CHAPITRE III
Opérations du gouvernement de Philippe le Bel sur les monnaies. -> Proposition faite à ce sujet par le clergé de France. — Quantité con-^ sidérable de faux-monnayeurs. — Lois de maximum rendues nécessaires par l'altération continuelle des monnaies. — Participation probable d'Enguerrand de Marigny à ces mesures. — Vers de Dante sur Philippe le Bel. — Chanson populaire contre le pape Clément V et le roi, à cause des monnaies. — Révoltes en Languedoc pour la même cause. — Cinquante-quatre habitants de Carcassonne et de Limoux sont pendus pour crime de haute trahison. -^Ëmeute à Paris pour le fait des monnaies. — Exécutions nombreuses aux diverses portes de Paris.
L'altération incessante des monnaies, telle fut, en effet, la plaie principale du gouvernement de Philippe le Bel et la cause pour laquelle il devint, à juste titre, l'objet d'une impopularité telle que peu de princes en ont soulevé de semblable. Il serait sans intérêt d'analyser toutes les ordonnances que Philippe le Bel a rendues sur cette matière. A partir du mois de mai 1293, elles se succèdent rapidement, et jettent peu à peu le trouble dans toutes les fortunes. Cette altération n'était d'ailleurs ni frauduleuse ni secrète; elle se pratiquait
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en plein jour et comme un expédient administratif que le roi ne craignait pas d*ayouer, promettant solennellement de dédommager plus tard ceux qui auraient en leurs mains la mopnaie qu jl f^isjiit fabriquer pour les besoins du royaume, et qui serait peut-être, disait Tordonnance de mai 1295, un peu faible de poids et de titre *. Pour prouver sa loyauté, il donnait en garantie ses biens, ceux de ses successeurs et tous les revenus du domaine. La reine elle-même intervenait dans l'ordonni^Qce et ratifiait, y éUi\iri\ dit, cette promesse, afin de la rendre plus solennelle. Yain engagement ! En 1S96, di|; le Chanoine de Ss^int-Yictpr, on fabriqua beaucoup de monnaie tournois et parisis qui occasionna des qaux incalculables ^« Daiis Vespace de vingt ans, enviroii quarante ordonnances fixèrent, niodifièrent et remanièrent, sans trêve ni délai, la valeur des monnaies. En même temps, le gouvernement prohibait l'exportation de Tor et de Targent, çpus peine de confiscation des ob^ts saisis, àp la perte des biens et de \^ liberté. Il avait enjoint; aux particuliers, comme une chose toute natiir rellç, fie porter aux hôtels des mpiin^ieç leur vaisselle
^ « . . . pro ingruentibus nostris et regni nostri negotiis, in qûa forsan aliquantalum deerit de pondère, alleio, aeu lege, etc. » Ordon-> nançes de4 rois de France ; lettres du moU de mai 1296» 1. 1.
> Cité dans le Traité historique des monnaies de France, de Le Blanc, p. 21 3. « Les conseillers du roy qui trouvoient leur intérêt dans eet affoibfissemeDty fait observer Le Blanc, coutnbaoîent plus à perdre lé royaume qu9 tous les eiforts 4|B8 An^lois. «
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d'or iet d'argent, léS hièiiàçànl, en cas de résistance, disaiertt dfei lettres du 23 août 1302, «t dfe mettre la maîri dessus, pbiit raison de' forfaiture. » Par ihtervaileâ;, en butté aux légitimes réclamations des pD[iulations, Philippe le Bel essayait de réparer le mal que ses désas^ trèusës opérations sur les monnaies avaient produit; il formait le ^i^djèt de revenir à ce que l'on appelait lA boTi^éfhoiiHàie. Ainsi, le 1" décéttibre 4303, il invita les pârticidieirs à porteries monnaies courantes, c'est-à-ditiB affaiblies, àiix hôtels des thonttaies, ayant, disait-il, l'intention de foire ft^ppër de nouvelles monnaies, eoriformes à celles du temps de sAint Louis. Mails, à la ^rëmièris diffibulté financière qui se présentait, tous cèi^ beaol plro]ets étaient ôbàhdônnés, et le goùvet*nemeht; faisait de nouveau fabriquer des monnaies faibles de titre et de poids. A la même époque, le clergé qui, à raisioti d^s dîmes dont il jouissait, souffrait pour le moins autant que te reste du pays de ce bouleversement continuel des monnaies, offrit le dixième du revenu annuel de ses bénéfices, sous la condition que ni Philippe le Bel ni ses successeurs n'affaibliraient plus les monnaies sans une nécessité qui devrait être constatée par le conseil secret du clergé et confirmée ensuite par une assemblée des seigneurs et des prélats du royaume. Le remède parut sans doute pire que le mal à Philippe le Bel qui n'accepta pas cette proposition ^ Le faux
