, et tuitcil (tous ceux) qui furent en sa compagnie à blesser le chambellant gentilhomme.
« Nous osions et delTendons toute manière de guerre des deux parties, soit pour ce cas, soit pour tous autres. »
Malgré cette ordonnance, il fallut que le gage de bataille eût lieu, tant l'exaspération des Tancarville et de leurs partisans devait être grande. La suite du récit fait voir comment l'affaire se termina. Quant au comte de Valois, il n'oublia par i'éehec que lui avait fait subir Engoerrand de Marigny, et, comme dit le chroniqueur normand, celui^ ci « le comparut chier. »
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seroit si deux vaillans hommes comme ils estoient s'en* tretuoient. Donc fut crié Ho! de par le roy de France, et furent tous deux faicts contents, et par les ditz ro)*s fut la paix faicte d eulx deux. Et fut environ 1 an MCa. »
L'issue de celte lutte montra clairement que rin«fluence du comte de Valois avait été effacée par celle d^Enguerrand de Marigny, et que la faveur de celui-ci serait désormais toute-puissante. D'autres occasions en donnèrent successivement de nouvelles preuves. On a vu que Philippe le Bel avait récemment rétahli à Rouen la cour de TEchiquier. Enguerrand de Marigny fut chargé, en 1306, de la présider, de préférence à 1 evéque de Narbonne, a Guy de Chàtillon, comte de Saint- Pol , et à d'autres grands personnages qui assistèrent, sous ses ordres, à la session de la cour^ Le soin apporté à raffermissement de Fautorité attribuée à TÉchiquier de Normandie avait sans doute pour cause des révoltes graves^ qui avaient éclaté quelques années auparavant dans le pays, à l'occasion de la levée de nouveaux im<pôts. Le chroniqueur Guillaume de Nangis raconte qu'en 120S le gouvernement avait établi une nouvelle manière de taille si oppressive qu'on lui donna le nom de maltôte, mâle levée. A cette occasion, le peuple de
^ Histoire des ministres (VÉtat, par le baron d'Auteuil, 1 vol. infolio, Paris, 1642, p. &06, d^aprôs les Antiquités de Paris, du P. Dubreull, liv, I, p. 1G9.
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Rouen s'était soulevé, avait détruit la maison du collecteur, semé par les rues les deniers du fisc, et assiégé dans le château de la ville les officiers de FÉchiquier. On connaît la suite ordinaire de ces sortes de rébellions. Au bout de quelques jours, les principaux magistrats de Rouen réussirent à faire déposer les armes aux rebelles, et mirent la main sur les plus coupables, parmi lesquels les uns furent jetés dans les cachots, et les autres pend us ^
Cependant, les germes de mécontentement contre Philippe le Bel devenaient de jour en jour plus nom* breux, tant à Paris que dans les provinces, à cause des levées continuelles d'impôts et de Taltération incessante des monnaies par le gouvernement lui-même. En 1297, Boniface VIII Tautorisa par plusieurs bulles consécutives à lever line double dlme sur tous les revenus ecclésiastiques, menaçant de la suspension et de Texcommunication tous les prélats qui lui refuseraient leur argent. Allant plus loin , Boniface YIII déclara, dans une bulle du 13 juillet de la même année, que le roi de France pouvait, si la sécurité du royaume était en
^ Chronique de Guillaume de Nangis, faisant partie de la Colléetion des mémoires relatifs à l'histoire de France, par M. Guizot, t. II, p. 219. Guillaume de Nangis a vécu sous Philippe le Bel. « Les quinze années, de 1285 jusqu'à 1304 où cette chronique s'arrête, sont peut-être, dit M. Guizot, ce qu'il y a de plus exact et de plus complet sur cette importante époque du règne de ce prince. »
question, réclamer des subsides ecclésiastiques sans l'assentiment préalable du pape. Enfin , le 9 août suivant, il accorda à Philippe le Bel une année du revenu de tous les bénéfices vacants. Pénétré de reconnaissance pour tant de faveurs, le roi de France permit qu'on ajoutât aux dîmes prélevées pour son compte une dlme réservée au pape, afin de l'aider dans la guerre qu'il soutenait contre Frédéric d'Aragon*. Le clergé n'étant pas mieux ménagé, on se figure quel devait être le sort des nobles et des bourgeois. Aussi, quand le 11 juillet 1302 , les troupes françaises éprouvèrent, dans les plaines de Courtrai, cette défaite sanglante qui sembla un imstant mettre la monarchie en péril, les villes de Toulouse et de Bordeaux, enbore mal unies à la France, s'insurgèrent contre Fautorité du roi et chassèrent ses officiers^. Sans doute les mêmes scènes qui s'étaient passées à Rouen en 1292 se renouvelèrent à Bordeaux, à Toulouse, et les rebelles furent sévèrement châtiés. Dès les premières années de son règne, Philippe le Bel avait d'ailleurs
* Etudes sur l'histoire du treizième siècle^ par M. Kervin de Lettenhove ; De la part que l'ordre de Citeaux et le comte de Flandre prirent à la lutte de Boni/ace Vf II et de Philippe le Bel (Extrait du t. XXVUl des Mémoires de V Académie royale de Belgique),
> Histoire de Flandre, par M. Kervin de Lettenhove, 5 vol in-8; excellente histoire, composée d'après les documents originaux; t. H, p. 480.