1 Le Blanc, Traité des monnaies, p. 213.
monnayage officiel suivit donc son cours. Grâce à ce régime, les fàux-monnayeurs abondèrent. Impuissant à guérir le mal qu'il avait fait, Philippe le Bel eut recours au pape Clément Y, qui les frappa d'excommunication , mais sans succès, car leur nombre ne diminua pas ^ On se figure d'ailleurs les transes continuelles des propriétaires et des marchands, toujours dans Tappréhension d'une nouvelle diminution des monnaies. Ces derniers augmentaient bien le prix de leurs denrées en propor* tion de la moins-value des monnaies nouvelles. Mais alors des lois de maximum étaient rendues en vue de protéger les àctieteurs^tois impuissantese tJQrc^ jIBent inexécutées, comme elles te fuirenTet le seront de tout temps. Un mandement, adressé au bailli de Yermandois 'ÏÏànsle mois de mars 1304, fit défense de vendre le se«lier ^ du meilleur froment plus de 40 sous parisis. Un an après, un autre mandement défendit « de vendre le pain, le vin et autres vivres trop ober, mais seulement à prix convenable, en ayant égard à ce que ces marchandises auraient été achetées en gros, sous peine de forfaiture. » Le mandement ajoutait que nul ne pourrait, sous ladite peine, vendre plus cher a l'occasion d'une monnaie nouvellement fabriquée.
D'autres ordonnances avaient pour but de régler en
^ UArt de vérifier les dates, édition de Salnt-Allais, t. VI, p. 20. La contenance du setier ctuit de 1 bect. 67 litres.
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quelle monnaie et sur quel pied devaient s'effectuer les payements des rentes à vie ou des sommes stipulées en d'anciens contrats. De 1306 à 1313, ces ordonnances se multiplièrent déplorablement. Tantôt on défendait de fondre les monnaies du roi^ tantôt on suspendait le cours de celles apportées de Tétranger. De nombreuses ordonnances sans cesse modifiées fixaient le cours légal des monnaies françaises dont la circulation était auto* risée ^ En un mot, et ceci suffira pour donner une idée du désordre introduit dans cette partie si. délicate de l'administration publique, quarante livres de ce que Ton appelait la monnaie faible étaient égales à treize livres de la forte monnaie ^, c'est-à-dire que la première valait environ deux tiers de moins que la bonne monnaie.
Aucun document officiel ne constate la part qu'Enguerrand de Marigny a pu prendre dans ces désastreuses mesures, mais tout porte à croire qu'elle fut prépondérante. Les fonctions de chambellan et de trésorier du roi qu'il remplissait, le crédit immense dont il jouissait, sont, à défaut de preuves certaines, des indices suffisants pour croire qu'aucune disposition financière de quelque importance n'a été adoptée pendant le temps
^ Ordonnance des rois de France, 1. 1, passim.
* Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Genève y par Senebier. Fragment des comptes de la maison de Philippe lo Bel, p. 183.
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4lé sa faveur qu'il ne Teût conseillée ou aj^prouvée. Lljs lélercs du conseil et les légistes ne préparaient lés ordohtiances de cette nature que sur les indications qui liEHir étaient données. En attendant, les plaintes ^uë e(^ ordonnances soulevdient étaient amères^ générales. Un contemporain^ le Dante, a stigmatisé Hiilippe le Bel du surnom de faiix motinayéur *. Les sujets de ce prince furent au moins aussi isévères. Une énergique satire du temps exprime bien la haine qui fermentait à ce siijet dan^ les cœurs. Les imprécations qu'elle coiitient contre Philippe le Bel et contre Clément V ont une àpreté singulière. Il n'entre pas dans mon plan d'examiner^ à propos d'Enguerrand de Marigny, quel a été le rôle de ce pape, instrument docile, poîir ne pas dire servile, de Philippe le Bel. La satire anonyme dont on va lire la traduction littérale prouve, dans tous les tas, que^ même dans Tadministration des choses temporelles, te peuple associait Clément Y à la haine qu'il portait au roi de France. Cette satire, qui parait remonter à Tannée 1305, est intitulée Doupape^ dou roy et des monnoies \ « Ce que J'entends dire, je ne cherche pas à le con-
^ Li si vedrâ il duol che âôprà Senna
Indiice, f^lseggt&ndo la moneta.