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adopté, en matière d'impôts, des mesures qui ne pouvaient qu'amener de fâcheux résultats. A court d'argent, il avait eu recours, pour s'en procurer, à deux riches marchands florentins, Mouche Gui et Biche Gui*, établis en France, et comme garantie de ces emprunts, il leur avait délégué le droit de percevoir à leur profit lé montant des tailles et autres impôts dans plusieurs provinces du royaume. C'était là un expédient des plus funestes et un abus criant, attendu que, livrés au caprice et au bon plaisir de particuliers puissants , les contribuables perdaient toute chance; de voir accueillir les réclamations les plus fondées. Mais comme, en l'absence du crédit pubUc, cfe système d'affermage offrait de grandes facilités au gouvernement, l'abus poussa de profondes ratines et subsista, du moins en ce qui concerne la perception des taxes indirectes, jusqu'à la révolution de 1789. Jouissant, grâce aux avances qu'ils faisaient à Philippe le Bel, d'un crédit sans bornes, les deux Florentins s'en servirent pour se débarrasser de la rivalité d'un grand nombre de leurs compatriotes,
* Dans son Histoire de France, t. V, p. 70, M. Henri Martin, adoptant l'ortlfographe de Villani, appelle ces Florentins Musciatto dei Francesi et Biccio. D'après les Ordonnances des rois de France, t. ly p. 422, note, ces deux financiers se seraient appelés Musiciiati et Biti. M. Kervin de Lettenhove a eu l'extrême obligeance de me faire, à ce sujet, une communication établissant, d'après les titres contemporains, que les individus dont ils s'agit portaient en réalité les noms de Mouctie Gui et Biche Gui.
qui, alléchés par leur fortune, étaient venus se axer en France, où ils leur faisaient une concurrence inquiétante. La manière dont on s y prit pour la faire cesser est caractéristique. Dans la nuit du premier jour de mai 1291, Philippe le Bel fit arrêter et jeter dans les cachots, comme accusés d* usure , tous les marchands italiens du royaume. C'était là un véritable coup d'État, ou plutôt un coup de filet, car le gouvernement savait bien que les marchands italiens ne demanderaient pas mieux, comme ils lavaient déjà fait une fois en pareille circonstance , que de se racheter à beaux deniers comptants. C'est ce qui eut lieu. Â la même époque, les juifs jouissaient en France, grâce à des tributs considérables qu'ils payaient au gouvernement, d'une grande tolérance. Leur tour vint, il est vrai, en 1306, lorsque, ces tributs ne suffisant plus, Philippe le Bel eut besoin de leur fortune même. Convaincus qu'il n'y avait plus de sécurité pour eux en France, les principaux marchands italiens se décidèrent à retourner dans leur patrie, laissant les frères Gui maîtres du terrain.
Telles étaient donc les formes de perception deFimpôt en usage vers les dernières années du treizième siècle. Les ordonnances du temps font connaître en outre à quel arbitraire l'assiette même des contributions était assujettie, et il n'est pas difficile de se figurer les réclamations qu'elle devait occasionner. Un rôle de la taille