Quel che morrà di co1[io di cotenna.
(Divina Commedia; Paradiso, XIX).
* Bulletin de la Société de l'Histoire de France, deuxième partie. Documents historiques oiiginaux, 1835, p. 221. Cette satire a été publiée dans ce Bulletin, par M. Ctiabaille, qui en a donné en même
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t^edîrè», car Jésus-Christ nous fait savoir que TAntëchrist est né réellement.
« Il ti'ësl plus lié^ car il court en libél'té |)ar le monde -, il {Sert le p^pfe, il dessert le roi j^alr latn Atiièré dont il règne.
« C'est-à-dire (je le dis avec véirîté), en tout lieu la bonne ebutUmte change, et, de loyale et boiine qu'elle étaît^ Se transforme.
H Pape Clément, l'homme qui ment doit être repris, c'est bien clairetneht démontré*, car de ta conduite
« L'Église se jplaint, 4"^ ^^ dépouillée et injustement partagée. Personne en ta contrée n'en parle à cause de ta menace.
« Tu dois savoir si tu agis sagement od follement. Tu devrais observer la loi de saint Pierre, comme vrai père.
« Aime le peuple avec charité -, tu ne le fais pas : tu n'as d'autre ami que l'argent '.
« Il fut forgé pour ton malheur : tu es ihenacé for^ tement d'une correction par la sombre Mort, qui murmure contre toi et suit tes traces.
« Roi saint et fort, issu de saints, il est trop triste de voir, que la royauté et les bonnes mœurs déchoient à cause de toî«
a Roi, pourquoi n'y peiises-tu pas? Tu n'es pourtant
temps la traduction que je reproduis ici avec quelques modifications. La même pièce avait déjà paru dans le Glossaire de Roquefort. * « Tu n'as amis
« Fors la pécune. »
plus un enfant. Si tu savois ce qu'on va publiant avec mépris de tes monnoies ' ?
« Personne ne fen loue : loin de là, tu es blâmé de tout le monde; mais je n'en veux de mon bon gré rapporter la grande diffamation.
(( Non, je ne le dirai pas-, mais bientôt tu sauras comment ton peupleseperd réellement à cause de ta monnoie.
a Le menu peuple est éperdu et en contestation, et il se désespère de voir faillir le bon temps.
(( La droiture change et se transforme, et la raison '
tourne ouvertement en déraison ] cela est démontré.
« Crier n'y peut rien -, ainsi dorénavant je veux m'en taire, puisqu'on en parle et qu'on en disserte souvent sans moi. »
Il était impossible qu'une telle irritation ne provoquât pas, sur quelques points du royaume, des conspirations et des révoltes. C'est ce qui eut lieu. De toutes les provinces de la France , le Languedoc était alors celle dont le commerce était le plus actif : c'était celle par conséquent que les altérations des monnaies troublaient particulièrement. En 1305, cinq ordonnances successives y jetèrent la perturbation. Quatre ans auparavant, un envoyé du pape Boniface YIII, Bernard de Saisset, évéque de Pamiers, avait semé dans la province
^ « Rois, que n'è pances? »- Ta n*ies mais en fes : — Se tu savoies : — G'on va disant — En despisant — De tes monnoies! •
des ferments de discorde et de séparation en répétant partout que Philippe le Bel était un roi d'iniquité, un faux-monnayeur, une vaine et muette image, qui ne savait que regarder les gens sans rien dire, et que la race de France finirait avec lui. Ces imprudentes paroles , dont Philippe le Bel fit remonter la responsabilité jusqu'à Boniface VIII, avaient même déterminé Tadoption de mesures violentes contre Robert de Saisset, et amené la rupture célèbre qui éclata bientôt après entre le roi de France et le pape. Quoi qu'il en soit, les idées répandues dans le Languedoc par Tévèque de Pamiers avaient germé , et lorsque les changements apportés dans les monnaies, en 1305, eurent ajouté un nouveau motif d'exaspération à tous ceux qui existaient déjà, les plus exaltés tramèrent une conspiration qui avait pour but de livrer la province au roi de Minorque. Le complot ayant été découvert, la vengeance royale s'exerça d'une manière terrible. Les huit consuls de Garcassonne et six de leurs concitoyens, ainsi que quarante habitants de Limoux, petite ville voisine, furent pendus pour crime de haute trahison. En outre, ces deux villes, de même que celles de Narbonne et de Lodève, perdirent le privilège d'être administrées par des consuls \
* Histoire de France, par M. H. Martin; première édition, t. V, p. 105 et 157.
Uhë révolte formidable éclatft Tatinée sDivante, daiiâ Paris même. Elle fut suscitée |iar les prétentions des bourgeois de cette ville, qui voulaient que les loyers de leurs iriaisons leur fussent pa^és ëti bdnnë et forte monnaie, soutenant à ce Sujet, d'abcord avec les ordonnances du gouvernement^ que leurs locataires n'avaient ^as le droit de s'acquitter avec de la monnaie affaiblie^ bien qd'elle le fût par le fait même du roi. Telles étaient les questions que celui-ci soulevait sans cesse par ses latalés opérations sur les monnaies. Un riche bourgeois de Paris, Etienne Bariiettè, passait pour avoir fait adopter;, par son crédit^ Tordonnance relative au payement dés loyers. Lé premier jeudi d'avant VÉpiphanie dé Tannée 1306 , les foulons ^ tisserands , tavemiers et grand nombre d'autres ouvriers des métiers de Parts^
së (portèrent en foule à une maison de plaisance qu'Ëtienne Barbette possédait dans la Yieille-rue-du-Temple, y misent le feu et la détruisirent de fond en comble. Ils allèrent ensuite à un bel hôtel qu'il avait dans la rue Saint-Martin , et qu'ils saccagèrent aussi complètement^ forçant les tonneaux, et jetant les meubles les plus précieux par lés croisées. Alors, surexcités par les. vins ^u'il$ avaient bus, ite se rendirent au Temple, oiî Philippe le Bel se trouvait, en envahirent les avenues et jetèrent dans la boue des rues les viandes qu'on lui portait de son palais. Le prévôt de Paris et quelques barons finirent par les calmer, et ils consentirent à rentrer chez
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eux ; mais Philippe le Bel ne se tint pas pour satisfait de cette soumission. Le lendemain et les jours suivants il en fit emprisonner un certain nombre, et ordonna que leur procès fût promptemept instruit. Un chroniqueur contemporain fait le récit suivant des suites de cette triste révolte, que les fausses opérations du gou* vernement sur les monnaies avaient, on peut le dire, provoquée :
« Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy, espéciaument pour sa viande qui il^ îuî a¥oien( espandue et gettéa en |a boe, et pour le fait du ditEstienqç, vingtrhuit homme fureiit pendus suxqiiat^4S eRtr^QS de Paris, c'est assavoir : à Vormp par devers Saînct-Denys faisant entrée, furent sept pçndu^; et Sf^pt devunt la porte Sainct-Antoine faisant entrée , et sii à l'entrée devers le Roule vers les Quinze Yjngt aveugles faisant entrée, et huit en la partie de Nostre- Dame des Champs faisant entrée, furent pendus. Laquelle cbQsç envers le menu peuple de Paris cbéi (chût) ^ngranldol^Mî'. »
* L€9 GraMes Chronv^ueM de Saint-Dmis, édition 4e M, JPj^uUn
Paris (t. Y, in-: 12), p. 171 et suivantes. — Confiez, pour te mèmA
fait, le continuateur de la Chronique de Guillaume de Nangis (col-
'lection 6aizot), t. XUI, p. 262. Le récit de ce chroniqueur est d'aiU
' leur^ beauçorup moins complet et détaillé que celui des Ghroniquer
de Saint-Denis.